LE TEMPLE DE LA VICTOIRE APTÈRE
Lorsqu'on gravit la rampe semée de marches disjointes et interrompues qui mène de la porte découverte par M. Beulé à la façade des Propylées, et qu'on arrive, à travers les quartiers de marbre, les excavations et les déblais mêlés de crânes et d'ossements humains, à peu près à moitié de la montée, on a le piédestal de la statue d'Agrippa à sa gauche, et le temple de la Victoire Aptère à sa droite; les parois du rocher, recouverts de murs de soutènement, forment terrasse et dessinent deux ailes encadrant l'escalier.
Avant que cette entrée eût été déblayée (elle ne
l'était pas encore lors de notre visite à Athènes), on pénétrait dans l'Acropole par un petit chemin détourné passant devant le terre-plein du temple de la Victoire Aptère, et tout à fait indigne de la majesté du portique de Mnésiclès; et pourtant Ton croyait que cette route oblique et détournée avait toujours donné accès à la cidatelle athénienne, malgré toutes les présomptions en faveur de ridée contraire que devaient faire naître l'inspection du lieu et la logique architecturale; mais l'escalier actuel est-il l'escalier antique?
D'après l'avis des savants, les degrés qui subsistent encore auraient été refaits dans une restauration romaine vers le 11e ou 111e siècle, les pieds de quinze ou vingt générations ayant usé le marbre des marches grecques. — C'est une question qu'il ne nous appartient pas de débattre, notre tâche se bornant à celle d'un simple touriste, mais qui nous semble pouvoir être résolue affirmativement.
Dans la face du soubassement qui regarde le Pnyx sont pratiqués deux enfoncements séparés par un pilastre et que les Turcs réputaient être l'orifice obstrué de sable et muré de deux couloirs souterrains conduisant à la plate-forme supérieure. Ce ne sont que deux
niches à peine assez profondes pour recevoir une statue, où Ton a voulu voir des sanctuaires cryptiques de la Terre nourrice et de Cérès Euchloé; — une curieuse scène de la Lysistrata d'Aristophane ôte toute vraisemblance à cette supposition.
Une suite de degrés antiques, remis en place récemment et longeant le mur de la terrasse, haute à peu près de vingt-quatre pieds, conduit au temple de la Victoire, situé un peu en avant de la tour vénitienne qui empâte l'aile droite des Propylées.
Le temple de la Victoire Aptère surprend par sa petitesse; mais l'exiguïté de ses proportions ne lui ôte rien de son élégance : les Grecs savaient faire naître l'idée de grandeur par l'eurhythmie des lignes, sans avoir recours à l'énormité des masses, et ce monument, qu'on pourrait charger tout entier sur un wagon de chemin de fer, ne semble pas mesquin dans ce voisinage redoutable des Propylées et du Parthénon.
Ce temple miniature est tout en marbre pentélique; cette belle matière d'un ton si doux, d'un grain si pariait, ajoute encore à la perfection des formes; elle semble avoir été créée exprès pour la chair immortelle des dieux et les colonnes des temples.
L'édifice se compose d'une cella élevée de trois
degrés et de deux portiques tétrastyles d'ordre ionique, l'un sur la façade, l'autre à l'opposite,
La façade, orientée assez irrégulièrement, regarde d'une manière oblique la tour dont nous avons parlé ; de sorte qu'en montant la rampe, on aperçoit d'abord le portique postérieur se présentant en diagonale ; ce qui est contraire aux idées modernes de symétrie absolue, dont les anciens tenaient peu de compte, comme on peut le voir par l'assiette plutôt pittoresque que géométrique de leurs monuments. — Peutêtre aussi la nécessité de concentrer un grand nombre d'édifices dans une enceinte sacrée naturellement restreinte les faisait-elle se relâcher à l'endroit de la régularité.
Les colonnes du portique, dont le fût, d'un seul morceau, mesure douze pieds de hauteur, sont striées de cannelures froissées et fripées par le temps comme les plis d'une fine tunique autour d'un beau corps de femme : on dirait une draperie de Phidias jetée né-: gli gemment sur la hanche d'une statue ; des cassures intelligentes, des érosions pleines d'à-propos ont rompu les lignes droites et les pures arêtes et donné au marbre, d'une transparence dorée, l'aspect d'une souple étoffe de byssus.
