LONDRES
.Départ de New- York. — La traversée. — Le mal de mer. — Une voile à l'horizon. — L'Irlande. — A travers l'Angleterre. — Londres.
(p e temps n'est pas encore bien éloigné où un voyage en Europe pouvait passer pour une entreprise .assez téméraire. On y songeait longtemps d'avance ; on <en causait à tout propos. Un certain merveilleux, perdu de nos jours, s'attachait alors à cette idée de voyage en ,pays lointains. Le vieux monde, encore enveloppé du vague de l'inconnu, apparaissait comme une contrée mystérieuse toute peuplée d'êtres aux coutumes étranges, .avec ses villes à la fois bizarres et belles, et puis, dominant le tout, comme le diamant de prix dans la cour onne d'un roi, ce beau et grand Paris, rayonnant à travers l'espace de tout l'éclat de son nom magique, semblait jeter par delà l'Atlantique, quelque chose de cette fascination qu'il exerce depuis si longtemps.
L'homme assez fortuné qui allait voir enfin se réaliser l'un de ses rêves les plus caressés, celui d'un voyage en Europe, ne s'aventurait pas alors sans faire son testament. Il lui semblait voir partout d'innombrables dangers] Pour lui, le grand Océan qu'il allait affronter était plein de fureurs cachées et la vieille Europe, à peine entrevue par les livres des voyageurs, semblait aux confins du monde habité. Enfin il partait. Sa famille, ses amis raccompagnaient jusqu'au dernier moment. Les adieux
étaient navrants. On se quittait comme si l'on ne devait plus jamais se revoir.
Que les temps sont changés ! S'il existe encore, ce dont je doute beaucoup, quelques touristes en quête de merveilleux, ils doivent se hâter. L'imprévu, le pittoresque sont choses du temps passé. La ligne droite a tué tout cela. Dans les villes, l'implacable progrès a tout nivelle. tout aplani. Des voies spacieuses, de larges artères ont depuis longtemps remplacé les vieux quartiers, derniers restes visibles d'un passé que l'on aimait à évoquer. Mais, par contre, l'on voyage aujourd'hui bien plus commodément. Nous allons maintenant en Europe comme auparavant nous allions aux Etats-Unis : histoire de se délasser un peu et de prendre le frais durant les chaleurs de l'été. Les périls de la navigation n'existent plus, à proprement parler, depuis que de nombreux navires sûrs et rapides, sillonnant en tous sens l'Atlantique qu'ils traversent comme en se jouant, nous transportent en dix jours d'un continent à l'autre. A peine, parfois, quelques accidents, quelques sinistres maritimes de plus en plus espacés. Il y aurait bien encore ce gentil mal de mer qui n'est pas sans inconvénients. Oh ! celui-là tiendra bon jusqu'au bout ; il ne lâchera prise qu'au dernier moment. Espérons toutefois que Ton parviendra à le vaincre lui aussi.
Le 18 Novembre de l'année dernière je laissais New- York à bord du Witconsin, de la ligne "Williams et Guion ", en destination de Liverpool. Je ne vous entre* tiendrai pas de la grand* métropole américaine. Elle ne diffère en aucune manière, si ce n'est par son étendue et ses mœurs cosmopolites, de ces autres villes des? Etats-Unis où les besoins du commerce absorbent et priment tout. Du reste, superbement bâtie, les rues larges; et droites, mais sans aucune particularité bien saillante à noter. Devenu l'un des centres les plus populeux et les jdus importants du globe, en proie à une activité fiévreuse?
dominé par un besoin unique, celui de faire de l'argent, New- York a vu son commerce prendre une extension énorme sur ces dernières années. Les limites de la ville reculent sans cesse ; l'espace même menace de lui manquer, et elle déverse le trop plein de sa population sur Brooklyn et Jersey City qui ne sont, à vrai dire, que les faubourgs de la grande ville.
Nous avions laissé New- York à neuf heures du matin. Il tombait alors une petite pluie fine et froide qui rendait le séjour assez désagréable sur le pont du navire. La ville disparaît peu à peu de nos yeux. Bientôt elle ne forme plus au loin qu'une ligne indistincte, un amoncellement gris et informe de maisons que les nuages chargés de pluie rasent de près,que dominent les pointes acérées des mâts des nombreux vaisseaux rangés dans le port.
Nous sommes maintenant dans les Nanow*, étroite impasse qu'il faut franchir avant d'atteindre l'Atlantique. Le temps se gâte de plus en plus et l'on sent que la mer doit être houleuse. Tous pronostics peu rassurants comme vous devez bien le penser. Le navire avance toujours. Un tangage inquiétant en élève et en abaisse J'avant avec une lenteur perfide. Quelques passagers disparaissent à la hâte. Nous dépassons bientôt Sandy Hook, la dernière pointe de terre ferme du port de New-York, et l'Amérique s'enfonce peu à peu dans le lointain. L'hélice bat maintenant les flots avec précipitation, et notre navire, comme un coursier longtemps retenu et à qui on lâche la bride, s'élance, impatient,virs la haute mer.
Je jette les yeux autour de moi. Quel changement en peu de temps ! De tous ces passagers, encore si vaillants tout-à-1'heure, arpentant le pont avec tout le sansgêne d'un vieux marin, à peine en reste-t-il quelques intrépides qui ne tarderont pas, eux aussi, à être saisis par la cruelle maladie qui va bientôt régner maîtresse à
bord. Tous les autres ont fait, un à un, le plongeon dansleur cabine. De +emps à autre quelques-uns, tout pâles, la figure défaite, le chapeau de travers, la cravate en désordre, montent en titubant l'escalier du salon... traversent le pont, puis, s'accrochant aux cordages et se penchant sur la rampe, observent mélancoliquement les ilôts et ne tardent pas à rendre leur cuisine aux polssons.-
Hélas, moi-même j'avais trop présumé de mes forces.- Je dus partager le sort commun et payer mon tribut à Neptune. Oh ! comme il avait bien raison ce bon vieux poëte Horace quand il disait que celui quir le premier, s'aventura sur Tonde salée devait avoir un cœur de chêne • doublé d'un triple airain. M'est avis que cette doublure, si bonne qu'elle soit, ne serait pas de trop^ Oh douleur ! tu n'es qu'un nom, s'écriaient les stoïciens de l'ancienne Sparte. Cela peut être vrai dans certains- cas. Il arrive quelquefois que des âmes fortement trempées supportent les plus atroces souffrances, sans qu'une contraction de leurs nerfs vienne les trahir, sans qu'une plainte s'échappe de leurs lèvres. Mais, ô Spartiates-, vous n'aviez jamais été en mer ! Allez donc opposer la force de votre volonté à cette maladie, toute de nausées, qui vous terrasse, vous accable en un instant et vous laisse là comme paralysé sans force et sans le moindresentiment.
Impossible de rien imaginer de plus fatiguant, de plu^ monotone que la vie à bord d'un steamer. La vie en mer ! Mais c'est l'anéantissement de tout son être, la négation de soi-même ! Le voyageur passe à Tétât de colis que telle ou telle compagnie s'engage à livrer e» bon ordre à une époque plus ou moins fixe. Je conseille le remède aux gens turbulents, qui, agités de trop de préoccupations, désirent se retremper dans le calme et la< solitude. Cela leur fera Teffet de quelques douches gla*cées sur leur cerveau trop bouillant.
Les journées sont donc excessivement ennuyantes. Avis aux esprits trop poétiques qui s'imaginent pouvoir rester durant deux semaines en contemplation devant la. majesté de l'Océan. Tous les passagers n'ont plus qu'un désir : celui de sortir au plus vite de leur prison. Dansleur va-et-vient incessant sur le pont il y a quelque chose du fauve qui arpente à petits pas saccadés toute la longueur de sa cage et dans l'œil glauque duquel il nous semble voir toute la nostalgie du désert, un besoin: d'ac° tivité inassouvie. Rien à faire, rien à voir. L'œil ne contemple que le ciel et les flots. Le détail le plus insignifiant, un poisson volant, le vent qui s'élève et se cakme, le sillage du navire, quelques manœuvres des matelots, forment matière à d'interminables causeries. Je me souviens que deux jours avant d'apercevoir la* terre d'Europe, la vigie, de faction au mât de misaine, avait, signalé une voile à l'horizon. C'était l'un des paquebots de la ligne Cunard. À peine pouvions-nous le distinguer comme un point noir que dominait un léger flocon de fumée. Et cependant, quelle commotion à bord !:Tous> étaient montés sur le pont, passagers, officiers, chauffe ursr matelots. Il en sortait de partout, de tous les coin^i Je ne me serais jamais imaginé qu'il y eût autant de monde à bord, tant il y avait de figures nouvelles. Tous regardaient anxieusement le point signalé que l'on savait êtrehabité par des êtres voguant comme nous sur l'immensité de l'Atlantique. On s'interpellait joyeusement des exclamations s entrecroisaient, les femmes agitaient leurs mouchoirs, et le drapeau de l'Angleterre que l'on venait de hisser s'abaissait successivement par trois fois pour donner le salut de bienvenue au navire voyageur capeyant sous petite vapeur et qui se perdait de plusen plus sous l'horizon.
