‹ Loin de ParisChapitre 2 sur 18 · TRAVERSÉE · texte numérisé non relu

TRAVERSÉE

Nos adieux faits, nous montâmes sur le Pharamond à cinq heures du soir par un temps très-beau, bien que

la mer ne fût pas encore tout à fait apaisée de sa colère de la veille.

Le Pharamond eut bientôt dépassé les îlots de rocher sur l'un desquels est bâti le château d'If, ce séjour peu récréatif qui a fourni à Lefranc de Pompignan le prétexte de tant de rimes en if. Les environs de Marseille, quoique arides et nus, sont constellés de bastides ou maisons de campagne qui, vues de la mer, ressemblent à des dés répandus sur une table de jeu. Les fenêtres figurent assez bien les points. — C'est là qu'ont lieu ces fameuses chasses au châtre dont on fait de si belles histoires. La montagne, couronnée par Notre-Dame-de-la-Garde, domine la ville et se profile pittoresquement à l'horizon. — Les côtes sont hérissées de rochers des formes les plus bizarres, et de falaises spongieuses, grenues et sèches comme de la pierre ponce que le soleil calcine et mordoré de ses rayons. C'est déjà l'Afrique!

Rien n'est plus gracieux et plus gai que le mouvement d'embarcations légères qui se fait à l'entrée du port. C'est un va-et-vient d'étincelles blanches d'un effet charmant; on dirait des plumes de cygne promenées par la brise. Le même vent fait aller tout cela en sens inverse, grâce à certaines impulsions obliques qu'on

nous a souvent expliquées sans pouvoir nous les faire comprendre. Deux trois-mâts tâchaient d'arriver avant le coup de canon de fermeture, et se couvraient de toile depuis les bonnettes basses jusqu'aux pommes de girouette. Nous en distinguions les moindres détails, quoique nous en fussions assez éloignés, tant l'air était transparent.

Peu à peu les canots deviennent rares, les rives décroissent et prennent des apparences de nuages; la solitude se fait sur la mer. Vous n'avez plus de vivant autour de vous que les marsouins, qui semblent vouloir lutter de vitesse avec le navire et exécutent des cabrioles dans le sillage.

Les poètes ont débité beaucoup de tirades et les prosateurs beurré beaucoup de tartines sur l'immensité de la mer, cette image de l'infini : la mer n'est pas grande ou du moins ne paraît pas telle ; quand vous avez perdu de vue toute terre et que vous êtes, comme on dit, entre le ciel et l'eau, il se fait autour de vous un horizon de six à sept K3ues en tout sens qui se déplace à mesure que vous avancez ; vous marchez emprisonné dans un cercle qui vous suit. Les vagues, même lorsqu'elles sont hautes, se déroulent avec lenteur et régularité dans une espèce de rhythme monotone, et ne ressemblent

nullement aux vagues échevelées de la plupart des peintres de marine. Quelles que soient la force du vent et l'agitation du Ilot, le bord du ciel se termine toujours par un ourlet d'indigo sans la moindre dentelure. — Vous êtes placé beaucoup trop bas pour embrasser un grand espace, et d'ailleurs la déclivité de la mer est telle, qu'on aperçoit les agrès d'un navire deux heures avant que la coque émerge.

Les moutons secouaient leur laine blanche sur la cime des vagues ; le soleil se couchait dans des braises attisées par le vent ; le navire tanguait et roulait. Souvent une de nos roues agitait ses spatules dans le vide. — Quelques flocons d'écume se résolvaient en pluie sur le pont. Craignant d'offrir une libation involontaire aux nymphes de la Méditerranée, nous descendîmes à nos cabines en décrivant les zigzags les plus bizarres, bien que nous n'eussions bu que de l'eau rose à notre dîner, et nous nous insérâmes le plus délicatement possible dans les tiroirs de commode qui devaient nous servir de lits.

Malgré le trantran insupportable de la machine haletante, les gémissements affreux des boiseries en souffrance, et les plaintes inarticulées que rendent tous les objets mal à leur aise dans un navire qui fatigue, nous

ne tardâmes pas à nous endormir, mais d'un sommeil lourd et mêlé de rêves plats comme celui que procure une tragédie.

Le lendemain, la mer était plus calme, quoique la houle expirante soulevât encore de temps à autre le navire pour le laisser retomber avec un mouvement de roue de fortune bien désagréable aux cœurs sensibles.

La journée se passa sans autre incident que l'apparition lointaine d'une voile, le saut de quelque poisson et les plongeons successifs des passagers dans la cabine.

Vers le soir, des brumes grisâtres sortirent du sein des eaux à notre droite : c'étaient Mahon et Palma, que nous rangeâmes sans y aborder. De grands archipels de nuages bizarres et splendides laissaient tomber par leurs déchirures, sur les deux îles, de larges bandes de lumière dorée. A peine pûmes-nous distinguer l'échancrure de la rade, la silhouette de quelque montagne et ça et là des taches blanchâtres aux places des habitations et des villages.

On nous réveilla par une bonne nouvelle, c'est qu'avant midi nous serions en vue des côtes d'Afrique. En effet, vers onze heures, à grand renfort de lorgnettes, nous aperçûmes très-indistinctement sur la ligne extrême de l'horizon, — comme une espèce de banc de

vapeur à peine appréciable et que nous n'eussions pas remarqué si Ton ne nous avait pas prévenus, — les premières cimes de l'Atlas. En mer, il est extrêmement difficile de distinguer les côtes lointaines des nuages. Ce sont exactement les mêmes teintes, les mêmes jeux d'ombre et de lumière.

Nous allions donc, au bout de quelques heures, être dans une autre partie du monde, dans cette mystérieuse Afrique, qui n'est pourtant qu'à deux journées de la France, parmi ces races basanées et noires qui diffèrent de nous, par le costume, les mœurs et la religion, autant que le jour diffère de la nuit; au sein de cette civilisation orientale que nous appelons barbarie avec le charmant aplomb qui nous caractérise; nous allions donc voir un de nos rêves se réaliser ou s'écrouler, et s'effacer de notre tête une de ces géographies fantastiques que l'on ne peut s'empêcher de se faire à l'endroit des pays qu'on n'a pas visités encore. Notr émotion était extrême, et nous n'étions pas seuls à la ressentir. L'annonce de la terre a cette propriété de guérir le mal de mer mieux que les citrons, le thé, le café noir et les bonbons de Malte. Il n'y a ni roulis ni tangage qui tienne. Tout le monde est sur le pont; les femmes elles-mêmes, éclipsées dès le commencement

du voyage, se hasardent sur les dernières marches de l'escalier. On voit sortir de tous les coins du bateau des gens qu'on n'y soupçonnait pas.

Les bandes de terre, estompées par un brouillard lumineux, prenaient des formes de plus en plus nettes ; les parties éclairées laissaient déjà démêler quelques détails; le reste nageait dans cette ombre azurée particulière aux pays chauds. Des barques à voiles posées en ciseaux allaient et venaient comme des colombes qui quittent ou regagnent le colombier. La pointe Pescade et le cap Matifou, l'une à droite et l'autre à gauche (en venant de France), figurent les deux cornes de la baie en forme d'arc au fond de laquelle se trouve Alger. Les premières croupes du petit Atlas, surmontées par un étage de cimes lointaines, viennent mourir en falaise dans la mer. A leur pied s'étend la Mitidja.

Une tache blanchâtre coupée en trapèze commence à se dessiner sur le fond sombre des coteaux, pailletés çà et là d'étincelles d'argent dont chacune est une maison de campagne : c'est Alger, Al-Djezaïr, comme les Arabes l'appellent. — On approche ; autour du trapèze, deux ravins aux tons d'ocre entaillent le flanc de la colline, et ruissellent d'une lumière si vive, qu'on dirait qu'ils servent de lit à deux torrents de soleil : ce sont

les fossés. Les murailles, bizarrement crénelées, escalalent la roideur de la pente par des espèces d'assises ou d'escaliers. Deux palmiers et quatre moulins à vent occupent les yeux par leur contraste : le palmier, emblème du désert et de la vie patriarcale; le moulin à vent, emblème de l'Europe et de la civilisation.

Alger est bâtie en amphithéâtre sur un versant escarpé, en sorte que ses maisons semblent avoir le pied sur la tête les unes des autres. Rien n'est étrange pour un œil français comme cette superposition de terrasses couleur de craie; on dirait une carrière de moellons à ciel ouvert, un immense tas de pains de blanc d'Espagne. Quand la distance est moins grande, on finit par discerner dans l'éblouissement général le minaret d'une mosquée, le dôme d'un marabout, la masse d'un grand édifice, comme la Kasbah ou la Djenina; des fenêtres imperceptibles ponctuent les pages vides des murailles. Quelques maisons françaises à toits de tuiles et à contrevents verts réalisent sous le ciel africain le vœu de Jean- Jacques Rousseau, et se font remarquer par l'affreux jaune-serin de leur peinture. Des nuées d'hirondelles voltigent sur la ville en poussant mille petits cris joyeux. — L'Escurial est le seul endroit où nous ayons vu autant d'hirondelles. Leur tourbillon

mouvant ne se repose jamais. A Paris, elles ne sont pas si gaies. La tour du phare, l'espèce de temple grec qui sert de douane; les coupoles passées à la chaux, et les murs dentelés en scie de la grande mosquée se distinguent déjà dans tous leurs détails; le débarcadère n'est plus qu'à quelques encablures. Voici la rade du commerce avec sa foret d'agrès et d'esparres où sèche le linge des matelots.