Ovide raconte dans ses Métamorphoses de nombreuses histoires de nymphes changées en arbre et palpitant encore sous la tiède écorce. Ces colonnes, d'une grâce si vivante, vous font naître ridée de jeunes filles enfermées dans le svelte bloc avec leurs corps blancs et leurs blanches draperies; le chapiteau même continue Fillusion : ses volutes arrondies rappellent les nattes de cheveux repliées près des tempes, et ses ornements les joyaux ciselés de la coiffure.
En regardant ces charmantes colonnes, on se demande si la ruine n'ajoute pas plus aux édifices qu elle ne leur enlève. Ces profils estompés par le pouce des siècles n'avaient peut-être pas primitivement cette morbidesse exquise, cette suavité incomparable; les lignes plus nettes dans leur éclat neuf devaient se découper avec une rigidité architecturale moins favorable à FefM Cette sorte d'adoucissement des reliefs sied, d ailleurs, bien à Tordre ionique, qui, si Ton peut donner un sexe à des colonn s, semble, à côté du mâle dorique, une belle femme parée auprès d'un jeune homme austère et robuste; la petitesse du temple autorisait un style plus délicat, plus mignon, et l'élégance un peu mince des fûts s'explique par la légèreté du fardeau qu'ils ont à porter,
poids bien diminué aujourd'hui, car le fronton a disparu, et il ne reste plus que la frise.
Deux piliers assez grêles, masqués d'ailleurs par les colonnes, forment l'entrée de la cella. Des trous de scellement, qu'on aperçoit encore, indiquent qu'autrefois une grille fermait à jour le sanctuaire, et laissait voir aux fidèles restés dehors l'image de la déesse placée au fond; car l'enceinte n'est pas plus grande qu'une chambre ordinaire.
Cette image était en bois, comme presque toutes les statues archaïques. On la vénérait à cause de son ancienneté, et la barbarie môme de ses formes imprimait un respect superstitieux qu'on n'eût pas accordé à une œuvre moderne plus belle et plus savante, de même que, chez nous, certaines madones noires sur fond d'or ont auprès du peuple plus de crédit que la plus suave Vierge de Raphaël.
Cette statue ne représentait pas la Victoire Aptère, mais bien Minerve Victorieuse, ou plus littéralement Minerve Victoire (Athénê Niké). La Victoire, être purement allégorique, n'avait pas de temple chez les Grecs. — Les anciens la plaçaient sous la forme dune figurine ailée dans la main des grands dieux, comme attribut de la toute-puissance : la Minerve du Parthé-
non portait sur sa paume d'ivoire v .e Victoire Tor, qu'elle retenait ou lâchait à son gré, comme le fauconnier rappelle ou laisse aller le faucon; — sans doute, aux époques où déjà le sens des mythes païens se perdait, on s'étonna de voir cette statue sans ailes, et on inventa cette explication ingénieuse de la Victoire Aptère ne pouvant plus s'envoler du rocher de l'Acropole et fixée désormais dans son temple. Il y avait, dit-on, à Sparte un Mars enchaîné exprimant la même idée, par un symbolisme analogue.
Le toit est effondré. Pourtant le portique conserve son plafond, où Ton peut discerner encore, au fond des caissons, la trace des rosaces de métal. Tout autour du temple règne une frise de bas-reliefs dont les figures ont perdu qui leur tête, qui leurs bras, qui leur jambe, non pas par l'injure du temps, beaucoup moins destructeur qu'on ne le suppose, mais par la stupidité barbare des hommes.