Le 28 Novembre au soir, par une belle nuit froide et étoilée, la lumière d'un phare situé sur l'extrême limite' des terres d'Irlande nous apprit, à notre grande joie, que
notre voyage touchait à sa fin. Teu après nous longions les côtes de la verte Erin dont les rivages se découpaient çà et là en pointes abruptes et accidentées. A 2 heures du matin il fallut arrêter à Queenstown, à l'entrée de la baie qui conduit au port de Cork, afin d'y déposer le courrier d'Amérique, mais ce ne fut que pour quelques instants et nous étions de suite en route pour Liverpool pour ne plus, cette fois, nous arrêter qu'à ce dernier port de débarquement. La distance qui sépare ces deux villes, quelque chose comme 210 milles, fut parcourue en 20 heures, et le lendemain, au petit jour, nous arrivions à Liverpool et jetions l'ancre devant la ville. Quelques heures plus tard, et après avoir rempli les formalités d'usage avec la douane, nous mettions pied sur le sol de l'Angleterre .
La première chose qui frappe, en débarquant à Liverpool, ce sont les superbes quais de la Mersey, les plus beaux et les plus considérables du monde entier, qui s'étendent sur un parcours de plusieurs milles. Les rues, propres et bien pavées, contrastent favorablement avec celles des villes de la jeune Amérique, où ces détails .secondaires, quoique très utiles, sont encore inconnus. Liverpool est une ville essentiellement commerçante et la plus populeuse de l'Angleterre après Londres. Tout y respire le luxe sans prétention, la solidité tranquille d'une ville parvenue à un âge mûr et qui n'en est plus à ses débuts. Comme c'était le dimanche, on ne voyait partout, de par les rues, se rendant aux églises, que papas et mamans à la tournure des plus respectable, jeunes gens très graves, et blanches et roses misses au maintien modeste, les yeux dévotement baissés sur leurs livres de prières. Tous gens très dignes, je n'en doute pas, mais très ennuyeux, aussi me hâtai-je de m'enfuir au plus vite en prenant le train pour Londres.
Le trajet de Liverpool à Londres se tait en cinq heures. La voie ferrée, le Midland Grand Itailway, traverse l'une
des parties les plus riches et les mieux cultivées de l'Angleterre. La physionomie des campagnes et des villages diffère beaucoup de celle des campagnes du Canada. Foint de clôtures en bois, mais de belles haies régulières, taillées avec soin, s'étendant, se croisant de tous côtés ; des routes bien entretenues, bordées de beaux arbres ; on dirait un immense jardin, et tout cela ratissé, peigné avec soin. L4 régularité de tout ce que l'on voit est telle qu'elle devient,à la longue,d'une monotonie désespérante. ( )n y voudrait trouver quelque chose à reprocher, quelque ruine, quelque accident de terrain, ne fut-ce que pour reposer le regard qu'une uniformité trop longue finit par fatiguer. Tout le caractère anglais est là. Tout est en ordre, propre, correct. Le pittoresque est sacrifie à la commodité, la beauté à l'utilité. Les maisons, construites en briques rouges, ont à l'extérieur quelque chose de renfrogné et de maussade, mais si vous pénétrez à l'intérieur tout ce confortable si apprécié des Anglais, toutes les .élégances, toutes les commodités do la vie se présentent à vos yeux.
La grande ville et ses quatre millions d'habitants. — Le repos du Dimanche . — Vue à yol d'oiseau. — Dans le brouillard. — Le Pailetnent, Westminster. — La descente de la Tamise. — La vieille Tour et St. Paul. — Les échos de Londres. — Ses docks, ses usines. — En route pour Paris.
fL est quatre heures de l'après-midi. Déjà les stations plus rapprochées, les nombreux trains qui nous croisent et se succèdent sans relâche, un certain redoublement de vie et d'agitation qui se manifeste toujours aux alentours d'une grande ville, tout nous indique l'approche de l'immense agglomération humaine, de la Babylone des mers qui a nom Londres, la cité la plus riche •et la plus populeuse du monde entier.
De belles villas à l'aspect assez riant en composent d'abord les faubourgs, puis, plus loin/ la ville ouvrière aux interminables rangées de petits logements uniformes et bas, les usines, les manufactures, les boutiques, tout cela noyé, enveloppé dans cette brume de Londres à la fois si célèbre et si désagréable. Feu de temps après le train s'arrête à la gare St. Paneras sur Euston Road. C'était, je l'ai déjà dit, un Dimanche, et Londres semblait l'observer religieusement. La grande ville, après six jours de travail, sommeillait : chez elle le mouvement était arrêté, la vie suspendue. Je ne m'étonne plus que le spleen y ait élu domicile à perpétuité. Qu'il me soit permis ici de signaler cette coutume absurde qui consiste à pousser les choses à l'excès, et qui fait d'un jour consacré au repos un jour néfaste entre tous, un jour que tout étranger dans une ville Anglaise, tout Anglais même ne voit pas approcher sans terreur et qui change pour vingt quatre heures toutes les villes, naguère si bruyantesd'activité, en de vastes nécropoles où il ne fait pas bon ajourner. Aussi comme on s'en éloigne bien vite! Vous croyez peut-être que tous ces gens passent tranquillement le Dimanche dans leurs familles à méditer sur leurs fins dernières et plongés dans la lecture de la Bible. Ah bien ! Mais qui connaîtra jamais messieurs les Anglais Dès que le jour se lève, le remue-ménage se fait, l'exode commence. Tout ce qu'il y a^ de respectable s'enfuit, se porte dans les faubourgs, et les guinguettes, les cabarets des alentours en entendent de belles ce jour-là. On va à Eichmond, à Blackwall, à Grreenwich, partout, pourvu que l'on sorte. On s'y rend par les paquebots de la Tamise, à rames ou à voile,Jpar toutes les voies de fer et de terre, à pied même, l'important est de ne pas rester. C'est là ce que les habitants de Londres appellent obser- Ter le repos du Dimanche.
La vie ne commence à renaître que le lundi matin ^ Ce jour-là la ville entière Jse lève plus à bonne heure..
Elle ressent un renouvellement d'activité qu'il lui faut rassasier à tout prix. Le géant va se mettre de nouveau à l'ouvrage pour ne plus s'arrêter que Dimanche prochain. Allons le voir à l'œuvre
Il ne fait pas jour que déjà une sourde rumeur remplit toutes les rues. Quelque chose d'indistinct d'abord, puis cela s'avance, cela grandit. D'innombrables véhicules sillonnent bientôt la chaussée ; la foule, toujours grossissante déborde de toutes parts. Mille bruits divers se font entendre.
Sortons ensemble du Midland G-rand Hôtel, sur Euston Koadet allons, si vous le voulez bien, faire une promenade matinale.
A part quelques édifices proéminents tels que les ^ares, les hôtels, toutes les maisons sont généralement très-basses, rarement plus de trois étages ; les rues sont larges et bien pavées. Descendons la même rue et prenons Tottenham Court Road qui se trouve dans l'un des quartiers les plus affairés. Dieu ! que les maisons sont noires ! On les dirait badigeonnées d'une épaisse couche de suie, et puis, quel brouhaha, quel grouillement,à perte de vue, de piétons, de voitures, tout cela s' agitant dans le brouillard! Que n'avais-je pas entendu dire sur le fameux brouillard de Londres ! Pour ma part, j'aurais toujours considéré un voyage à Londres comme non avenu s'il n'y eût eu du brouillard. Je fus servi à souhait. Nous étions alors dans le mois de Décembre, la saison la plus désagréable dans cet aimable pays, et Londres nageait en plein dans son élément favori et semblait s'y complaire avec délices. J'avouerai cependant que tout cela n'est pas sans charmes. A mon avis, Londres éclairé en plein par un soleil resplendissant y perdrait beaucoup. C'est plutôt une brume qu'un brouillard, quelque chose comme les vapeurs condensées s'échappant de ces quatre millions de poitrines : la respiration de l'immense ville. Les maisons semblent noyées dans une sorte d'atmosphère
vague et indécise qui en arrondit les angles et fait disparaître tout ce qu'elles pourraient avoir de saillant et de désagréable pour l'œil. Les dômes, les coupoles, les clochers des églises et des édifices publics émergent ça et là et prennent, avec un peu de bonne volonté, des airs d'obélisques et de minarets d'une ville d'Orient. Le pâle soleil d'Angleterre bataille de son mieux contre tout cela mais ne peut que rarement réussir à faire une trouée. Il vous ménage cependant quelquefois des effets de lumière charmants. Les quelques rayons qui s'en échappent alors semblent caresser amoureusement toute cette brume qu'ils dorent et irisent de toutes les couleurs du prisme'.
Nous voici sur Oxford Street. Cette rue est à Londres ce que Broadway est à New-York, la rue de Rivoli à Paris. D'élégantes boutiques, de somptueux magasins en bordent les deux côtés, mais rien de brillant, encore moins d'éblouissant. Point de ce luxe criard comme on en voit tant surtout dans les villes américaines. Ici, les maisons, d'une architecture sévère, aux solides assises, semblent braver les efforts des siècles et narguer les terreurs de la faillite. Dans les magasins, un goût simple et sévère a présidé à l'arrangement intérieur des vitrines dont les étalages, le point de mire de bien des regards féminins, se font remarquer par une grande sobriété d'ornements. Sur le trottoir, une foule affairée se presse, se pousse en avant. Je dis affairée car ici tout le monde l'est ou du moins paraît l'être. Londres est si grand que pour arriver quelque part il faut se hâter, autrement on risquerait fort de rester en chemin. Aussi il faut voir tout ce monde marcher. Les dames même, ces douces et gentilles Anglaises que l'on se plaît à dépeindre avec de grands yeux bleus, de longs cheveux blonds et bouclés, un air mélancolique et rêveur, vous ont un pas gymnastique à rendre un gendarme jaloux et dont l'une
de nos élégantes, au marcher si trotte-menu, resterait toute ébahie.
