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Longues et brèves

Senri Luc, pour aller du Faubourg Saint-Jacques, où il nichait dans un grenier, à la rue du Regard, où logeait M. le comte de Vindeuil, traversait le Jardin du Luxembourg, que le mois d'avril avait déjà paré de feuillages tendres et de frais lilas. Le vent était aigre; les nuages violets, et gros de giboulées, couraient vite. Mais ils laissaient voir des

espaces de ciel bleu, des «culottes d'ange», comme disent les bonnes gens; et le soleil, qui souriait par intervalles, était déjà tiède et promettait la prochaine arrivée du printemps

Ces claires matinées, qui réjouissent les vieux flâneurs, n'ont rien d'agréable pour un jeune homme fier, pauvre et mal mis, comme était Henri Luc. Au grand soleil, sa redingote lui parut plus râpée, ses gants plus flétris et la fente de sa bottine droite plus visible. Il se dit que, pour la démarche qu'il allait faire, sa tenue était à peine décente, et il se sentit plein de découragement. Ce M. de Vindeuil, à qui cependant il était chaudement recommandé, le prendrait sans doute pour un claquepatin, pour un bohème, et réconduirait. Allons, c'était trop beau, cette place de secrétaire. Dix-huit cents francs, seulement pour quelques heures d'occupation par jour, cela eût pourtant fait joliment son affaire. Il aurait pu se remettre au travail, piocher sa licence et son agrégation. Mais non, le guignon s'acharnait après lui. Il manquerait encore cette bonne aubaine, à cause de ses chaussures trouées; et il lui faudrait de nouveau courir le cachet, vendre au rabais son grec et son latin, ou, ce qui

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serait pis, rentrer comme pion dans quelque pensionnat, dans quelque « four à bachot».

Pour se donner un peu de confiance et d'espoir, Henri Luc s'arrêta un moment, tira de sa poche la lettre — non cachetée — du vieux M. Berthier, son ancien professeur de rhétorique, qui l'introduisait auprès du comte de Vindeuil, et la relut avec attention.

Elle était conçue en ces termes :

Paris, le i$ mai 1SJ4.

g Monsieur le comte et cher ancien élève,

ce Voici le jeune homme de qui je vous ai parlé. Je le tiens pour un des sujets les plus distingués qui se soient assis sur les bancs de notre vieux lycée Henri IV. Il y a fait ses études en qualité de boursier, et, il y a deux ans, comme il venait, de passer son baccalauréat ès-lettres, il a perdu sa mère, une pauvre veuve, vivant d'une pension de l'Etat qui s'est éteinte avec elle. Henri Luc s'est trouvé alors tout à fait dépourvu de ressources et a courageusement gagné sa vie en donnant des leçons, ce qui n'est rémunérateur

pour personne et surtout pour un très jeune homme. Il n'a pas réussi, l'hiver dernier, à son examen de licence; mais il réparera cet échec, j'en suis certain, car il sait beaucoup. Je le pousse à préparer aussi son agrégation, qui lui permettra de suivre sa carrière dans l'Université. Il lui faudrait, pour cela, pendant deux ou trois ans, une besogne qui ne l'absorbât pas, qui lui laissât du temps. Quand vous m'avez dit que vous cherchiez un secrétaire, j'ai tout de suite pensé à Henri Luc. Je me porte garant de son intelligence, de son zèle et de ses sentiments d'honneur. Vous n'aurez qu'à vous louer de lui, et vous lui rendrez un grand service.

« Le seul point délicat, sur lequel j'ai, l'autre jour, appelé déjà votre attention, c'est que Henri Luc, comme la plupart des jeunes gens d'aujourd'hui, a été élevé dans les principes les plus libéraux. J'ajoute bien vite que, malgré son jeune âge, il est plein de tact et de réserve, et qu'il ne dira jamais une parole qui puisse offenser votre foi ou vos convictions. Je sais aussi que leur fermeté n'a d'égale que votre tolérance. La preuve, c'est que je suis moi-même libre penseur et républicain, et que cela n'a jamais altéré en rien

l'amitié que vous portez à votre vieux maître. C'est à cette amitié que je m'adresse pour vous prier de résister au désir très légitime que vous pourriez avoir de choisir un secrétaire qui partage vos idées politiques et religieuses, et de donner la préférence à mon protégé, que je considère, je vous le répète, comme un esprit d'élite, comme un jeune homme du plus grand avenir. D'ailleurs, je me reproche d'attacher tant d'importance aux opinions, et, pour mieux dire, aux tendances d'un enfant de dix-neuf ans. A mon point de vue, je devrais plutôt craindre qu'il n'en changeât, si vous l'admettez dans votre vie intime. Car — je le dis sincèrement — le spectacle de vos vertus chrétiennes et de votre dévouement si fidèle et si désintéressé à la cause royaliste ne pourra que pénétrer mon jeune ami de respect et d'admiration.

ce Veuillez agréer, monsieur le comte et cher ancien élève, l'expression de mes sentiments les plus affectueux.

« L. Berthier,

Professeur de rhétorique au lycée Henri IV. » Un peu rassuré par la lecture de cette lettre, à

la fois chaleureuse et adroite, Henri Luc se remit en marche et arriva bientôt rue du Regard à l'adresse indiquée.

C'était un magnifique hôtel, dans le goût lourd et pompeux du Grand Siècle, et le jeune homme sentit redoubler son anxiété, en franchissant la porte monumentale. Mais, dans cette demeure princière, le comte de Vindeuil occupait seulement, à titre de locataire, un fort modeste logement, qui était situé au-dessus des remises et auquel on accédait par un étroit et raide escalier. Les quatre pièces de cet appartement en enfilade, petites, basses de plafond et incommodes, avaient pourtant un charme. Toutes leurs fenêtres s'ouvraient sur un jardin planté de vieux ormes, où les ramiers faisaient leurs nids.

Au coup de sonnette de Luc, un domestique à moustaches d'ancien soldat vint ouvrir immédiatement, et, dès que le jeune homme se fut nommé, lui fit traverser une antichambre et une salle à manger dignes d'un petit bourgeois, et l'introduisit dans la troisième pièce, où se trouvait le maître du logis.

Tendu d'un méchant papier vert et encombré de casiers, de registres et de cartons, le cabinet

de M. de Vindeuil faisait songer, au premier coup d'œil, à l'antre d'un usurier. Mais cette impression était aussitôt corrigée par les deux belles gravures de la muraille, — portraits du pape Pie IX et du comte de Chambord, chacun enrichi d'un précieux autographe, — et par une tête de Christ en bois sculpté, douloureux et pathétique chef-d'œuvre de l'Espagne du xvie siècle, posé tout à cru sur l'affreuse tablette de marbre portor de la cheminée. Malgré la poussière et les paperasses qui les souillaient, les fauteuils, les chaises, et surtout le bureau Louis XVI, orné de cuivres délicats, avaient l'aspect honorable de vieux meubles de famille. Le désordre de ce logis, qui aurait fait dresser les cheveux d'une ménagère hollandaise, offrait d'étranges contrastes. Une bouillotte de cuisine chantonnait devant le feu ; un miroir à barbe, évidemment acheté à la boutique à treize, pendait à l'espagnolette, tandis que, sur un petit guéridon, le papier crevé d'un rouleau de mille francs avait répandu quelques louis à côté d'une boîte de havanes. Toute la chambre était pleine, d'ailleurs, d'une brume parfumée, évidemment due à l'un de ces cigares de choix.

A L'efitrée de Luc, M. de Vindeuil, qui écrivait en fumant, se leva, et, quand il eut débarrassé l'un des fauteuils d'une pile de dossiers :

« Vous êtes sans doute, monsieur, le jeune homme envoyé par M. Bcrthier? demanda-t-il.

— Lui-même, » répondit l'étudiant, qui présenta sa lettre de recommandation.

Le gentilhomme lui indiqua le siège libre d'un geste courtois, s'assit à son tour, et, tandis qu'il lisait, Luc put l'examiner tout à son aise.

Ce qui étonnait, d'abord, dans le comte de Vindeuil, alors âgé de quarante-cinq ans, c'était son extrême maigreur et sa taille démesurée. Sa tête très petite, son torse très mince, son dos un peu voûté déjà, ses jambes et ses bras trop longs, lui donnaient l'aspect dégingandé de l'insecte bizarre qu'on appelle le faucheux. Mais, après cette première surprise, et bien que M. de Vindeuil usât jusqu'à la corde ses redingotes noires et laissât moisir à sa boutonnière ses ro. settes de la Légion d'honneur, il fallait reconnaître en lui un homme de race, un aristocrate. Ses bottes de fatigue ne parvenaient pas à dissimuler tout à fait la forme élégante et la petitesse de ses pieds. Quoique sortant de manchettes

d'une propreté parfois douteuse, ses mains aux doigts fuselés, presque transparentes, étaient délicieuses. Mais le visage surtout offrait une expression charmante d'énergie et de bonté. M. de Vindeuil ressemblait à un Henri IV blond, et, comme certains sanguins à teint rose, il gardait un air de durable jeunesse. Les yeux verts étincelaient, le nez en bec d'aigle, aux narines passionnées, respirait le courage. Mais, dans la barbe légère, la bouche, fine et sensuelle, avait un demi-sourire, tout ensemble fier et bienveillant, d'une sympathie irrésistible. Seule, dans cet aimable visage, la flétrissure des paupières dénonçait la trace de l'âge, et aussi des larmes; car M. de Vindeuil avait cruellement souffert.

En le considérant, Henri Luc sentait s'évanouir sa défiance de jeune et hargneux démocrate. Oui, c'étsil bien là l'homme dont M. Berthier lui avait raconté l'admirable vie.

Appartenant par le sang et par les alliances de sa famille à la meilleure noblesse de France, le comte de Vindeuil, dans les premières années de sa jeunesse, avait servi avec distinction aux chasseurs d'Afrique et avait même été décoré pour une action d'éclat. Puis il s'était marié, avait

donné sa démission de lieutenant et était devenu père de deux jeunes filles. En 1 870, il avait repris du service comme commandant d'un bataillon de mobiles, s'était battu comme un preux, et, le soir de la bataille du Mans, où il avait reçu deux blessures graves, Chanzy lui avait apporté la croix d'officier sur la paille de l'ambulance. Après la guerre, retiré dans sa terre patrimoniale de Vindeuil, en Berry, une épouvantable catastrophe l'avait accablé. Ses filles, toutes deux phtisiques, étaient mortes à quelques mois de distance, et sa femme, qui avait en elle le germe de l'impitoyable maladie, les avait suivies de près. M. de Vindeuil avait toujours été d'une haute piété. Elle le défendit du désespoir et lui dicta, pour combler le vide de son existence, une résolution digne d'un chrétien. Abandonnant à jamais son pays natal, sa maison de famille, désormais peuplée de spectres, il vint à Paris, sûr d'y trouver plus de misère qu'ailleurs. Il s'y établit très modestement, et consacra toute son activité et tous ses revenus, qui étaient assez considérables, aux pauvres, aux malades, et particulièrement aux phtisiques. Selon l'énergique expression du vieux professeur de rhétorique,

le comte de Vindeuil se rua dans la charité. Il entra dans toutes les sociétés de bienfaisance, sans excepter les laïques, et il en devint aussitôt le membre le plus actif et le plus zélé, bien qu'il fût extrêmement pris, d'autre part, par ses bonnes œuvres personnelles. Tous les matins, de huit à dix heures, et tous les soirs, de quatre à six, c'était, dans son étroit logement de la rue du Regard, un défilé de prêtres, de religieuses et de mendiants de toute espèce. Le reste du temps, M. de Vindeuil courait par la ville pour visiter ses amis les besogneux et les souffrants, grimpait des étages, entrait dans des mansardes, dans des galetas, s'asseyant seulement quelquefois au chevet des grabataires. Devenu très avare de son bien, depuis que c'était celui des malheureux, il s'interdisait jusqu'à la dépense d'un fiacre, et l'on ne rencontrait plus, par les rues, que sa longue personne, toujours affairée, le parapluie sous le bras, filant le long des trottoirs ou sautant dans les tramways. Il ne s'accordait qu'un quart d'heure pour chacun de ses repas. Et quels repas! Toujours servis froids, toujours en retard. Dans sa fièvre charitable et aussi par un calcul de sa généreuse ladrerie, il en était

arrivé — lui, l'ancien clubman, l'ex-beau cavalier — à négliger tout à fait sa toilette. Mais il avait quand même grand air sous son vieux chapeau et sous sa redingote de la 'Belle Jardinière, blanchie aux coudes; et le geste d'exquise politesse avec lequel ce monsieur, long comme une perche et crotté jusqu'aux yeux par les jours d'averse, passait, dans l'omnibus, la monnaie de ses voisins au conducteur, trahissait tout de suite l'homme bien né et de haute compagnie. Le seul luxe auquel il n'eût pas renoncé, c'étaient ses excellents cigares; car il avait toujours été grand fumeur, et fumeur difficile. En dehors du sommeil, les seules heures de repos de M. de Vindeuil étaient celles qu'il passait, tous les dimanches, à Saint-Sulpice, où il assistait dévotement à la grand'messe et aux vêpres. Même en pleine canicule, il ne quittait point Paris, où le retenait sa clientèle, et ne faisait, tous les deux ou trois ans, qu'une absence de quelques jours, pour aller, selon son ancienne habitude, à Frohsdorff, présenter ses hommages au comte de Chambord. Telle était la noble existence de ce parfait gentilhomme, de cet héroïque soldat, qui finissait comme un saint.

UNE FAUTE DE JEUNESSE If

Après avoir lu la lettre de M. Berthier, le comte la jeta sur son bureau, tourna son fauteuil vers le visiteur, croisa ses interminables jambes qui semblaient toujours un peu l'embarrasser, et sourit à Henri Luc avec bienveillance.

« Eh bien! mon cher enfant, dit-il d'une belle voix de médium, pleine de franchise, c'est chose faite, et vous êtes mon secrétaire. La recommandation de mon cher et vieux maître est toute puissante sur moi; car, quoique nous ne partagions pas les mêmes convictions, je le regarde comme un homme de bien dans toute la force et dans toute la beauté du terme, comme un homme d'or, et l'estime que vous lui avez inspirée vous assure d'avance de la mienne... Vous entrerez en fonctions dès demain matin. »

Devant le sourire heureux qui éclaira la figure du jeune homme, M. de Vindeuil frotta ses belles mains l'une contre l'autre avec satisfaction.

« Vous avez été élevé, continua-t-il, dans les idées modernes. Si vous le permettez, nous n'agiterons jamais ensemble les questions politiques et religieuses. Vous vous apercevrez bientôt que nous aurons, tous les deux, mieux à faire que du prosélytisme... Vous savez, d'ailleurs, dans quelles

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conditions vous encrez chez moi?... Elles vous conviennent... c'est à merveille... Parlons maintenant de votre besogne... D'abord, ajouta-t-il en promenant un regard un peu honteux autour de lui, je vous prierai de ranger ce capharnaiim.. . Ah! malheureux jeune homme, vous allez en avaler, de la poussière!... C'est même le désordre de ces papiers qui m'a décidé à prendre un aide... J'hésitais beaucoup. Le peu que je puis vous offrir comme traitement — et je m'en excuse — représente tout de même une dépende, et j'ai tant de monde à contenter... Longtemps, j'ai administré tout cela moi-même... Mais il faut être raisonnable. Je n'y suffis plus. J'ai trop de courses à faire... Et puis, l'ordre, le classement, j'en conviens, ce n'est pas mon fort... Chaque matin, pendant que je recevrai mes visites, vous mettrez à jour la correspondance, vous tiendrez de nos deniers une petite comptabilité. .. Oh ! soyez tranquille, je sais que vous avez à travailler pour vous-même et je ne vous accablerai pas... Et, en vérité, mon cher enfant, vous me serez on ne peut plus utile. »

M. de Vindeuil mettait dans ses paroles taw de bonhomie, il était pris d'une si charmante

pudeur quand il était obligé de faire allusion à ses bonnes œuvres, que Henri Luc, de tempérament peu sensible, fut pourtant ému.

« Monsieur, répondit-il avec assez de chaleur, c'est moi qui resterai votre obligé. La position que vous m'offrez est modeste, mais suffisante. Elle me permettra de poursuivre mes études, de préparer mon avenir... Je ne l'oublierai pas... Quant au travail dont vous voudrez bien me confier une humble part, je sais d'avance combien il est intéressant. Il s'agit, n'est-il pas vrai? de la répartition de vos aumônes... M. Berthier ne m'a pas laissé ignorer que votre bienfaisance... »

Mais, à ce mot, M. de Vindeuil se leva brusquement, et, interrompant Henri Luc :

« Ne parlons pas de cela, dit-il, repris par sa touchante modestie d'homme de bien; ne parlons pas de cela... Nous nous convenons tous les deux, voilà l'essentiel... Maintenant, mon jeune ami, je vais être forcé de vous renvoyer. Car je n'ai pas encore déjeuné, et il faut que je sois, avant midi, tout en haut de la Villette... A demain, je compte sur vous... Et5 encore une fois, apprétez-vous à gober de la poussière. »

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L'enfance et les premières années de jeunesse de Henri Luc avaient été extrêmement dures.