Quel singulier instinct de perversité imbécile a poussé tous les peuples qui se sont succédé sur le sol sacré d'Athènes et ont mêlé leurs os aux éclats des marbres brisés, à mutiler les monuments, à balafrer le corps des héros et des déesses, à déshonorer les chefs-d'œuvre si purs de l'art antique? — Quand on
pense, à voir la parfaite conservation des restes qu'ont épargnés les boulets, les bombes, les explosions de poudrières, le pic et le marteau, que toutes ces merveilles nous seraient parvenues intactes sans le vandalisme des vainqueurs et des vaincus, car les siècles roulent comme des gouttes d'eau sur ce pentélique si dur et si poli; on ne peut s'empêcher d'entrer dans des rages folles, et l'on enveloppe d'une commune malédiction Romains, Byzantins, Français, Italiens, Turcs et Grecs modernes ; car tous ont fait leur ravage, leur profanation et leur insulte.
Les sculptures du temple de la Victoire Aptère, à cause de leur proportion réduite et du peu d'élévation où elles se trouvaient; ont dû particulièrement souffrir; mais ce qui en subsiste est d'une beauté à faire naître les regrets les plus amers pour ce qui manque. — Deux faces des frises, celles du nord et de l'ouest, ont été enlevées par lord Elgin et se trouvent à Londres. — On les a remplacées par des moulages en terre cuite dont l'un s'est brisé en le posant; les morceaux en avaient été retrouvés employés comme matériaux dans les murs d'une poudrière turque.
La sagacité des savants et des antiquaires s'est longtemps exercée et s'exerce encore pour deviner quel
peut être le sujet représenté par la frise orientale, c'està-dire celle qui occupe la façade du temple. Les hypothèses les plus ingénieuses ont été hasardées sans qu'aucune satisfasse ou convainque. Le marbre mutilé garde son secret pour ne laisser voir que sa beauté — et cela suffit à l'art; que ce soit une apothéose ou un jugement, un mylhe inconnu ou un fait historique oublié, qu'importe !
Au milieu de la composition pyramide une figure de f jmme armée d'un bouclier et dont le mouvement indique qu'elle tenait une lance. A sa droite et à sa gauche, sont assis, l'un sur un fragment de rocher, l'autre sur un trône, deux personnages dans la pose qu'on attribue aux divinités. De chaque côté, se dessine un groupe symétrique d'hommes et de femmes. En dehors de ce centre de composition se passe une action inintelligible, un drame mystérieux, qui fait naître mille conjectures. A l'un des bouts du bas-relief, une figure assise et drapée paraît lutter contre deux femmes ; à l'autre extrémité, trois femmes semblent accourir, tandis que deux autres cherchent à retenir un petit génie, ou un Amour, ailé et nu.
Telle est la disposition générale qu'on démêle à travers les cassures, les parties frustes et tous les outrages
que tant de siècles de barbarie ont pu faire subir à un délicat chef-d'œuvre à la portée de la masse d'armes du soudard et de la pierre du gamin, cet éternel des^ tructeur; les figures du milieu et des extrémités sont très-endommagées, mais les autres groupes n'ont guère perdu que la tête et des portions de bras; les torses sont entiers et les draperies ne comptent qu'un petit nombre de déchirures à leurs plis de marbre.
On peut encore en admirer le jet libre et fier, les ondulations harmonieuses jouant autour des corps, plutôt comme une atmosphère que comme un vêtement. Les figures ont de ces poses équilibrées et rhythmées, de ces fléchissements de jambes, de ces saillies de hanches qui plaisaient tant aux anciens, et qui étaient comme la musique des formes humaines. — Une immortelle beauté brille à travers les mutilations stupides, et les divins manchots, les héroïques décapités gardent leur puissance sur les âmes artistes.
Les autres faces, plus ou moins frustes, sont occupées par une suite de guerriers représentant une bataille idéalisée, dont il est impossible de désigner le nom et de préciser la date. — Le nom de toutes les victoires grecques voltige sur les lèvres; mais aucune ne s'abat
sur la frise en ployant ses ailes d'or et en traçant du doigtl'appellation cherchée. L'Histoire ronge ses ongles, mais Fart sourit en voyant cette lutte si bien engagée, ces beaux groupes mouvementés si habilement, toute cette composition si sculpturale. — Ce qu'il y a de certain, c'est que les adversaires sont des barbares asiatiques, des Mèdes ou des Perses, reconnaissables à leur chlamyde, à leur pantalon plissé, à leur parure presque féminine, et qu'on avait d'abord pris pour des Amazones; les guerriers grecs sont tout nus, sauf une courte et légère draperie qui leur vole à l'épaule, et n'ont rien qui indique une époque plutôt qu'une autre; la date sculpturale de ces frises serait moins difficile à fixer; leur style semble appartenir à la période écoulée entre Phidias et Lysippe. L'art, arrivé au plus au point de perfection, ne penche pas encore vers la décadence, mais il se raffine par la nécessité de faire du nouveau et d'éviter, les lieux communs célèbres. C'est peut-être pour les raffinés le moment le plus exquis des grands siècles ; le beau a la conscience de lui-même ; il est voulu au lieu d'être spontané, et, quand la tentative a réussi, le but suprême est atteint, l'effort humain ne saurait aller au delà.