Prenons maintenant Kegent Street, une autre rue des plus fashionables, traversons rapidement Trafalgar Square où se trouve la belle colonne de Nelson, puis remontons les quais jusqu'à Westminster Bridge. Ici sont les bâtisses du Parlement, puis la fameuse abbaye de Westminster, l'un des plus purs spécimens d'architecture gothique qu'il existe au monde. Cette église peut être considérée comme le Panthéon de Londres, car c'est là que se trouvent les tombeaux, les bustes ou les monuments de tous les grands hommes, des femmes célèbres, dont l'Angleterre s'honore et se glorifie. Rois et reines, poètes et guerriers, littérateurs, artistes, tous se coudoient dans la mort ou ont leur place marquée d'avance dans cet édifice superbe, monument impérissable élevé à la mémoire de ceux dont les vertus, les exploits et les actions servent d'exemples à la postérité ou qui ont doté leur patrie d'une œuvre de génie.
L'une des promenades les plus agréables et les plus intéressantes est de descendre la Tamise sur l'un des nombreux bateaux-omnibus qui desservent les différentes stations, de Chelsea à Greenwich. Les Anglais étant essentiellement un peuple maritime, la Tamise est et a toujours été leur route de prédilection. C'est sur ses bords que l'on peut voir Londres sous ses véritables •aspects. Nous passons d'abord devant Charing Cross puis sous Waterloo Bridge. Ici, sur la rive gauche, se trouve le bel obélisque connu sous le nom d'"Aiguillede Cléopâtre," et dont l'installation a coûté des sommes énormes à la municipalité. De l'autre côté, sur la rive droite, commence le long défilé des usines, fabriques aux hautes cheminées toujours fumantes. Plus loin, le dôme de St. Paul s'élève avec majesté d'un amoncellement de maisons accumulées, étagées les unes sur les autres. A mesure que Ton descend, l'activité se fait plus vive, plus
fiévreuse ; mille embarcations de toutes formes, de toutes grandeurs s'entre-croisent de tous côtés ; l'immense bourdonnement de l'énorme ruche humaine commence à se faire entendre. La vieille Tour de Londres, de sinistre et lugubre mémoire, à laquelle tant de souvenirs historiques sont attachés, découpe au loin la noire silhouette de ses constructions crénelées, toutes garnies de pontslévis, de fossés. Tout cela défile rapidement et semble comme une vision fantastique d'un âge depuis longtemps disparu
Nous descendons toujours. Quelle innombrable quantité de vaisseaux, partout, de tous côtés, à l'ancre, le long des quais ! Il y en a de toutes les parties du monde. Tous se sont empressés d'apporter leur tribut à cette orgueilleuse reine des mers dont la domination s'étend sur tout le globe. Tel de ces navires, à la tournure exotique, est revenu chargé des plus riches produits de l'Inde, et quelque chose du parfum pénétrant de ces pays ensoleillés semble lui être encore attaché, tandis que tel autre,de retour d'une contrée plus septentrionale n'a pas encore eu le temps de fondre les glaces et les frimas attachés à ses mâts, à ses cordages. Et puis, quel fourmillement, quelle clameur assourdissante î Mille bruits confus s'élèvent dans les airs. La vapeur siffle et mugit ; la matière aux abois semble demander grâce. Ici, Londres s'avance audacieuse ment sur la Tamise ; elle enserre, elle embrasse sa chère rivière de toutes parts. L'espace lui manque sur la terre ferme et elle étend son domaine sur les eaux. Les navires longent les entrepôts, pénètrent dans les cours, et, de leurs mâts de beaupré, eborgnent effrontément les croisées des magasins qu'ils rasent de trop près. C'est un pêle-mêle, un grouillement impossible à décrire.
Un peu au-delà des limites de Londres se trouve le bel hôpital de Greenwich, l'asile des marins Invalides. Entre deux corps de logis, quelques échappées de ver-
dure se font voir. Ce sont les jardins, dont les vertes pelouses, toujours soigneusement entretenues, reposent doucement le regard. Le contraste est des plus charmants, à la suite des scènes décrites plus haut. C'est là que les vieux matelots se rassemblent dans la journée. La Tamise, assez large en cet endroit, baigne, à l'heure de la marée haute, les murs de leur demeure, et la brise qui vient de la haute mer, leur apporte les effluves marines de ce grand Océan où ils ont passé la plus grande partie de leur vie.
Il y aurait beaucoup à dire sur Londres. Quel inépuisable champ d'observations pour le voyageur, le philosophe, le penseur, l'historien, n'offre pas cette ville colossale ! Quelle variété d'aspects, quels contrastes frappants dans la vie de ces quatre? millions d'individus qui s'agitent à sa surface ! Je regrette beaucoup que le court séjour que j'y ai fait ne me permette pas d'en donner un compte-rendu plus détaillé. Arrivé àLondres le dimanche après-midi, je prenais le train pour Paris le mardi au soir. L'avourai-je, je quittais la capitale de l'Angleterre sans regret. A vrai dire je ne l'avais jamais considérée que comme une étape sur ma route, car pour nous, Canadiens- Français, c'est vers cette belle France que nous aimons toujours, c'est vers ce beau Paris que l'on nous a fait si merveilleux, que tendent tous nos efforts, que nos pas se portent instinctivement. Il en est de l'affection comme de la haine. Ces sentiments ne se discutent pas. Nous aimons la France parce que nous appartenons à la forte et vaillante race qui l'habite. L'enfant ne s'élance-t-il pas tout droit dans les bras de sa mère ? Quelque chose du passé glorieux de notre ancienne mère-patrie flotte toujours pour nous dans les plis de ce drapeau tricolore que nous n'avons jamais connu, et ce doux nom de France résonne toujours harmonieusement à nos oreilles.
Parti de Londres à 9 hrs. du soir, j'arrivais, deux heures après, à New-Haven, d'où je prenais le paquebot, au petit
jour, pour Dieppe, sur le continent. La traversée de la Manche, l'un des trajets les plus désagréables, eu égard à l'affreux mal de mer qui s'y fait sentir plus fort que partout ailleurs, s'accomplit heureusement en sept heuresT et à midi je prenais le train pour Paris en passant par llouen. Le chemin de fer traverse les deux plaines de la Seine et de la Normandie, et, quoique la campagne fût depuis longtemps dénudée par l'hiver, le paysage m'a paru des plus pittoresques et des plus charmants.
L'après-midi touche à sa fin. Le train poursuit sa course rapide. D'élégantes maisons de plaisance, toutes ces villas à l'architecture fine et gracieuse dont la campagne de Paris est parsemée, défilent une à une devant nous, premiers jetons avancés de la belle ville dont l'immense ligne grise s'estompe confusément à l'horizon. Nous franchissons la Seine. Les usines, presque toutes en dehors des limites de la cité sont bientôt derrière nous. Nous dépassons les fortifications, les premières lignes des faubourgs et peu de temps après le train nous dépose à la gare St. Lazare, à proximité du quartier le plus central de Paris. Au dehors, la ville s'illuminait ; un immense flamboiement de becs de gaz la tenait comme embrasée. Il était cinq heures du soir. Le Paris du travail,, sa journée finie, s'apprêtait à fermer ; le Paris du plaisir allait s'ouvrir.
Ce qu'est Paris . — Le Français et l'Anglais. — Impressions d'unepremière soirée . — Le sommeil de Paris . — Son réveil, son travail . — Les heureux et les prolétaires .
£jp)L semble qu'un architecte mystérieux, mettant le çfe doigt sur l'emplacement de Paris, se soit dit dès les premiers temps : " il y aura là une capitale ". En effet, que l'on jette les yeux sur la carte de la France et Ton netrouvera nulle part d'endroit plus propice, plus favorable. La Seine s'y replie en tous sens comme pour multiplier les bienfaits de son cours ; toute une enceinte de^collines s'en écarte respectueusement comme pour laisser l'espace libre à la glorieuse fourmilière humaine qui l'occupe. Cette vaste plaine est maintenant envahie et Paris a, depuis longtemps, escaladé les collines qui l'enserraient. Il recule sans cesse ses fortifications et projette infatigablement en dehors de ses murs de nouveaux avant-postes sous forme de faubourgs. Où s'arrêtera cet énorme développement ? Qui a fait cette immensité? Parti d'un centre imperceptible, un petit ilôt sur la Seine, Paris rayonne sans cesse dans l'espace et sur le monde entier. Cela s'appelle la métropole de la science et de l'art, de la mode et du bon goût, de la littérature et de l'esprit. Centreénorme où va se concentrer le genre humain, où convergent à l'envi les cinq règnes de la nature comme vers un pôle mystérieux. L'histoire des siècles s'y est accumulée. Pas une place publique, pas un pont qui ne nous rappelle-
un grand passé ; pas un détour de rue où ne se déroule aussitôt un fragment d'histoire. Que n'ajoute pas, en effet, aux enchantements déjà si merveilleux de ce beau ï^tris, le majestueux défilé de toutes ces grandes figures 4e l'histoire dont le souvenir est attaché d'une manière impérissable à ces lieux consacrés par leur présence,, encore tout vivaces de l'éclat que leur a prêté le prestige de leurs vertus, de leurs actions, de leur talent !