Notre, bateau dégorge son trop plein de vapeur; des canots de toute forme et de toute grandeur viennent à notre rencontre. Ils sont montés par des Maltais, des Mahonnais, des Provençaux, des canailles de tous les pays du monde. En voici un conduit par des Turcs, un autre par des nègres ! Rien n'est plus simple, et cependant la vue de ces costumes orientaux nous fit un grand effet. — Nous autres Parisiens, nous ne croyons guère aux Turcs hors du carnaval. Nous avons l'habitude de les voir signés d'un coup de pied au derrière, ou débitant des pastilles du sérail faites avec le bitume des trottoirs. — Rencontrer dans la réalité ce qui jusqu'alors n'a été pour vous que costume d'Opéra et dessin d'album, est une des plus vives impressions que Ton puisse éprouver en voyage.

Comme vous le pensez bien, nous choisîmes une bar-

que manœuvrée par deux grands gaillards cuivrés, coiffés d'un fez, et dont le large pantalon à la turque laissait à découvert des jambes sèches et nerveuses qu'on aurait pu croire coulées en bronze. En quelques coups de rame, ils nous conduisirent, nous et nos paquets, au débarcadère, où une foule de gredins bigarrés se jetèrent sur nous et nous auraient déchirés en morceaux sous prétexte de nous rendre service, si l'inspecteur des portefaix, More d'une trentaine d'années, ne fût tombé, à coups de bâton dans les jambes, sur toute cette engeance, avec une impartialité vraiment remarquable, et ne nous en eût débarrassés en choisissant lui^ même ceux qui devaient se charger de nos malles.

ALGER Intra muros —

On entre dans Alger, en venant de la mer, par la porte de la Pêcherie et par celle de la Marine. La rampe de la Pêcherie a bordée de marchands de fruits et de

coquillages, aboutit à la place du Gouvernement ; la porte de la Marine, où l'on arrive par une suite d'escaliers assez roides, conduit sur la même place par une rue nommée également rue de la Marine.

L'aspect de la place du Gouvernement est des plus bizarres, non par son architecture, mais par la foule qui s'y presse; et l'étranger, en y mettant le pied, éprouve comme une espèce de vertige, tellement ce qu'il voit est en dehors de ses habitudes et de ses prévisions. On ne peut croire que quarante-huit heures de navigation dépaysent à ce point.

Cette place a été faite, comme vous le pensez bien, par les Français. Livrer ainsi de larges espaces à l'air et au soleil n'est pas dans les mœurs des Orientaux. En 1830, les constructions, baraques, échoppes, boutiques, s'avançaient jusqu'à la mer, confuses, enchevêtrées, s'épaulant l'une à l'autre, surplombant, liées par des voûtes, dans ce désordre si cher aux peintres et si odieux aux ingénieurs. Des démolitions successives, puis un incendie, ont nettoyé le terrain et formé une large esplanade entourée en grande partie de maisons à l'européenne qui ont la prétention, hélas ! trop bien fondée, de rappeler l'architecture de la rue de Rivoli. — 0 maudites arcades ! on retrouvera donc partout vos

courbes disgracieuses et vos piliers sans proportion?

Par bonheur, la façade de la Djenina, ancien palais du dey, dont le grand mur, orné d'un cadran, occupe le fond de la place, à l'endroit où débouche la rue Babel-Oued; les dômes blancs et le minaret, incrusté de faïence verte, de la petite mosquée, située à droite de la porte de la Pêcherie, et que le génie a bien voulu ne pas détruire, corrigent à temps la banalité bourgeoise de ces bâtisses modernes.

On a fait à plusieurs reprises, sur cette place, des plantations d'arbres de différentes essences qui n'ont guère prospéré, soit par le manque d'humidité, soit parce que leurs racines rencontrent trop tôt les voûtes des anciens magasins murés qui forment les substructions du terre-plein.

Le côté de la mer s'escarpe en terrasse et s'ouvre sur l'azur sans bornes qui étincelle à travers un noir réseau d'agrès: — c'est là que s'élève la statue équestre de Son Altesse royale le duc d'Orléans, de Maroehetti.

L'hôtel de la Régence, l'hôtel du Gouvernement, des boutiques et des cafés occupent ces vilaines belles maisons en arcades dont le modèle se produit dans les rues Bab-Azoun et Bab-el-Oued, et plusieurs autres d'Alger, au grand regret des artistes et des voyageurs.

Quand nous arrivâmes dans Alger la Guerrière (c'est ainsi que les musulmans la surnomment), il était environ cinq heures : le soleil avait déjà perdu un peu de sa force; la brise de mer s'était levée, et la place du Gouvernement fourmillait de monde. C'est le point de réunion de toute la ville, c'est là que se donnent tous les rendez-vous; on est toujours sûr d'y rencontrer la personne qu'on cherche; c'est comme un foyer des Italiens ou de l'Opéra en plein air.Tout Alger passe forcément par là trois ou quatre fois par jour. Pour les Français, c'est Tortoni, le boulevard des Italiens, l'allée des Tuileries; pour les Marseillais, la Cannebière ; pour les Espagnols, la Puerta del Sol et le Prado ; pour les Italiens, le Corso ; pour les indigènes, le fondouck et le caravansérail. Il y a là des gens de tous les états et de tous les pays, militaires, colons, marins, négociants, aventuriers, hommes à projets de France, d'Espagne, des îles Baléares, de Malte, d'Italie, de Grèce, d'Allemagne, d'Angleterre; des Arabes, des Kabyles, des Mores, des Turcs, des Biskris, des juifs; un mélange incroyable d'uniformes, d'habits, de burnous, de cabans, de manteaux et de capes. Un tohu-bohu ! un capharnaum ! Le mantelet noir de la Parisienne effleure en passant le voile blanc de la Moresque; la manche chamarrée de l'officier égra-

tigne le bras nu du nègre frotté d'huile; les haillons du Bédouin coudoient le frac de l'élégant français. Le bruit qui surnage sur cette foule est tout aussi varié : c'est une confusion d'idiomes à dérouter le plus habile polyglotte; on se croirait au pied de la tour de Babel le jour de la dispersion des travailleurs. L'accent n'est pas moins divers : les Français nasillent; les Italiens chantent, les Anglais sifflent, les Maltais glapissent, les Allemands croassent, les nègres gazouillent, les Espagnols et les Arabes râlent. — Les Européens affairés circulent activement à travers des îlots flegmatiques de naturels du pays qui ne semblent jamais pressés. — Le long des murailles, de pauvres diables en guenilles dorment roulés dans un morceau de couverture, ou tiennent en laisse les chevaux des promeneurs venus des environs d'Alger ; d'autres traversent les groupes d'oisifs portant des paquets sur la tête ou des fardeaux suspendus à un bâton qui fait palanquin ; rien n'est plus gai, plus varié, plus vivant que ce spectacle. Les endroits les plus fréquentés de Paris sont loin d'avoir cette animation.

En errant pour trouver à nous loger, nous aperçûmes, sous les premières arcades de la rue Bab- Azoun, une jeune iuive en costume ancien; son vi-

sage était découvert, car les juives ne se voilent pas.

Nous fûmes éblouis de cette manifestation subite de la beauté hébraïque : Raphaël n'a pas trouvé pour ses madones un ovale plus chastement allongé, un nez d'une coupe plus délicate et plus noble, des sourcils d'une courbe plus pure.

Ses prunelles de diamant noir nageaient sur une cornée de nacre de perle d'un éclat et d'une douceur incomparables, avec cette mélancolie de soleil et cette tristesse d'azur qui font un poëme de tout œil oriental. Ses lèvres, un peu arquées aux coins, avaient ce demisourire craintif des races opprimées; chacune de ses perfections était empreinte d'une grâce suppliante ; elle semblait demander pardon d'être si radieusement belle, quoique appartenant à une nation déchue et avilie.

Deux mouchoirs de Tunis, posés en sens contraire, de façon à former une espèce de tiare, composaient sa coiffure. Une tunique de damas violet à ramages descendait jusqu'à ses talons; une seconde un peu plus courte, aussi en damas, mais de couleur grenat et brochée d'or, était superposée à la première, qu'elle laissait voir par une fente partant de l'épaule et arrêtée à micuisse par un petit ornement. Un foulard bariolé servait à marquer la ceinture; sur le haut du corsage étincelait

une espèce de plaque de broderie rappelant le pectoral du grand prêtre. Les bras, estompés par le nuage transparent d'une manche de gaze, jaillissaient robustes et nus de l'échancrure des tuniques. Ces bras athlétiques, terminés par de petites mains, sont un caiactère dislinctif de la race juive, et donnent raison aux peintres italiens et aux femmes qui se penchent du haut des murailles dans le Martyre de saint Symphorien de M. Ingres. — Gela vient-il de ce que, toujours exposés à l'air, ils acquièrent ainsi de la force? Est-ce une disposition congéniale, ou bien les regards, particulièrement attirés par cette nudité, la seule du costume, sontils portés à en exagérer l'importance? Ce qu'il y a de certain, c'est que nous n'avons jamais vu une juive ayant les bras minces. Les tuniques, dont nous avons parlé, sont étroites et brident sur les hanches et sur la croupe. Les yeux européens, accoutumés aux mensonges de la crinoline , aux exagérations des sous-jupes et autres artifices qui métamorphosent en Vénus Callipyges des beautés fort peu hottentotes, sont surpris de voir ces tailles sans corset et ces corps qu'enveloppe une simple chemise de gaze moulés par un fourreau de damas ou de lampas qui fait fort peu de plis; mais on en prend bientôt l'habitude, et l'on apprécie la sincé-

rite des charmes qui peuvent supporter une pareille épreuve.

Nous étions comme en extase devant cette belle fille, arrêtée à marchander quelque doreloterie, et nous y serions restés longtemps si les Biskris chargés de nos paquets ne nous eussent rappelés au sentiment de la vie réelle par quelques mots baragouinés en langue sabir, idiome extrêmement borné, et qui sert aux communications de portefaix à étranger.