Il paraît, d'après les récentes découvertes, que le
bord de la terrasse qui regarde l'escalier était garni d'une balustrade de plaques de marbre ornée de basreliefs et supportant une grille. Quelques-unes de ces plaques ont été placées dans l'intérieur de la cella, où l'on peut les admirer de près; Tune d'elles représente une femme cherchant à retenir un taureau que devance ou que fuit une de ses compagnes, et l'autre une figure ailée connue sous le nom de Victoire à la sandale. L'art grec n'a rien produit de plus parfait que ce jeune corps caressé par les plis d'une draperie transparente comme par des lèvres amoureuses; ce n'est plus du marbre, c'est de l'air tramé, du vent tissé qui se joue en flocons autour de ces formes charmantes, avec une volupté chaste et pourtant émue ; le mouvement du bras dénouant la bandelettede la chaussure est d'une souplesse et d'un naturel adorables ; l'autre main retient mollement la draperie qui s'échappe, et les ailes palpitantes soutiennent à demi le corps incliné, comme celles d'un oiseau venant de prendre terre. De quel ciel d'azur ou d'or est-elle descendue, cette idéale création figée dans ce pur marbre dont le temps a respecté la blancheur ? Cette Victoire anonyme, ne serait-ce pas la muse de Phidias venant se poser encore une fois sur l'Acropole avant de s'envoler à tout jamais?
4 si
l'erecutueum, le temple^ de minerve poliade, le pandhosium
Le plateau de l'Acropole était un véritable musée Sur cet étroit espace encombré de temples, de statues, d'autels, Fart païen s'était plu à entasser ses merveilles, et avait fait de tous ces monuments comme un seul temple, comme une offrande unique; il faudrait une autre érudition que la nôtre pour restaurer et restituer ces édifices dont il ne reste Je plus souvent qu'un fragment de frise, un tambour de colonne, un chapiteau mutilé, quelquefois moins encore, deux ou trois assises, une rainure dans le roc, indiquant d'anciennes fondations.
Pour se reconnaître au milieu de cette carrière de débris amoncelés, ce ne serait pas trop du triple savoir de l'helléniste, de l'antiquaire et de l'architecte, que
possède M. Beulé, l'historien de l'Acropole, dont le livre nous inspire un regret bizarre : c'est que, doué d'une existence antérieure, l'auteur n'ait pas écrit le voyage en Grèce à la place de Pausanias, le négligent et rapide touriste; que d'incertitudes seraient fixées ! quedese-* crets indéchiffrables lus couramment ! — L'antiquité, si éminemment artiste, n'avait pas le "sens critique et descriptif; et c'est bien dommage, car tant de chefs-d'œuvre qui ont disparu vivraient encore dans des pages fidèles. Quelle sagacité admirable déploie M. Beulé pour retrouver l'emplacement des temples de Diane Brauronia et de Minerve Ergané ! comme il tire parti du moindre indice, interprétant sans le forcer un texte vague, interrogeant chaque pierre, trouvant une date dans le scellement d'une assise, dans la forme plus ou moins archaïque d'une lettre, dans la profondeur d'une cannelure, dans une strie du rocher ! avec quelle logique il réunit ces renseignements épars qui n'apprendraient rien à des yeux moins attentifs et moins savants, pour en former un faisceau de preuves concluantes! Pièce à pièce, l'édifice se relève et reprend sa place dans ce chœur de monuments merveilleux qui menait sa ronde sacrée sur ce plateau sublime; les statues absentes ou brisées en mille éclats par les bou-