L'étranger qui pénètre pour la première fois dans Paris ne laisse pas que de se trouver quelque peu dépaysé. Tout est nouveau, étrange, saisissant. Il en est surtout comme cela pour nous Canadiens,initiés aux mœurs,aux coutumes anglaises. Car, quels êtres plus disparates que le Français et l'Anglais î Autant l'un est vif, animé, spirituel,, toujours prêt à vous rendre service, autant l'autre est froid, compassé, gourmé. Demandez un renseignement à un Parisien: il vous saluera d'abord poliment, puis vous accablera de politesses, de prévenances. Interrogez un Anglais: impertinent que vous êtes, vous venez de déranger ce monsieur qui vous répond en grognant et poursuit sa route en grommelant. En voulez-vous un exemple ? A peine débarqué à Paris, comme j'avais des lettres à mon adresse dans cette ville, je demande au premier passant que je rencontre s'il aurait l'obligeancede me dire où se trouvait l'hôtel des Postes. J'aurais pu simplifier la chose en prenant une voiture, mais je voulais y aller à pied et comme au hasard par le dédale de rues éblouissantes de lumières qui s'ouvraient devant moi. S'apercevant à mon accent que j'étais étranger, et iui ayant dit moi-même que c'était ma première visite à Paris, ce monsieur s'offrit de suite pour m'accompagner. J'accepte avec reconnaissance et nous voilà cheminant tout gaiement, côte-à-côte, et comme les deux meilleurs amis du monde.
Laissez-moi ici vous décrire les impressions de cette première soirée en même temps que résumer en
vingt-quatre heures mes observations d'une semaine.
A peine la nuit descend-elle sur Paris que déjà un jour factice, plus chaud, plus pénétrant que celui que donne la lumière du soleil,remplace l'astre du jour Une atmosphère embrasée, due à la réverbération de toutes ces lumières, semble monter au firmament et planer au-dessus de la ville comme une immense aurore boréale. De longs chapelets de feux courent le long des rues, ondulent le long des quais et retombent en grappes du haut des ponts, se plongeant dans la Seine et renvoyant au ciel étoile pour étoile. Des deux côtés des boulevards, <Le splendides magasins étalent, à travers] le prisme de leurs devantures,les merveilleux produits de l'industrie parisienne en même temps que les curiosités et les richesses du monde entier. Les restaurants, les cafés, étincelants de moulures, de dorures et de glaces, regorgent de clients attablés ici et là, partout, sur le trottoir même, où il y a toujours des tables et des chaises pour les dégustateurs qui désirent voir défiler la foule. Et quelle foule ! Compacte, bruyante, elle surgit sans cesse de tous côtés, alimentée par les foyers des faubourgs, allant droit à son but : le plaisir ; possédée d'un désir unique : celui de bien s'amuser. A travers les portes entr'ouvertes, des bruits de verres,des cliquetis de billes de billard se font entendre. Des éclats de rire se croisent dans l'air. Mille églises du plaisir,théâtres,cafés-chantants, bals, cercles, clubs s'ouvrent à la fois. Des bruissements de bals voltigent dans l'air ; des accords voilés d'orchestre, des motifs voluptueux de valses s'échappent çà et là par telles croisées entr'ouvertes. Tout Paris s'amuse et jouit. Cela dure ainsi jusqu'à deux ou trois heures du matin.
Il y a alors tout à coup un moment d'accalmie extraordinaire après tout ce tumulte. Un assoupissement général tombe sur la ville. Les passants se sont faits de plus en plus rares, les voitures plus espacées. Les
restaurants, les cafés se sont vidés lentement un à un; La poussière des théâtres, soulevée par le passage de la multitude, retombe sur les banquettes. Seuls, les chiffonniers et les gendarmes de ville errent par les rues devenues tout-à-coup silencieuses et désertes. C'est l'intervalle qui s'écoule entre trois et quatre heures du matin. Puis, de sourds roulements de voitures se font entendre,, de plus en plus accélérés et nombreux. Ce sont les maraîchers se rendant aux halles, et dont les lourds camions ébranlent le pavé. Le Paris travailleur va bientôt s'éveiller. Mais, auparavant, la ville coquette fait sa toilette du matin. Des troupes considérables d'hommes, de femmes et d'enfants se sont distribué les différents quartiers et travaillent avec ardeur au nettoyage et balayage des rues, toujours entretenues à Paris d'une manière irréprochable. Vers six heures tout est finL Dans la banlieue, sur la lisière de la capitale, les fabriques haletantes, un moment suspendues, dégorgent de longs panaches de fumée. Des escouades d'ouvriers s'y dirigent de tous côtés. Dans le jour sale du matin, les abords des marchés, des halles présentent une scène des plus animées, des plus pittoresques. Le ciel, d'un blanc laiteux,, s'éclaircit peu à peu. . Les petits industriels, tous ceux qui exercent les petits métiers des rues, glapissent leur marchandise, appellent la clientèle d'une voix stridente aux portes des maisons. Puis la lumière fait toutà-coup irruption. Le soleil levant essaye ses premiers rayons contre cette légère buée transparente qui enveloppe la ville et que sa chaleur vivifiante va bientôt faire évaporer. Il est sept heures. Tout un côté de Paris vient de s'éveiller, c'est-à-dire celui qui achète, qui vend, qui s'occupe, qui travaille en un mot. Le Paris du plaisir, le Paris frivole et léger dort encore. Donnonslui quatre heures de sommeil en plus. Nous le retrouverons bientôt.
La matinée s'écoule. La ville s'est livrée avec ardeur
k l'ouvrage. Paris travaille; il pense, il écrit. Il ne faudrait pas conclure de ceci qu'il ait eu beaucoup de repos. Loin de là, tout ce monde s'est retiré à deux ou trois heures du matin et s'est levé à sept. Le sommeil de Paris est presque nul. On a dépêché hier le plaisir pour ne pas faire attendre le travail, et l'on fera maintenant galoper les affaires pour arriver plus vite au plaisir qui règne en maître à la nuit tombante. On pourrait croire qu'au milieu d'une telle vie, pleine de surexcitations et «d'étourdissements de toutes sortes, il n'est nulle personne capable d'y résister bien longtemps. Eassurez-vous, on y est mieux portant et l'on y vit plus longtemps que partout ailleurs. On y vit double, voilà tout. Il s'en est vu quelquefois quelques-uns, des étrangers surtout, accablés par plusieurs veilles successives, s'affaisser, demander grâce ; mais de vrais Parisiens, des Parisiennes ! jamais.
*fr II est midi. Dans tous ces beaux hôtels du boulevard Haussmann, du boulevard Malesherbes et du quartier des Champs-Elysées, dans ces riches demeures de l'aristocratie et de la finance, à l'air impassible et majestueux, aux lourdes portes cochères, aux persiennes discrètes soigneusement tirées, tout un monde nouveau, interlope, la plupart étranger de nationalité, mais Parisien d'habitude et d'adoption, vient de s'éveiller : le monde de la haute gomme. Celui-ci, Fautre Paris ne le connaît pas. Us ne se rencontrent tous deux en face qu'aux jours de révolutions. Ce sont deux peuples. L un travaille, pense et produit ; l'autre dissipe, spécule et jouit. Ils «ont utiles tous deux : leur réunion a fait Paris.
Le Bois de Boulogne et les Champs-Elysées.
En route pour le Bois. — La grande promenade du lac. — Le passetemps d'une Parisienne. — Le sport, les duels. — Scène de nuit.
^t^UI n'a pas entendu parler du Bois de Boulogne et ^g) &es Champs-Elysées ? Quels charmants souvenirs ces deux noms ne nous rappellent-ils pas ? On sait des voyageurs enthousiastes, qui, à l'ombre du Vésuve, se sont écrié " Voir Naples et mourir". Combien parmi nos élégantes ne se sont-elles pas dit en soupirant, tout en dénouant leur chevelure devant leur miroir,à l'heure qui précède le sommeil : "Voir le Bois de Boulogne et s'y
promener ".
Il est deux heures. L'après-midi est belle. De la Place de la Concorde à l'Arc de l'Etoile, ce que l'on est convenu d'appeler le tout Paris défile dans un éblouissement. Donnons-nous le plaisir de ce spectacle.
Equipages armoriés, landaus, phaétons passent et repassent continuellement au grand trot de leurs attelages. Toutes les richesses, toutes les élégances se sont ici donné rendez-vous. C'est ici que la mode, cet aimable despote, arbore les toilettes nouvelles, les chapeaux fraîchement ëclos que toutes les belles mondaines des autres pays connaîtront bientôt. Ici que la vie parisienne se montre dans son plus bel épanouissement. Des deux, lions de Marly, gardant l'entrée de l'avenue, jusqu'au rond-point des Champs-Elysées, dans les spacieux jardins qui bordent la chaussée, le coup d'œil est des plus beaux, des plus animés. L'on rit, l'on cause, l'on discute ; l'on brise avec ses anciennes connaissances, l'on en contracte de nouvelles. Telle confidence discrète, ébauchée par un salut timide et furtif, s'achèvera le soir même, à la lumière des lustres, dans les salons de Madame une telle. Le chiffre représenté par cette cohue d'équipages, s'agi-^
iant, roulant joyeusement vers le Bois de Boulogne dans le clair soleil d'hiver, serait tout simplement colossal ; ce qu'il y a là de dettes entassées suffirait au rachat d'une capitale.