Il n'y avait pas de place à l'hôtel Richelieu : nous allâmes à celui du Gouvernement, sur la place de ce nom, où nous trouvâmes une chambre — pour trois. De la terrasse de cet hôtel, on jouit du mouvement perpétuel et bigarré des promeneurs. On aperçoit les dômes blanchis à la chaux des deux mosquées, le phare, la jetée, les vaisseaux qui appareillent et les bateaux à vapeur qui chauffent, les navires à l'ancre, et, plus loin, la mer gaufrée par les courants, frisée par la brise, tachetée de blanc par les ailes des mouettes ou les voiles des barques de pêcheurs. Cette perspective nous occupa plus que notre dîner, bien que nos sacrifices aux dieux glauques de l'abîme eussent dû nous aiguiser l'appétit.

Le crépuscule, dans les pays chauds, dure beaucoup

moins longtemps que chez nous; le soleil disparait presque subitement, et en quelques minutes il est nuit complète : aussi nous avions eu à peine le temps de faire disparaître de notre succincte toilette de voyageurs les désordres inséparables de toute navigation, que l'ombre avait enveloppé de ses plis le blanc massif d'Alger; ce qui ne nous empêcha pas de nous lancer avec beaucoup d'aplomb à travers la ville, sans aucun guide, ne haïssant rien tant que les cicérone de profession, et nous fiant au hasard pour nous faire tomber sur les choses curieuses ; — d'ailleurs, tout n'est-il pas également curieux dans un pays neuf comme l'Afrique?

Nous avions fait ce raisonnement fort simple : la ville haute doit s'être conservée dans toute sa barbarie originelle; les Européens, avec leurs idées de rues larges et planes, leurs charrois et leur mouvement commercial, doivent être restés au bas de la montagne, aux alentours du port; — toute barbarie traquée par la civilisation se réfugie sur les sommets ; les vieux quartiers sont toujours haut juchés, les quartiers neufs cherchent la plaine. Les hauts quartiers sont donc les plus intéressants ; c'est par eux qu'il faut commencer. — Pour nous retrouver dans ce dédale inextricable de rueg, de ruelles, de passages, d'impasses, il suffira de

redescendre les pentes, qui nous ramèneront infailliblement aux portions françaises de la ville. La rencontre d'un jeune officier, dont nous avions fait connaissance sur le Pharamond, nous débarrassa de toute inquiétude d'orientation : il eut cette charmante complaisance de vouloir bien nous accompagner dans notre incursion.

Les vieilles rues d'Alger ne ressemblent en rien à ce que nous entendons en Europe par ce mot : les moins étroites ont à peine cinq ou six pieds de large ; les étages surplombent de manière que souvent le faîte des maisons se touche; les architectes mores ne se préoccupent nullement de la régularité; et comme, avant la conquête, il n'y avait ni grande ni petite voirie, ce sont à chaque instant des saillies et des retraites, des angles désordonnés, des coudes imprévus, des hasards de cristallisation comme ceux des stalactites dans les grottes. — L'intérieur repousse le dehors, les chambres se prolongent sur la rue, les cabinets sont appliqués aux murs comme des garde-manger ; l'espace qui manque en dedans est pris sur la voie publique.

Toutes ces constructions parasites sont soutenues par des rangées d'étançons qui supportent les encorbellements, et figurent des espèces de moucharabys.

Quelquefois une maison se continue de l'autre côté

de la rue au moyen d'une voûte plus ou moins longue ou de plusieurs avances formant l'escalier renversée! communiquant par le sommet. •

La perpendiculaire est rarement observée dans les constructions algériennes; les lignes penchent el chancellent comme en état d'ivresse, les murailles se déjettent à droite et à gauche comme si elles allaient vous tomber sur le dos. Rien ne porte, rien n'est d'aplomb. Les maisons, plus larges d'en haut que d'en bas, font l'effet de pyramides sur la pointe. Tout cela s'écroulerait sans doute si des poutres et des perches allant d'un côté à l'autre de ces coupures semblables à des traits de scie dans un bloc de pierre, ne retenaient à distance les murailles, qui meurent d'envie de s'embrasser.

Ce système d'échafaudages et d'arcs-boutants, qui paraît d'abord bizarre et disgracieux, a pourtant son utilité. Ainsi reliées, les maisons se soutiennent mutuellement, sont solidaires les unes des autres, s'épaulent, se tassent, et forment des pâtés laissant peu de prise aux tremblements de terre, qui renverseraient des bâtisses en apparence mieux ordonnées. Si les fenêtres sont les yeux des logis, on peut dire des demeures algériennes qu'elles sont louçhes, borgnes et souvent aveu-

gles. Les More?, les gens les moins curieux de la terre, ne se soucient pas plus de voir que d'être vus, et pratiquent le moins d'ouvertures possible à l'extérieur ; ils s'éclairent par la cour, centre obligé de toute habitation orientale. L'imposition des portes et fenêtres serait chez eux d'un mince rapport. Ces détails, qui nous devinrent familiers par la suite, ne se laissaient deviner que d'une manière confuse, avec ce grossissement et ce mirage que la nuit prête aux objets.

De rares lanternes tremblotaient de loin dans ces fissures, où deux hommes ont peine à passer de front; souvent même nous marchions dans l'obscurité la plus opaque, tàtant les murailles jusqu'à ce que la ligne, se redressant, permit au pâle rayon d'arriver à nous. De temps en temps, d'une porte basse entre-bâillée, d'un grillage, d'une petite fenêtre, d'une boutique encore ouverte filtrait la lumière avare d'une chandelle de cire, d'une lampe ou d'une veilleuse, qui projetait sur la paroi opposée des silhouettes bizarres et grimaçantes; de longs fantômes blancs filaient silencieux, rasant les murs des rues, tantôt couverts par l'ombre, tantôt trahis par quelque lueur subite. — Nous montions toujours. — Aux pentes roides avaient succédé les rampes taillées en escalier. Les Européens devenaient de plus

en plus rares ; nous étions au cœur même de la ville more : près de la Casbah

L'architecture dont nous avons essayé de donner quelque idée tout à l'heure prenait dans la nuit les apparences les plus mystérieuses et les plus fantastiques. Rembrandt, dans ses eaux-fortes les plus noires, n'a rien imaginé de plus bizarrement sinistre. A la nuit se joignait l'inconnu. Nous entendions près de nous des chuchotements étranges, des rires gutturaux, des paroles incompréhensibles, des chants d'une tonalité inappréciable; des figures noires, accroupies au seuil des portes, nous regardaient avec des yeux blancs. Nous mettions le pied sur des masses grisâtres qui changeaient de position et poussaient des soupirs.

Nous marchions comme dans un rêve, ne sachant si nous étions éveillés ou endormis. Ayant aperçu une lueur assez vive qui sortait d'une porte basse ouvrant sa gueule rouge dans les ténèbres, nous demandâmes ce que c'était; on nous répondit: « Un café! » Nous aurions plutôt cru à une forge en activité, à un atelier souterrain de cabires et de gnomes.

Une chanson nasillarde, accompagnée d'accords chevrotés, sortait du trou. — Nous plongeâmes dans l'antre avec une assurance que nous pouvons qualifier d'héroï-

que, tant l'endroit avait l'air rébarbatif et mal hanté. Il faut dire aussi, pour être juste, que l'uniforme de l'officier nous rassurait un peu.

Figurez- vous une cave de sept à huit pieds carrés, à voûte si basse, qu'on la touchait presque du front, éclairée fantastiquement par le reflet d'un grand feu brûlant dans une espèce d'âtre-fourneau, près duquel le cawadji (cafetier), drôle basané à mine farouche, se tenait debout, cuisinant sa marchandise en proportion des demandes; car, en Afrique, le café se prépare tasse par tasse, à mesure qu'il se présente des consommateurs.

Tout autour, sur un rebord en planches recouvertes de nattes, assez pareil au lit de camp des corps do garde, mais beaucoup moins large, se tenaient, accroc pis ou couchés dans des poses bestiales appartenant plus au quadrumane qu'à l'homme, des figures étranges en dehors des possibilités de la prévision : c'étaient des nègres aux yeux jaunes, aux lèvres violettes, dont la peau luisante miroitait à la lumière comme du métal poli; des mulâtres à tous les degrés possibles, de vieux Bédouins à courte barbe blanche, à teint de cuir de Cordoue, rappelant les statuettes indiennes qu'on voit chez les marchands de curiosités ; des enfants de dix à

douze ans, dont la tète rasée de frais se colorait de teintes bleues et verdâtres comme la chair de perdrix quand elle se faisande. — Tout cela était enveloppé de nobles haillons d'une saleté idéale, mais portés avec une majesté digne d'un empereur romain.

Dans un coin, trois musiciens étaient assis en tailleurs : l'un jouait du rebeb, violon que l'on tient entre les jambes comme la contre-basse; l'autre soufflait dans une flûte de roseau, et le troisième marquait le rhythme en frappant sur un tambour semblable à un tamis.

La chanson qu'ils exécutaient rappelait, par les portements de voix et les intonations gutturales, les copias andalouses; ressemblance qui n'a rien de surprenant, puisque le peuple espagnol est à moitié arabe. L'assistance paraissait écouter avec plaisir ce concert barbare, qui eût fait se boucher les oreilles à un habitué du Théâtre-Italien. Nous avouons, à notre honte, ne l'avoir pas trouvé désagréable.

Nous nous assîmes sur la natte à côté d'un gaillard à face patibulaire, qui était peut-être le meilleur garçon du monde, et, l'officier ayant prononcé les mots : Cawa, sepsi! un jeune enfant nous apporta du café et des pipes.