lets, les bombes et les explosions, remontent sur leurs piédestaux, et cette chaîne de chefs-d'œuvre qui accompagnaient le visiteur, des cinq portes des Propylées aux trois degrés du Parthénon, se reforme comme par magie! le Mercure propyléen, les trois Grâces drapées de Socrate, qui avait été sculpteur avant d'être philosophe; la lionne de bronze élevée à la courtisane Leœna, fidèle gardienne du secret d'Harmodius et d'Aristogiton ; la Vénus offerte par Gallias, ouvrage deCalamis; la statue d'airain de Dutrephès, général athénien percé de flèches dans un combat, de Crésilas; l'Hygie, la Minerve Hygiée, consacrée par Périclès sauvé d'une maladie, bronze plus grand que nature, du statuaire Pyrrhus, et qui a laissé l'empreinte de ses pieds sur le socle encore existant, la pierre où Silène s'est assis; l'Alcibius citharède de Nesiotès, rival de Phidias ; l'enfant tenant un vase d'eau lustrale, et le Persée tenant la tête de Méduse, l'un de Lycius, fils de Myron, l'autre de Myron lui-même ; le cheval Durien, colosse équestre, imitation en bronze du fameux cheval de bois, laissant échapper de ses flancs Mnesthée, Teucer et les deux fils de Thésée ; le bélier gigantesque, objet des plaisanteries des poètes comiques; l'Epicharinus vainqueur à la Course hoplite, de Critios et Nésiotès; le pancratiaste
en" grège 257 Hermoycus, le général Phormion, qui, avant d'entrer en campagne, se faisait payer ses dettes par le peuple athénien; ont été restitués à leur vraie place avec une intelligence rare et une probabilité presque incontestable, partie d'après le récit assez obscur de Pansanias, partie d'après des inductions tirées de l'examen des lieux.
Il faut voir comme M. Beulé remue ses blocs, les retourne, -les interroge sur toutes les faces et les force à confesser l'inscription antique, souvent posée contre terre. Les statues ont été enlevées, du moins celles qui n'offraient pas un caractère religieux, pour orner la maison dorée de Néron, ou n'ont laissé que des membres épars enfouis sous les décombres; mais les socles, masses pesantes et sans intérêt alors, n'ont été que peu ou point déplacés, et c'est à eux que M. Beulé a adressé des questions auxquelles ils ont presque toujours répondu; il a pu môme, chose curieuse, corriger avec leur aide des fautes d'orthographe commises par Pline. Au temps de la domination romaine, la servilité grecque utilisa la plupart de ces piédestaux veufs de leurs statues, pour y élever les images de proconsuls ou d'administrateurs obscurs en retournant seulement les dés de marbre qui portaient les anciens chefs-d'œuvre, et
c'est ainsi qu'ont été retrouvées tant d'indicatiors précieuses, muettes jusqu'à ce jour.
Sur ces piédesiaux, le jeune et savant archéologue a lu les noms de Strongylien, de Sthénis et de Lcocharès, l'auteur du Jupiter Tonnant, de l'Apollon au diadème, du Ganymède, le sculpteur qui travaillait aux frises du tombeau de Mausole avec Briaxys et Scopas. Quel étrange amalgame devoir se succéder sur le même quartier de marbre les noms d'une famille athénienne et ceux de César- Auguste, de Germanicus, de Trajan et dlladrien 1
Nous ne suivrons pas plus longtemps M. Beulé dans ses savantes investigations, où il remet debout cette nation évanouie de statues, et peuple d'une foule d'airain et de marbre cette solitude désolée de l'Acropole dont l'antiquité avait fait comme un petit Dunkerque de chefs-d'œuvre. Il nous faudrait le copier pour dire où s'élevaient le groupe de Minerve frappant Marsyas, le combat de Thésée, la statue de Flavius Conon, l'homme casqué aux ongles d'argent, œuvre de Cléœtas, la Terre suppliant Jupiter Pluvieux, dont l'autel occupait le sommet de l'Hymette, car l'œil du visiteur n'aperçoit qu'un chaos de blocs bouleversés, et il faut la patience d'un antiquaire pour retrouver leurs tronçons
mutilés et frustes dans le musée fragmentaire, espèce d'invalides de la sculpture, disposé sous le portique de la Pinacothèque.