Le Bois de Boulogne et le grand lac ! On sait des Parisiennes qui, le soir, en feraient certainement une grave maladie si elles n'avaient pas fait dans la journée leur tour du lac. Pour cela il n'y a plus de maladie qui tienne : le mal de tête disparaît, la migraine s'enfuit, la névralgie succombe. Il faut se montrer coûte que coûte ou se perdre à tout jamais. De deux heures à quatre en hiver, et de cinq à sept en été, la grande promenade du lac est encombrée de voitures. Elles ne peuvent bientôt plus aller qu'au pas. Les messieurs font assaut de politesses et de galanteries ; les belles promeneuses, s'observent pntre elles, se regardent, se déchirent. On -a déjà remarqué qu'une telle avait porté la même toilette toute une semaine, tandis que telle autre en changeait jusqu'à trois fois dans la même journée. Un certain duc se trouve touiours là, par le plus grand des hazards, en même temps que madame la marquise, et ce petit Gaston de M. que l'on savait être très attaché à Mlle. Virginie Ta laissée depuis deux jours et caracole gracieusement à la portière de Mlle Tata Tous ces menus propos, ces cancans innocents sont commentés le soir même sur les boulevards et dans les salons.
La physionomie du Bois de Boulogne change avec les; heures de la journée. Dans la matinée, les amateurs de sport s'en servent pour les chevaux de course. De nombreuses parties de plaisir y sont aussi organisées. Ce Bois est surtout la terre classique des duels parisiens On a beau exercer la plus extrême vigilance, rien n'y fait. Le duel est devenu tellement enraciné dans le» mœurs qu'il est impossible de l'extirper, et, de temps immémorial, le Bois de Boulogne est reconnu comme l'endroit le plus sûr et le plus commode pour s'égorger
tranquillement. Que de sang n'a pas coulé dans les allées charmantes de ce parc ! Que de crimes impunis dont cis ombrages ont été le théâtre!
Le promeneur attardé qui se sera laissé surprendre par la nuit dans le Bois de Boulogne n'aura pas lieu de regretter ce retard momentané. La solitude est complète. La foule s'est écoulée depuis longtemps. La grande nappe d'eau du lac, près de la cascade, prend, à la clarté de la lune, des aspects d'une douceur infinie dans lesquels le regard aime à se plonger. Il y a, dans tout cet ensemble, tant d'harmonie, tant de profondeur qu'on oublie la grande ville aux portes du parc et que l'on se croirait en face d'espaces sans limites. Ces promenades romantiques ne sont cependant pas fort goûtées des Parisiens. Quelquefois seulement, au fond des allées désertes, il nous semble voir se glisser, plus disparaître de ces couples entrelacés, de ceux qui se parlent bas quoique bien seuls. C'est l'heure des épanchements bucoliques. Les Parisiens se sont faits tendres bergers. Que voulez- vous ! on trouve de tout à Paris, même des Bornéo et Juliette.
Cette première vue d'ensemble une fois prise, nous allons maintenant examiner en détail, passer en revue, avec autant d'éclaircissements que le cadre restreint de cette lecture peut le permettre,les principaux monuments, les églises, les institutions, les théâtres ; nous dirons ce qu'est l'art considéré sous ses divers aspects : peinture, sculpture,musique; nous parlerons de la mode Parisienne et de l'influence autocrate qu'elle exerce ; puis nous terminerons par une courte esquisse des mœurs de ce beau «t grand Paris,trop souvent calomnié à mon idée,et sans l'intelligence desquelles il est très-difficile de juger impartialement la capitale de la France qui, selon la juste expression de l'un de ses écrivains les plus marquants, n'est pas une ville mais un monde.
Le Louvre et le Luxembourg.
Le 'musée des Antiquités. — La salle de sculpture et la Vénus âk Milo. — La galerie d'Apollon. — Le Salon français et la peinture moderne. — Causerie sur l'art. — Le Luxembourg.
N parlant des monuments, le Louvre s'impose tout iP d'abord. Cet édifice majestueux, ce temple des merveilles de l'art, de tout ce qu'a produit l'idéal aidé du génie, dresse sur les bords de la Seine, tout près de l'île de la Cité et du Pont-Neuf, son vaste quadrilatère, style Renaissance. Bien des bouleversements, bien des révolutions ont passé sur Paris depuis sa fondation. La barricade, cette forteresse mouvante de la rue, l'a enserré bien souvent. La fumée du combat s'est envolée, l'émeute s'est dissipée et toujours il est resté intact, sentinelle avancée du beau, du grand et du noble dans la capitale du monde civilisé. La Commune même et les horreurs de 1871 l'ont respecté.
Les musées des antiquités égyptiennes et assyriennes, la galerie de sculpture en occupent le rez-de-chaussée. Ne jetons qu'un regard distrait sur ces colosses de granit, ces momies, ces hiéroglyphes, derniers restes de la prodigieuse civilisation des Ptolomées et des Pharaons ; sur tous ces sphinx à la figure à la fois si douce et si léonine, accroupis dans leurs robes de pierre, non pas que tout cela soit sans intérêt, mais parce que nous devons avoir hâte de contempler au plus tôt les merveilles qui nous attendent plus loin.
Nous sommes dans la chambre de sculpture.Toutes les beautés de l'art antique sont ici rassemblées. Donnons la place d'honneur à cette belle Vénvs de Milo, dont on voit la statue de marbre se détacher d'une draperie d'un rouge sombre qui lui sert de fond. On y va tout droit comme poussé par un attrait invincible. On éprouve, en la regardant, comme une sensation de sérénité lumineuse et de bonheur tranquille. Quelle beauté surhu-
maine ! Quel vague et divin sourire sur ces lèvres entr'ouK vertes ! Quelle puissance de regard dans cet œil sansprunelle ! Toutes les formes, d'un tour fier et superbe,se déroulent irréprochables. Une draperie, aux plis moelleux, retombant sur les hanches, loin de les voiler, les accuse de plus en plus. Quel admirable artiste ce devait être que ce Praxitèle, dont le ciseau enchanté avait su rendre, d'une manière si parfaite et sur une matière impérissable,l'idéal qui l'obsédait !
La statue de Y Apollon du Belvédère, un beau modèle du Uroupe de Laocoov, un Gladiateur sont ensuite les objets les plus remarquables Les Antinous, les Faunes, les (Traces, les Vénus, les Hercules, les Minerves fourmillent de tous côtés. On ne les regarde plus que distraitement. L'œil, encore tout ébloui de ce qu'il vient de voir — la révélation de la beauté suprême — ne peut plus se fixer nulle part.
Avant de passer plus loin, admirons, au Musée de la Renaissance, la superbe Diane de Poitiers, l'œuvre de Jean Groujon, si svelte, si élancée, à la tête si coquette, à la belle main si effilée, posée sur un cerf aux ramures d'or, puis un autre magnifique groupe, dû au ciseau de Michel- Ange — les Prisonniers — qu'il nous semble voir se tordre dans leurs liens avec des cris d'angoisse— sublime personnification de la force impuissante.
Les galeries de peinture sont au premier étage. Quel labyrinthe de chefs-d' œuvres ? On traverse d'abord plusieurs salles, au parquet soigneusement ciré, au plafond superbement décoré,toutes remplies d'étincelantes vitrines renfermant des bijoux précieux,des coupes d'or, des vases d'argent, des onyx, des jades, des émaux, et toutes sortes de joyaux où le travail dépasse encore la matière, quelque précieuse qu'elle soit. Les plus beaux échantillons des porcelaines de Sèvres en ornent les côtés ; de magnifiques tapisseries des Grobeiins sont suspendues aux murs. Nous arrivons bientôt à une vaste salle connue sous le*
nom de Sale**- français. Les plus grands peintres de l'école française y sont ici représentés : David, Gros, Guérin, Girodet, Gérard, Géricault, Decamps et plusieurs autres. Ce fut la première collection de peintures qui s'offrit d'abord à ma vue au Louvre, et, dans mon opinion, c'est la plus belle que ce sanctuaire de l'art possède. J'y suis revenu plusieurs fois, toujours avec un plus grand plaisir, et si j'en excepte un tableau de Raphaël représentant l'archange Michel terrassant le démon, quelquestoiles du Corrège et de Léonard de Vinci disséminées dans le Salon carré et dans la Grande Galeru, je n'en sais pas qui m'aient causé une impression aussi forte, aussi vivace que les œuvres du génie français, telles que, par exemple, les Pestiférés de Juffa et la Bataille d] Ëylan par Gros, la Scène du Déluge par Girodet, et le Radeau de la Méduse par Géricault.Il y a aussi un tableau représentant l'ensevelissement d'Atala, un sujet tout moderne comme l'on voit, traité avec âme et pureté par Girodet. Rien de plus noble, de plus touchant, de plus poétiquement beau que cette tête d'Atala caressée par un chaste pinceau. J'entends là-dessus quelques personnes me dire " mais, les grands maîtres, qu'en faites- vous"? Les grands maîtres, soit, entendons-nous. Je ne suis pas fanatique de mon temps et je suis tout prêt à rendre justice, à admirer même ce qu'ont élevé les siècles passés, mais il me semble — mon opinion, je le sais, n'a pas grand poids ; elle n'en est pas pour cela moins sincère — il me semble, dis-je, qu'Userait grandement temps que la lumière se fasse sur toutes ces questions. Trop longtemps le culte exclusif de l'antiquité a régné : place à nos nouveaux maîtres. Tout en rendant aux anciens l'admiration due à leur génie, à leurs œuvres immortelles, ce que du reste personne ne conteste, souvenons-nous aussi de nos contemporains. Je ne sais pourquoi une idée persistante d'inlériorité s'attache à tout ce qui est moderne. Mais le siècle présent, longtemps frappé d'ostracisme, s'impose
maintenant dans l'art et la littérature par la force et la puissance de ses œuvres. On se souvient encore en France de la stupeur ressentie lors de la première apparition des tableaux de Delacroix et de Gréricault. Quelles tempêtes de réclamations ces deux artistes, que l'on place maintenant au premier rang, n'ont-ils pas soulevé sur leur passage ! Qui n'a pas entendu parler de la première représentation de VHernani de Victor Hugo au Théâtre Français? La lutte entre les classiques et les romantiques dégénéra ce soir là en véritable tumulte et peu s'en fallut qu'on en vînt aux mains dans le parterre. Cette pièce forme aujourd'hui partie du répertoire du Théâtre Français et c'est tout dire.