A Henri IV, il était le boursier qui obtient tous les prix et qui n'a que dix sous par semaine pour ses menus plaisirs. Sa mère, femme d'énergie, ne le demandait jamais au parloir, pour ne pas mêler son deuil fané de pauvresse aux toilettes des autres visiteuses. Pendant les vacances, il restait à Paris avec elle, dans le petit logement propre et triste qu'elle habitait au fond de Vaugirard, et il y passait tout le jour sur ses livres, comme au lycée. Très laborieux, très intelligent, il avait pu sauter sa ce troisième » et reprendre bien vite, quand même, la tête de sa nouvelle classe. Les professeurs faisaient le plus grand cas de Henri Luc, mais ses camarades l'aimaient peu, à cause de sa réserve et de son humeur silencieuse. En général, on exalte, un peu

niaisement, les luttes scolaires, l'émulation entre les collégiens. Chez certaines natures, ce système développe surtout l'ambition et l'orgueil. Orphelin à dix-sept ans, Henri Luc était seul au monde, avec un diplôme en poche. Il accepta, bravement et froidement, cet austère début dans la vie. Nourri — mal — par quelques rares leçons, imposant silence aux premiers grondements de ses appétits, il devint un lecteur assidu des bibliothèques publiques, s'y bourra le cerveau des doctrines qui flattaient son instinctif mépris des hommes et son espoir de revanche contre une société marâtre. Enfant, il n'avait que machinalement répété ses prières; à dix-huit ans, il devint foncièrement athée. En politique, il rêva passionnément un état légal, très différent de notre démocratie dérisoire, où nul ne pourrait vraiment rien obtenir que par son seul mérite, sa valeur personnelle; mais il s'accordait secrètement, pour son compte, comme tous les ambitieux, le droit d'abuser de sa force. Son échec' immérité d'ailleurs, quand il se présenta pour la licence, lui fut très pénible et l'aigrit. Découragé, il travailla moins, et, dans les heures oisives, ses désirs de jeune homme se réveillèrent avec

violence; car, esprit froid et cœur sec, il avait un tempérament fougueux.

Ce fut alors que son ancien maître de rhétorique, qui l'estimait singulièrement et avec qui il était resté en relations, le recommanda à M. de Vindeuil et qu'il devint le secrétaire de ce gentilhomme. Il apportait là les sentiments d'un ennemi; mais ils furent d'abord un peu adoucis par la bonne grâce et la bienveillance du comte.

Dès huit heures du matin, Henri Luc arrivait rue du Regard et s'installait pour travaillera une petite table, dans la salle à manger. Mais, à tout moment, pour prendre ou pour remettre en place un registre ou un carton, il entrait dans le cabinet du comte, qui laissait la porte ouverte et qui avait dit à son secrétaire, une fois pour toutes, de circuler dans l'appartement sans s'inquiéter même des visiteurs. Ils étaient nombreux; et Gaspard, le valet de chambre, — un brave garçon qui avait été l'ordonnance de M. de Vindeuil pendant la guerre, — les faisait asseoir dans l'antichambre sur deux méchantes banquettes, et les introduisait l'un après l'autre, chacun à son tour, avec une inflexible discipline. Aux deux cornettes d'une paire de religieuses succédait le froc d'un

moine ou la soutane d'un ecclésiastique. Les bonnes femmes en bonnet de linge alternaient avec les vieillards râpés. Il y avait souvent aussi de pauvres mamans accompagnées d'un gamin pâlot ou d'une fillette malingre. A tous M. de Vindeuil donnait une courte audience, à la fin de laquelle Henri Luc entendait toujours un léger tintement de pièces d'or ou d'écus. Du reste, les papiers qu'il mettait en ordre lui donnaient sans cesse de nouvelles preuves de tout le bien fait par le comte. C'était d'abord sa correspondance avec les hôpitaux, les asiles, les bureaux de bienfaisance, les sociétés de patronage, les établissements charitables de toutes sortes; puis les innombrables lettres par lesquelles on appelait son attention sur des malheurs particuliers, toutes avec une note de sa main prouvant qu'il était ailé en personne, au premier appel, voir les pauvres gens qu'on lui signalait et porter les secours les plus urgents. Enfin c'était le budget de ses libéralités, budget établi, il faut le dire, d'une façon très rudimentaire, mais qui permettait tout de même de constater que, de ses cinquante mille francs de rente, M. de Vindeuil attribuait à peine le dixième à ses dépenses personnelles.

Cette inépuisable charité, cette bonté toujours active, dont Henri Luc avait sous les yeux le constant spectacle et les indéniables témoignages, forçaient peu à peu son estime et même son admiration. Pourtant, sa mauvaise humeur de plébéien et de matérialiste luttait contre ce sentiment. Il aurait voulu rabaisser la vie exemplaire de cet aristocrate, les bonnes actions de ce chrétien.

« Ne soyons pas dupe, songeait parfois le jeune sceptique. Si M. de Vindeuil, ayant cinquante mille livres de rentes, se contente, pour lui-même, des appointements d'un sous-chef et vit comme un pleutre, c'est qu'il s'achète, d'avance et chaque année, pour quarante-cinq mille francs de paradis. A son point de vue, ses charités ne sont pas autre chose qu'un placement d'avenir pour son âme, que de larges versements faits à la caisse d'une société d'assurances sur la vie éternelle. Voilà qui diminue singulièrement son mérite; et, considérée sous cet angle, sa charité n'est que delà simple prudence, delà sage économie. Pour un dévot, convaincu que rien ne doit être plus délicieux que de regarder éternellement le Père Éternel face à face, il n'est pas de sacrifice

qui vaille le plus petit regret. Et, même, si j'étais le confesseur de M. de Vindeuil, je l'adjurerais de renoncer à ses cigares de quinze sous, qui l'exposent, assurément, à quelques années de purgatoire... Mais je fais là des plaisanteries surannées et voltairiennes... Soyons plus carré. Le fameux aphorisme de Taine, qui dit que la vertu et le vice sont des produits naturels comme le sucre et le vitriol, suffit à expliquer la conduite du patron. Je veux bien croire que, n'eût-il pas la foi en Dieu et l'espérance d'aller droit au ciel, il aimerait quand même son prochain et lui donnerait jusqu'à sa dernière chemise. Pourquoi? Tout simplement parce qu'il y trouve un plaisir infini et qu'il fait la charité comme un autre ferait la noce. Celui qui aime, par exemple, les belles personnes ayant le goût du luxe n'est pas un grand criminel, lui non plus, et il assure la prospérité des bijoutiers et des couturières, tout comme M. de Vindeuil, en payant des médicaments à ses petits phtisiques, fait aller le commerce des pharmaciens et des marchands d'huile de foie de morue. Son plaisir est, si l'on veut, plus délicat, plus intellectuel que celui du viveur; mais c'est tout de même son plaisir. Et il n'y a

pas lieu d'admirer... Allons plus loin, et admettons que la loi de la sélection naturelle soit la bonne, comme j'en ai bien peur... Est-ce qu'alors M. de Vindeuil ne ferait pas une œuvre mauvaise en retardant le repos définitif et en encourageant la reproduction de tous ces ratés de la vie, qui n'y tiennent guère, je pense, et qui, dans tous les cas, ont tort d'y tenir... Je sais bien que les féroces théories de la lutte pour l'existence et du droit de la force ne s'accordent pas du tout avec nos rêves d'égalité à outrance et de niveau social. Je me promets bien, entre parenthèse, si jamais je deviens quelqu'un ou quelque chose, de ne pas m'amuser à m'avouer darwinien devant mes compatriotes, qui sont, pour la plupart, des démocrates médiocres, des bourgeois et des sentimentaux... Et puis Darwin a beau être un fameux homme et sa doctrine a beau être carrée par la base, il y a quand même, au fond de nous, un petit animal qui s'appelle la conscience, la justice, comme il vous plaira, et qui montre toujours le bout de l'oreille... C'est peut-être lui, après tout, qui me force de convenir que le patron est, somme toute, un brave homme... N'importe! r.e lâchons pas les principes, et ne nous montons

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pas la tête en faveur d'un ci-devant et d'un mangeur de bon dieu ! »

C'est par ces sophismes et par ces ironies que Henri Luc s'efforçait de résister à la sympathie qui le gagnait malgré lui, devant les vertus de M. de Vindeuil. Ah! comme il aurait voulu découvrir une tache à cette pureté, un défaut à cette perfection!

Un matin, il trouva l'antichambre encombrée de solliciteurs, et Gaspard, le valet de chambre, dit au jeune homme, quand il fut seul avec lui dans la salle à manger :

« Monsieur le comte n'est vraiment pas raisonnable... Il a encore découché. »

Ah! vraiment! M. de Vindeuil avait découché! Et il était coutumier du fait! A cette révélation, Henri Luc ricana méchamment, eut une satisfaction perverse. Oh! oh! vous passez des nuits dehors, monsieur l'homme de bien. Vous avez donc, tout comme les autres, d'aimables faiblesses... Excellent, soit; mais pas irréprochable... Qui sait? Peut-être un petit ménage en ville ? Et l'on ne s'en vante pas, pour ne point donner de scandale, parbleu! On cache soigneusement son péché mignon. Grattez le dévot, vous trouverez l'hypocrite.

La brusque entrée de M. de Vindeuil — yeux creux, linge froissé, cravate en désordre — interrompit les réflexions de Henri Luc.

« Un peu chiffonné, le patron, songea-t-ilavec malveillance. Ah! mon gaillard!... »

Mais le comte l'entraîna dans son cabinet.

« Bonjour, mon cher enfant... Venez avec moi, venez vite. »

Et, ouvrant le tiroir de son bureau, dont, par négligence d'ancien prodigue, il ne retirait jamais la clef :

« Prenez ces trois louis, dit-il d'une voix troublée, et courez, mon ami, chez Mme Guillot, rue du Moulin-de-Beurre, à Plaisance... Son fils, un charmant enfant de quinze ans, est mort, il y a une heure, dans mes bras... Oh! cette horrible phtisie!... J'ai passé la nuit au chevet du pauvre petit, à prier pour lui... La mère est folle de douleur... Et une misère!... Allez vite, mon cher enfant, et, s'il vous plaît, dites en passant à Gaspard d'introduire les Petites Sœurs des Pauvres, qui sont arrivées aujourd'hui les premières et dont le temps est si précieux. »

C'était ainsi que M. de Vindeuil courait le guilledou.

Une autre fois, Henri Luc, à son arrivée, était tout surpris de ne pas voir le logement obscurci, comme à l'ordinaire, d'une fumée bleuâtre. Et, tout de suite, le comte lui mettait dans les mains une caisse de cigares, à peine entamée.

« Emportez-les, aujourd'hui même! s'écriait le digne homme avec une violence tragi-comique. Emportez-les, et que je ne les voie plus... Vade rétro!... Je serais capable de céder à la tentation... Et je me suis donné ma parole d'honneur de ne plus fumer.

— Vous, monsieur? fit Luc stupéfait.

— Oui, oui, emportez-les... Vous n'êtes pas fumeur, je sais. Mais n'importe. Ce sera pour vos camarades... Quant à moi, je ne brûlerai plus de ma vie un havane... Je me le suis promis, sur ce que j'ai de plus sacré, hier, chez cette malheureuse femme... Une veuve, imaginez-vous, avec deux gamines à élever, et qui n'a pour vivre que ce qu'elle gagne à coudre des sacs du matin au soir... Soixante-quinze centimes! Précisément le prix d'un de ces cigares... Et j'en fumais cinq, six, par jour, quelquefois davantage!... Emportez, emportez' On n'en verra plus un seul ici, je vous le jure!...

— Un fumeur endurci comme lui! se disait le jeune homme. Ma foi, c'est de l'héroïsme... Mais allons donc!... Il n'y tiendra pas. »

Et, pourtant, après quinze jours de vraie souffrance, pendant lesquels M. de Vindeuil avait clappé de la langue, comme un homme ayant très soif, et promené à chaque instant sur lui-même ses mains nerveuses et inoccupées, il domptait son ancienne habitude et sacrifiait définitivement aux pauvres son dernier plaisir.

Donc Henri Luc sentait diminuer chaque jour ses préventions malveillantes contre « le patron », comme il l'appelait, et se laissait gagner le cœur par ses façons cordiales et paternelles, lorsque, dans la vie du jeune homme, une crise se produisit.

Il avait alors, grâce à ses appointements de secrétaire et à quelques leçons passablement payées, de quoi subvenir à ses besoins. Moins farouche, depuis qu'il était moins pauvre, il n'évita plus, comme naguère, quelques condisciples de collège devenus étudiants, renoua sans peine avec eux les fils rompus de la camaraderie, les rejoignit dans les cafés et les lieux de plaisir qu'ils fréquentaient. La plupart appartenaient à

des familles aisées, avaient toujours en poche quelques écus, s'endettaient sans scrupules. Trop fier pour accepter auprès d'eux un rôle de second plan, une attitude parasite, Henri Luc dépensa souvent en une soirée son gain d'une semaine. C'était sans grand inconvénient. Il en fut quitte, d'abord, pour se réduire à l'indispensable, les lendemains de fête. Mais bientôt les choses se gâtèrent.

L'orgueil et la vanité ne vont pas, nécessairement, de compagnie. L'orgueil peut quelquefois être légitime et même noble; la vanité est toujours médiocre et basse. Mais, dans une personnalité comme celle de Henri Luc, privée de boussole morale, orgueil et vanité se confondent. Le pédant égalitaire s'imagine volontiers qu'il est le centre du monde, que ses moindres actions ont une importance capitale. Par point d'honneur, ou plutôt par sot amour-propre, Henri Luc ne voulut pas moins faire que ses camarades, dépensa plus qu'il ne pouvait, contracta quelques dettes. Bientôt il fut extrêmement gêné.

Et puis, sa jeunesse réclamait ses droits, se révoltait violemment, après la période de misère et de privations qu'il venait de traverser. Il vivait

à présent dans un groupe de voluptueux qui jouissaient de leurs vingt ans d'une façon passablement vulgaire, soit, mais effective. C'était, pour Henri Luc, un exemple continuel, une tentation irritante. Dans le café où il passait la plupart de ses soirées avec ses jeunes amis, certes il pouvait briller, car il était le plus instruit et le plus intelligent de la bande. Pour réformer la société de fond en comble ou pour orienter la littérature et les arts vers un idéal nouveau, — ainsi que cela se passe autour des tables de marbre, — la supériorité de Henri Luc était reconnue par tous sans discussion; et, grâce à un crédit ouvert chez son gargotier et à une broche de petits billets faits à son tailleur, l'étudiant avait presque toujours dans son porte-monnaie la pièce décent sous nécessaire pour payer comme les autres la tournée de bocks qui arrose, de quart d'heure en quart d'heure, ces hautes spéculations. Mais, dès qu'il s'agissait de monter à Bullier, pour en descendre bras dessus bras dessous avec des personnes d'un autre sexe et aller finir la soirée aux Halles parmi l'explosion des bouchons devin de Champagne, Henri Luc était bien forcé de se dérober. Et, vexé, humilié, dévoré de désirs, le jeune homme

regagnait son galetas, s'exaltait dans la solitude et s'abandonnait aux pires suggestions de l'envie et de la haine contre les riches et les heureux.

Le lendemain de ces soirées-là, lorsque, classant des papiers dans le cabinet de M. de Vindeuil, il le voyait puiser pour ses aumônes dans son tiroir plein d'or et de bank-notes, Henri Luc était pris d'une sorte de rage.

oc Et je l'admirerais! pensait-il. Pourquoi? Parce qu'il a le moyen de vivre selon ses goûts... La vertu n'est qu'un mot sans aucune signification. La vérité, c'est que l'homme cherche son bonheur comme il peut, le prend où il le trouve, et que celui qui en trouve un peu, n'importe où, n'importe comment, est un privilégié... Au point de vue de la jouissance, Néron qui brûle Rome et Vincent de Paul qui ramasse les enfants trouvés, se valent... Le patron est un égoïste, oui, un égoïste... Pas de danger qu'il s'aperçoive jamais que je me ronge d'ennui, que je crève de continence, et qu'il me donne une poignée de louis, en me disant : «Va t'amuser! » Et je l'admirerais!... Allons donc! »

Le misérable enfant en était là, quand la ren-

contre d'une femme mit le comble au désordre de sa vie et de ses idées.

La belle Clo — abréviation galante de Clotilde — était fameuse au quartier Latin, et avec raison; car, bien qu'elle fût née à Ivry-la-Gare et qu'elle eût débuté modestement comme apprentie corsetière, elle offrait absolument le type de la Romaine, tel qu'il se retrouve encore dans l'ancien Vélabre. Elle avait de la Transtévérine l'opulente et un peu lourde beauté, les grands yeux pleins d'un rêve bestial, les cheveux d'un noir profond, et « le front stupide et fier » que iMusset donne à sa Belcolore. Avec un peu plus de chance et d'intelligence, cette créature, taillée sur le patron et douée du tempérament des grandes courtisanes, eût ruiné des millionnaires. Faute de mieux, elle se contentait de mettre à sec quelques étudiants. Un prince japonais — qui faisait son droit à Paris et qui avait eu bien tort de renoncer à son double sabre et à ses robes de soie brodées de dragons d'or, car sous le costume européen il ressemblait à un singe atteint de la jaunisse — venait de dépenser ses derniers ipsibous pour la belle Clo, lorsque, dans une subite toquade, elle abandonna la chambre

confortablement meublée de l'Asiatique pour la mansarde de Henri Luc.

Cette bonne fortune, qu'il devait à son maigre et fin visage et à sa légère barbe brune, fit décidément perdre la tête au jeune homme, qui apprit bien vite que l'amour désintéressé d'une fille est tout de même ruineux pour un pauvre, et qu'il en coûte fort cher d'être aimé pour soimême. Clo, plus raisonnable, ayant satisfait son caprice, voulut le quitter au bout de quinze jours. Mais, devant l'explosion de fureur et de jalousie de ce malheureux qu'elle avait enflammé d'amour et de vanité, et un peu par bonté d'âme aussi, elle n'osa pas.

Henri Luc s'abîma dans la dette.

Maintenant il devait d'assez fortes sommes à tous ses camarades. Il avait usé de tous les expédients pour se procurer quelque argent. Les petits usuriers terrés au fond de leur boutique de friperie ne répondaient plus à ses supplications que par un haussement d'épaules, et sa signature était désormais sans valeur aux yeux des courtiers en librairie, qui lui avaient déjà vendu à tempérament trois « Larousse » , immédiatement convertis par Clo en une robe d'été, un chapeau fleuri,

une paire de bas de soie, quelques dîners chez Foyot et une partie de canot à la Grenouillère.

Comment retenir près de lui cette femme dont il était ivre? Elle n'avait aucune disposition, décidément, pour vivre d'amour et d'eau claire, et ne cachait déjà plus sa mauvaise humeur. Henri Luc était affolé.