A la gauche du Parthénon, quand on débouche des Propylées, on trouve les ruines de trois temples, accolés les uns aux autres sans nul soin de symétrie, et d'une architecture différente : ceux de Minerve Poliade, d'Érechthée et de Pandrose, nommé aussi le Pandrosium; — ce singulier agencement montre encore une fois que les anciens ne tenaient pas autant que le pensent les modernes à la régularité absolue, et même l'évitaient pour charnier l'œil par la rupture des lignes. — Les lois de Finterséquence semblent leur avoir été connues et ils justifient souvent, sur ce point, les idées Ingénieuses de M. Ziégler dans ses recherches sur la céramique et les principes de l'ornementation. Ici, psut-être, cette bizarre disposition de l'architecture a ou pour motif des superstitions locales qui ne permett lient pas d'adopter un autre plan.
L'Erechtheum renfermait la source salée que Neptune fit jaillir d'un coup de trident lors de sa dispute avec Minerve au sujet de la protection d'Athènes. La source a été tarie par les éboulements et les tremblements de terre ; mais on voit encore sur le rocher,
à travers le dallage disjoint, trois empreintes qui ressemblent aux rainures profondes que produirait le coup violent d'une fourche gigantesque. De tous les temps, la superstition s'est plu à retrouver dans ces jeux de la nature les traces du passage des dieux; et ne montre-t-on pas aux Pyrénées l'entaille de l'épée de Roland, et dans l'île de Sérendib la marque du pied d'Adam?
Le temple de Minerve Poliade (c'est-à-dire protectrice de la ville) avait son portique sur le flanc de l'Erechtheum, auquel il était adossé, de sorte qu'on y entrait comme par une porte latérale; le Pandrosium, ou l'on ne pouvait pénétrer qu'en traversant le tem pie de Minerve, formait avec ce portique un vague pa rallélisme, et le plan géométral représente à peu près un T. L'Erechtheum était, comme la Minerve Poliade, d'ordre ionique; quant au Pandrosium, il ne se rattache à aucun ordre connu, et l'antiquité n'offre qu'un seul exemple de ce genre de construction.
Nous avons essayé de donner une idée de cette agglomération de sanctuaires juxtaposés bizarrement et réunis sous l'influence d'une idée religieuse. — Érechthée avait une généalogie fort compliquée et qu'il serait difficile d'expliquer décemment. Vulcain,
épris de Minerve, l'attaqua avec tant d'ardeur, que, si la Terre ne se fût pas généreusement subsituée à l'objet des poursuites du forgeron boiteux, la déesse aux yeux pers eût couru le risque d'être fort compromise dans sa réputation virginale. — Érechthée, résultat de ce désir trompé, passa d'abord pour fils de Vulcain et de la Terre, — puis pour fils de la Terre toute seule, d'où lui vint l'épithète d'Autochthone. — Minerve cependant, émue de pitié, recueillit l'enfant dans une corbeille et l'éleva en cachette, craignant les railleries des dieux et ce rire olympien dont parle le divin aveugle. N'était-elle pas, d'ailleurs, un peu sa mère? Daus ce sanctuaire de Minerve vivaient les trois filles de Cécrops : Aglaure, Hersé, Pandrose; et la déesse, ayant remarqué un jour que sa ville chérie n'était pas assez bien défendue à l'occident, eut ridée ingénieuse d'aller chercher une montagne à Pellène, en recommandant aux trois sœurs de ne pas regarder dans la corbeille.