Si l'on jette maintenant les yeux sur les compositeurs de musique, Charles Grounod, que l'on peut appeler le fondateur de l'école française de musique, s'offre tout d'abord à nous comme un vivant exemple de ce que peut le travail opiniâtre, la persévérance aidée du génie. L'immortel auteur de Faust, de Roméo et Juliette et de bien d'autres chefs-d'œuvre, longtemps honni, longtemps repoussé, s'est vu ensuite accepté, puis admiré. Victor Massé, son élève, continue noblement les traditions du maître, et tout Paris applaudit, cette année, son opéra de Paul et Virginie qui est resté son œuvre principale.
Mais, nous voilà loin du Louvre. Kevenons-y. Si j'ai été amené à faire ces réflexions c'est que rien ne m'a semblé ridicule,pour ne pas dire absurde, comme l'admiration témoignée à ces tableaux anciens devant lesquels l'on est censé devoir tomber en extase. Sur la foi de ces livres indicateurs, appelés "guides des étrangers," et que tout visiteur conscientieux ne devrait jamais feuilleter, l'on se pâme de plaisir devant telle toile réputée célèbre^ qui a pu avoir été fort bien il y a deux ou trois cents ansr mais dent le temps, ce grand destructeur, a maintenant défraîchi les couleurs et jeté un voile sombre et impénétrable sur tous les contours à peine perceptibles. Et
cependant, ce sont toutes sortes d'exclamations, des oh ! des ah ! d'admiration, pendant que l'on regarde à peine, que l'on laisse dans l'ombre, tous ces chef-d'œuvres, dus à la nouvelle génération, au coloris si chaud et si brillant, au dessin si ferme et si clair.
Que de choses à dire encore sur le Louvre ! Il est inépuisable en richesses de toutes sortes. Il nous faudrait des volumes pour le décrire, et l'on pourrait y passer un mois avec profit pour le visiter en détail. Qu'il me suffise <le dire, en terminant, que la collection complète de ce que je viens d'énumérer et, en sus, le musée de marine et le musée chinois, comprennent 140 salons qui, mis l'un à côté de l'autre, formeraient une longueur de deux milles.
De l'autre côté de la Seine, il existe aussi un musée très-intéressant que toute personne, de passage à Paris, ne doit pas manquer de visiter. Je veux parler du Luxembourg. En même temps qu'un musée, c'est de plus le siège des délibérations du Sénat. On y admire ici de beaux échantillons de la peinture et de la sculpture modernes. Ces pièces n'ont pas encore leur place au Louvre, mais elles y arriveront plus tard une aune. La gloire doit ici faire antichambre avant de passer a la postérité. De beaux jardins spacieux, ornés d'élégantes fontaines, s'étendent devant toute la façade du palais. Ces jardins sont surtout fréquentés par les étudiants qui, à de certaines heures, descendent en foule du quartier du Panthéon et en font le siège de leurs études, de leurs discussions, de leurs causeries.
Le Panthéon et Notre-Dame.
Le Panthéon et l'Assemblée Constituante. — Notre-Dame et son histoire. — L'ascension des tours. — La vieille église au soleil couchant .
çYT^U Luxembourg au Panthéon il n'y a qu'un pas.
(çASSy Placé au-dessus 4e Paris qu'il domine, ce beau temple, dû à l'architecte Soufflot élève dans les airs sa coupole audacieuse et superbe. D'abord appelé église Ste. Geneviève et destiné au culte catholique, cet édifice fut changé en Temple de la Gloire par l'Assemblée Constituante en 1791 qui, sur le fronton, lit mettre cette inscription : " Aux grands hommes la patrie reconnaissante ". Sûrement le Panthéon, car la voix populaire lui consacre ce nom, n'a jamais été et ne sera jamais une église. Ce ne peur être là la demeure de la jeune vierge, de Ste. Geneviève, en mémoire de laquelle il avait été élevé. Yoyez ce péristyle. Est-ce bien là le seuil d'une bergère ? Qu'y viendrait-elle faire au pied de ces colonnes orgueilleuses ? Pénétrez à l'intérieur. Yoyez cette colonnade et ce dôme qui se perdent dans la nue. Rien de cette demi-obscurité, de cette pénombre mystérieuse si favorable au recueillement. Un épanouissement de lumière tombe du ciel. Voyez ces larges voûtes. Sont-elles faites pour de chastes cantiques ? Elles semblent plutôt résonner des échos du "Chant du Départ" ou peutêtre encore de la "Marseillaise." Et cependant l'œuvre de Soufflot était menacée de ne jamais recevoir la destination à laquelle elle était affectée. L'architecte, même, en ignorait le secret. Le dix-huitième siècle allait finir. Le Panthéon, relégué au loin, près des murs, semblait comme perdu dans le désert.
Quel fut l'événement qui révéla le sens de cette énigme de pierre ? Je l'ai déjà dit, ce fut la Révolution Française et ce fut la mort de Mirabeau. Le 14 Avril 1791, l'Assemblée Constituante y porta en triomphe les restes
•encore tièdes de son grand orateur. Mirabeau fut le premier homme qui reçut cette sépulture glorieuse, sous le grand dôme fait pour abriter la pensée de tout un siècle. Après lui, la Révolution décerna les honneurs 4u Panthéon à Voltaire et à J. J. Rousseau. Napoléon y fait entrer l'un de ses plus vaillants généraux, Lannes. Rendu au culte catholique par la Restauration, destination qu'il perdit de nouveau sous la Révolution de Juillet, le Panthéon est aujourd'hui définitivement consacré à l'Eglise.
Plus loin, à l'extrémité nord de l'île de la Cité, se trouve l'a vieille église Notre-Dame, la cathédrale de Paris. La première pierre en fut posée, selon toute probabilité, vers l'an 1100 par Maurice de Sully, archevêque. Il y aurait donc près de 800 ans qu'elle existe.Siles piliers de Notre-Dame pouvaient parler, que de choses ne nous diraient-ils pas ! Témoins impassibles de la vie d'un des peuples les plus agités de la terre, que d'événements ne nous racontent-ils pas cependant dans leur muette éloquence ! Une émotion extraordinaire vous saisit dès que vous en passez le seuil. L'on se transporte aussitôt par la pensée dans ces temps où, à l'occasion du sacre d'un roi, pour une grande fête populaire ou royale, toute une mer vivante se répandait sous ses larges nefs, que les cloches sonnaient à toutes volées, que résonnaient les grandes orgues ; et puis, aux jours sinistres de l'émeute et de la Révolution, quand l'artillerie grondait à ses portes, que le tocsin affolé faisait frémir ses hautes tours, éi qu'une populace en furie en faisait retentir l'enceinte d'anathèmes et de chants de deuil. Notre-Dame a été un :abri pour tout cela : pour toutes les misères et les splendeurs, les espérances et les malheurs de la population parisienne. Aussi quel respect, quelle vénération le peuple n'a-t-il pas conservé pour ces pierres séculaires ! Ce sont, a dit un écrivain, ses titres de noblesse : le lien
visible qui le rattache à un passé toujours plein de grandeur, même pendant la tourmente.
Ceux de mes auditeurs qui se proposent de visiter Paris ne doivent pas oublier que c'est du haut des tours de Notre-Dame que l'on jouit de l'une des meilleures vues de la ville. On aura soin pour cela de choisir une belle journée et, si c'est possible, au soleil couchant. La vieille église semble alors s'illuminer ; toute cette forêt de pierres se colore des tons les plus vifs et les plus chauds ; les verrières lancent des étincelles. Les innombrables statues qui en ornent les niches prennent une apparence de vie, et il nous semble qu'elles vont se mouvoir et marcher comme pour prendre part à un mystérieux concert. A vos pieds, l'immense ville, aux sommets estompés par un léger brouillard que dorent les rayons de l'astre sur son déclin, se déroule superbement dans la vallée de la Seine jusqu'aux collines qui l'entourent de tous côtés et qui lui forment comme un rempart naturel.
Parmi les autres églises remarquables, il faut citer la Sainte Chapelle construite par St. Louis : une merveille de grâce et de légèreté ; la Madeleine, dont l'architecture rappelle celle des anciens temples payens de la Grèce ; l'église St.Grermain l'Auxerrois, remarquable surtout par les souvenirs historiques qui y sont attachés. Ce fut de là que, dans la lugubre nuit du 22 août 1572, partit le signal qui détermina le massacre des huguenots, connu sous le nom de "la Saint Barthélémy." Puis vient l'église St. Sulpice, renommée pour l'éclat de ses cérémonies, l'excellence de la musique sacrée que l'on y entend et la grande beauté de ses orgues. Parmi les temples tout modernes, citons encore les deux élégantes églises de la Trinité et de St. Augustin.
Les Théâtres.
Le théâtre : une nécessité. — Ce que Ton est convenu (rappelerdés pièces répréhensibles. — Qui va jeter la première pierre % — Une vérité appliquée à qui de droit. — Description générale des principaux théâtres.