Une petite tasse de porcelaine, posée dans un autre

un peu plus grande, qui lui sert de soucoupe et empêche qu'on ne se brûle les doigts, contient le café, apprêté d'une manière différente de la nôtre. Il se sert avec le marc, et n'a pas cette acre amertume et cette force qui en rendent chez nous l'usage dangereux. On peut boire dans sa journée une douzaine de tasses de café more sans s'agiter les nerfs et sans courir risque d'insomnie. Comme il n'y a pas de table, vous êtes obligé de tenir votre tasse à la main ou de la faire asseoir à côté de vous, jusqu'à ce que l'impalpable poudre brune se soit précipitée.

Les pipes n'ont rien de particulier, sinon qu'elles sont bourrées d'un tabac fort doux et se fument sans bouquin, à même le tuyau. Les Européens payent cette consommation deux sols et les indigènes la moitié; mais aussi les roum is (c'est le nom que les Arabes nous donnent) jouissent en plus de la douceur d'une pincée de cassonade.

Il régnait dans cet établissement sauvage et primitif une chaleur à faire éclater les thermomètres; vous vous l'imaginerez sans peine en pensant que l'on était en Afrique, à la fin du mois de juillet, et qu'un feu violent brûlait dans ce bouge privé d'air, où plus de trente personnes fumaient sans interruption. Cela tenait du

four et de l'étuve. Le pain y aurait cuit; les hommes y fondaient en sueur : nous étions trempés au bout de dix minutes comme en sortant de l'eau. Il ne faudrait pas de longues préparations aux habitués de ce café pour remplacer, dans les foires et les réjouissances publiques, feu l'homme incombustible de Tivoli.

Ce fut avec une satisfaction inexprimable que non?, retrouvâmes l'air comparativement frais du dehors.

Les rues commençaient à devenir désertes, et Ton ne voyait plus que quelques Mores attardés regagnant leur* logis une lanterne de papier à la main. Il était l'heure de redescendre dans la ville française et de prendre le chemin de notre auberge; une nuit de repos dans un lit sérieux nous était nécessaire, car la somnolence épaisse qui nous avait engourdis dans les tiroirs du Pharamond ne pouvait compter pour du sommeil.

Nous étions si vivement excités par le désir de voir et de nous saturer de couleur locale, que, malgré notre fatigue, nous nous levâmes de grand matin pour courir les rues.

La ville, débarrassée de cette apparence fantastique que la nuit prête aux objets, restait encore étrange et mystérieuse; les ombres disparues laissaient voir des teintes d'une blancheur éblouissante, tranchant avec

netteté sur le bleu du ciel; les lignes redressées par le jour n'étaient pas moins singulières et en dehors de nos habitudes architecturales; les ruelles, pour avoir perdu cet air de coupe-gorge que l'obscurité leur prêtait, avaient gardé cependant leur physionomie sauvage et caractéristique : c'était un dédale blanc au lieu d'un dédale noir, voilà tout.

Alger est comme un écheveau de fil où vingt chats en belle humeur se seraient aiguisé les griffes : les rues s'enchevêtrent, se croisent, se replient, reviennent sur elles-mêmes, et semblent n'avoir d'autre but que de dérouter les passants et les voyageurs. Les veines du corps humain ne forment pas un réseau plus compliqué ; à chaque instant, l'on se fourvoie dans des impasses, de longs détours vous ramènent au point d'où vous étiez parti. Dans les premiers temps de la conquête, les Français avaient la plus grande peine à se débrouiller dans ce lacis d'étroits couloirs que rien ne distingue les uns des autres. Des raies tracées au pinceau sur les murailles servaient de fil d'Ariane dans ce labyrinthe africain aux Thésées en pantalon garance. La rue des Trois- Couleurs a gardé ce nom des trois lignes conductrices qui rayaient les parois de ses maisons. Cependant, au bout de quelque temps, on finit par distinguer dans

ce brouillamini de petites veines et de vaisseaux capillaires, les rues artérielles de la ville moresque, la rue de l'Empereur et la rue de la Casbah. On trouve des différences entre ces longs corridors, si pareils au premier coup d'œil.

Ce qui frappe d'abord le voyageur, c'est l'innombrable quantité d'ânes qui obstruent les rues d'Alger. Tout se porte à âne : les moellons, les gravats, les terres de déblai, le charbon, le bois, l'eau, les provisions de toute espèce. — Ces ânes sont chétifs, pelés, galeux, pleins de calus et d'écorchures, et de si petite taille, qu'on les prendrait pour des chiens, n'étaient leurs longues oreilles énervées qui battent flasquement à chaque pas.

Quelle différence avec ces beaux ânes espagnols au poil luisant, au ventre rebondi, harnachés de franfreluches et de grelots, et tout fiers de descendre du grisou de Sancho Pança ! Être cheval de fiacre à Paris, c'est un sort mélancolique ; mais être âne en Alger, quelle situation déplorable ! — Quel crime expient ces pauvres animaux par ce supplice incessant? Ont- ils brouté le chardon défendu dans quelque Éclen zoologique ? Jamais on ne leur donne à manger ni à boire : ils vivent au hasard des ordures qu'ils rencontrent, des brins de

paille et des bouts de sparterie qu'ils arrachent en passant. Leur dos, à l'état de plaie vive, saigne sous de grossiers bâts de bois qu'on ne prend pas la peine de rembourrer, et qu'incrustent dans leur chair le poids des cabas remplis de plâtre ou de pierres qui leur pressent les flancs. Les mouches s'acharnent sur leurs blessures, qu'elles avivent, et dont elles pompent le sang. S'ils ralentissent le pas ou s'arrêtent une seconde, haletant sur leurs jambes vacillantes, l'ànier est là par derrière, qui les frappe, non avec le fouet ou la trique, ce serait trop humain, et leur cuir endurci se contenterait de frissonner sous la grêle des horions, mais avec un bâton debout, et cela toujours à la même place, jusqu'à ce qu'il se forme un trou saigneux dans la croupe du pauvre martyr quadrupède.

Beaucoup de nos paysans ne sont pas moins féroces que les Algériens à l'endroit des ânes. Cette barbarie stupide m'a souvent étonné. — Pourquoi traiter ainsi un animal inolfensif, patient, sobre, dur à la fatigue, et qui rend tant d'humbles services? Quelle est la cause de la réprobation qui pèse sur l'âne en tant de pays ? Serait-ce parce qu'il est utile et coûte peu ?

Quand deux files d'ânes se rencontrent et se compliquent de quelques promeneurs et de quelques Biskris

portant des planches ou des poutres, il se fait en idiomes variés une dépense effrayante de blasphèmes et de malédictions. La seule chose sur laquelle on soit unanime, c'est de rouer de coups les malheureuses bêtes. Les âniers les battent, les Biskris les battent, les Français les battent : c'est pitié de les voir s'efforcer de passer avec les paniers qui les élargissent et touchent presque les deux murs de la rue, tout étourdis et tout chancelants sous un déluge de bastonnades, tâchant de mordre de leur sabot écorné le cailloutis brillanté par la chaleur et poli par le frottement. Les harnais s'accrochent, les ballots se heurtent, et plus d'un perd une partie de sa charge; alors, les vociférations recommencent, et les coups tombent plus drus que jamais. ■

Beaucoup d'ânes sont aussi employés comme montures. Ceux-là sont un peu moins malheureux. Rien n'est plus drôle à voir qu'un grand diable d'Arabe en draperies blanches enfourché, les pieds traînant jusqu'à terre, tout à l'extrémité de sa bête, presque sur la queue. Souvent il y a devant lui, assis entre ses jambes, un petit enfant de quatre ou cinq ans, qui affecte une gravité de calife sur son divan, et roule ses grands yeux noirs étonnés et ravis.

On se sert aussi de mules portant, en guise de selle,

des couvertures ou des tapis bariolés pliés en plusieurs doubles; mais cette monture paraît plus spécialement affectée aux juifs.

Rien n'est plus amusant, pour un homme qui n'a aucune idée préconçue de conquête ou de civilisation, que de flâner le matin dans les rues moresques d'Alger. Les boutiques sont les plus divertissantes du monde à regarder.

Que ce mot boutique n'éveille en votre esprit rien d'analogue à ce qu'il représente en Europe. Les boutique algériennes se composent de niches pratiquées dans la muraille, à hauteur de ceinture, et qui ont à peine quelques pieds carrés. Une pierre formant degré permet au marchand de s'introduire dans ces bouges, qui, la nuit, se ferment au moyen d'un volet rabattu ou de fortes planches qu'on fait glisser dans une rainure. — L'acheteur se tient en dehors, et le vendeur, accroupi au milieu de sa boutique, n'a qu'à étendre le bras pour atteindre les objets- qu'on lui demande ou qu'il veut faire voir. — Ce qui tient dans un si petit espace est vraiment incroyable; il faut toute la gravité et toute la lenteur orientales pour s'y pouvoir remuer sans casser rien.

Quelquefois les amis du marchand viennent lui rendre

visite au nombre de trois ou quatre, et prennent place à côté de lui sur la natte; ils restent là des journées entières, immobiles comme des figures de cire, et paraissent s'amuser considérablement.

On dirait que ces boutiques ont été arrangées à souhait pour le plaisir des peintres; la muraille rugueuse, grenue, empâtée de couches successives de crépi à la chaux qui s'écaille, ressemble à ces fonds maçonnés à la truelle qu'affectionne Decamps, et fait comme un cadre blanc au tableau.

Dans une demi-teinte transparente, étincellent les tuyaux de pipes enjolivés de houppes, les bouquins d'ambre, de corail et de jade, les flacons d'eau de rose, les vestes chamarrées de broderies, les babouches pailletées, les tapis, les ceintures de soie et les cachemires, objets ordinaires du commerce levantin. Presque toujours le marchand est en même temps fabricant; la boutique est un atelier; la chose que vous achetez, vous la voyez exécuter avec des moyens si simples, une si grande célérité, un goût si exquis, que vous vous demandez involontairement à quoi servent les progrès de la civilisation.