Pandrose seule obéit à la défense : Aglaure et Hersé furent moins discrètes, et la corneill e babil larde vola raconter l'histoire à Minerve, qui revenait, sa montagne sous le bras, et la laissa tomber de surprise et de confusion en voyant son secret découvert. C'est le mont Lycabette, qu'on aperçoit encore à la même place,
dressant dans l'azur sa tète mordorée de soleil et surmontée d'un ermitage. Pandrose devint plus chère à la déesse; les deux sœurs se précipitèrent du haut de l'Acropole; Érechthée détrôna Pandion, roi d'Athènes, institua les panathénées, éleva des temples à Minerve, qu'il pouvait considérer, sinon comme sa mère, du moins comme l'occasion de sa naissance, et fut enterré dans le sol sacré de l'Acropole.
Ainsi, autour du temple de Minerve Poliade se groupent, si l'on peut s'exprimer ainsi à propos de divinités païennes, les chapelles d'Érechthée, son fils adoptif, et de Pandrose, sa confidente fidèle.
Les Grecs du moyen âge avaient fait une église de rErechtheum. Le Disdar-Aga, sous la domination turque, y renfermait ses femmes. Aucun outrage n'a manqué à ces charmants édifices, jusqu'à l'époque plus heureuse où l'on a relevé en partie les fragments tombés sous les boulets et restitué à peu près leur figure extérieure. On ne saurait se faire une idée de la perfection et du fini que les Grecs apportaient dans l'exécution de leurs monuments : les jambages de la porte du temple de Minerve Poliade qui existent les uns à leur place, les autres tombés à terre, où Ton peut les examiner de près, sont ornés d'un fil de
perles entrecoupées d'olives, d'une délicatesse incroyable de travail; les bijoux les plus fins sont grossiers à côté de cela : Cléopâtre n'eu' pas à son bras de reine un bracelet de gemmes plus rondes, plus polies, mieux enchaînées que ces perles de marbre qui pour nous valent celles d'Ophir et que les siècles semblent avoir pris plaisir à lustrer.
Près des fragments antiques, un morceau de marbre, travaillé dans un louable but de restauration, montrait toute la différence de l'exécution moderne à l'exécution ancienne, et pourtant la copie était d'une fidélité mathématique.
C'était dans ce temple que brûlait, sous un palmier de bronze, la lampe d'or ciselée par Callimaque, l'inventeur du chapiteau corinthien, et qu'un myrte pudique voilait l'obscénité d'un Hermès logé d'une façon assez incongrue chez une déesse vierge.
Le Pandrosium enfermait l'olivier produit par Minerve dans sa dispute avec Neptune ; sous le feuillage de l'arbre sacré, richesse de FAtlique, s'élevait l'autel de Jupiter Hercéus.
L'entablement du Pandrosium ne s'appuie pas sur des colonnes comme les frises des temples ses voisins, mais sur des cariatides, piliers vivants, aux for-
mes amples et puissantes, qui soutiennent, sans fléchir, le poids de l'architrave
Un chapiteau orné d'oves, de rais de cœur, de fils de perles en manière de coiffure architecturale, porte sur leur tête aux boucles épaisses, aux longs cheveux nattés, et ménage admirablement la transition de la nature à l'édifice. Cette idée aura sans doute été inspirée àf l'artiste par la vue de jeunes femmes revenant de puiser de l'eau à la fontaine de Callirhoé avec leurs urnes en équilibre. Les bras sont coupés comme ceux de la Vénus de Milo, mais avec intention, car leur saillie aurait dérangé l'aspect monumental des figures. Les draperies descendent à plis larges et symétriques, imitant les cannelures d'une colonne et se répétant à peu près sur chaque statue : une de ces cariatides a été emportée par lord Elgin et une copie la remplace*
Le Pandrosium est un des plus charmants caprices de ce noble art grec, qui s'en permettait peu et ne rajeunissait des formes consacrées que par l'idéale perfection du détail.
Entre ce trio de temples et les Propylées se dressait de toute sa hauteur cette colossale statue de Minerve Poliade coiffée du casque, armée de la lance et du
bouclier, dont l'aigrette s'apercevait en mer du cap Sunium, comme pour effrayer les ennemis d'Athènes. — Aujourd'hui, l'œil ne découvre, au fond de la baie du Pirée, que la silhouette éventrée du Parthénon et la tour gothique qui empâte l'aile droite des Propylées. — Pallas Athénê ne protège plus sa ville.
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