Un matin que Clo lui avait dit, d'une voix dure et pleine de menaces : «Tu sais... Je n'ai plus de bottines, » et comme il expédiait machinalement sa besogne chez M. de Vindeuil, celui-ci, après avoir reconduit son dernier visiteur, dit à son secrétaire :

« Par grande exception, mon cher Luc, je ne déjeune pas chez moi aujourd'hui... Avant de vous en aller vous-même, répondez donc aux deux lettres que j'ai laissées sur mon bureau. »

Lorsque le comte fut parti, Henri Luc entra dans le cabinet pour y prendre les deux lettres. Négligent comme toujours, M. de Vindeuil avait laissé son tiroir à moitié tiré hors du meuble, et le jeune homme vit briller les pièces d'or. Il savait par expérience que le « patron » avait peu d'ordre, s'embrouillait aisément dans les chiffres... Il fut tenté!

UNE FAUTE DE JEUNESSE }f

L'affreux désir lui sauta au cerveau, brusque, foudroyant, et son cœur battit à gros flocons.

Hélas! à quoi tient l'honneur? Qu'il est fragile! Henri Luc était le fils de très honnêtes gens, avait été élevé par une mère probe et fière; luimême, jusqu'au jour où ce bas amour était entré dans sa vie, s'était montré, en matière d'argent, d'une délicatesse scrupuleuse. Mais, en un instant, sa conscience se brisa, comme une barre de fer où il y a une paille. Il n'eut qu'une idée : avec un peu de cet or il pourrait conserver sa maitresse. Dans quelques jours, plus tard, — comment? n'importe!... — il restituerait, il remettrait en place l'argent volé, non! emprunté à ce riche qu'il haïssait, au fond, et qui ne s'apercevrait de rien!...

Il prit trois pièces de vingt francs, courut retrouver la belle Clo et lui paya des bottines.

Huit jours après, il prenait deux autres louis. Et cette fois, il dut ouvrir le tiroir, où M. de Vindeuil laissait toujours la clef. O chute rapide, pente savonnée! Pendant quelques semaines, imprudemment, follement, il plongea la main dans la caisse du patron confiant, du maître excellent et paternel!

Mais, un matin, comme Henri Luc entrait, pour prendre les ordres, dans le cabinet du comte, celui-ci, qui se tenait debout devant la cheminée, lui dit d'une voix calme et triste :

ce Mon cher Luc, fermez la porte, je vous prie... J'ai à vous parler de choses sérieuses... »

Le voleur eut un frisson soudain, puis une sueur froide. Il ressentit, à la gorge, un étouffement affreux, comme si une main l'eût étranglé.

« Je viens de découvrir, reprit lentement M. de Vindeuil, qu'on me vole... J'ai l'habitude, vous le savez, de ne point fermer ce tiroir... Mauvaise habitude, que je me reproche aujourd'hui... Il ne faut tenter personne!... Or, si peu ordonné que je sois, je constate, depuis plus d'un mois, que l'argent que je mets là file bien vite... Oh! ne vous effrayez pas, fit le comte en s'interromrompant, devant un geste ébauché par Luc; et laissez-moi finir. J'ai déposé, depuis trois jours, dans ce tiroir, une certaine somme en or, sans y toucher. Hier, il manquait deux louis... On me vole, j'en suis sûr, et, pour tout vous dire, je soupçon ie Gaspard. Depuis quelque temps, ce garçon se dérange, il boit... Tenez, ce matin même, il empestait l'absinthe... Me voler, lai, à

qui j'ai sauvé la vie, lui que j'ai emporté du champ de bataille, blessé, sur mon dos, au milieu des balles allemandes!... N'est-ce pas, mon cher enfant, que je ferai bien d'être impitoyable? »

Le misérable Luc ne s'attendait certes pas à cette conclusion. Mais, loin de lui être un soulagement, elle redoubla son horreur. Il n'en était pas arrivé à cette abjection de souffrir qu'un autre fût accusé du crime qu'il avait commis. Hors de lui, chancelant, une étincelle brûlante à la racine de chacun de ses cheveux, il s'appuya de la main sur le bureau, et d'une voix éperdue, vibrante, il cria son aveu :

« Monsieur le comte, Gaspard est innocent!... C'est assez d'une infamie!... C'est moi, moi, qui ai pris, par petites sommes, trente louis dans ce tiroir!... Pour une femme!... J'avais perdu la tête... Faites de moi ce que vous voudrez. »

M. de Vindeuil ne bougea pas; mais son visage, son loyal et charmant visage, devint terriblement sombre.

« J'en étais certain, dit-il d'une voix sourde. Gaspard est mon frère de lait, je le connais depuis son enfance, et c'est la probité même... Tout à l'heure, je vous tendais un piège, je l'avoue, et

j'éprouve quelque satisfaction à reconnaître que vous n'êtes pas encore descendu aussi bas que je le craignais... Ainsi, malheureux enfant, vous avez volé cet argent, l'argent des pauvres!... Vous, un esprit distingué, un homme de savoir et de pensée, qui sentiez toute l'horreur de votre action!... Ah! je pourrais, en ce moment, n'est-il pas vrai? confondre vos doctrines de néant et de mensonge... Mais j'ai résolu de ne pas vous faire d'inutile morale... J'ai trouvé mieux... Mettezvous là, prenez une plume et écrivez ce que je vais vous dicter... Obéissez, vous entendez bien, ou je sonne Gaspard, pour qu'il aille chercher la police. »

Ecrasé de honte, Henri Luc était tombé, plutôt qu'il ne s'était assis, devant le bureau. Il prit la plume d'une main toute tremblante.

« Ecrivez. .. ordonna le gentilhomme, ce Je sous- « signé avoue avoir volé la somme de six cents « francs à M. le comte de Vindeuil, dont j'étais ce le secrétaire, et je reconnais que je dois à sa « seule générosité de n'avoir pas été livré à la « justice... » Datez et signez... Et donnez-moi ce papier, maintenant. »

Le pitoyable jeune homme avait écrit sa décla-

ration d'une écriture troublée, mais lisible cependant. M. de Vindeuil, qui s'était rapproché de lui, prit le papier, le lut attentivement, le plia en quatre et le mit dans un portefeuille qu'il tira de la poche intérieure de sa redingote. Puis il regarda bien en face Henri Luc, qui s'était levé et se tenait debout, la tête basse, les yeux à terre, et claquant des dents comme un homme qui grelotte.

« Répondez-moi, dit alors le comte, du même accent dur et impératif. Vous avez des dettes?... Combien?... »

Surpris par la question inattendue, Henri Luc ne trouva pas tout d'abord de réponse.

Mais M. de Vindeuil insista :

« Combien, vous dis-je?... Allons... Un millier de francs?...

— Environ... Oui, il me semble, finit par balbutier l'étudiant.

— En voici quinze cents, » reprit le comte en prenant dans son portefeuille trois billets de banque et en les présentant à Henri Luc.

Et comme celui-ci, stupéfait, jetait un cri étouffé :

« Ne me remerciez pas. Je vous défends de ja-

mais me rendre ce que vous m'avez volé et ce que je vous donne aujourd'hui... Je vous le défends, j'en ai le droit... Je fais sur vous une simple expérience... Si vous vous repentez, si vous vous remettez au travail et menez à l'avenir une conduite irréprochable, je vous aurai sauvé et j'en serai bien aise; car — ici la voix de M. de Vindeuil s'altéra un peu — j'avais de l'amitié pour vous... Vous n'êtes plus mon secrétaire, et il me serait pénible de vous revoir... Mais vous voici libéré de vos dettes, avec un peu d'argent devant vous, et vous pouvez, si vous le voulez, redevenir un honnête homme... Prenez garde seulement à ceci. Je vous suivrai dans la vie, et si j'apprends de vous une action que je trouve mauvaise, et dont je m'instituerai le juge, à mon point de vue, selon mes idées et ma morale à moi, souvenez-vous que j'ai là de quoi vous perdre et que je vous perdrai... Donc, c'est bien entendu... Je vous pardonne aujourd'hui; mais, si j'ai eu tort, si vous faites le mal et ce que je considérerai, moi, comme le mal, eh bien! alors, je ferai justice... Allez, maintenant, ajouta le comte après un court silence, en congédiant du geste Henri Luc, allez, et tâchez de marcher droit. »

Dix ans après.

On vient de lever la séance, et les députés sortent du Palais-Bourbon. Le court crépuscule de novembre allume encore quelques froides braises au-dessus du Trocadéro, et les candélabres du pont de la Concorde ont déjà leurs étoiles de gaz, qui semblent vertes sur le ciel clair du soir.

Henri Luc, le jeune et déjà fameux orateur de l'extrême gauche, prend congé d'un groupe de collègues et d'amis politiques, au coin du quai d'Orsay. Le collet de la pelisse relevé, — car il gèle, — il distribue des poignées de main.

ce Ainsi, mon cher, lui dit Louis Mathias, le chef de son groupe, — vous savez bien, celui qui a renversé tant de ministères, et dont tout Paris connaît la mauvaise figure de sergent-major qui vient de manger la grenouille, — ainsi nous pouvons compter sur vous?... Demain, quand

viendra la discussion du budget des cultes, Baral ouvrira le feu et parlera pour la suppression. Puis, après la réponse de l'évêque, tout de suite vous demanderez la parole.

— Parfaitement, répond Henri Luc.

— Cher maître, demande avec un empressement obséquieux le petit Devismes, un sauteruisseau du journalisme, en assujettissant son monocle devant son œil inquiet d'intrigant et de mouchard; cher maître, puis-je annoncer la nouvelle comme certaine dans les Droits de l'Homme de demain matin?

— Sans doute. »

Maintenant, c'est le tour de cet imbécile de Juliod, un muet parlementaire, qui n'a pour lui que sa fortune, sa carrure d'athlète et sa barbe de fleuve allégorique, mais qui est aussi — ce qui explique bien des choses — le mari de la célèbre }t\mt Juliod, cette « professional beauty » de la troisième République, de qui nous sommes las, n'est-il pas vrai, d'admirer depuis douze ans, à toutes les « premières » et à tous les bals de l'Elysée, les épaules émaillées et, pour ainsi dire, officielles.

a Vous savez, Luc, dit le gros bêta, votre

discours esc attendu comme un événement. Mme Juliod ira vous entendre avec deux de ses amies, et elle sera dans la tribune avant le lever du... qu'est-ce que je dis?... avant l'ouverture de la séance. »

Le jeune homme s'incline avec un sourire légèrement ironique :

« Très flatté !

— Et sabrez-moi les calotins, reprend Louis Mathias de voix sèche et méchante. Ah! si nous pouvions, cette fois-ci, leur couper les vivres et bousculer un peu le Concordat!... Car c'est idiot, voyons, cette république qui restaure sans cesse les ruines du Consulat et qui marche dans les bottes de Bonaparte!... Enfin, on m'assure que les gens du centre, qui ne songent qu'à leur réélection, sont ébranlés. On est, paraît-il, plus anticlérical que jamais en province, et la francmaçonnerie, dans la dernière campagne, a marché comme un seul homme... Mon cher Luc, nous comptons beaucoup sur vous... Ah! si vous emportiez le vote!...

— Vous savez, mon cher maître, ajoute le petit Devismes, qu'on dort mal dans les jésuitières en attendant votre discours... Ils en sont,

m'a-t-on dit, à dire des messes et à faire des neuvaines. »

Mais la bise de novembre est glaciale, décidément. Il faut se séparer.

« N'ayez pas peur, dit Henri Luc en quittant ses amis. Je donnerai tout mon effort. Je vous promets d'être énergique, et en même temps adroit... J'ai déjà les grandes lignes de mon affaire... Mais, ce soir, après dîner, je m'enferme dans mon cabinet, et, là, je piocherai encore mes arguments... Soyez tranquilles... A demain.»

Et, tout en ruminant une péroraison à grand effet, à laquelle il songe depuis la veille, le jeune orateur s'éloigne d'un pas vif, le long du quai.

Comme on le voit, l'ancien secrétaire de M. de Vindeuil avait fait une belle carrière depuis dix ans. Très honorablement, hâtons-nous de le dire, par son travail et par son mérite.

L'épreuve terrible, mais méritée, qu'il avait subie le jour où, sur l'ordre du comte, il dut écrire et signer de sa main l'aveu de sa criminelle défaillance, avait suffi pour le remettre dans le chemin droit. Ce jeune homme, qui était trop intelligent et trop fier pour n'être pas foncièrement honnête, avait sans doute commis un acte

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inexcusable. Mais il était alors aigri jusqu'au paroxisme par l'envie et par la misère, et d'ailleurs déprimé par une passion sensuelle. Il avait agi dans un coup de fièvre, dans une sorte d'accès de la maladie morale dont il était profondément atteint; pourtant son cas n'était pas désespéré. Sa propre honte, qu'il but à plein verre, lui fut un remède d'une amertume répugnante, mais violent et efficace.

Henri Luc sortit de chez M. de Vindeuil, pareil à un homme qui se sauve d'un incendie à la dernière minute, le poil roussi, les vêtements enflammés, mais qui, pour toujours, aura peur du feu. Il quitta sa maîtresse, paya ses dettes, rompit avec tous ses camarades, se remit au travail, s'y replongea comme dans une mer d'oubli. En moins d'un an, il passa victorieusement l'examen de licence, fut reçu le premier au concours d'agrégation. On le nomma professeur de lycée dans une ville manufacturière du Nord-Est, et il quitta Paris qu'il avait pris en haine, Paris où il avait souffert et où il avait failli, avec le cri de joie et la longue aspiration d'air libre du prisonnier qui s'évade.

En province, il fut le jeune homme irrépro-

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chable, un peu trop sérieux et réservé peut-être, ne dansant point, de qui les jeunes filles ne rêvent pas, mais que toutes les mamans désireraient pour gendre, et que les pères proposent à leur fils pour modèle. Certains lui reprochaient seulement ses opinions très avancées en politique et en philosophie; mais tous étaient forcés de convenir qu'il ne les exprimait que lorsqu'il y était poussé, et toujours sous une forme extrêmement calme et courtoise.

Ces honorables apparences n'étaient nullement trompeuses, et il n'y avait pas l'ombre d'hypocrisie dans la conduite de Henri Luc. Son retour au bien était sincère; il ne demandait plus rien à la vie que par le devoir et par le travail. Quand il pensait à la faute de sa première jeunesse, à son ancienne chute, — et il y pensait souvent, — c'était avec un douloureux serrement de cœur, un remords cruel, et sans se faire un mérite de son relèvement. Il n'oubliait rien, ne se pardonnait rien, et se croyait au contraire d'autant plus obligé à une existence absolument pure qu'il y avait dans son passé une souillure inconnue et qu'il avait été très coupable.

Cependant, au fond de ce cœur droit, mais

aride, un mauvais sentiment — ou, pour mieux dire, une absence de bon sentiment — persistait. Henri Luc n'éprouvait aucune reconnaissance pour M. de Vindeuil. Pourtant le comte, avec une admirable générosité, non seulement lui avait fait grâce, quand il aurait très légitimement pu le perdre, mais encore lui avait mis dans les mains les éléments de sa rédemption et de son salut. N'importe! le jeune professeur devenait sombre quand il songeait à son ancien patron. Mais aussi, cet aveu signé, cet argent reçu comme une aumône et avec défense de le rendre, quelle ignominie! Henri Luc sentait que cela lui gâtait pour jamais la vie, lui flétrissait les fleurs, lui voilait le soleil.

ce Je suis absurde, injuste, se disait-il quelquefois. M. de Vindeuil a bien fait. Il avait le droit et même le devoir de m'humilier, de fixer en moi la leçon, de prendre une garantie sur mon avenir. Il m'a rendu le plus grand des services... Ce papier, — je connais le comte! — il n'en aurait jamais fait usage, quand même je ne serais pas corrigé pour toujours, quand même je ne mènerais pas une conduite exemplaire... Allons! j'ai cent fois tort et je suis un ingrat. M. de Vindeuil

a, dans cette circonstance, agi comme un parfait galant homme. »

Mais, en dépit de tous ces raisonnements, le souvenir du charitable gentilhomme restait lié, pour Henri Luc, à celui de sa mauvaise action et lui était toujours très pénible.

Cependant le jeune professeur, qui avait pu avancer sur place et faisait un cours de rhétorique, obtenait tous les succès. Il s'était découvert et possédait en effet le don de la parole, l'avait cultivé et perfectionné. Un avenir assuré dans l'enseignement s'ouvrait pour lui, lorsque sa destinée changea brusquement.

Il fréquentait en ami la maison d'un industriel, fort considéré dans la ville et père d'une nombreuse famille. La fille aînée était intelligente, bonne, sérieuse, — et jolie. Elle plaisait infiniment à Henri Luc. On lui fit comprendre qu'il n'était pas vu moins favorablement par Mlle Aimée. La dot était mince. Trop de frères et de sœurs. Mais Henri Luc, par ce mariage désintéressé, tout d'inclination, élargit, sans l'avoir voulu, sa destinée. Son beau-père, qui s'était toujours beaucoup occupé de politique, était quelque chose comme le grand-électeur du départe-

ment. Une vacance s'étant produite, il fit nommer député son gendre, qui siégea sur les bancs de la gauche radicale, et du premier coup, par un maître discours où il sut parler sans banalité — ô surprise! — des lois scolaires et des bienfaits de l'instruction, se classa parmi les orateurs de premier plan.