Nous nous arrêtions souvent à voir de jeunes garçons mores ou juifs occupés à des ouvrages de passemen-

terie; ils sont d'une habileté merveilleuse; entre leurs doigts agiles, les fils d'or, d'argent et de soie s'entrelacent sans jamais s'embrouiller; chaque couleur reparaît à point dans la spirale, les lacs les plus compliqués s'exécutent comme en jouant. Les passementiers d'Alger n'auraient certes pas été obligés d'en venir avec le nœud gordien aux brutalités d'Alexandre ; tout en regardant vaguement ailleurs, ils font des nœuds compliqués, des tresses charmantes, des cordons engageants par lesquels on se laisserait étrangler sans trop de façons. Il serait vrai de dire de ces gaillards-là qu'ils sont adroits comme des singes, car ils emploient indifféremment les mains et les pieds : leur orteil, écarté comme un pouce d'oiseau, leur sert à retenir et à fixer leur ouvrage; c'est un crochet naturel, une cheville toujours prête qui les aide dans mille occasions, accélère et facilite leur besogne.

Chose bizarre i Dieu avait fait l'homme quadrumane, la civilisation le fait bimane et même manchot; car, des quatre instruments de défense et de travail que la nature nous a donnés, il n'y a que la main droite qui serve; la main gauche languit dans une oisiveté honteuse; le mot qui la désigne est injurieux : gauche est synonyme âe maladroit. Les pieds, comprimés par la chaussure,

se déforment, et deviennent des espèces de moignons obtus, tout au plus propres à la marche. Quelle singulière idée d'atrophier ainsi trois membres au profit d'un seul ! L'histoire parle de conquérants qui faisaient couper le pouce aux guerriers vaincus afin qu'ils ne pussent tenir la rame ni l'épée. Quel est le dominateur inconnu, le tyran victorieux qui nous mutile ainsi ? Quelle antique défaite expions-nous par cette paralysie de presque tous nos moyens d'action? Qui donc avait peur que nous ne devinssions trop habiles ou trop puissants? L'habitude d'aller nu-pieds, ou tout au moins de ne porter que des chaussures fort larges, fait que les Orientaux ramassent avec leurs extrémités inférieures, comme une main, toute sorte de petits objets. — C'est une facilité de plus pour MM. les voleurs.

Les Algériens passent pour les plus habiles artistes en broderies de la régence; ils exécutent, dans ce genre, des choses véritablement étonnantes. Tout le

monde connaît leurs petits portefeuilles, leurs étuis à s

cigares et à parfums en velours rouge ou vert, historiés de lacets et de paillettes d'or, leurs écharpes à fleurs sans envers, leurs cabans et leurs vestes à chamarrures d'un dessin si riche et si élégant, et cette foule de menus ouvrages que leur finesse grossière et leur coquette

sauvagerie rendent si caractéristiques et si pittoresques. Alger est l'Athènes de l'Afrique, c'est. la ville du goût barbare, et les modes y reçoivent leur consécration. Il y a un proverbe qui dit :

Tunis invente, Alger arrange, Oran gâte.

L'instinct du coloris est très-développé chez les Orientaux; jamais ils n'associeront deux nuances fausses ou deux tons crus. Gomme la religion musulmane défend la représentation des êtres animés de peur d'idolâtrie, le sens de l'art, qu'aucun réformateur ne peut éteindre chez une nation, se réfugie dans l'arabesque, la broderie, l'ornement et le choix des couleurs: ceux qui auraient été peintres sous une religion plus indulgente se font chamarreurs ou teinturiers.

La plupart de ces ouvriers sont des jeunes gens de seize à vingt ans, souvent d'une beauté rare. Ce n'est pas tout à fait le profil grec, mais la pureté n'y perd rien. Le nez, que relève une légère courbe aquiline, n'a que plus de fierté ; la bouche, un peu épanouie, est d'une coupe parfaite ; — quant aux yeux, ils ont un tel éclat, que, à côté, les yeux européens paraissent sans

flamme et sans regard. Des femmes qui passent pour belles à Paris seraient heureuses d'avoir de pareilles têtes sur leurs épaules. — Les jeunes ouvriers sont coiffés d'une calotte rouge qui laisse voir leurs tempes rasées et leur nuque bleuâtre, où s'enchâssent, par des lignes presque droites, des cous athlétiques. Quelle différence de ces types pleins de noblesse aux physionomies chafouines du peuple de Paris ! Et pourtant ce ne sont, après tout, car il ne faut pas que la couleur locale nous fasse illusion, que des garçons tailleurs, des faiseurs de pantoufles et des fabricants de cordonnet.

Quelquefois, dans les bazars surtout, l'atelier anticipe sur la voie publique; vous enjambez des groupes de travailleurs qui ne se dérangent pas à votre passage, et continuent leur tâche avec une régularité flegmatique. — Personne là-bas ne paraît pressé, et notre air affairé surprend beaucoup les indigènes. Quand on s'arrête pour les regarder faire, ils ne paraissent pas gênés de votre curiosité, et vous jettent, sans lever la tête, un sourire égalemment éloigné de la servilité et de l'ironie.

Le goût des poissons rouges paraît général chez les boutiquiers algériens; presque toujours, un globe rempli d'une eau limpide où jouent quelques hôtes à

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nageoires, fait luire sur la devanture la paillette de son ventre ; ils se plaisent à suivre les grossissements, les effets de lumière et les jeux d'optique que produisent les allées et venues des poissons. — Les arcs-en-ciel de pourpre, d'argent et d'or qui ondoient dans la transparence du cristal, les tiennent attentifs des heures entières.

Pour faire pendant au globe, un pot de basilic ou de toute plante à parfum pénétrant, est posé à l'autre angle du rebord. Ceux qui se piquent de luxe complètent la décoration par quelque image encadrée représentant une ville sainte, La Mekke le plus habituellement, ou quelque chef-d'œuvre d'écriture, dans lequel les noms des quatre apôtres musulmans, entrelacés avec tous les fleurons de la calligraphie arabe, forment une figure de lion assez semblable aux animaux fabuleux qui supportent la vasque de la fontaine dans la cour de l'Alhambra. L'espèce de contravention à la loi qui interdit de retracer des êtres vivants est sanctifiée par les noms vénérables qui forment les principaux Jinéaments de ce dessin barbare et symbolique. — Les possesseurs de ces cadres en sont très-fiers et ne voudraient s'en défaire à aucun prix.

Nous n'avons parlé que des boutiques de luxe ; celles

où se vendent les comestibles et les choses de première nécessité ne sont pas moins curieuses. Les épiciers étalent à leurs montres de grosses masses de savon noir d'un aspect assez dégoûtant (les Arabes n'en emploient pas d'autre) et des sacs remplis de henné. Le henné, objet indispensable à la toilette orientale, provient des feuilles d'un arbrisseau du genre mimosa qu'on fait sécher et qu'on réduit en poudre. Les autres épices sont enfermées dans des poteries anglaises ou françaises do rebut et plus ou moins égueulées. Le sucre est à l'état de cassonade, et, la chaleur de la température empêchant de se servir de chandelles de suif, on ne vend que des bougies de l'Étoile, du moins dans les villes. Le3 Bédouins emploient pour s'éclairer des bouts de roseau coupés au-dessous du nœud et remplis d'une graise dans laquelle trempe une mèche de fil. — Chose assez singulière, l'appellation d'épicier a, chez les Arabes, la même valeur moqueuse qu'en France : est-ce de nous qu'ils ont pris ce préjugé défavorable, ou bien, en effet, le débit du poivre et de la cannelle aurait-il des influences abrutissantes et béotiennes d'un côté comme de l'autre de la Méditerranée? Les Arabes de la plaine appellent les Mores d'Alger épiciers en signe de dédain. Les boutiques de fruitiers se distinguent par des guir-

landes de piment, des tas de tomates, de pastèques, de concombres, de figues de Barbarie et autres légumes exotiques; nous avons remarqué d'affreuses petites pommes vertes, importées sans doute des îles Baléares, et dont les naturels semblent plus friands que la chose ne le comporte. Les fruitiers sont ordinairement des nègres, des mulâtres ou des Bédouins tellement cuits par le soleil, qu'on pourrait les prendre pour des gens de couleur. Il ne faut pas être grand capitaliste pour exercer ce commerce : nous avons vu telle boutique dont l'approvisionnement ne valait pas vingt sous ; ce qui n'empêche pas le marchand de rester accroupi tout le jour auprès d'une poignée de pois chiches ou de racines quelconques, comme le dragon à la porte du jardin des Hespérides. — Une pareille impassibilité a de quoi étonner la turbulence française ; mais il n'y a rien d'impossible pour le flegme oriental.

Les étaux des bouchers ont quelque chose de féroce et de sanguinolent qui sent la triperie et l'écorcherie. On ne sait pas là enjoliver, comme à Paris, le cadavre des bêtes égorgées et leur tracer sur la chair, à la pointe du couteau, des scènes pastorales ou l'apothéose de l'empereur Napoléon. Les têtes de mouton à l'œil vitreux et aux narines pleines de caillots pourpres gi-

sent là empilées dans toute l'horreur de la tuerie. Les poches de fiel accrochées à des clous verdissent le mur de leur suint amer, des quartiers saigneux se balancent au plafond, des poumons, auxquels pend encore un bout de trachée-artère, épanouissent leurs lobes poreux comme des éponges roses; et le boucher, à l'air truculent, les bras rouges jusqu'au coude, sous ce dôme de chair ruisselante, tranche et dresse la viande, disloque les membres, divise et rompt les os selon les demandes des pratiques, qui sont ordinairement de jeunes garçons ou de vieilles négresses, les Moresques ne sortant pas pour aller aux provisions.