^E tous ces monuments élevés à Dieu, consacrés au culte des arts ou à la mémoire des grandshommes de la France, passons maintenant, par unetransition toute naturelle, à ces autres temples du plaisir élevés à l'art dramatique dans ses personnifications les plus diverses. Le théâtre est un besoin naturel à la population parisienne. Cette institution, dont on a médit bien souvent de par le monde entier, n'est pas au fond aussi méchante qu'on voudrait bien le faire croire. Paris est bon garçon, un peu turbulent, un peu gouailleur même, mais le cœur sur la main et ne demandant pas mieux en somme que de bien s'amuser. Les pièces sont peut-être un peu gauloises, un peu risquées ; dans les salles d'opéra, les danseuses de ballet sont peut-être un peu insouciantes, portent souvent des robes trop courtes, et trop diaphanes, et, tranchons le mot, lèvent la jambe quelquefois très-haut. Mais, en tout cela, à qui la faute ? Ce n'est pas Paris qui demande ce genre facile, ce. sont les directeurs de théâtre qui trouvent plus facile d'exploiter ce genre. Qu'on lui donne de bonnes scènes bien jouées : il les écoutera avec plaisir et les applaudira à outrance. Que l'on donne pour interprètes aux plus belles pièces du répertoire français, des artistes qui seraient à ces chefs-d'œuvre ce que fut Mlle. Paola Mariée dans la " Fille de Madame Angot ", et ce qu'est cette année Madame Judic dans la nouvelle opérette. d'Hervé, intitulée " La Femme à Papa ". Yous ne vous, imaginez pas que Paris soit fort tenté d'aller entendre estropier les sublimités de Corneille et de Kacine, et, pour ma part,je conçois plutôt la farce bien jouée que le sublime qui tombe dans la farce Et puis, de quel droit
voudriez-vous empêcher cet honnête père de famille, la plupart du temps accompagné de sa femme et de ses enfants, de passer quelques heures agréables le soir ? Tout ce bruit, cette agitation, ces lumières l'enchantent et il oublie là les misères et les préoccupations de la vie matérielle. Que voulez- vous, nous sommes loin d'être des anges. Il n'y a que les puritains qui s'abstiennent du théâtre. L'ascétisme que nous prêche l'Eglise n'est pas notre fort. Je dirai plus, le théâtre est nécessaire partout, et je ne crains pas de m'avancer trop loin en soutenant que plus il y a dans une ville de lieux de divertissements, de délassements, meilleure sera cette ville et plus elle sera morale. Que n'a-t-on pas dit cependant sur l'immoralité de Paris. Je suis bien aise d'avoir ici une occasion d'en parler. Yous êtes-vous jamais demandé ce que c'était que ce libertinage, cette immoralité et quelle pouvait bien en être la cause ? La voici.
Depuis longtemps Paris, la ville universelle, exerce une attraction irrésistible sur le monde entier. Les étrangers y affluent de toutes parts. Tout ce qui a un nom, une fortune à dépenser y vient perdre quelques années de sa jeunesse et manger le patrimoine de ses pères. La réputation d'hospitalité, de cordialité du peuple de Paris les y a attirés ; la bonhomie, l'exquise urbanité de leur caractère va les y fixer pour longtemps. Libres alors de toutes entraves, loin de leur patrie, de leurs familles, ces étrangers, hostiles laplupart à la France, laissent déborder tous leurs mauvais instincts, leurs passions longtemps contenues. Ce sont eux qui monopolisent les nouvelles à la mode, eux qui font retentir la capitale de tout l'éclat de leurs extravagances et de leurs scandales, eux, toujours eux. Le Parisien, lui, pendant ce temps-là, se fait humble, il rase les murs ; il travaille, il pense, il produit. Pauvre peuple de Paris dont on a dit tant de mal, bon jusqu'à la générosité, hospitalier jusqu'à l'excès, toujours prêt à secourir l'infortune des autres, lesquels ne lui
jetteront en retour que l'insulte à la face î Oui, encore une fois, ce sont ces étrangers,des Russes, des Allemands, des Anglais surtout, ces êtres si naturellement égoïstes et ingrats, tous ces gentlemen, à la tenue si froide et si •correcte dans les rues de Londres, et qui, une fois installés à Paris se hâtent à qui mieux mieux d' éclabousser, de souiller le beau nom de la ville qu'ils envient. Puis, de retour dans leur pays, ils prendront la plume et écriront dans leurs journaux de touchantes homélies sur l'impiété de Paris et le libertinage de ses habitants. Qu'une période d'épreuves et de désastres vienne à fondre sur la France, ils lui tournent aussitôt le dos et lui lancent ce qu'ils peuvent avoir d'ignominies et d'outrages de toutes sortes en réserve. La chose s'est vue lors des tristes événements de 1870-71 et se verra encore. Cette courte tirade peut sembler peut-être extraordinaire ; «lie n'en a pas moins ici sa place naturelle. Mais, revenons aux théâtres.
A la jonction des boulevards des Capucines et des Italiens, sur la place de l'Opéra, se trouve l'Académie Nationale de Musique,plutôt connue sous le nom de Grand Opéra. Ce magnifique édifice, commencé depuis de longues années sous le règne de Napoléon III, et dont ■cet empereur ne devait jamais voir l'achèvement, ne fut «définitivement inauguré que le 5 janvier 1875. Tous les différents arts du sculpteur, du peintre et de l'architecte ; tous les marbres et les granits les plus riches ont été mis à contribution pour en faire le monument le plus superbe qui ait jamais été élevé à la gloire de l'art musical. Le coût en est énorme : quelque chose comme cinquante millions de francs. L'architecte en fut Charles (xarnier et le grand escalier, seul, une merveille, suffirait à l'immortaliser. Il y a représentations les lundis, mercredis et vendredis de chaque semaine et le répertoire -comprend, comme le nom, du reste, l'indique, toute la ^érie des grands opéras. En outre de cela il y a, durant
la saison du carnaval,de grands bals masqués,de quinzaine* en quinzaine.
L'Opéra Comique, sur laplace Boieldieu, vient ensuite. Le répertoire en est très-choisi et très-varié. Tous les opéras qui, sans être opéras-bouffes, sont d'un caractère <^ai et léger, y sont ici représentés. C'est l'un des théâtres les plus agréables de Paris.
L'Opéra Populaire qui vient de remplacer l'ancien théâtre de la Graîté, est une entreprise toute nouvelle. On a voulu en faire un lieu d'amusement qui, tout er* donnant des œuvres choisies, fût à la portée de tous par la modicité de ses prix. Tout Paris y applaudit cette année l'excellente interprétation du " Paul et Virginier'r de Victor Massé.
Si maintenant, de la musique, nous passons à l'art dramatique proprement dit, le Théâtre Français réclame tout d'abord notre attention. Etre joué au Théâtre Français : telle est la suprême ambition de tout auteur qui écrit pour la se 3ne. S'il réussit, son nom passe à 1& postérité. C'est sur ce théâtre que s'illustrèrent Talmar Mlle. Eachel et Mlle. Mars. Mlle. Sarah Bernhardt, l'actrice si populaire, y remplit aujourd'hui les premiers rôles avec talent, à la tête d'artistes distingués parmi lesquels nous devons nommer Mlles. Bianca, Samaryy et Croizette ; MM. Mounet-Sully, Delaunay, Grot etCoquelin. C'est ici qu'eut lieu la première représentation du Daniel, Rochat de Victorien Sardou, pièce qui a été la cause d'un si grand retentissement il y a à peine quelques mois.
L'Odéon, de l'autre côté de la Seine, est pour cette partie de Paris ce qu'est le Théâtre Français pour la rive droite, et peut se vanter, à juste titre, de faire concurrence à ce dernier sous plusieurs rapports*
Les Variétés, la Eenaissance et les Folies Dramatiques sont voués exclusivement à l' opéra-bouffe. Offenbach, Lecocq, Hervé et Planquette y régnent en maîtres, et
toutes leurs fantaisies si désopilantes, si bouffonnes, à la 'musique si sautillante et si gaie y ont ici tous les soirs leurs fidèles adorateurs.
Le théâtre de l'Ambigu, naguère encore assez obscur, est en voie de devenir célèbre. Emile Zola, l'apôtre du naturalisme, y a associé son nom et son trop fameux Assommoir approche aujourd'hui de sa 300ème représentation.
L'un des endroits les plus charmants pour passer une agréable soirée est le théâtre de la Porte St. Martin. Ce théâtre est à Paris ce qu'est "le Niblo's Garden" à New York. On y donne toutes sortes de féeries avec un grand luxe de mise en scène, des décors superbes, des costumes éblouissants, et des effets merveilleux de lumière.
Il y aurait encore le Gymnase où l'on joue en ce
moment la nouvelle pièce si émouvante d'Albert Delpir,
u le Fils de Coralie " ;fe Vaudeville, où l'on vient de monter
avec succès cette charmante esquisse delà vie parisienne,
" le Nabab," due à la plume de l'un des écrivains les plus
délicats et les plus populaires, M. Alphonse Daudet ; le
Théâtre Lyrique, le Châtelet, deux immenses salles,
célèbres pour leurs grands spectacles militaires et les
» concerts-monstres que l'on y organise. Nous n'en finirions
pas, si nous devions tous les nommer. Il y en a de toutes
sortes, de tous grades ; pour tous les goûts, pour toutes
les bourses. Disons cependant un mot de quelques autres
scènes de second ordre, devenues très populaires à Paris
depuis quelques années : les cafés chantants. Parmi les
mieux connus sont les Folies-Bergère, l'Alcazar, le Tivoli,
l'Eldorado et quelques autres. Dans ces théâtres, chacun
peut se lever, s'asseoir, circuler librement, partout et
quand il lui plaira. Il y a toujours un jardin couvert,
; attenant à la salle du spectacle, où de nombreux jets d'eau
entretiennent une délicieuse fraîcheur. Une foule
.élégante s'y coudoie continuellement ou est assise
.tsous les arbustes qui en ornent les allées. Le service
des consommations y est bien organisé et de nombreux garçons circulent, affairés, avec leurs plateaux de bières, de vins, de glaces, de sorbets. Il est aussi permis de fumer. On donne sur la scène de petits vaudevilles en un acte, des féeries, des pantomimes, des danses et jusqu'à de la gymnastique. La musique y est toujours excellente et quelquefois la meilleure qui se puisse entendre à Paris.