A trente ans, c'est-à-dire à l'âge où nous le retrouvons, Henri Luc était devenu — qu'on nous pardonne cette irrévérencieuse comparaison — l'un des premiers sujets de la troupe parlementaire. Elle est surtout composée, personne ne l'ignore, de vulgaires cabotins. Henri Luc, par son talent sincère et convaincu, méritait le titre de véritable artiste. Dans la bataille annuelle que les partisans de la séparation de l'Église et de l'État devaient livrer sur le terrain du budget des cultes, on avait donné cette fois au jeune orateur le premier rôle. Si le Cabinet, qui devait poser la question de confiance, n'obtenait pas la majorité, Henri Luc était désigné pour le portefeuille de l'Instruction publique. Cette espérance excitait son ambition et flattait aussi ses chimères. Il se voyait déjà préparant la France de l'avenir, dirigeant la jeunesse dans une voie

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exclusivement scientifique; car il partageait les illusions de ce siècle de mandarins. Universitaire, il avait toi dans la vertu, si peu infaillible pourtant, des méthodes et des programmes. Jacobin, il croyait possible d'exercer la tyrannie sur les pensées. Matérialiste, il voulait que la science eût une réponse et une explication devant tous les mystères de la vie et toutes les énigmes de la nature. Et il n'eût pas fallu beaucoup pousser ce sectaire pour lui taire affirmes que les mathématiques et la morale sont connexes, et que les hommes deviendront plus heureux et meilleurs par les progrès de l'électricité et des explosifs.

Tout en se murmurant les dernières phrases du discours par lequel il espérait porter un coup sensible au clergé et aux idées religieuses, Henri Luc atteignit rapidement le quai Voltaire, où il demeurait. Il trouva sa jeune femme auprès du berceau où elle endormait le petit garçon qu'elle lui avait donné deux ans auparavant, et, mis en présence de ce gracieux et toujours si touchant spectacle, le tribun de trente ans oublia pendant quelques minutes — rendons-lai cette justice — qu'il devait, le lendemain, ce écraser l'infâme».

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Il y a temps pour tout; et, si vous tenez à savoir ma façon de penser, je suis d'avis qu'en enveloppant la taille de son Aimée et en lui appuyant un long et tendre baiser dans le cou, le jeune législateur fit une chose beaucoup plus intéressante et beaucoup plus essentielle que de chercher une période ronflante pour maudire les funestes conséquences du Concordat.

Mais, lorsque l'enfant eut fermé les yeux et que les deux époux se furent mis à table, le parlementaire, obsédé par sa prochaine harangue, revint à la question tout de suite après le potage et le coup du médecin. Avec autant de verve que d'appétit, il ne fit qu'une bouchée des dogmes catholiques et de son filet de sole, et il attaqua de toutes ses dents l'entre-côte aux tomates farcies, comme s'il se fût agi d'un congréganiste. La jeune femme l'approuvait d'un sourire silencieux et charmant, d'abord parce qu'elle-même n'avait pas été élevée dans des sentiments de piété, mais surtout parce qu'elle admirait et adorait son époux. Pour elle, évidemment, la suppression du traitement des évêques et des curés devait être indispensable, puisque son Henri la réclamait d'une voix si harmo-

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nicuse ce si chaude; ce quand il affirmait que le Premier Consul, en iSor, avait fait reculer la civilisation d'un siècle en se mettant d'accord avec le Pape, son cher mari ne devait pas avoir tort, puisqu'elle le trouvait si joli garçon.

Après dîner, Henri Luc parcourut les journaux du soir, qui, tous, annonçaient son discours et considéraient son intervention dans la séance du lendemain comme un événement capital. Confortablement installé au coin du feu, il respira cette fumée de gloire, tandis que, par une porte ouverte, il voyait sa jeune femme, dans sa chambre à coucher, aller et venir autour du berceau où dormait son enfant, et procéder silencieusement aux soins délicats d'une toilette de nuit. Près de lui, les livres ouverts et les papiers épars sous le rayonnement d'une grosse lampe le conviaient au travail nocturne. Il songea combien étaient précieux pour lui, dans sa vie fiévreuse d'homme politique et de tribun, ce foyer paisible, cette douceur de famille, et il se dit qu'il était heureux.

Sa femme vint alors lui donner le baiser du soir et le laissa seul.

Henri Luc, tantôt marchant de long en large

et se redisant à voix basse ses périodes oratoires, tantôt s'asseyant à son bureau pour prendre une note ou vérifier un texte de loi, était depuis assez longtemps absorbé par sa besogne, lorsque la femme de chambre, après avoir frappé plusieurs fois sans qu'il y prît garde, finit par entrer, une carte de visite à la main, et lui dit qu'un monsieur insistait vivement pour être reçu, malgré l'heure avancée.

Avec un peu d'impatience, il prit la carte et y jeta les yeux. Un frisson le secoua et le glaça jusqu'au cœur, quand il lut le nom du comte de Vindeuil.

L'arrivée de cet homme, du seul témoin de sa honte de jeunesse, reparaissant brusquement devant lui, en plein bonheur, en plein succès, lui parut du plus sinistre augure

Sa voix tremblait presque lorsqu'il dit : « Faites entrer. »

Comme presque tous ceux dont l'existence est remplie par une œuvre unique et réglée par des habitudes exclusives, M. de Vindeuil avait peu changé. Dix années n'avaient que peu courbé sa longue et mince personne, et, dans la pénombre de la chambre éclairée seulement par

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la lampe voilcc, on ne pouvait voir les poils blancs, maintenant nombreux, de sa barbe de vieux blond. Ses vêtements n'étaient pas moins négligés qu'autrefois. Et lorsque, l'ayant salué et invité d'un geste à s'asseoir, Henri Luc le vit croiser ses maigres jambes et poser sur un guéridon voisin un vieux chapeau flétri par cent averses, le jeune homme reconnut, avec un singulier malaise, son ancien patron absolument tel qu'il était au jour néfaste de leur séparation.

« Je m'excuse d'abord, monsieur, commença le comte en lançant au député le regard étincelant et direct de ses yeux verts, de l'inconvenance de ma visite à cette heure de nuit... Mais j'ai appris seulement tout à l'heure, en lisant une feuille du soir, le fait qui m'amène auprès de vous, et vous comprendrez tout à l'heure que ma démarche ne pouvait souffrir aucun retard.

— Quel que soit le motif qui vous a fait venir ici, répondit Henri Luc en contenant son émotion par un grand effort, vous étiez certain, je l'espère, monsieur le comte, que votre présence ne pourrait éveiller en mon cœur que des sentiments de profond respect et de reconnaissance infinie.

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— Oui, reprit M. de Vindeuil, mais je suis heureux de vous les entendre exprimer, car je viens y faire appel... Demain, à la Chambre des députés, sera discutée l'interpellation d'un de vos collègues, dont le nom m'échappe. Il demandera la suppression du budget des cultes, et, si j'en crois le journal qui vient de me tomber sous les yeux, vous devez prononcer, dans cette circonstance, un discours qui pourrait exercer sur le vote final une influence considérable et rendre, en effet, cette suppression immédiate... Oserais-je vous prier de me dire si cette nouvelle est exacte?

— Elle l'est, fit Henri Luc, que la question commençait à inquiéter. Pourtant je suis loin de penser que mon intervention dans le débat emporte des conséquences aussi décisives, et que mon discours... »

Mais M. de Vindeuil, de sa voix ferme, l'interrompit :

« Point d'inutile modestie, monsieur. Votre talent de parole et votre action sur le Parlement me sont connus... J'arrive au but de ma visite. Ce morceau de pain, que l'Etat donne si parcimonieusement aux prêtres, et qui n'est pas un

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traitement de fonctionnaire, mais bien une sorte de restitution faite au Clergé des biens dont il fut jadis in justement dépouillé, jecrois qu'ils ne pourraient le perdre sans un sérieux dommage pour l'éducation religieuse de la France. Ce n'est point l'avis, je le sais, de certains catholiques; mais c'est ma conviction profonde. A tort ou à raison, je considérerais la suppression du budget des cultes comme un malheur pour l'Église et pour la Foi. Or, on m'assure que votre harangue peut hâter l'accomplissement de ce malheur... Vous devinez déjà, je suppose, la prière que je viens vous adresser... Abstenez-vous, gardez le silence dans la discussion de demain, et vous m'aurez prouvé, plus même que vous ne pouvez le croire, cette reconnaissance que vous prétendez avoir pour moi... Répondez-moi sans détours, monsieur. Puis-je ou non attendre de vous ce bon office? »

Disons-le, en adressant cette prière à Henri Luc, en réclamant de lui ce service, M. de Vindeuil, emporté par la fougue de son désir et par la franchise de son caractère, avait mis, sinon dans les termes, du moins dans le ton de sa demande, toute l'énergie d'un ordre.

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Le jeune homme le sentit bien, et en fut cruellement mortifié. Ce qu'il comprit immédiatement aussi, c'est que le comte devait toujours le mépriser à fond, pour lui proposer en face une pareille capitulation de conscience. Henri Luc, devinant qu'un orage fondait sur lui, essaya pourtant de le conjurer.

« Monsieur le comte, répondit-il, je vous remercie de n'avoir fait que si discrètement allusion à votre généreuse conduite envers moi. Elle n'a pas été vaine. Le coupable à qui vous avez épargné le châtiment a tout fait pour se réhabiliter. C'est, j'ose le dire, un homme honnête qui vous parle aujourd'hui, qui s'adresse à votre loyauté, et qui vous fait juge de sa position... Je suis, vous le savez, j'ai toujours été un champion de la libre pensée. Cette suppression des salaires du clergé, qui vous semblerait une défaite pour la religion, serait, à mes yeux, une victoire pour le progrès. Admettons que je puisse, en effet, décider cette victoire. Est-ce bien vous, un soldat, qui me conseillez de déserter la veille de la bataille?... Non, vous n'exigerez pas cela de moi! Vous n'ordonnerez pas à un homme que votre magnanimité a remis dans le

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chemin de l'honneur de le quitter pour toujours!... Je vous le jure, je ne songe pas, en ce moment, à mes ambitions, à ma carrière. Pour vous prouver ma bonne foi, dites un mot, et je donne ma démission, je renonce à la vie politique... mais seulement après avoir fait mon devoir... Me dérober demain, ce serait trahir... Et, s'il ne s'agissait, pour vous contenter, que de paraître un traître aux yeux de mon parti, j'y consentirais encore. Non, c'est pour ma satisfaction intime que je vous refuse, c'est pour n'avoir point une bassesse sur la conscience... Voilà ce qu'est devenu le malheureux que vous avez arrêté sur la pente du crime. Mon scrupule, c'est votre œuvre, et vous ne pouvez pas le blâmer... Vous m'aviez perdu de vue, vous ignoriez ma transformation morale; et il y a dans la proposition que vous venez de me faire un profond mépris pour moi. En la repoussant, je suis certain que je force votre estime. »

En parlant ainsi, Henri Luc s'était échauffé. Il était debout maintenant devant M. de Vindeuil, qui, très calme, les jambes toujours croisées, l'écoutait avec une moue dédaigneuse.

« L'honneur!... Le devoir!... La conscience!...

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Le scrupule!... dit Je gentilhomme. Ce sont là de belles et sonores paroles, et qui font toujours leur effet dans les assemblées parlementaires. On n'avait pas eu tort, je le vois, de me vanter votre éloquence... Par malheur pour vous, je ne puis me payer de ces grands mots, car je possède la preuve, écrite et signée de votre main, que vous n'avez pas toujours eu le droit de les prononcer... Oh! je sais que, depuis que nous nous sommes quittés, votre conduite a été irréprochable. Notre ami commun M. Berthier, à qui je demandais de temps en temps ce que vous deveniez, m'a tenu au courant de votre vie... Mais, s'il vous plaît, qui vous a épargné l'infamie?... Moi. Et, souvenez-vous-en, vous ne pouvez faire figure d'honnête homme que par ma permission... Vous parlez de devoirs? Le plus sacré, le premier de tous devrait être pour vous la reconnaissance envers l'homme qui vous a sauvé... Et, à l'heure qu'il est, vous n'obéissez pas à la voix de l'honneur, mais à celle de votre orgueil... Enfin, ne perdons pas notre temps en discussions stériles... J'entends que demain, à la Chambre des députés, vous ne preniez pas la parole, et vous ne la prendrez pas. C'est un ordre

que je vous donne, et, si vous aviez l'audace de n'y point obtempérer, je rendrais public, entendez-vous, cet écrit dont je ne me suis pas dessaisi et par lequel vous reconnaissez vous-même avoir volé quelques louis d'or dans le tiroir de mon bureau, comme un laquais.

— Vous feriez cela? s'écria Luc d'une voix étranglée.

— Pourquoi pas? reprit M. de Vindeuil, qui s'était levé à son tour, et qui arpentait à grands pas le cabinet. Ce n'est pas une action bien élégante. D'accord. Mais je sers un intérêt supérieur... Et puis, quoi? je suis chrétien et catholique,— comme vous êtes athée, — avec passion, et je n'ai que ce moyen de satisfaire ma passion... Voyons, remettez-vous, continua le comte, après un regard sur Henri Luc, qui s'était écroulé dans un fauteuil. Je ne tiens nullement à vous perdre, et les choses, je vous assure, sont arrangeables... Ne pouvez-vous être pris, cette nuit, d'une indisposition subite... vous trouver, demain matin, hors d'état de sortir? Je n'exige pas de vous, remarquez-le bien, que vous abandonniez vos principes et votre parti... Non, rien qu'une abstention momentanée, une trêve d'un jour... Je

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m'étonne même de rencontrer tant de résistance et d'avoir été forcé de recourir à la menace, d'employer des armes qui me répugnent... Si vous n'avez pas encore compris que, dans certains cas, il faut montrer de la souplesse, faire quelques concessions, je désespère, en vérité, de votre avenir politique... Voyons, un bon mouvement, et dites-moi que je puis compter sur vous. »

Accablé, prostré, les coudes aux genoux, la tête dans ses mains, Henri Luc se laissait couler au fond de son désespoir. C'était donc vrai? Ce crime de sa jeunesse, qui l'avait toujours suivi, comme un témoin invisible, pendant ces dix années de labeur et de probité, ce crime l'arrêtait net, aujourd'hui, dans la bonne route et lui tombait lourdement sur l'épaule, comme la poigne d'un argousin. Le malheureux était en proie à l'épouvante d'un homme jadis atteint d'une lèpre, qui longtemps s'en est cru guéri, et qui tout à coup en voit reparaître les hideuses pustules. Que répondre? S'il résistait au comte, il était ignoble devant tous, et s'il cédait, il l'était à ses propres yeux. Et réellement, il faut le dire, Henri Luc avait reconquis sa conscience, car

l'infamie publique ne lui inspirait pas moins d'horreur que le déshonneur inconnu. De plus, à sa torture morale s'ajoutait un étonnement douloureux. Etait-il possible que ce fût le loyal M. de Vindeuil qui lui offrît ce honteux marché? Etait-ce vraiment cet homme de bonté et de compassion qu'il entendait, malgré son trouble, lui parler avec cet accent d'impitoyable dédain ? Que faire? Aucune issue! Il était entre deux abîmes!... Et le misérable homme souffrait à ce point qu'il éprouva presque un soulagement, quand la voix secrète qui conseille les désespérés lui murmura, tout bas à l'oreille, ce mot tragique : ce La Mort! »

Il n'hésita pas. Se dressant brusquement, il fit deux pas vers M. de Vindeuil et le regarda dans les yeux.

« Ainsi, dit-il sourdement, vous tenez à ce que ce discours ne soit pas prononcé?

— Sans doute, répondit le comte avec froideur. Ai-je besoin de vous le répéter?

— Rassurez-vous donc... Il ne le sera pas. » Le gentilhomme eut un petit rire et un léger

haussement d'épaules.

ce Allons donc!. , Nous y voilà, » fit-il.

Mais, soudain, il crut voir les yeux de Luc pâlir, comme dans une agonie.

« Je ne parlerai pas demain à la Chambre, reprit l'infortuné, parce que, cette nuit, je me ferai sauter la cervelle.

— Vous vous tueriez? » s'écria M. de Vindeuil surpris, avec une nuance de doute.

Le jeune homme affirma sa résolution d'un énergique hochement de tête.

« Voyez-vous une autre solution qui soit acceptable?... Vous venez ici, monsieur le comte, — et je suis stupéfait que ce soit vous, tel du moins que je vous ai connu autrefois, qui accomplissiez cette oeuvre de bourreau, — vous venez ici, dis-je, me contraindre à une lâcheté, sous peine du pilori. Eh bien, ma mort vous répondra : « Ni l'un ni l'autre. »

— Vous vous tueriez? répéta M. de Vindeuil, baissant le front cette fois, et devenu pensif.

— Convenez, dit Henri Luc avec une amertume affreuse, convenez, malgré vos préjugés religieux, que ce suicide ne sera pas sans courage... Vous voyez cet intérieur paisible, ajouta-t-il en montrant la chambre pleine de livres; c'était, il y a une heure, celui d'un homme heureux, autant

qu'on peut l'être avec le remords d'une mauvaise action... Mais j'étais parvenu à l'endormir, à l'étouffer presque, à force de travail... Si j'entr'ouvrais la porte que voici, je pourrais vous montre:, dans leur sommeil innocent et sans crainte, ma chère femme et mon pauvre petit garçon... J'ai eu tort de les aimer. Ces joies-là ne sont pas permises à celui qui a, comme moi, une tache dans son passé. Je ne vous dirai rien de mes rêves, de l'avenir qui s'ouvrait devant moi... Tenez, voilà un paquet de journaux où l'on me traite d'éminent, d'illustre orateur... Misères!... Je ne regrette de la vie que ces deux jeunes êtres, qui vont devenir une veuve et un orphelin... Tout de même, soyez franc, monsieur le comte, il y a quelque mérite à quitter tout cela... Allons! Sans doute, j'étais indigne de ce bonheur, et vous qui me forcez si cruellement à y renoncer, peut-être agissez-vous, sans le savoir, au nom de la justice... N'importe! tout à l'heure, en posant le revolver sur ma tempe, j'aurai au moins cette fierté de me dire que ma seule faute de jeunesse est bien expiée, puisque je meurs pour rester un honnête homme... Maintenant, monsieur, soyez assez bon pour me laisser seul.

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J'ai quelques adieux, un bout de testament à écrire... Mais vous pouvez partir tranquille... Henri Luc ne montera pas, demain, à la tribune. »

Et il faisait un pas pour reconduire M. de Vindeuil, quand celui-ci, qui l'avait écouté avec une attention passionnée et une flamme d'émotion dans les yeux, tira de sa poche une enveloppe, et, la montrant à l'homme qui voulait mourir :

« Voici, dit-il d'une voix vibrante, la preuve de votre ancienne faute...