Les boulangeries arabes sont plutôt des fournils où l'on va chercher des pains, et où Ton porte ceux qu'on pétrit à la maison, que des boutiques comme nous l'entendons ; les magasins de grains et de farines sont, au contraire, assez nombreux.

Le mahométisme, comme on sait, défend l'usage du vin; cette bienheureuse interdiction supprime le cabaret; car, si quelques musulmans boivent en cachette des liqueurs fermentées, nul n'aurait l'impudeur d'en vendre ou d'en acheter publiquement. L'ivrognerie est, par malheur, un des vices et des besoins du Nord. — Les défenses du Coran à ce sujet sont beaucoup plus

exactement suivies que ne s'en flattent les soulards progressifs et les membres du Caveau. Le père Matthews elles apôtres des sociétés de tempérance n'auraient vraiment rien à faire chez les Arabes — qu'à prendre des leçons de sobriété.

En revanche, les marchands d'alcarrazas, de gargoulettes et de vases à contenir ou à rafraîchir l'eau abondent. La poterie arabe n'a rien de nouveau pour qui connaît la céramique espagnole, qui en a retenu presque toutes les formes. Le cantaro, la jarra, la tinaja se retrouvent sur l'autre rive de la Méditerranée; la gargoulette, qui est d'un usage plus général, est un vase à goulot allongé, à ventre d'un renflement brusque où s'agencent deux anses crénelées ; quelques gaufrures rubanées, faites à la pointe de l'ébauchoir dans l'argile encore humide, et pareilles aux dessins que tracent les ménagères sur leurs gâteaux, zèbrent les flancs et le col. A l'orifice se trouve une petite plaque aussi de terre, percée de trous comme une passoire, qui empêche l'eau de jaillir trop impétueusement lorsqu'on penche la gargoulette, et la maintieut plus fraîche en l'isolant de l'air extérieur. Les pots kabyles présentent une particularité assez curieuse ; ils sont doubles et communiquent ensemble par un petit système hydrauli-

que qui rend difficile d'y boire quand on n'en a pas l'habitude. C'est dans ces boutiques que se vendent les fourneaux pour le kouskoussou, qui se cuit à la vapeur; les vases de terre sans fond et à large goulot dont on fait les tarboukas (tambourins) en y tendant une peau d'âne, de sorte que le potier est en même temps luthier, et vend de la vaisselle et des instruments de musique par un cumul ingénieux dont les civilisés ne s'aviseraient pas.

Tout en courant les rues, nous avions remarqué à plusieurs reprises des boutiques parfaitement vides de marchandises, au milieu desquelles se tenait assis sur une natte un personnage d'apparence grave, faisant rouler sous ses doigts les grains du chapelet oriental, ou écrivant avec un roseau sur de petits carrés de papier. Comme nous ne pouvions soupçonner à quel commerce se livraient ces gaillards sourcilleux et pensifs, on nous dit que c'étaient des thalebs (des savants). — Ces hommes de lettres en boutique tracent des amu lettes et des phylactères, rédigent des placets et rendent à peu près les mêmes services que les écrivains publics chez nous. La plupart sont habiles calligraphes et copient, en lettres ornées, des sourates du Coran avec une légèreté de main, une précision et un goût

admirables; ce sont les dignes fils des artistes qui on fouillé, sur les murailles des salles de l'Alhambra et de l'Acazar de Séville, ces versets et ces légendes que nul ornement ne peut égaler en élégance et en richesse. Ils ont habituellement à côté d'eux quelques volumes anciens et un pot d'eau où trempe une branche de myrte, qui, dit-on, donne à l'eau un goût agréable.

Nous aimons assez cette façon de mettre les hommes de lettres en boutique, et nous regrettons fort qu'on n'ait pas cette habitude à Paris.

Pour compléter le tableau du commerce algérien, disons un mot de ces négresses qui, accroupies aux angles des rues, tiennent sur leurs genoux ou près d'elles des piles de galettes chaudes valant quelques liards chacune. La plupart sont des esclaves de familles ruinées par la conquête, qui cherchent par ce moyen à procurer du soulagement à leurs maîtres déchus.

Les négresses sont en grand nombre dans la ville d'Alger; elles circulent librement partout et à visage découvert, leur couleur étant sans doute regardée comme un masque suffisant. Leur habillement consiste en un pagne de Guinée à carreaux bleus qui les enveloppe de la tête aux pieds, en caleçons blancs retenus au genou, et en une chemise fort ouverte qui laisse

toute liberté aux regards de plonger dans des charmes variant du cirage au chocolat pour la nuance, et du concombre au potiron pour la forme. Il y a cependant quelques exceptions, mais elles sont rares. — Une ceinture placée sous les aisselles, comme les tailles du temps de l'Empire, leur passe tantôt sous la gorge, tantôt par-dessus, et le plus habituellement la coupe en quatre, coquetterie ingénieuse qui les fait ressembler aux statues de la Nature à mamelles multiples.

Les joues et le front de ces négresses sont presque toujours tatoués de raies imprimées au fer chaud, marques des différents maîtres qui les ont possédées. De triples rangs de rassade, des chaînes de laiton et autres doreloteries sauvages pendent de leur cou, et forment sur leur poitrine un papillotant fouillis de paillon et de fanfreluches, auquel vont se joindre les pendeloques démesurées de boucles d'oreilles monstrueuses. Les bras sont chargés de bracelets d'ivoire, de cuivre ou de métal plus précieux, selon la richesse du maître ou de l'esclave. Un anneau d'argent rempli de grenaille de plomb leur cercle le bas de la jambe, et fait, lorsquelles marchent, un petit bruissement singulier.

Rien n'est plus étrange que de voir ces grandes figu-*

res noires gravir dans les rues escarpées et désertes en jetant des regards farouches par-dessus l'épaule. Leur croupe hottentote, leurs jambes sans mollets, leurs pieds à talons en forme d'ergots, leurs façons singulières de porter les bras, rappellent involontairement à l'Européen que le singe est plus proche parent de l'homme qu'on ne se l'imagine en général dans le Nord. — De loin en loin, elles disparaissent sous quelque porte basse entre-bâillée et refermée aussitôt.

Toutes ne sont pas laides cependant; la race noire compte des types variés; quelques espèces ont les traits purs, réguliers, le nez aquilin, les cheveux seulement crêpés, et, sauf la couleur d'ébène, réalisent les idées que nous nous faisons de la beauté. D'autres ont l'angle facial si aigu, les pommettes si saillantes, les lèvres si monstrueusement bouffies, un cachet si marqué de bestialité, que les macaques et les cynocéphales sont charmants en comparaison ! mais assez souvent ces têtes hideuses portent sur des corps d'une pureté de forme à défier les plus beaux bronzes» Les jeunes négresses, quand leurs contours ne sont pas altérés par les travaux delà maternité et de l'allaitement, ont des torses de statues antiques. Celles qui vaguent dans les rues ne sont que des servantes, des esclaves usées par la servi-

tude, et il ne faudrait pas juger d'après elles les charmes de la Vénus noire.

Alger renferme de curieux échantillons de toutes ces populations mystérieuses que l'Afrique cache dans son sein inexploré: Ton y voit des Cafres, des Abyssins, des Éthiopiens, des noirs de Choa et d'Ifat, de Damanhour, de Gondar et de Tombouctou, cette ville introuvable et fabuleuse qui s'est dérobée si bien jusqu'à présent à la curiosité européenne derrière son voile de sable.

ALGER — Extra muros —

A force de grimper, nous étions parvenus à la Casbah, dont on a fait une caserne, et qui se compose comme presque tous les édifices orientaux, d'une agrégation de bâtiments irréguliers élevés à différentes reprises, selon les besoins et les caprices des possesseurs successifs; c'est un mélange de grands murs,

blancs, percés çà et là de petits trous en manière de portes, de remparts dentelés, de créneaux à chaperon, de coupoles rondes ou à côtes empâtées de chaux qui n'a rien de particulier, une fois la singularité du style oriental admise. — Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est une fontaine à colonnettes de marbre blanc d'un joli goût. — L'intérieur, sacrifié aux aménagements militaires, n'offre rien de bien curieux; des colonnes basses, des arceaux évidés, des restes de revêtement en carreaux de faïence coloriée, voilà tout. — L'endroit où a été donné le fatal coup de chasse-mouche qui a causé la chute d'Hussein-dey est une salle voûtée, un marabout, comme on dit ici, d'un aspect triste et nu, qui a besoin de l'important fait historique qui s'y rattache pour attirer l'attention.

La porte de la Casbah, quoique accommodée aux exigences de la tactique moderne, ne manque pas d'un certain caractère; elle est percée au point culminant de la ville, dans un rempart crénelé qui descend par des pentes rapides jusqu'à Bab-Azoun, située près de la mer. c

Il était midi environ, il faisait une chaleur de mois de juillet africain; mais, malgré l'ardeur d'un soleil dévorant, dont les ombres projetées par les maisons ne

nous garantissaient plus, nous ne pûmes résister au plaisir d'aller faire un tour extra muros.

En dehors de la porte de la Casbah, Ton rencontre une fontaine moresque, composée d'un corps de bâtiment faisant réservoir et d'un autre corps en ogive avec deux colonnettes à chapiteaux évasés comme des turbans*, le robinet qui verse l'eau est placé sous cette arcade, au fond de laquelle se contournent, sur une plaque de pierre, quelques caractères arabes, une sentence ou un verset du Coran, Une acrotère, faite de briques contrariées et de tuiles alternativement bombées et creuses, achève l'ornementation. Une longue auge en pierre, où boivent les chevaux, règne sur toute la longueur de la façade. Deux grands arbres du Nord — des frênes, si notre mémoire est fidèle — découpent leur ombre bleue sur la corniche blanche.