Ces cafés-concert que l'on a déjà traités avec rigueur et même persécutés quelquefois ne méritent cependant pas tout ce dédain. Ils resteront debout malgré les attaques réitérées de ces esprits rigoristes et timorés pour qui tout est matière à scandale. Et où est le mal, je vous le demande, si quelques-uns préfèrent aux lourdes salles mal aérées de certains grands théâtres, ces petites salles coquettes et pimpantes où l'on est du moins confortablement assis et où l'on peut, tout en causant et en fumant son cigare, passer une bonne et agréable soirée. Ces cafés-concert ont, de plus, rendu de véritables services aux grands théâtres, en ce sens qu'ils ont favorisé les talents timides et naissants. C'est de là que se sont, élancés, d'un seul bond, vers des scènes de premier ordre, . des artistes aujourd'hui renommés.
Quel monde charmant que celui de tous ces gens de théâtre, et cependant que ne dit-on pas contre eux î : Quelque soit le genre auquel ils s'adonnent, on observera toujours parmi eux la presque similitude de leurs mœurs, . de leurs habitudes, de leur condition sociale. La plus charmante cordialité règne dans tous leurs rapports ; il . existe entre eux comme un redoublement de politesse affectueuse et de serviabilité. Ils sentent le besoin de concentrer, de masser leurs forces pour faire face à l'ennemi commun : le monde et ses préjugés. La société, toujours défiante envers ceux qui l'instruisent, l'amusent ou la charment, et qui ne se livre aveuglement qu'à ceux qui l'exploitent ou la volent, garde encore contre les gens >
de théâtre tous ses préjugés d'autrefois. Elle leur ferme ses portes et continue de leur refuser ses filles. Elle ne leur a fait qu'une seule concession, et cette concession c'est l'Eglise qui s'en est chargée : L'Eglise les enterre dans le même cimetière.
La Mode et la Parisienne.
En quoi consiste la Mode, et pourquoi ses fantaisies nous sontelles dictées par Paris 1 — Une esquisse de Parisienne .
(fj&jp)ais il me semble entendre quelques-unes d'entre (<sIStëfevous,Mesdames,qui me faites l'honneur d'assister à cette lecture,me demander de bien vouloir vous entretenir de la Mode Parisienne. Je conçois tout ce que cette impatience doit avoir de légitime et je me hâte de me rendre à vos justes désirs, non, toutefois, sans un fort sentiment d'appréhension. Car je ne me suis pas dissimulé les dangers et les difficultés de ce sujet délicat, et je sollicite d'avance pour cela la plus grande somme d'indulgence possible de votre part.
La Mode et la Parisienne ! Ces deux mots se complètent l'un par l'autre. Impossible de les séparer sans en tronquer le sens. Avec la Mode, la Parisienne a réalisé le rêve poursuivi en vain par les plus grands conquérants: elle est maîtresse du monde. Elle lui a donné des chaînes de fleurs et l'a asservi pour toujours à ses lois. La chose est indiscutable. Il y aurait folie à la nier, folie surtout à ne pas s'y soumettre de bon cœur. Au surplus, la chose serait inutile et, le dirons-nous, ce doux servage ne nous déplaît pas. Il y a déjà longtemps que le monde est gouverné de par la volonté de la mode et la grâce des jolies femmes, et le monde ne s'en porte pas plus mal. Longtemps encore, à l'époque du printemps surtout, les
factures des fournisseurs continueront à pleuvoir chez le père de famille. Il froncera d'abord le sourcil, il fera mine de se récrier, puis, vaincu par les couleurs chatoyantes de telle toilette, la coupe incomparable, la haute nouveauté de telle autre, ahuri, ébloui, fasciné, il abandonnera, de guerre lasse, les armes aux naains de ce sexe faible qu'il croit avoir sous sa dépendance. La force désarmée par la grâce et le sourire, cela s'est déjà vu.
On ne saurait donc étudier Paris sans reconnaître que les goûts féminins ont contribué pour une large part à la suprématie qu'exerce cette ville. Quelques-uns ont appelé cela les fadaises de la mode. Il n'en est pas moins vrai que c'est un pouvoir occulte, mystérieux, impénétrable avec lequel il faut compter. Je A'iens de •dire impénétrable : est-il bien vrai qu'il le soit ? Certain .sage n'a pas craint de dire que l'empire de la Mode était accepté parcequ'il s'appuie sur un défaut et une aspiration inhérents à tous les cœurs humains : la vanité et un insatiable besoin de changement, A mon avis, il n'était pas loin de la vérité. Ce n'est pas parceque telle mode nouvelle lui sied mieux, qu'une femme se hâte de se l'adapter, mais parceque l'achat de cette toilette impliquela dépense qui, à son tour, veut dire richesse, bien mensongère quelquefois.
Le besoin de changement n'est pas moins fort. Tant «qu'une femme est jeune et belle elle espère toujours s'embellir en variant ses atours. Si elle commence à être -sur le retour de l'âge c'est encore bien pis. C'est alors une lutte de tous les instants, une véritable course au clocher pour échapper aux atteintes de cette Furie, appelée bien à tort un âge raisonnable, et qui se dresse derrière elle et qui projette sur son miroir son ombre triste et pâle. Et puis, qui sait ! Cette coiffure va peutêtre modifier l'aspect de cette figure, masquer ces tempes dégarnies, donner tout un redoublement de jeunesse à •cette physionomie. Demain cela se verra sans doute.
Oui, mais aujourd'hui, cela échappera à l'observation sous la nouveauté, l'étrangeté de la chose. Bien souvent il ne faut pas chercher d'autres motifs à l'empressement que l'on témoigne à adopter toutes ces modes nouvelles, produits plus ou moins fantaisistes dûs à l'imagination des Parisiennes, car c'est à celles-ci que nous les devons. Et pourquoi à elles plutôt qu'à d'autres ? Pourquoi, .au lieu d'être nées à Paris, ne nous viennent-elles pas de Londres, New- York ou Berlin ? La Mode est française uniquement parcequ'elle ne peut se passer du concours -de la Parisienne, un être des plus étranges, formé des éléments les plus disparates et échappant à l'analyse et à l'observation. Chez elle, une certaine finesse native supplée à l'instruction qui lui manque généralement. Elle n'a rien appris et cependant elle sait tout. Elle excelle à saisir au vol tous ces enseignements si variés que l'on recueille en traversant Paris : les mille et un échos des boulevards, des théâtres. Prise au dépourvu, elle vous avouera son ignorance avec un charme indicible, persuadée qu'elle est que le défaut d'éducation est toujours celui que l'homme excuse le plus chez la femme. La sentimalité n'est pas son fort[; les livres la fatiguent ceux de la littérature actuelle surtout où il y a trop, selon elles, de réflexions. Dans un théâtre elle est distraite préoccupée ; elle observe, elle lorgne les toilettes de ses voisines et la chose qu'elle y fait le moins c'est d'écouter ce qui se passe sur la scène. Vous connaissez ce mot d'une Parisienne à qui l'on reprochait un soir son inattention " Eh ! bon Dieu, répondit-elle, s'il me fallait écouter quelque chose, je n'irais jamais nulle part." Une seule passion prime tout : le culte qu'elle professe pour elle-même. Elle ne se borne pas à se préférer à toutes choses; elle s'érige en divinité. Elle veut être belle et elle le sera à tout prix. La Parisienne veut surtout briller ou du moins attirer l'attention et c'est là le but, l'origine de toutes ses pensées et de toutes ses actions*»
Pour parvenir à ce résultat aucun obstacle ne la rebutera*, aucun effort ne lui coûtera. On me dira que ces traits,,, loin d'être particuliers au type parisien, se rencontrent partout. Sans doute les Parisiennes sont femmes mais elles le sont plus que les autres femmes. Chez elles, les qualités et les défauts arrivent à leur paroxysme, conséquence inévitable de la vie de Paris, au milieu de toutes les recherches d'une civilisation effrénée, efféminée, poussée à l'excès. C'est donc dans l'analyse de ce défaut qu'il faut chercher l'explication de l'empire exercé par la Parisienne au nom de la Mode. Elle possède l'organisation nécessaire pour cela. Elle sait choisir, avec un art infini, précisément la modification la plus propre à rehausser l'éclat de sa beauté, toujours un peu artificielle. Elle veut être belle, nous l'avons dit, — ce à quoi, du reste, vous aussi, mesdames, vous parvenez avec si peu d'efforts — la Parisienne, dis-je, veut être belle, et elle déploie pour arriver à ses fins, un génie qui repose sur le don d'observation inné ou acquis et développé par le séjour de Paris. La Parisienne est et sera longtemps encore, espérons-le, le missionnaire de la Mode, car elle a prouvé au monde qu'elle s'était toujours montrée digne de conserver le pouvoir qu'elle exerce depuis si longtemps..