— Eh bien, après?... Vous ne pousserez pas la haine et l'esprit de parti jusqu'à déshonorer ma mémoire... Que pouvez-vous faire, à présent, de cet écrit?...»

Le comte s'était approché de la cheminée, où brûlait un ardent feu de coke. Il y jeta le papier, qui flamba et fut aussitôt dévoré.

Henri Luc poussa un grand cri, et, sans comprendre encore pourquoi, instinctivement, comprit que tout était changé pour lui.

« Vous êtes libre, dit gravement M. de Vindeuil. Allez demain au Parlement, insultez-y nos croyances, réduisez nos prêtres à la misère. J'en serai navré, mais la justice avant tout... Écoutez

ceci... Quand, après avoir signe ce papier, vous êtes sorti de chez moi, accablé de ma clémence et de mon bienfait, j'avais cette arrière-pensée, je vous le confesse, que ma bonne action serait inutile. Je ne croyais pas au relèvement moral d'un jeune homme sans foi, qui avait déb ;é par un acte contre l'honneur. Ayant appris, par M. Berthier et par d'autres, vos premiers succès, votre conduite correcte et respectable, ce fut pour moi comme une déception. Et lorsque je vous entendis citer, parmi les ennemis de la religion, comme un de ceux dont on ne pouvait ni blâmer les mœurs, ni suspecter la sincérité, — que Dieu me pardonne ce sentiment indigne d'un chrétien ! — j'en ai positivement souffert... Or, ce soir même, comme je vous l'ai dit, je lus dans un journal que vous alliez attaquer l'Église, et je me souvins de l'arme terrible que je possédais contre vous. J'eus ce mauvais désir alors d'obtenir du même coup, par un moyen dont je rougis à présent, et votre silence et la certitude que vous n'étiez qu'un hypocrite... Vous venez, au contraire, de me convaincre que je vous jugeais mal et de me rappeler que je ne me comportais pas ici comme un gentilhomme...

UNE FAUTE DE JEUNESSE 6j

Mais tout est réparé, et je n'ai plus qu'à vous prier d'agréer mes excuses. »

Henri Luc, les yeux pleins de larmes, les mains tremblantes, était inondé de joie.

ce Vos excuses! s'écria-t-il. Quand je devrais me jeter à vos pieds, quand vous détruisez la dernière trace de mon coupable passé, quand je retrouve en vous l'homme plein de pardon qui m'a, jadis, épargné, sauvé!... Non, non, je ne parlerai pas demain contre vos amis. Je m'y engage, maintenant que je puis le faire de bonne volonté... Que dis-je? Un dégoût subit me vient pour la politique, pour cette vie de haine... Et je comprends que, bien au-dessus de tous les partis, il y a celui des honnêtes gens, parmi lesquels vous me rendez ma place... Ah! monsieui de Vindeuil, que de générosité !

— Mon cher enfant, répondit le comte, très ému, en rendant à son ancien secrétaire le nom d'amitié qu'il lui donnait autrefois, nous nous sommes quittés, il y a dix ans, sans que nos mains se soient touchées... Voici la mienne: la voulez-vous? Je vous la tends pleine d'estime et d'amitié. »

Et, le cœur délicieusement épanoui, pour la

première fois de sa vie peut-être, Henri Luc, en serrant entre les siennes cette main chaude et loyale, sentit que sa faute de jeunesse était vraiment effacée pour toujours.

L'Enfant perdu

%A Jules Claretie.

L'Enfant perdu

CONTE DE NOËL

e matin-là, qui était la veille de Noël, deux événements d'importance eurent lieu simultanément. Le soleil se leva, — et M. Jean-Baptiste Godefroy aussi.

Sans doute, le soleil, — au cœur de l'hiver, après quinze jours de brume et de ciel gris, quand par bonheur le vent passe au nord-est et ramène le temps sec et clair, — le soleil, inondant tout

à coup de lumière le Paris matinal, est un vieux camarade que chacun revoit avec plaisir. Il est d'ailleurs un personnage considérable. Jadis, il a été dieu : il s'est appelé Osiris, Apollon, est-ce que je sais? et il n'y a pas deux siècles qu'il régnait en France, sous le nom de Louis XIV. Mais M. Jean-Baptiste Godefroy, financier richissime, directeur du Comptoir général de crédit, administrateur de plusieurs grandes compagnies, député et membre du Conseil général de l'Eure, officier de la Légion d'honneur, etc., etc., n'était pas non plus un homme à dédaigner. Et puis l'opinion que le soleil peut avoir sur son propre compte n'est certainement pas plus flatteuse que celle que M. Jean-Baptiste Godefroy avait de lui-même. Nous sommes donc autorisé à dire que, le matin en question, vers huit heures moins le quart, le soleil et M. Jean-Baptiste Godefroy se levèrent.

Par exemple, le réveil de ces puissants seigneurs fut tout à fait différent. Le bon vieux soleil, lui, commença par faire une foule de choses charmantes. Comme le grésil, pendant la nuit, avait confit dans du sucre en poudre les platanes dépouillés du boulevard Malesherbes, où est

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situé l'hôtel Godefroy, ce magicien de soleil s'amusa d'abord à les transformer en gigantesques bouquets de corail rose; et, tout en accomplissant ce délicieux tour de fantasmagorie, il répandit, avec la plus impartiale bienveillance, ses rayons sans chaleur, mais joyeux, sur tous les humbles passants que la nécessité de gagner leur vie forçait à être dehors de si bonne heure. Il eut le même sourire pour le petit employé en paletot trop mince se hâtant vers son bureau, pour la grisette frissonnant sous sa « confection » à bon marché, pour l'ouvrier portant la moitié d'un pain rond sous son bras, pour le conducteur de tramway faisant sonner son compteur, pour le marchand de marrons en train de griller sa première poêlée. Enfin ce brave homme de soleil fit plaisir à tout le monde. M. Jean- Baptiste Godefroy, au contraire, eut un réveil assez maussade. Il avait assisté, la veille, chez le ministre de l'agriculture, à un diner encombré de truffes, depuis le relevé du potage jusqu'à la salade, et son estomac de quarante-sept ans éprouvait la brûlante morsure du pyrosis. Aussi, à la façon dont M. Godefroy donna son premier coup de sonnette, Charles, le valet de chambre,

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tout en prenant de l'eau chaude pour la barbe du patron, dit à La fille de cuisine :

« Allons, bon!... Le « singe » est encore d'une humeur massacrante, ce matin... Ma pauvre Gcrtrude, nous allons avoir une sale journée. »

Puis, marchant sur la pointe du pied, les yeux modestement baissés, il entra dans la chambre à coucher, ouvrit les rideaux, alluma le feu et prépara tout ce qu'il fallait pour la toilette, avec les façons discrètes et les gestes respectueux d'un sacristain disposant les objets du culte sur l'autel, avant la messe de M. le curé.

« Quel temps, ce matin? demanda d'une voix brève M. Godefroy, en boutonnant son veston de molleton gris sur un abdomen un peu trop majestueux déjà.

— Très froid, monsieur, répondit Charles. A six heures, le thermomètre marquait sept degrés au-dessous de zéro. Mais Monsieur voit que le ciel s'est éclairci, et je crois que nous aurons une belle matinée. »

Tout en repassant son rasoir, M. Godefroy s'approcha de la fenêtre, écarta l'un des petits rideaux, vit le boulevard baigné de lumière et fit une légère grimace qui ressemblait à un sourire.

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Mon Dieu, oui! On a beau être plein de morgue et de tenue, et savoir parfaitement qu'il est du plus mauvais genre de manifester quoi que ce soit devant les domestiques, l'apparition de ce gueusard de soleil, en plein mois de décembre, donne une sensation si agréable qu'iL n'y a guère moyen de la dissimuler. M. Godefroy daigna donc sourire. Si quelqu'un lui avait dit alors que cette satisfaction instinctive lui était commune avec l'apprenti typographe en bonnet de papier qui faisait une glissade sur le ruisseau gelé d'en face, M. Godefroy eût été profondément choqué. C'était ainsi pourtant; et, pendant une minute, cet homme écrasé d'affaires, ce gros bonnet du monde politique et financier, fit cet enfantillage de regarder les passants et les voitures qui filaient joyeusement dans la brume dorée.

Mais, rassurez-vous, cela ne dura qu'une minute. Sourire à un rayon de soleil, c'est bon pour des gens inoccupés, pas sérieux; c'est bon pour les femmes, les enfants, les poètes, la canaille. M. Godefroy avait d'autres chats à fouetter, et, précisément pour cette journée qui commençait, son programme était très chargé. De huit heures

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et demie à dix heures, il avait rendez-vous, dans son cabinet, avec un certain nombre de messieurs très agités, tous habillés et rasés comme lui dès l'aurore et comme lui sans fraîcheur d'âme, qui devaient venir lui parler de toutes sortes d'affaires, ayant toutes le même but : gagner de l'argent. Après déjeuner, — et il ne fallait pas s'attarder aux petits verres, — M. Godefroy était obligé de sauter dans son coupé et de courir à la Bourse, pour y échanger quelques paroles avec d'autres messieurs qui s'étaient aussi levés de bonne heure et qui n'avaient pas non plus de petite fleur bleue dans l'imagination; et cela toujours pour le même motif: gagner de l'argent. De là, sans perdre un instant, M. Godefroy allait présider, devant une table verte encombrée d'encriers siphoïdes, un nouveau groupe de compagnons dépourvus de tendresse et s'entretenir avec eux de divers moyens de gagner de l'argent. Après quoi, il devait paraître, comme député, dans trois ou quatre commissions et souscommissions, toujours avec tables vertes et encriers siphoïdes, où il rejoindrait d'autres personnages peu sentimentaux, tous incapables aussi, je vous prie de le croire, de négliger la

moindre occasion de gagner de l'argent, mais qui avaient pourtant la bonté de sacrifier quelques précieuses heures de l'après-midi pour assurer, par-dessus le marché, la gloire et le bonheur de la France.

Après s'être vivement rasé, en épargnant toutefois le collier de barbe poivre et sel qui lui donnait un air de famille avec les Auvergnats et les singes de la grande espèce, M. Godefroy revêtit un « complet » du matin, dont la coupe élégante et un peu jeunette prouvait que ce veuf, cinglant vers la cinquantaine, n'avait pas absolument renoncé à plaire. Puis il descendit dans son cabinet, où commença le défilé des hommes peu tendres et sans rêverie, uniquement préoccupés d'augmenter leur bien-aimé capital. Ces messieurs parlèrent de plusieurs entreprises en projet, également considérables, notamment d'une nouvelle ligne de chemin de fer à lancer à travers un désert sauvage, d'une usine monstre à fonder aux environs de Paris, et d'une mine de n'importe quoi à exploiter dans je ne sais plus quelle république de l'Amérique du Sud. Bien entendu, on n'agita pas un seul instant la question de savoir si le futur railway aurait à transporter un

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grand nombre de voyageurs et une grande quantité de marchandises, si l'usine fabriquerait du sucre ou des bonnets de coton, si la mine produirait de l'or vierge ou du cuivre de deuxième qualité. Non! Les dialogues de M. Godefroy et de ses visiteurs matinaux roulèrent exclusivement sur le bénéfice plus ou moins gros à réaliser, dans les huit jours qui suivraient l'émission, en spéculant sur les actions de ces diverses affaires, actions très probablement destinées du reste, et dans un bref délai, à n'avoir plus d'autre valeur que le poids du papier et le mérite de la vignette. Ces conversations nourries de chiffres durèrent jusqu'à dix heures précises, et M. le directeur du Comptoir général de crédit, qui était honnête homme pourtant, autant qu'on peut l'être dans les « affaires», reconduisit jusque sur le palier, avec les plus grands égards, son dernier visiteur, vieux filou cousu d'or qui, par un hasard assez fréquent, jouissait de la considération générale, au lieu d'être logé à Poissy ou à Gaillon aux frais de l'État, pendant un laps de temps fixé par les tribunaux, et de s'y livrer à une besogne honorable et hygiénique telle que la confection des chaussons de lisière ou de la

brosserie à bon marché. Puis M. le directeur consigna sa porte impitoyablement — il fallait être à la Bourse à onze heures — et passa dans la salle à manger.

Elle était somptueuse. On aurait pu constituer le trésor d'une cathédrale avec les massives argenteries qui encombraient bahuts et dressoirs. Néanmoins, malgré l'absorption d'une dose copieuse de bicarbonate de soude, le pyrosis de M. Godefroy était à peine calmé, et le financier ne s'était commandé qu'un déjeuner de dyspeptique. Au milieu de ce luxe de table, devant ce décor qui célébrait la bombance, et sous l'œil impassible d'un maître d'hôtel à deux cents louis de gages, qui s'en faisait deux fois autant par la vertu de l'anse du panier, M. Godefroy ne mangea donc, d'un air assez piteux, que deux œufs à la coque et la noix d'une côtelette; et encore, l'un des œufs sentait la paille. L'homme plein d'or chipotait son dessert, — oh! presque rien, un peu de roquefort, à peine pour deux ou trois sous, je vous assure, — lorsqu'une porte s'ouvrit, et soudain, gracieux et mignon, bien qu'un peu chétif dans son costume de velours bleu et trop pâlot sous son énorme feutre à plume blan-

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che, le fils de M. le directeur, le jeune Raoul, âgé de quatre ans, entra dans la salle à manger, conduit par son Allemande.

Cette apparition se produisait chaque jour, à onze heures moins le quart exactement, lorsque le coupé, attelé pour la Bourse, attendait devant le perron, et que l'alezan brûlé, vendu à M. Godefroy, par les soins de son cocher, mille francs de plus qu'il ne valait, grattait, d'un sabot impatient, le dallage de la cour. L'illustre brasseur d'argent s'occupait de son fils de dix heures quarante-cinq à onze heures. Pas plus, pas moins. Il n'avait qu'un quart d'heure, juste, à consacrer au sentiment paternel. Non qu'il n'aimât pas son fils, grand Dieu ! Il l'adorait, à sa façon. Mais, que voulez-vous, les affaires !...

A quarante-deux ans, plus que mûr et passablement fripé, il s'était cru très amoureux, par pur snobisme, de la fille d'un de ses camarades de cercle, le marquis de Neufontaine, vieux chat teint, joueur comme les cartes, qui; sans la compassion vaniteuse de M. Godefroy, eût été plus d'une fois affiché au club. Ce gentilhomme effondré, mais toujours très chic, et qui venait encore de « lancer » une casquette pour bains

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de mer, fut trop heureux de devenir le beau-père d'un homme qui payerait ses dettes et livra sans scrupule au banquier fatigué une ingénue de dixsept ans, d'une beauté suave et frêle, sortant d'un couvent de province, et n'ayant pour dot que son trousseau de pensionnaire et qu'un trésor de préjugés aristocratiques et d'illusions romanesques. M. Godefroy, fils d'un avoué grippe-sou des Andelys, était resté « peuple » et même fort vulgaire malgré son fabuleux avancement dans la hiérarchie sociale. Il blessa tout de suite sa jeune femme dans toutes ses délicatesses; et les choses allaient mal tourner, quand la pauvre enfant fut emportée, à sa première couche. Presque élégiaque lorsqu'il parlait de sa défunte épouse, avec laquelle il eût sans doute divorcé si elle avait vécu six mois de plus, M. Godefroy aimait son petit Raoul pour plusieurs raisons : d'abord à titre de fils unique, puis comme produit rare et distingué d'un Godefroy et d'une Neufontaine, enfin et surtout par le respect qu'inspirait à cet homme d'argent l'héritier d'une fortune de plusieurs millions. Le bébé fit donc ses premières dents sur un hochet d'or et fut élevé comme un dauphin. Seulement, son père, accablé de beso-

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gne, débordé d'occupations, ne pouvait lui consacrer que quinze minutes par jour, — comme aujourd'hui, au moment du roquefort, — et l'abandonnait aux domestiques.

« Bonjour, Raoul.

— Bonzou, p'pa. »

Et M. le directeur du Comptoir général de crédit, ayant jeté sa serviette, installa sur sa cuisse gauche le jeune Raoul, prit dans sa grosse patte la petite main de l'enfant et la baisa plusieurs fois, oubliant, ma parole d'honneur! la hausse de vingt-cinq centimes sur le trois pour cent, les tables couleur de pâturage et les encriers volumineux devant lesquels il devait traiter tout à l'heure de si grosses questions d'intérêt, et même son vote de l'après-midi pour ou contre le ministère, selon qu'il obtiendrait ou non, en faveur de son bourg-pourri, une place de souspréfet, deux de percepteur, trois de garde champêtre, quatre bureaux de tabac, plus une pension pour le cousin issu de germain d'une victime du Deux Décembre.

« P'pa, et le p'tit Noël... Y mettra-ti'tet' chose dans mon soulier? » demanda tout à coup Raoul,, dans son sabir enfantin.

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Le père, après un : ce Oui, si eu as été sage », fort suprenant chez ce député libre penseur, qui, à la Chambre, appuyait d'un énergique : « Très bien! » toutes les propositions anticléricales, prit note, dans le meilleur coin de sa mémoire, qu'il aurait à acheter des joujoux. Puis, s'adressant à la gouvernante :

« Vous êtes toujours contente de Raoul, mademoiselle Bertha ? »

L'Allemande, qui se faisait passer pour Autrichienne, cela va sans dire, mais qui était, en réalité, la fille d'un pasteur poméranien affligé de quatorze enfants, devint rouge comme une tomate sous ses cheveux blond albinos, comme si la question toute simple qu'on lui adressait eût été de la pire indécence, et, après avoir donné cette preuve de respect intimidé, répondit par un petit rire imbécile, qui parut satisfaire pleinement la curiosité de M. Godefroy sur la conduite de son fils.