Cette disposition, à quelques variantes près, est celle de toutes les fontaines arabes. On ne* saurait trouver rien de plus simple, de plus gracieux et en môme temps de mieux approprié aux besoins du pays. On peut essayer de faire autrement, mais on fera moins bien. Les peuples orientaux, quand ils ont trouvé la forme élégante et commode, la forme nécessaire de l'objet, n'en changent plus, et, par un amour de variété mal entendu, ne

cherchent pas le nouveau aux dépens de la raison et de la beauté.

Tout ce versant, pulvérant de soleil et de lumière, est obstrué de végétations sauvages et vigoureuses; les aloès, aux lames de fer-blanc peint, aux lances épanouies comme des chandeliers à plusieurs branches ; les cactus, aux palettes hérissées, aux coudes difformes; les figuiers, au feuillage verni, s'y mêlent dans un désordre vivace. A travers ce fouillis de verdure se croisent, en s'enlaçant comme des mailles, des multitudes de petits sentiers poussiéreux frayés parles Arabes, et qui, vus du large, ressemblent à un grand filet qu'on aurait étendu sur le flanc de la colline pour le faire sécher. Quelques palmiers — de jour en jour plus rares, hélas! — ouvrent çà et là, au bord du ciel, leur araignée de feuilles, monogramme et signature de l'Orient.

Au bas, par delà les lignes de maisons du faubourg de Bab-Azoun et de Mustapha-Inférieur," apparaît la nappe bleue de la mer, ourlant d'une mince frange argentée la courbe gracieuse du rivage.

Quel admirable horizon que la mer vue de haut! — La peinture n'en a jamais donné l'idée. C'est trop grand et trop simple. On reste là dans une muette contemplation, et les heures coulent sans qu'on s'en aperçoive.

Une mélancolie sereine s'empare de votre âme; vous sentez un détachement infini, et vos regards ne se tournent plus qu'à regret vers la terre immobile et morte. La mer, elle, vit et respire; même dans ses plus grands calmes, elle a des inquiétudes et des frissons ; un cœur toujours ému palpite sous sa poitrine d'azur.

Occupés de cet éternel spectacle, nous n'avions pas fait grande attention à des espèces de larges taches jaunâtres, semblables à des détritus de paille hachée, qui jonchaient le sol et qui de temps en temps se soulevaient comme remuées par un souffle pour aller s'abattre quelques pas plus loin. — C'étaient des sauterelles, dont une colonne en marche venait de tomber sur Alger.

On ne saurait par aucune exagération donner une idée même approximative de leur nombre. La terre en est littéralement couverte, on ne saurait faire un pas sans en écraser; une canne manœuvrée en l'air au hasard en coupe toujours en deux quelques-unes. Elles forment sur le ciel des nuages roussâtres. Vous voyez à l'horizon un brouillard fauve, c'est une migration de sauterelles qui passe. — Celles-ci étaient jeunes et n'avaient encore que des rudiments d'ailes : aussi allaientelles moitié sautant, moitié voletant, comblant lesfosssé

et les plis de terrain de leurs masses compactes. Avant d'être allé en Afrique, on a peine à s'effrayer beaucoup dans la Bible de la plaie des sauterelles d'Égypte. Au bout d'un quart d'heure de promenade, nous avions compris. De jeunes arbres étaient réduits à l'état de carcasses d'éventail et disséqués jusque dans la plus mince fibrille par les mandibules formidables des insectes dévastateurs ; l'herbe est fauchée de près comme par le meilleur ouvrier, et le passage de la bande fait un hiver quelquefois de plus d'une lieue de large ; il ne reste pas une feuille, pas un brin de gazon. La stérilité marche à l'arrière-garde. Les zones de dévastation sont très-nettement marquées; la moitié d'un champ est quelquefois ras comme la main, tandis que l'autre est parfaitement intacte.

Les sauterelles ont plusieurs phases de développement : quand elles sont jeunes, leur couleur est d'un jaunepaille; plus tard, la racine des ailes prend une nuance vert-pomme ou rose vif, sensible surtout lorsque l'insecte les ouvre. Elles atteignent alors une longueur de doigt, et, quand elles partent brusquement d'un buisson, quelqu'un qui ne serait pas prévenu pourrait les prendre sans peine pour de petits oiseaux.

Nous étions au milieu d'un nuage bruissant, bourdon-

riant, de sauterelles qui se heurtaient à l'étourdie contre notre figure, contre nos mains ; le pli de notre chemise en était rempli ; nous en faisions tomber de notre poche en tirant notre mouchoir. — La crainte semble inconnue aux sauterelles. On dirait qu'elles n'ont pas le sentiment de la conservation, sentiment qu'on retrouve même chez le mollusque et le zoophyte, au plus bas degré de l'échelle des êtres. Poussées par un souffle inconnu, elles vont et rien ne les arrête. — Les feux allumés pour leur barrer le passage, elles les éteignent; les fossés, elles les comblent; les rivières, elles les obstruent par des encombrements de cadavres, et leur nombre n'en est pas diminué : on en détruit des milliers de quintaux métriques sans résultats sensibles. — C'est prodigieux ! et l'on s'étonne de cette fécondité déplorable de la nature dans les espèces malfaisantes.

Les Arabes mangent les sauterelles : ils en font une sorte de conserve au vinaigre et à la graisse. Quelques personnes prétendent que ce n'est pas un mets à dédaigner. Nous avouons n'avoir pas poussé l'héroïsme de la couleur locale jusqu'à constater par nous-même la vérité de cette asertion. Nous aimons mieux croire que les Arabes les mangent plutôt par vengeance que par gourmandise; nous rangeons ce régal à côté des cuisses

de grenouilles, des escargots, des oursins et des autres dépravations gastronomiques.

Tout en nous débattant contre ces aimables insectes, nous longions les murailles qui conduisent à la mer; quelques Arabes bronzés, dans leurs longs linceuls blancs, montaient et descendaient, nous jetant un regard ferme et tranquille.

Près d'une poterne, pour la première fois, nous aperçûmes, dans une halte de bétes de somme, des chameaux. — Rien n'est plus singulier que de voir en liberté des bêtes qui n'existent chez nous qu'empaillées ou dans les parcs de ménagerie.

Le chameau est l'animal le plus étrange qu'on puisse imaginer. Il semble appartenir à quelques-unes de ces créations disparues dont les géologues ont refait l'histoire. Sa construction, si bizarrement gauche dans sa difformité, indique les tâtonnements de la nature encore à ses premiers essais. — La gibbosité de son dos, la longueur de son col, la soudure grossière de ses articulations, qu'on croirait luxées, les calus qui les couronnent ont quelque chose de monstrueux et de ridicule, d'effrayant et de risible ; on dirait une charge zoologique modelée avec le limon primitif par quelque Dantan antédiluvien.

Il y en avait deux mêlés à un troupeau de ces malheureux petits ânes dont nous avons parlé. Ils étaient accroupis, tout chargés, dans le sable brûlant. Leurs jambes repliées formaient des espèces de moignons rugueux, hideux à voir. Leurs flancs, goudronnés, luisaient sous le lacis de cordelettes et de bâtons destinés à retenir les ballots. L'un deux allongeait dans la poussière ce long cou fauve, qui rappelle celui de l'autruche et du vautour, et se termine par une petite tête aplatie comme celle d'un serpent où brille, entre de grands cils jaunes, un œil de diamant noir, où se dessinent des naseaux velus et coupés avec une obliquité sardonique.

— L'autre, gravement rengorgé, brochait des babines et paraissait plongé dans les voluptés de la digestion.

— Il ruminait. — Quelques touffes de poil roussâtre floconnaient aux environs de la bosse, et faisaient avec les parties rases un contraste qui donnait à l'honnête chameau une vague apparence de volaille à moitié plumée.

Un Arabe, immobile sous le déluge de feu, attendait, appuyé contre son bâton, que les animaux fussent assez reposés pour se remettre en route. Quelle rêverie occupait cet homme dans sa pose de statue ? A quoi pensaitil? — Nous aurions bien voulu le savoir : à rien, sans

doute; car les Orientaux, disent ceux qui les connaissent, ont la faculté de rester des heures entières à l'état purement végétatif, enveloppés par l'air tiède comme par un bain et ne conservant de la vie que la respiration.

En continuant notre descente vers la mer du côté de Bab-Azoun, en dehors de la porte, nous rencontrâmes des haltes de caravanes, des campements et des hôtelleries arabes : c'est tout ce qu'on peut rêver de plus simple et de plus sauvage. Les hôtelleries sont des espèces de bouges creusés dans la déchirure d'un ravin, de caves déchaussées où l'on grimpe par des degrés chancelants et dont les rebords, suprême magnificence, sont plaqués de quelques poignées de crépi à la chaux; un bout de tapis éraillé et troué à jour comme un crible, jeté sur une corde tendue en travers; un lambeau de sparterie qui s'effile ou s'échevèle, procurent aux voyageurs qui viennent de Biskara, de Touggourt ou de plus loin une ombre pailletée de points lumineux, qui leur paraît fraîche encore après les intolérables ardeurs du Sahara. C'est là qu'ils déchirent avec les ongles le mouton rôti et qu'ils hument à petites gorgées la tasse de café trouble, accompagnée de la pipe obligatoire.

Ces établissements somptueux sont réservés à l'aristocratie des vovageurs, aux négociants considérables.

Le commun des; martyrs se loge sous des cahutes de roseaux, sous une natte ou une couverture soutenue par deux piquets; d'autres, moins sensuels encore, se contentent pour abri de l'ombre projetée par leur chameau ou leur cheval, et tout cela, bêtes et gens pêle-mêle, broute, mange, rumine et dort dans la plus fraternelle confusion.