« Il fait beau aujourd'hui, reprit le financier, mais froid. Si vous menez Raoul au parc Monceau, mademoiselle, vous aurez soin, n'est-ce pas ? de le bien couvrir. »

La « fràulein », par un second accès de rire

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idiot, ayant rassuré M. Godefroy sur ce point essentiel, il embrassa une dernière fois le bébé, se leva de table — onze heures sonnaient au cartel — et s'élança vers le vestibule, où Charles, le valet de chambre, lui enfila sa pelisse et referma sur lui la portière du coupé. Après quoi, ce serviteur fidèle courut immédiatement au petit café de la rue de Miromesnil, où il avait rendez-vous avec le groom de la baronne d'en face, pour une partie de billard, en trente liés, avec défense de « queuter », bien entendu.

Grâce au bai brun, — payé mille francs de trop, à la suite d'un déjeuner d'escargots offert par le maquignon au cocher de M. Godefroy, — grâce à cet animal d'un prix excessif, mais qui filait bien tout de même, M. le directeur du Comptoir général de crédit put accomplir, sans aucun retard, sa tournée d'affaires. Il parut à la Bourse, siégea

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devant plusieurs encriers monumentaux, et même, vers cinq heures moins le quart, il rassura la France et l'Europe inquiète des bruits de crise, en votant pour le ministère; car il avait obtenu les faveurs sollicitées, y compris la pension pour celui de ses électeurs dont l'oncle à la mode de Bretagne avait été révoqué d'un emploi de surnuméraire non rétribué, à l'époque du coup d'Etat. Attendri sans doute par la satisfaction d'avoir contribué à cet acte de justice tardive, M. Godefroy se souvint alors de ce que lui avait dit Raoul au sujet des présents du petit Noël, et jeta à son cocher l'adresse d'un grand marchand de jouets. Là, il acheta et fit transporter dans sa voiture un cheval fantastique en bois creux monté sur roulettes, avec une manivelle dans chaque oreille; une boîte de soldats de plomb aussi semblables les uns aux autres que les grenadiers de ce régiment russe, du temps de Paul Ier, qui tous avaient les cheveux noirs et le nez retroussé; vingt autres joujoux éclatants et magnifiques. Puis, en rentrant chez lui, doucement bercé sur les coussins de son coupé bien suspendu, l'homme riche, qui, après tout, avait des entrailles de père, se mit à penser à son fils avec orgueil.

L'enfant grandirait, recevrait l'éducation d'un prince, en serait un, parbleu! puisque, grâce aux conquêtes de S9, il n'y avait plus d'aristocratie que celle de l'argent et que Raoul aurait, un jour, vingt, vingt-cinq, qui sait! trente millions de capital. Si son père, petit provincial, fils d'un méchant noircisseurde papier timbré; son père, qui avait dîné à vingt-deux sous jadis au quartier Latin, et se rendait bien compte, chaque soir, en mettant sa cravate blanche, qu'il avait l'air d'un marié du samedi; si ce père, malgré sa tache originelle, avait pu accumuler une énorme fortune, devenir fraction de roi sous la République parlementaire et obtenir en mariage une demoiselle dont un ancêtre était mort à Marignan, à quoi donc ne pouvait pas prétendre Raoul, dès l'enfance beau comme un gentilhomme, Raoul, au sang affiné par l'atavisme maternel, Raoul, de qui l'intelligence serait cultivée comme une fleur rare, qui apprenait déjà les langues étrangères dès le berceau, qui, l'an prochain, aurait le derrière sur une selle de poney, Raoul, qui serait un jour autorisé à joindre à son nom celui de sa mère, et s'appellerait ainsi Godefroy de Neufontaine, Godefroy devenant le prénom, et quel

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prénom! royal, moyen- âgeux, sentant à plein nez la croisade?... Avec des millions, quel avenir! quelle carrière!... Et le démocrate — il y en a plus d'un comme celui-ci, n'en doutez pas! — imaginait naïvement la monarchie restaurée, — en France, tout arrive, — voyait son Raoul, non! son Godefroy de Neufontaine marié au Faubourg, bien vu au château, puis, qui sait? tout près du trône, avec une clef de chambellan dans le dos et un blason tout battant neuf sur son argenterie et sur les panneaux de son carrosse!... O sottise, sottise! Ainsi rêvait le parvenu gorgé d'or, dans sa voiture qu'encombraient tous ces joujoux achetés pour la Noël, — sans se rappeler, hélas ! que c'était, ce soir-là, la fête d'un très pauvre petit enfant, fils d'un couple vagabond, né dans une étable, où l'on avait logé ses parents par charité.

Mais le cochera crié : « Port', siou plaît! » On rentre à l'hôtel; et, franchissant les degrés du perron, M. Godefroy se dit qu'il n'a que le temps de faire sa toilette du soir, lorsque, dans le vestibule, il voit tous ses domestiques, en cercle devant lui, l'air consterné, et, dans un coin, affalée sur une banquette, l'Allemande, qui pousse un

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cri en l'apercevant et cache aussitôt dans ses deux mains son visage boulîi de larmes. M. Go defroy a le pressentiment d'un malheur.

« Qu'est-ce que cela veut dire?... Qu'y at-ilr... »

Charles, le valet de chambre, — un drôle de la pire espèce, pourtant, — regarde son maître avec des yeux pleins de pitié, et, bégayant et troublé : s Monsieur Raoul!...

— Mon fils?...

— Perdu, monsieur!... Cette stupide Allemande!... Perdu depuis quatre heures de l'aprèsmidi!... »

Le père recule de deux pas en chancelant, comme un soldat frappé d'une balle; et l'Allemande se jette à ses pieds, hurlant d'une voix de toile : « Pardon!... Pardon! » et les laquais parlent tous à la fois.

« Bertha n'était pas allée au parc Monceau... C'est là-bas, sur les fortifications, qu'elle a laissé se perdre le petit... On a cherché partout M. le directeur; on est allé au Comptoir, à la Chambre; il venait de partir... Figurez-vous que l'Allemande rejoignait tous les jours son amoureux, au delà du rempart, près de la porte d'Asnières... Quelle

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horreur!... Un quartier plein de bohémiens, de saltimbanques! Qui sait si l'on n'a pas volé l'enfant?... Ah! le commissaire était déjà prévenu... Mais conçoit-on cela? Cette sainte-nitouche!... Des rendez-vous avec un amant, un homme de son pays!... Un espion prussien, pour sûr!... »

Son fils! Perdu! M. Godefroy entend Forage de l'apoplexie gronder dans ses oreilles. Il bondit sur l'Allemande, l'empoigne par le bras, la secoue avec fureur.

« Où l'avez-vous perdu de vue, misérable ?... Dites la vérité, ou je vous écrase!... Où ça? Où ça?... y>

Mais la malheureuse fille ne sait que pleurer et crier grâce. Voyons, du calme!... Son fils! son fils à lui, perdu, volé? Ce n'est pas possible! On va le lui retrouver, le lui rendre tout de suite. Il peut jeter l'or à poignées, mettre toute la police en l'air. Ah ! pas un instant à perdre.

« Charles, qu'on ne dételle pas..., Vous autres, gardez-moi cette coquine... Je vais à la Préfecture. »

Et M. Godefroy, le cœur battant à se rompre, les cheveux soulevés d'épouvante, s'élance de nouveau dans son coupé, qui repart d'un trot en-

ragé. Quelle ironie! La voiture est pleine de jouets étinceknts, où chaque bec de gaz, chaque boutique illuminée allume au passage cent paillettes de feu. C'est aujourd'hui la fête des enfants, ne l'oublions pas, la fête du nouveau-né divin, que sont venus adorer les mages et les bergers conduits par une étoile.

«Mon Raoul!... mon fils!... Où est mon fils?...» se répète le père crispé par l'angoisse et déchirant ses ongles au cuir des coussins. A quoi lui servent maintenant ses titres, ses honneurs, ses millions, à l'homme riche, au gros personnage? Il n'a plus qu'une idée, fixée comme un clou de feu, là, entre ses deux sourcils, dans son cerveau douloureux et brûlant : « Mon enfant, où est mon enfant?... »

Voici la Préfecture de police. Mais il n'y a plus personne; les bureaux sont désertés depuis longtemps.

« Je suis M. Godefroy, député de l'Eure.,. Mon fils est perdu dans Paris; un enfant de quatre ans!... Je veux absolument voir M. le préfet. »

Et un louis dans la main du concierge.

Le bonhomme, un vétéran à moustaches gri-

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ses, moins pour la pièce d'or que par compassion pour ce pauvre père, le conduit aux appartements privés du préfet, l'aide à forcer les consignes. Enfin, M. Godefroy est introduit devant l'homme en qui repose à présent toute son espérance, un beau fonctionnaire, en tenue de soirée,

— il allait sortir, — l'air réservé, un peu prétentieux, le monocle à l'œil.

M. Godefroy, les jambes cassées par l'émotion, tombe dans un fauteuil, fond en larmes, et raconte son malheur, en phrases bredouillées, coupées de sanglots.

Le préfet — il est père de famille, lui aussi

— a le cœur tout remué; mais, par profession, il dissimule son accès de sensibilité, se donne de l'importance.

« Et vous dites, monsieur le député, que l'enfant a dû se perdre vers quatre heures?

— Oui, monsieur le préfet.

— A la nuit tombante... Diable!... Et il n'est pas avancé pour son âge; il parle mal, ignore son adresse, ne sait pas prononcer son nom de famille ?

— Oui!... Hélas! oui!...

— Du côté de la porte d'Asnières?... Quartier

suspect... Mais remettez-vous... Nous avons par là un commissaire de police très intelligent... Je vais téléphoner. »

L'infortuné père reste seul pendant cinq minutes. Quelle atroce migraine! quels battements de cœur fous! Fuis, brusquement, le préfet reparaît, le sourire aux lèvres, un contentement dans le regard : « Retrouvé! »

Oh! le cri de joie furieuse de M. Godefroy! Comme il se jette sur les mains du préfet, les serre à les broyer!

« Et il faut convenir, monsieur le député, que nous avons de la chance... Un petit blond, n'estce pas? un peu pâle?... Costume de velours bleu?... Chapeau de feutre à plume blanche?...

— Oui, parfaitement... C'est lui! c'est mon petit Raoul!

— Eh bien, il est chez un pauvre diable qui loge de ce côté-là, et qui est venu tout à l'heure faire sa déclaration au commissariat... Voici l'adresse par écrit : Pierron, rue des Cailloux, à Levallois-Perret. Avec une bonne voiture, vous pourrez revoir votre fils avant une heure... Par exemple, ajoute le fonctionnaire, vous n'allez pas retrouver votre enfant dans un milieu bien

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aristocratique, dans la ce haute », comme disent nos agents. L'homme qui l'a recueilli est tout simplement un marchand des quatre saisons... Mais qu'importe! n'est-ce pas?...»

Ah! oui, qu'importe! M. Godefroy remercie le préfet avec effusion, descend l'escalier quatre à quatre, remonte en coupé, et, dans ce moment, je vous en réponds, si le marchand des quatre saisons était là, il lui sauterait au cou. Oui, M. Godefroy, directeur du Comptoir général de crédit, député, officier delà Légion d'honneur, etc., etc., accolerait ce plébéien! Mais, dites-moi donc, est-ce que, par hasard, il y aurait autre chose, dans ce richard, que la frénésie de l'or et des vanités? A partir de cette minute, il reconnaît seulement à quel point il aime son enfant. Fouette, cocher! Celui que tu emportes, dans un coupé, par cette froide nuit de Noël, ne songe plus à entasser pour son fils millions sur millions, à le faire éduquer comme un Fils de France, à le lancer dans le monde; et pas de danger, désormais, qu'on le laisse aux mains des mercenaires! A l'avenir, M. Godefroy sera capable de négliger ses propres affaires et celles de la France — qui ne s'en portera pas plus mal

— pour s'occuper un peu plus sérieusement de son périt Raoul. Il fera venir des Andelys la sœur de son père, la vieille tante restée à moitié paysanne, dont il avait la sottise de rougir. Elle scandalisera la valetaille par son accent normand et ses bonnets de linge. Mais elle veillera sur son petit-neveu, la bonne femme. Fouette, fouette, cocher! Ce patron, toujours si presse, que tu as conduit à tant de rendez-vous intéressés, à tant de réunions de gens cupides, est, ce soir, encore plus impatient d'arriver, et il a un autre souci que de gagner de l'argent. C'est la premiète fois de sa vie qu'il va embrasser son enfant pour de bon. Fouette donc, cocher! Plus vite! Plus vite! Cependant, par la nuit froide et claire, le coupé rapide a de nouveau traversé Paris, dévoré l'interminable boulevard Malesherbes ; et, le rempart franchi, après les maisons monumentales et Les élégants hôtels, tout de suite voici la solitude sinistre, les ruelles sombres de la banlieue. On s'arrête, et M. Godefroy, à la clarté des lanternes éclatantes de sa voiture, voit une basse et sordide baraque de plâtras, un bouge. C'est bien le numéro, c'est là que loge ce Pierron. Aussitôt la porte s'ouvre, et un homme

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paraît, un grand gaillard, une tête française, à moustaches rousses. C'est un manchot, et la manche gauche de son tricot de laine est pliée en deux sous l'aisselle. Il regarde l'élégant coupé, le bourgeois en belle pelisse, et dit gaiement :

« Alors, monsieur, c'est vous qui êtes le papa?... Ayez pas peur... Il n'est rien arrivé au gosse. »

Et, s'effaçant pour permettre au visiteur d'entrer, il ajoute, en mettant un doigt sur sa bouche : « Chut ! il fait dodo. »

Un bouge, en vérité ! A la lueur d'une petite lampe à pétrole qui éclaire très mal et qui sent très mauvais, M. Godefroy distingue une commode à laquelle manque un tiroir, quelques chaises éclopées, une table ronde où flânent un litre à moitié vide, trois verres, du veau froid dans une assiette, et, sur le plâtre nu de la muraille, deux chromos : l'Exposition de 89 à vol

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d'oiseau, avec la tour Eiffel en bleu de perruquier, et le portrait du général Boulanger, jeune et joli comme un sous-lieutenant. Excusez cette dernière faiblesse chez l'habitant de ce pauvre logis : elle a été partagée par presque toute la France.

Mais le manchot a pris la lampe et, marchant sur la pointe du pied, éclaire un coin de la chambre, où, sur un lit assez propre, deux petits garçons sont profondément endormis. Dans le plus jeune des deux enfants, que l'autre enveloppe d'un bras protecteur et serre contre son épaule, M. Godefroy reconnaît son fils.

« Les deux mômes mouraient de sommeil, dit Pierron, en essayant d'adoucir sa voix rude Comme je ne savais pas quand on viendrait réclamer le petit aristo, je leur ai donné mon a pieu », et, dès qu'ils ont tapé de l'œil, j'ai été faire ma déclaration au commissaire... D'ordinaire, Zidore a son petit lit dans la soupente; mais me je suis dit : Ils seront mieux là. Je veillerai, voilà tout. Je serai plus tôt levé demain pour aller aux Halles. »

Mais M. Godefroy écoute à peine. Dans un trouble tout nouveau pour lui, il considère les

deux enfants endormis. Ils sont dans un méchant lit de fer, sur une couverture grise de caserne ou d'hôpital. Pourtant quel groupe touchant et gracieux! Et comme Raoul, qui a gardé son joli costume de velours, et qui reste blotti avec une confiance peureuse dans les bras de son camarade en blouse, semble faible et délicat ! Le père, un instant privé de son fils, envie presque le teint brun et l'énergique visage du petit faubourien.

« C'est votre fils? demande-t-il au manchot.

— Non, monsieur, répond l'homme. Je suis garçon et je ne me marierai sans doute pas, rapport à mon accident... oh! bête comme tout! un camion qui m'a passé sur le bras .. Mais voilà. Il y a deux ans, une voisine, une pauvre fille plantée là par un coquin avec un enfant sur les bras, est morte à la peine. Elle travaillait dans les couronnes de perles, pour les cimetières. On n'y gagne pas sa vie, à ce métier-là. Elle a élevé son petit jusqu'à l'âge de cinq ans, et puis, c'a été pour elle, à son tour, que les voisines ont acheté des couronnes. Alors je me suis chargé du gosse. Oh ! je n'ai pas eu grand mérite, et j'ai été bien vite récompensé. A sept ans, c'est déjà un périr,

homme, et il se rend utile. Le dimanche et le jeudi, et aussi les autres jours, après l'école, il est avec moi, tient les balances, m'aide à pousser ma charrette, ce qui ne m'est pas trop commode, avec mon aileron... Dire qu'autrefois j'étais un bon ajusteur, à dix francs par jour!... Allez! Zidore est joliment débrouillard. C'est lui qui a ramassé le petit bourgeois.

— Comment? s'écrie M. Godefroy. C'est cet enfant?...

— Un petit homme, que je vous dis. Il sortait de la classe, quand il a rencontré l'autre qui allait tout droit devant lui, sur le trottoir, en pleurant comme une fontaine. Il lui a parlé comme à un copain, l'a consolé, rassuré du mieux qu'il a pu. Seulement, on ne comprend pas bien ce qu'il raconte, votre bonhomme. Des mots d'anglais, des mots d'allemand; mais pas moyen de lui tirer son nom et son adresse... Zidore me l'a amené; je n'étais pas loin de là, à vendre mes salades. Alors les commères nous ont entourés, en coassant comme des grenouilles, ce Faut le mener chez le commissaire. » Mais Zidore a protesté, ce Ça fera peur au morne, » qu'il disait. Car il est comme tous les Parisiens: il n'aime pas les

sergots. Et puis votre gamin ne voulait plus le quitter. Ma foi, tant pis! j'ai raté ma vente, et je suis rentré ici avec les mioches. Ils ont mangé un morceau ensemble, comme une paire d'amis, et puis, au dodo!... Sont-ils gentils tout de même,, hein ? »

C'est étrange, ce qui se passe dans l'âme de M. Godefroy. Tout à l'heure, dans sa voiture, il se proposait bien, sans doute, de donner à celui qui avait recueilli son fils une belle récompense, une poignée de cet or si facilement gagné en présence des encriers siphoïdes. Mais on vient de lever devant l'homme riche un coin du rideau qui cache la vie des pauvres, si vaillants dans leur misère, si charitables entre eux. Le courage de cette fille-mère se tuant de travail pour son enfant, la générosité de cet infirme adoptant un orphelin, et surtout l'intelligente bonté de ce gamin de la rue, de ce petit homme secourable pour un plus petit, le recueillant, se faisant tout de suite son ami et son frère aîné, et lui épargnant, par un instinct délicat, le grossier contact de la police, tout cela émeut M. Godefroy et lui donne à réfléchir. Non, il ne se contentera pas d'ouvrir son portefeuille. Il veut faire mieux et

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plus pour Zidore et pour Picrron le manchot, assurer leur avenir, les suivre de sa bienveillance. Ah! si les peu sentimentaux personnages qui viennent constamment parler d'affaires à Al. le directeur du Comptoir général de crédit pouvaient lire en ce moment dans son esprit, ils seraient profondément étonnés; et pourtant M. le directeur vient de faire la meilleure affaire de sa vie : il vient de se découvrir un cœur de brave homme. Oui, monsieur le directeur, vous comptiez offrir une gratification à ces pauvres gens, et voilà que ce sont eux qui vous font un magnifique cadeau, celui d'un sentiment, et du plus doux, du plus noble de tous, la pitié. Car M. Godefroy songe, à présent, — et il s'en souviendra, — qu'il y a d'autres estropiés que Pierron, l'ancien ajusteur devenu marchand de verdure, d'autres orphelins que le petit Zidore. Bien plus, il se demande, avec une inquiétude profonde, si l'argent ne doit vraiment servir qu'à engendrer l'argent, et si l'on n'a pas mieux à faire, entre ses repas, que de vendre en hausse des valeurs achetées en baisse et d'obtenir des places pour ses électeurs.

Telle est sa rêverie devant le groupe des deux

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enfants qui dorment. Enfin il se détourne, regarde en face le marchand des quatre saisons; il est charmé par l'expression loyale de ce visage de guerrier gaulois, aux yeux clairs, aux moustaches ardentes.

« Mon ami, dit M. Godefroy, vous venez de me rendre, vous et votre fils adoptif, un de ces services!... Bientôt, vous aurez la preuve que je ne suis pas un ingrat... Mais, dès aujourd'hui... Je vois bien que vous n'êtes pas à l'aise et je veux vous laisser un premier souvenir... »

Mais de son unique main le manchot arrête le bras de M. Godefroy, qui plonge déjà sous le revers de la redingote, du côté des banknotes.

a Non, monsieur, non! N'importe qui aurait agi comme nous... Je n'accepterai rien, soit dit sans vous offenser... On ne roule pas sur l'or, c'est vrai, mais, excusez la fierté, on a été soldat, — j'ai ma médaille du Tonkin, là, dans le tiroir, — et on ne veut manger que le pain qu'on gagne.

— Soit, reprend le financier. Mais, voyons, un brave homme comme vous, un ancien militaire... Vous me paraissez capable de mieux faire

que de pousser une charrette à bras... On s'occupera de vous, soyez tranquille. »

Mais l'estropié se contente de répondre froidement, avec un sourire triste qui révèle bien des déceptions, tout un passé de découragement : « Enfin, si monsieur veut bien songer à moi!... »

Quelle surprise pour les loups-cerviers de la Bourse et les intrigants du Palais-Bourbon, s'ils pouvaient savoir! Voilà que M. Godefroy est désolé, à présent, de la méfiance de ce pauvre diable. Attendez un peu! Il saura bien lui apprendre à ne pas douter de sa reconnaissance. Il y a de bonnes places de surveillants et de garçons de caisse, au Comptoir. Qu'est-ce que vous direz, monsieur le sceptique, quand vous aurez un bel habit de drap gris-bleu, avec votre médaille du Tonkin à coté de la plaque d'argent? Et ce sera fait dès demain, n'ayez pas peur! Et c'est vous qui serez bien attrapé, ah! ah!...

« Et Zidore? s'écrie M. Godefroy avec plus de chaleur que s'il s'agissait de faire un bon coup sur les valeurs à turban. Vous permettrez bien que je m'occupe un peu de Zidore?...

— Ah! pour ça, oui! répond joyeusement Pierron. Souvent, quand je songe que le pauvre

petit n'a que moi au monde, je me dis : « Quel dommage!... » Car il est plein de moyens... Les maîtres sont enchantés de lui, à l'école primaire. »

Mais Pierron s'interrompt brusquement, et, dans son regard de franchise, M. Godefroy lit encore, et très clairement, cette arrière-pensée : ce C'est trop beau, tout ça... Le bourgeois nous oubliera, une fois le dos tourné. »

a Maintenant, dit le manchot, je crois que nous n'avons plus qu'à transporter votre gamin dans la voiture; car vous devez bien vous dire qu'il sera mieux chez vous qu'ici... Oh! vous n'avez qu'à le prendre dans vos bras; il ne se réveillera même pas... On dort si bien à cet âge-là... Seulement il faudrait d'abord lui remettre ses souliers. »

Et, suivant le regard du marchand des quatre saisons, M. Godefroy aperçoit devant le foyer, où se meurt un petit feu de coke, deux paires de chaussures enfantines : les fines bottines de Raoul et les souliers à clous de Zidore; et chacune des paires de chaussures contient un pantin de deux sous et un cornet de bonbons de chez l'épicier.

« Ne faites pas attention, monsieur, murmure

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alors Picrron d'une voix presque honteuse. C'est Zidore, avant de se jeter sur le lit, qui a mis là ses souliers et ceux de votre fils... A la laïque, on a beau leur dire que c'est de la blague, les enfants croient encore à la Noël... Alors, moi, en revenant de chez le commissaire, comme je ne savais pas, après tout, si votre gamin ne passerait pas la nuit dans ma turne, j'ai acheté ces bêtises-là... vous comprenez... pour que les gosses... à leur réveil... »

Ah! c'est à présent que les bras leur tomberaient, aux députés qui ont vu si souvent M. Godefroy voter pour la libre pensée; — au fond, il s'en moquait pas mal, mais la réélection! — C'est à présent qu'ils jetteraient leur langue au chat, tous les messieurs durs et secs qui siégeaient avec M. Godefroy autour des tables vertes et qui l'admiraient comme un maître pour sa sécheresse et pour sa dureté. Est-ce que, par hasard, ce serait aujourd'hui la fin du monde?... M. Godefroy a les yeux pleins de larmes!

Tout à coup, il s'élance hors de la baraque, y rentre au bout d'une minute, les bras chargés du superbe cheval mécanique, de la grosse boîte de soldats de plomb, des autres jouets magnifiques

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achetés par lui dans l'après-midi et restés dans sa voiture; et, devant Pierron stupéfait, il dépose son fardeau doré et verni auprès des petits souliers. Puis, saisissant la main du manchot dans les siennes, et d'une voix que l'émotion fait trembler:

« Mon ami, mon cher ami, dit-il au marchand des quatre saisons, voici les cadeaux que Noël apportait à mon petit Raoul. Je veux qu'il les trouve ici, en se réveillant, et qu'il les partage avec Zidore, qui sera désormais son camarade... Maintenant, vous me croyez, n'est-ce pas?... Je me charge de vous et du gamin... et je reste encore votre obligé; car vous ne m'avez pas seulement aidé à retrouver mon fils perdu; vous m'avez aussi rappelé qu'il y avait des pauvres gens, à moi, mauvais riche qui vivais sans y songer. Mais, je le j ure par ces deux enfants endormis, je ne l'oublierai plus, désormais! »

...Tel est le miracle, messieurs et mesdames, accompli le 24 décembre dernier, à Paris, en plein égoïsme moderne. Il est très invraisemblable, j'en conviens; et, en dépit des anciens votes anticléricaux de M. Godefroy et de l'éducation purement laïque reçue par Zidore à

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l'école primaire, je suis bien forcé d'attribuer cet événement merveilleux à la grâce de l'Enfant divin, venu au monde, il y a près de dix-neuf cents ans, pour ordonner aux hommes de s'aimer les uns les autres.

Pâlotte

<Au Docteur Valéry -Meunier.

Pâlotte

e matin-là, — le 3 novembre, un ciel

\§W de Toussaint> tr" triste3 couleur de pa- 2*&*R pier à chandelles,— la jolie Mme Cladat eut un réveil mélancolique et romanesque, et se sentit un « vague à l'âme » considérable.

Son mari — le chef de la maison Cladat, iMastock et Cie, plumes et fleurs, commission^ exportation — étant à la chasse, la jolie Mrae Cladat s'était couchée, la veille, de très bonne heure, et avait veillé fort tard, le coude

dans L'oreiller, sur un roman à la mode. Le sujet en était palpitant II s'agissait de savoir si la femme du marquis de B., abandonnée par son premier amant, le baron de C, pouvait, sans manquer à la délicatesse, contracter une nouvelle liaison avec le vicomte de D.

C'est là, comme on sait, ce qu'on trouve dans la plupart des in-douze à couverture jaune qui brillent à la vitrine des libraires, étreints d'un anneau de papier blanc sur lequel on lit ces mots : « Vient de paraître ».

De l'honneur du marquis de B., l'auteur ne se préoccupait point, ce gentilhomme, dont le nom datait des croisades — naturellement, — étant une brute parfaite et n'ayant pas su « comprendre » sa femme. Il est vrai que le baron de B., l'amant n° i, n'avait pas non plus « compris » la marquise, de sorte qu'à un certain point de vue elle était en droit d'accueillir les hommages du vicomte de C, qui prendrait le n° 2. Mais pouvait-elle s'y décider, ayant une âme particulièrement distinguée et scrupuleuse, une âme pas du tout pareille aux autres âmes, puisque c'était une âme du Faubourg Saint-Germain.,

abonnée à l'Opéra et affligée de deux cent mille livres de rentes ?

Tromper son mari, c'est le pont-aux-ânes; mais changer d'amant, voilà qui est grave et qui mérite d'inspirer trois cents pages à une plume de bonne compagnie. Et sur ce cas si intéressant de controverse amoureuse, l'auteur, qui savait son affaire, avait répandu à profusion les si, les car et les mais, multiplié les cas de conscience, et s'était livré à une consommation énorme de cheveux coupés en quatre. En définitive, la marquise couronnait la flamme du vicomte, mais après tant de lantiponnages et avec de si délicieuses nuances de sentiment, qu'il aurait fallu être un rustre et un malappris pour ne pas la considérer toujours comme une très honnête femme.

Le succès de ce roman avait été des plus vifs, — le trentième « mille » était en vente, — et l'auteur, en habile homme et battant son fer pendant qu'il était chaud, préparait en hâte un nouvel ouvrage, où cette fois une duchesse, après avoir infligé au duc son mari l'infortune de Ménélas et rendu tout à tour les plus heureux des mortels un comte n° i et un marquis n° 2, répondait, dans le dernier chapitre, à la passion

d'un baron n° 3, sans cesser un instant pour cela

— tant elle y mettait de grâce et de gentillesse

— d'être digne jusqu'au bout du respect et de la sympathie des personnes sensibles.

La jolie Mme Cladat, — vingt-cinq ans, pas d'enfants, mariée à un lourdaud de négociant, grand chasseur et grand politiqueur, — la jolie Mme Cladat se repaissait ordinairement de ce genre de littérature. Aucune fiction n'avait chance de la charmer, si elle ne lui mettait pas sous les yeux, dans un décor élégant et dans un milieu aristocratique, la chute d'une femme titrée, un adultère à particule. N'étant pas du monde, quoique fort riche, elle lisait toutes ces impures et séduisantes histoires avec une sorte d'envie respectueuse.

C'est, du reste, en France, un goût général, et nous sommes de drôles de démocrates. Voyez nos romans à fort tirage, nos pièces de théâtre à grande sensation. On n'y trouve, neuf fois sur dix, que des aventures d'amour, assez malpropres, au bout du compte, malgré le badigeon sentimental, mais dans lesquelles s'agitent des. gens de la «haute». Nonobstant nos prétentions à l'égalité, il nous semble que le rang des person-

nages donne de la noblesse à leurs vices, et nous sommes encore pareils à nos pères, grands amateurs de tragédie, pour qui l'assassinat, l'inceste et les crimes les plus abominables revêtaient quelque dignité lorsqu'ils étaient commis par des princes et des rois.

Tout en s'énervant et en se montant la tête par des lectures capiteuses et par de malsaines rêveries, la jolie iVlme Cladat n'avait encore, en réalité, rien de grave à se reprocher. Elle était née dans une de ces vieilles familles de la bourgeoisie parisienne, où il y a de l'honneur et où les filles sont bien élevées. Or, fort heureusement, les bonnes habitudes contractées dès l'enfance ne se perdent pas si vite. Cependant la jeune femme, mariée à un pesant personnage beaucoup plus âgé qu'elle, s'ennuyait à périr; et rien n'est plus dangereux pour la vertu.

Quand, à dîner, le sieur Cladat, qui n'invitait guère que des butors de son espèce, narrait ses glorieux carnages de lapins et de perdreaux, ou bien quand, d'après son journal, il préconisait l'expansion coloniale et réclamait de nouvelles rigueurs contre le clergé, Mme Cladat — grave

symptôme — cachait très souvent, derrière sa petire main, un bâillement presque douloureux. Elle avait même constaté que ses meilleurs jours étaient ceux où son mari s'absentait pour aller dans un village de Seine-et-Marne dont il était maire, afin d'y massacrer de paisibles rongeurs et d'inoffensives volailles, ou d'y taquiner le curé par quelque délibération vexatoire du conseil municipal. Ajoutons — phénomène infiniment plus inquiétant — que Mme Cladat ne prenait plus aucun plaisir à courir les grands magasins de nouveautés.

Et disons-le tout de suite, mon Dieu ! elle avait un «flirt». (Prononcez jleurt surtout, ou vous seriez du plus mauvais genre.)

Chez une de ses amies, — femme d'un coulissier, pleine de prétentions littéraires, tout à fait « dans le train » à ce point de vue et donnant de redoutables «thés de cinq heures», où l'on disait des vers, — Mme Cladat avait rencontré le jeune poète symboliste et décadent Alfred O' Gaga. Blond et long, il se faisait passer pour Irlandais, — d'où son pseudonyme, — mais, en réalité, il s'appelait Isidore Lepifre, et son père, qui lui faisait une pension suffisante, était raffi-

PALOTTE I If

neur en Picardie. Proclamé grand homme dans un café et dans un journal de «jeunes», Isidore était considéré comme le dernier des derniers dans la brasserie et dans la revue rivales. Ses vers, d'après la formule nouvelle, avaient toujours treize ou quinze pieds, — jamais douze! — et le poète, ainsi qu'il sied, piochait la magie noire et se piquait à la morphine. Joli garçon, malgré sa pâleur maladive, il hypnotisa la pauvre petite Mme Cladat, qui, parce qu'elle avait épousé un «raseur», lisait des romans et ne faisait rien entre ses repas, se croyait la plus intéressante des femmes. Ils n'eurent d'abord que des conversations esthétiques. O' Gaga fit part à la jeune bourgeoise de la récente découverte d'art dont la poésie lui était redevable. Jaloux du fameux sonnet de Rimbaud sur la couleur des voyelles, il avait noté le parfum des consonnes. Avec condescendance, il daigna démontrer à Mme Cladat que la lettre H sentait la tubéreuse et que la lettre S fleurait l'héliotrope. La dame n'y comprit pas grand'chose, mais trouva que le poète avait de beaux yeux. Il s'en aperçut et lui dédia un court poème, où — de chic, et parce qu'elle avait les cheveux blonds et crêpelés — il la re-

présenta sous les traits d'une Salomé tombant amoureuse, au dernier moment, de la tête coupée de saint Jean-Baptiste, et mettant un baiser sur le front livide de l'ex-mangeur de sauterelles, dont, à ce prix, O' Gaga, c'est-à-dire Isidore Lepifre, enviait le sort, bien entendu.

Ce madrigal — les vers étaient, cette fois, par une heureuse innovation, de dix-sept syllabes — fit de terribles ravages, non dans le cœur de Mme Cladat, resté, au fond, un bon petit cœur tout simple, mais dans son imagination. Extrêmement flatté, le décadent entreprit alors, pour nous servir d'une vieille comparaison, le siège en règle de la dame. Il poussa rondement les travaux d'approche, creusa sans retard les parallèles, et l'assaut était imminent, ce matin même de novembre où Mme Cladat se réveilla dans un état d'âme si perturbé.

La femme de chambre, avec le chocolat matinal, apporta une lettre et une dépêche.

La dépêche était du mari, et à peu près aussi laconique que le billet du roi dans î^uy 'Blas:

Madame, il fait granà vent et j'ai tué six loups.

M. Cladat, absent depuis trois jours déjà, remettait encore son retour au lendemain, ayant à exterminer un malheureux lièvre, — le dernier de Seine-et-Marne, probablement, — dont les longues oreilles avaient été signalées dans une pièce de betteraves, à douze kilomètres de la commune où le riche plumassier, à l'instar de Néron et de Dioclétien, persécutait le christianisme dans la personne du desservant de la paroisse.

Quant à la lettre, elle fit battre le cœur de Mme Cladat, après un regard jeté sur l'enveloppe. Car cette lettre était d'Isidore, et ce n'était pas la première. Il y en avait tout un volume dans le bonheur-du-jour. Mais celle-ci avait un caractère décisif.

Abandonnant provisoirement le style symboliste, pour lequel on n'a pas encore fondé — et c'est un tort — une chaire au Collège de France ou à l'Ecole des Hautes Etudes, O' Gaga rappelait à son amie qu'elle lui avait promis de le rejoindre, ce jour même, au musée du Louvre, devant un fragment de fresque de Giotto. Car le scélérat, pour achever de faire perdre la tête à la romanesque bourgeoise, l'ahurissait de théo-

ries artistiques et avait mis les Primitifs dans ses intérêts.