Plus bas encore et de l'autre côté de la route, sous les arbres poudreux qui la bordent, fument des cuisines en plein vent, où de vieilles négresses à figure de stryge, à mamelles de harpie, accommodent le couscoussou sacramentel. —Les Biskris, lesMozabites et les Bédouins se régalent à qui mieux mieux de ces préparations primitives.

C'était là que s'élevait autrefois Bab-Azoun avec ses créneaux dentelés, ses mâchicoulis, ses barbacanes, ses moucharabys, ses crochets pour planter les têtes ou retenir les corps des suppliciés, tout son appareil de fortification du moyen âge. L'ancienne porte a été détruite et remplacée par une double porte en arcade dénuée de style, et qui a, de plus, l'inconvénient d'être en enfilade, singulière faute pour des constructeurs militaires. On ne saurait trop regretter ces démolitions sans but et sans utilité, qui enlèvent à une ville sa

physionomie et ne permettraient plus aux anciens vainqueurs de reconnaître la brèche par où ils sont entrés.

Près de la porte, du côté du faubourg, à chaque bout de l'arche qui enjambe le fossé, deux escaliers descendent à un grand lavoir dont les eaux se déversent dans la mer. Sur les bords se penchent des blanchisseuses de toute nation et de toute couleur, dont le babil s'entend de la route.

La première porte franchie, en venant de la campagne, on aperçoit à gauche un petit marabout avec sa coupole blanche. — Ce marabout, vulgairement appelé le tombeau de Barberousse, quoiqu'il soit celui d'un autre personnage renommé par sa piété, est très-vénéré par les musulmans. A travers le grillage de la fenêtre, on entrevoit, dans la demi-obscurité de l'intérieur, des pièces d'étoffe, des châles, des mouchoirs pendus en ex-voto ou par manière d'hommage. De grands platanes jettent leur ombre sur le monument vénéré. Presque toujours, en Orient, les endroits consacrés sont accompagnés d'un bouquet d'arbres. La muraille de ce côté a conservé quelques broches de fer, vestige des anciens supplices, qu'est venue remplacer la philanthropique guillotine.

Presque en face, sur un tertre que va emporter au

premier jour une ordonnance de voirie, s'est juché un taudis arabe le plus étonnant du monde; rien n'est d'aplomb dans cette cahute composée des éléments les plus hétérogènes, cailloux, gravats, pisé, bouts de planche, ossements d'animaux, le tout barbouillé de quelques truellées de plâtre. L'intérieur, où l'œil plonge librement de la rue, ferait tomber Eugène Isabey en extase. — Ses plus chaudes esquisses d'alchimiste courbé sur le grand œuvre paraissent froides auprès de ce sublime bouge algérien; les murs sont culottés, par une fumée perpétuelle, de glacis de terre de Sienne, de momie ou de bitume, comme il n'en existe que dans les tableaux de Rembrandt et de Dietrich ; un reflet de feu livrant bataille à un rayon de soleil, éclaire un angle de l'antre. Le maître de ce splendide établissement est un rôtisseur-friturier-restaurant, à l'usage des naturels du pays. — G'est le Borrel , le Véfour, le Véry des Arabes. Des quartiers de viande d'un aspect charogneux se balancent à la devanture, d'où coulent des cascades d'entrailles; ce qui n'empêche pas les Bédouins de trouver fort appétissants les mets qui se cuisinent dans ce repaire, noir de suie et rouge de sang.

A quelques pas de là, l'Europe vous reprend; vous pouvez vous croire à Paris ou à Marseille. Voilà les

maussades maisons à cinq étages, voilà les arcades goût Rivoli, badigeonnées de ce jaune dont, au moyen âge, on engluait seulement le logis des traîtres et des excommuniés ; les façades chamarrées d'enseignes et d'inscriptions ; — aimables demeures, où l'on grille en juillet, où l'on gèle en décembre, et qui, nous l'espérons bien, seront jetées bas par le premier tremblement de terre. — Les pâtres kabyles à demi-nus, qui poussent leurs troupeaux dans cette rue au milieu de flots de poussière, forment le plus frappant contraste avec les boutiques françaises qui la bordent. — Ici, les mœurs patriarcales, le vêtement comme les pasteurs de la Bible devaient le porter lorsqu'ils venaient parler avec les jeunes filles sur la margelle des puits; là, les usages prosaïques, l'habit étriqué de la civilisation, toutes les misères et tous les mensonges du commerce!

Cette course nous avait aiguisé l'appétit et nous prîmes à la hâte, rue de la Marine, chez un restaurateur, nommé Giraud, un repas à l'ail, à l'huile et aux tomates, arrosé de vin de Lamalgue, tout à fait semblable à celui que nous eussions pu faire de l'autre coté de la Méditerranée, sur la Gannebière, à Marseille.

Après le dîner, pour achever la soirée, nous allâmes

rue de l'Empereur, où avait lieu une m'bita ou bal indi-

gène, dans la cour d'une maison moresque : c'était une occasion à ne pas négliger de voir les types féminins du pays; chose difficile partout où règne la loi du Coran.

Cette cour, entourée d'un portique pareil au cloître d'un couvent ou d'un patio espagnol, formait avec ses colonnettes de marbre à chapiteaux évasés, ses ogives contournées en cœur, une jolie salle de bal plafonnée par l'azur du ciel nocturne tout piqueté d'étoiles, et suffisamment illuminée par des veilleuses suspendues à des fils d'archal.

Trois ou quatre rangs d'Arabes accroupis dans leurs grands burnous blancs, et rappelant, par l'austérité de leur physionomie, l'immobilité de leur pose, la coupe et la couleur de leur vêtement, un conventicule de chartreux, encadraient un espace laissé vide pour les exercices des danseuses; — au fond, en face de la porte, se tenait l'orchestre, éclairé par trois ou quatre bougies fichées en terre; cet orchestre se composait d'un rebeb, d'une flûte de derviche et de trois ou quatre tarboukas; un peu en avant, sur un tapis, se tenaient assises, les jambes croisées, quatre ou cinq belles filles, que nous ne saurions mieux comparer qu'aux femmes d'Alger de Delacroix, pour la coquetterie sauvage du type et de rajustement.

La flûte de derviche entama une petite cantilène grêle que vint bientôt renforcer le son plus nourri du rebeb et soutenir le rhythme des tarboukas; une des danseuses se leva et s'avança par d'imperceptibles déplacements de pied£ jusqu'au milieu de la cour ; elle était coiffée de deux mouchoirs de Tunis rayés de soie et d'or, noués en marmotte sur un petit cône de velours; sa veste de satin, enjolivée de paillon, était ouverte et laissait voir une chemise de crêpon à bandes mates et transparentes alternativement; un châle lui servait de ceinture et serrait des caleçons de taffetas cramoisi arrêtés au genou ; un grand foulard zébré de couleurs éclatantes, appelé foutah, lui bridait sur les reins et formait une espèce de jupon ouvert par devant. Cet ensemble éclatant allait bien avec sa figure régulière, au teint légèrement bistré, aux lèvres de grenade, aux yeux de gazelle agrandis par le surmeh, à l'expression langoureuse et passionnée à la fois.

La danse moresque consiste en ondulations perpétuelles du corps, en torsions des reins, en balancements des hanches, en mouvements de bras agitant des mouchoirs ; une jeune danseuse se démenant ainsi a l'air d'une couleuvre debout sur sa queue : cette rotation en spirale serait impossible au plus souple sujet de l'Opéra;

pendant ce temps, la physionomie pâmée, les yeux noyés ou flamboyants, la narine frémissante, la bouche eutr'ouverte, le sein oppressé, le col ployé comme une gorge de colombe étouffée d'amour, représentent à s'y tromper le mystérieux drame de volupté dont toute danse est le symbole.

Pour que l'assemblée ne perdît ancun détail, un nègre portant une bougie suivait la danseuse dans toutes ses évolutions, haussant et baissant son laminaire pour faire admirer tantôt le visage, tantôt la gorge, le bras ou autre chose ; le nègre accompagnait cette démonstration bizarre de grimaces lascives et de gambades de singe, qui paraissaient faire grand plaisir à la partie indigène du public.

La danse achevée, Zorah fit lentement le tour du patio ; les uns lui tendaient de petits verres d'anisette dans lesquels elle trempait ses lèvres; d'autres lui suspendaient aux oreilles des guirlandes de fleurs de jasmin passées dans un fil; quelques-uns, plus généreux, lui plaquaient sur le front, sur les joues, sur la poitrine, sur les bras, sur l'endroit enfin qu'ils admiraient le plus en elle, de minces pièces d'or retenues par la sïieur.

Sa collecte finie, Zorah revint au milieu de la cour, la figure couverte d'un masque d'or. Deux de ses ser-

vantes s'approchèrent et tendirent devant elle un foulard sur lequel elle se pencha, et, par un petit frissonnement nerveux et soudain, elle fit tomber toutes les pièces attachées à sa peau.

Trois ou quatre autres danseuses, dont le type me rappela les femmes de Grenade, exécutèrent à leur tour des pas à peu près semblables, tantôt seules, tantôt ensemble, et recueillirent aussi des petits verres d'anisette, des fils de jasmin et des sultanis. C'étaient Baya, Kadoudja et autres beautés célèbres du lieu, admirées surtout pour la blancheur de leur teint, et auxquelles in petto nous préférions Zorah, comme plus Africaine.

Mais la nuit savançait, et nous sentions malgré nous la poudre d'or du sommeil nous ensabler les paupières, et nous nous retirâmes pour prendre un peu de repos. Nous ne répondrions pas que notre sommeil n'ait été troublé de rêves orientaux et chorégraphiques.

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