Mais, malgré tout, Mme Cladat n'était pas tout à fait folle. Il ne s'agissait pas seulement — elle le comprenait bien — d'entendre dire des niaiseries devant des bonshommes sur fond d'or, assez mal dessinés. Il s'agissait d'aller retrouver pour la première fois à un rendez-vous un jeune homme amoureux d'elle. Cela devenait sérieux, et dame! elle hésitait, la bourgeoise!

C'était à deux heures seulement que — si elle le voulait bien — elle pourrait reconnaître de loin, dans la salle des Primitifs, la longue personne d'Isidore, en extase devant la fresque et changeant de pied de temps à autre pour se reposer. Certes elle n'était nullement décidée à cette démarche, et il y avait même, dans le fin fond de sa conscience, une répugnance qui protestait énergiquement. Que voulez-vous ? Ce n'est pas impunément qu'on a vécu jusqu'au jour du mariage dans une famille de très honnêtes gens. Pourtant, à la question de sa camériste : a Quelle robe, madame?» Mrae Cladat répondit languissamment : « Le petit costume

gris de fer, » ce qui était assez mauvais signe; et, tandis qu'on la coiffait, elle se dit et se répéta tout bas que cette visite au musée n'était, après tout, qu'une action de curieuse, une imprudence, une légèreté tout au plus, que cela n'engageait à rien, que les marquises et les comtesses des romans à trois francs cinquante en avaient bien vu d'autres et qu'elle était très excusable de se donner cette distraction sans conséquence, au bout de sept mortelles années d'ennui.

« Madame est servie. »

L'annonce du déjeuner trouve Mme Cladat dans les mêmes dispositions. Elle entre, le front soucieux, dans la vaste salle à manger, où son œuf à la coque l'attend sur la table carrée, autour de laquelle M. Cladat et ses assommants camarades ont tant de fois raconté leurs coups doubles, fait l'éloge de leurs chiens d'arrêt et blâmé le gouvernement de sa mollesse devant l'attitude des congrégations.

Mais une voix timide et très douce se fait entendre, dans l'embrasure de la croisée.

« Bonjour, madame.

— Ah! c'est vous, Pâlotte... Bonjour, Pâlotte. ^

C'est une humble fille, une lingère qui tra-

vaille en journée chez Mme Cladat, une fois par

semaine. File est bien nommée, la pauvre Pâlotte. Petite, maigrichonne, courbée sur son ouvrage. Comme elle tient peu de place dans cette grande pièce, auprès de la haute fenêtre! Quel âge a-t-elle, Pâlotte? Oh! pas jeune et déjà flétrie. Trente ans, c'est presque la vieillesse poulies filles du peuple. Pourtant le profil reste fin et pur; la robe noire est tirée à quatre épingles. Et puis, la physionomie est si sage, si modeste! Pâlotte en garde un air tout jeunet. Voilà deux ans qu'on l'a recommandée à Mme Cladat comme une personne irréprochable, digne de tout intérêt. Mais la jolie dame, tout en l'employant, ne lui a peut-être pas adressé dix fois la parole. C'est par exception que Pâlotte est installée aujourd'hui dans la salle à manger. L'office donne sur la cour; et par ce sombre ciel de novembre, on n'y verrait pas assez clair pour coudre.

Mme Cladat, troublée par la pensée du rendezvous, est oppressée, n'a aucun appétit. A peine peut-elle boire une tasse de thé. Elle regarde le cartel appliqué sur la muraille. Une heure moins le quart. Déjà.

«Tant pis! songe-t-elle. J'irai au Louvre... Ce

n'est pas un crime... Mon mari me laisse souvent seule... (Notez que, lorsqu'il est là, elle le trouve insupportable.) Cependant, ce jeune homme? Est-cequejel'aime?... Ah ! jesuisbien à plaindre!»

Mais, au moment même où elle prononce — mentalement — ces mots : a bien à plaindre», son regard tombe sur Pâlotte absorbée dans son ouvrage, intimidée par la présence de la maitresse de la maison, se faisant toute petite dans son coin. En dépit de beaucoup de vanités et de beaucoup de sottises, Mme Cladat a encore le cœur à sa place, est accessible à la pitié; et voilà que cette idée lui vient, à la jolie dame, qu'elle ne doit pas être bien heureuse non plus, la pauvre Pâlotte. Sans doute ses chagrins — si elle en a — sont du genre bas, de l'espèce vulgaire, et nullement comparables — cela va sans dire — à ceux des grandes dames analysés dans les romans mondains, qui passent, avec de si délicates souplesses d'âme, de l'amant n° i à l'amant n° 2, et dont l'exemple va peut-être décider Mme Cladat à commettre quelque irréparable folie, par simple besoin d'imitation. Mais enfin Pâlotte est une femme, une femme qui semble avoir souf-

122 r A LOTTE

fort; et Mme Cladar, qui, dans ces derniers temps, s'est considérablement attendrie sur elle-même, aimerait à s'attendrir un peu sur une autre, à recevoir une confidence, où elle trouverait un écho — et une excuse — de ce qui se passe dans son cœur.

ce Quel âge avez-vous donc, Pâlotte ? demandct-elle soudain à l'ouvrière.

— Mais... j'aurai trente ans au mois de mai prochain, répond celle-ci un peu surprise.

— Trente ans!... Je vous en donnais à peine vingt-deux ou vingt-trois... Vous êtes encore, — vous avez dû être jolie?

— Oh ! non, madame... On a été jeune, voilà tout... Mais toujours pâle, toujours mauvaise mine... J'ai si peu de santé!

— Vraiment, ma pauvre Pâlotte? »

Et les deux femmes se mettent à bavarder, Mme Cladat curieuse et bienveillante, Pâlotte confuse de tant d'intérêt. Allons, Pâlotte, confessez-vous! Madame veut savoir pourquoi vous ne vous êtes pas mariée, si vous n'avez jamais eu un sentiment. Toutes les femmes, même les lingères à la journée, — trois francs par jour et nourries, — doivent avoir un roman dans leur

vie. Madame désire connaître le vôtre; elle y tient absolument. Du courage, petite Pâlotte. Contez votre histoire à Madame, qui vous en prie avec une si gentille insistance.

« C'est — voyez-vous, madame — qu'elle n'est pas gaie, mon histoire... Du plus loin que je me rappelle, j'entends maman — elle était coloriste en chambre — qui tousse, qui tousse, qui tousse, et je la vois qui s'assied, épuisée, dans l'unique fauteuil, et qui m'attire vers elle, et qui me regarde avec des yeux trop grands, et si tristes... Tout de suite après ma naissance, la phtisie s'était déclarée. Maman a traîné sept ans comme ça... Papa, lui, un bon ouvrier, — il était margeur, il travaillait chez ces messieurs Didot, — n'allait pas bien non plus. Il n'a survécu à maman que quelques mois. Il paraît qu'il avait gagné sa maladie en la soignant... Alors, on m'a mise chez les sœurs, qui ont été bien bonnes pour moi et m'ont appris mon métier. Mais, à l'orphelinat, j'étais souvent malade. Le docteur m'auscultait, faisait la grimace et ordonnait toujours l'huile de foie de morue... C'est dans ce temps-là qu'on m'a appelée Pâlotte... Et je me

suis dit, dès que j'ai eu un peu de réflexion, que j'avais sûrement la maladie de mes parents et que je ne vivrais sans doute pas vieille... Ah ! sans regrets, allez!... J'étais si seule au monde... Pourtant, six mois après que j'étais entrée chez Mme Hamel, la grande lingère de la rue Royale, j'ai retrouvé un parent, un neveu de mon père, qui venait de finir son temps dans l'armée. Victor était un bon sujet, gagnait bien sa vie comme ébéniste, me trouvait à son goût, et il me proposa de nous marier... Oh! il me plaisait bien... Mais, quoi? me voyez- vous, faible et malade comme je suis, lui donnant sans cesse du chagrin à cause de ma santé, lui communiquant mon mal peutêtre, ayant des enfants qui, comme moi, seraient des orphelins?... Il a eu beau me supplier, je lui ai toujours répondu : « Non, Victor, ce ne serait pas raisonnable...» Alors, par dépit peut-être, il s'est adressé à Rosalie, une camarade qui m'accompagnait par convenance, quand Victor venait m'attendre à la porte du magasin ; et, à la peine que j'ai eue de voir ça, j'ai bien compris que j'aimais Victor plus que je ne le croyais... Tout de même, j'ai été courageuse. Je me suis dit : « C'est mieux ainsi, » et c'est un peu moi qui les ai ma-

PALOTTE I2f

ries... Ah! que j'ai eu tort! Rosalie était une mauvaise femme, coquette, gourmande, dépensière. Au bout de quatre ans elle a laissé là le pauvre Victor avec deux petits garçons... Ce fut terrible! D'abord, le malheureux s'était mis à boire; mais je lui ai fait honte, et il a fini par se résigner. Alors je suis venue loger dans la même maison que lui, et je l'aide à élever les petits. Ils ont maintenant neuf et dix ans, et tout ce que je demande, c'est de ne m'en aller que lorsqu'ils seront en apprentissage... Vous voyez, madame, j'avais raison de dire que mon histoire n'était pas gaie... Cependant, il ne faut jamais se plaindre... J'ai l'amitié de ce pauvre homme, qui me respecte comme une Sainte Vierge; les enfants sont superbes, — ils ne ressemblent pas du tout à leur mère, — et si vous les voyiez se jeter au cou de « tante Pâlotte», dès qu'ils m'aperçoivent!... Tout va bien pour le moment. J'ai plus d'ouvrage que je ne peux en faire, et j'ai passé l'hiver dernier sans bronchite... Et quand je vois tant de pauvres gens autour de moi... Non ! en vérité, non! je n'ai pas le droit de dire que je suis malheureuse. »

Pas malheureuse! pas malheureuse!... Avczvous bien entendu, avez-vous bien compris, ma jolie dame? Pâlotte n'est pas malheureuse! Et toute sa vie n'a été qu'abnégation, devoir, travail, maladie, souffrance, dévouement. Si Pâlotte n'est pas à plaindre, qui donc alors sont les infortunées? Sont-ce les belles dames des romans du jour, au cœur emberlificoté, qui ont de si gracieuses détresses et de si suaves désespoirs avant de passer du n° i au n° 2 ? Est-ce vous-même, petite bourgeoise ennuyée, qui, sans autre excuse que d'être mariée à un vieil imbécile, vous montez l'imagination pour un jeune sot?

Mme Cladat s'est-elle posé cette question? En tout cas, quand Pâlotte a fini de conter sa simple histoire, la jolie dame, qui s'est approchée de l'ouvrière, la regarde avec des yeux émus, l'interroge d'une voix pleine de bonté.

« Je veux faire quelque chose pour vos enfants d'adoption... Nous irons, dès aujourd'hui, les prendre au sortir de l'école, n'est-ce pas, Pâlotte ?... Et nous les mènerons chez le pâtissier. » . Mais regardez donc la pendule! Deux heures et demie, tout à l'heure; et, là-bas, au Louvre,

depuis vingt-cinq bonnes minutes, le décadent se fatigue à changer de pied, devant son Primitif, et consulte à chaque instant sa montre avec impatience. Rentrez chez vous, jeune Isidore. Sans le faire exprès, la pauvre Pâlotte vient d'évoquer devant Mme Cladat, de lui mettre sous les yeux un peu de malheur pour de bon, un peu de vraie misère; et rien n'est meilleur pour chasser les mauvaises pensées, les rêves à la Bovary.

Il faut pourtant convenir que le sieur Cladat l'a échappé belle, en ce jour mémorable où il a fait mordre la poussière au dernier lièvre de Seine-et-Marne. Mais enfin, son honneur est sauf... pour cette fois-ci.

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Le Pardon

%A xAlphonse 'Daudet.

Le Pardon

CONTE DE NOËL

ans la maison, — une grande ruche d'ouvriers de la rue Delambre, où Tony Robec occupait une chambre depuis deux trimestres, — tout le monde le croyait veuf. Et pas depuis longtemps, puisque son petit garçon, avec lequel il vivait seul, — ce petit garçon toujours si bien tenu, comme par les soins d'une maman, — était âgé de six ans à peine. Pourtant le père ni le fils n'avaient de crêpe à la casquette ou sur la manche.

Tous les jours, do grand matin, Tony Robec, qui travaillait, comme ouvrier compositeur, dans une imprimerie du quartier Latin, partait avec son petit Adrien encore tout ensommeillé sur son épaule et Fallait déposer dans une école du voisinage. Il venait l'y reprendre, après la journée faite, entrait, en tenant son petit homme par la main, chez le boucher et chez la fruitière, rapportait dans le panier de l'enfant, ainsi que l'eût fait une ménagère, ce qu'il fallait pour le diner, et s'enfermait jusqu'au lendemain.

Les commères au cœur compatissant plaignaient ce pauvre père, — quarante ans tout au plus, encore bel homme, l'air si triste avec son teint pâle, sa barbe noire striée d'argent et ses yeux dorés de lion au repos, — et elles disaient: derrière lui :

a Cet homme- là devrait se remarier... Un bon sujet, jamais en ribote... Bien sûr, il trouverait aisément une brave fille qui prendrait soin de lui et de son gosse... Avez-vous remarqué comme son petit est soigné?... Ni trou ni tache... Un homme d'ordre, ça se voit tout de suite. Et il paraît qu'il gagne ses dix francs par jour. »

On aurait voulu faire sa connaissance. Ordi-

nairement, ce n'est pas difficile de se lier entre voisins, dans les maisons populaires, où l'on vit la porte ouverte. Mais Tony avait un air réservé, une façon polie de saluer le monde dans l'escalier, qui intimidaient.

Chaque dimanche, le père et le fils, propres comme des sous neufs, partaient en promenade. On les avait rencontrés dans les musées, au Jardin des Plantes. On les avait vus aussi, avant l'heure du dîner, dans un petit café du quartier, où Tony se permettait sa seule débauche de la semaine et buvait une absinthe, longuement, à petits coups, tandis qu'Adrien, assis à côté de lui sur la banquette de cuir, regardait les journaux à images.

ce Non, mesdames, disait aux voisines la concierge, qui était sentimentale, ce veuf-là ne se remariera pas. L'autre dimanche, nous nous sommes croisés dans une allée du cimetière Montparnasse... C'est sans doute là que sa femme est enterrée... Il faisait peine à voir, avec son orphelin à côté de lui... Il a dû adorer sa défunte... C'est rare, mais il y en a des comme ça... Un inconsolable!... »

Hélas! oui. Tony Robec ovait tendrement

aime sa femme ce ne se consolait pas Je l'avoir perdue. Seulement, il n'était pas veuf.

Oh! bien simple et pas heureuse, sa vie!

Ouvrier consciencieux, mais médiocrement doué pour le métier, il n'était parvenu qu'assez tard à bien « lever la lettre », à gagner passablement son pain, et, pour cette raison, il n'avait songé à se marier qu'après avoir passé la trentaine. Il lui aurait fallu une fille raisonnable, ayant connu, commelui, pas mal demisèrc.Maisl'amour s'occupe bien des convenances! Tony perdit la tête devant la jolie frimousse d'une fleuriste de dix-neuf ans, sage encore sans doute, mais si frivole, ne songeant qu'à la toilette et sachant d'ailleurs s'habiller avec quatre chiffons comme une petite princesse. Il avait quelques économies, de quoi se mettre en ménage gentiment, avec une armoire à glace, — quatre-vingts francs, au faubourg Saint-Antoine, — où sa femme pourrait se mirer des pieds à la tête. Il épousa sa Clémentine, et, dans les premiers temps, ce fut délicieux. Comme on s'aimait! On avait deux chambres, au cinquième, boulevard de Port- Royal, avec un bout de balcon et la vue de tout

Paris. Tous les soirs, en sortant de son imprimerie, située sur la rive gauche, Tony Robec, son paletot cachant sa veste d'ouvrier, ayant l'air d'un demi-monsieur, allait attendre, au coin du pont des Saints-Pères, sa petite femme, qui revenait de la rue Saint- Honoré, où était son atelier. Bras dessus bras dessous, serrés l'un contre l'autre, on rentrait bien vite au logis lointain, pour y faire gaiement la popote du soir. Mais les dimanches, surtout, étaient exquis. Tant pis! on se trouvait trop bien chez soi, on ne sortait pas. Oh! les bons déjeuners d'été, avec la fenêtre ouverte sur la grande ville et le plein ciel! Pendant qu'il sirotait son café et fumait sa cigarette, Clémentine allait arroser les caisses de fleurs sur le balcon. Non, elle était trop mignonne! il se levait, la surprenait d'un baiser dans le cou. « Finis donc... que tu es bête! » Mais voilà! tout de suite un enfant, leur petit Félix, qu'on allait voir chez sa nourrice, à Margency, tous les quinze jours. Mort de convulsions, au bout d'un an. Ils étaient bientôt consolés par la naissance d'Adrien, que la mère voulait nourrir. Elle quittait l'atelier, prenait de l'ouvrage chez elle, gagnait moitié moins, faisait quand même un peu

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de toilette, jouait à la dame, au Luxembourg, en poussant devant elle son bébé dans une petite voiture d'osier. Et Tony avait beau bûcher comme quatre, travailler dans un journal de nuit, le ménage était gêné, s'endettait. Puis l'enfant, sevré, grandissant, allait à l'asile, et la mère, souvent inoccupée, toujours coquette, s'ennuyait à la maison, prenait l'habitude des dangereuses flâneries. Voyez-vous d'ici ce pauvre homme, vieilli avant l'âge, épuisé de soucis et de besogne, et cette folle tête de vingt-trois ans, jolie comme un Greuze?... Un soir, rentrant avec son gamin qu'il avait pris à l'asile en passant, Tony Robec trouva sur la cheminée une lettre d'où tomba, quand il ouvrit l'enveloppe, l'anneau de mariage de Clémentine. Dans cette lettre, la méchante enfant leur disait adieu, à lui et à son fils, en leur demandant pardon.

O romantiques bourgeois du jury, qui acquittez toujours, sous prétexte de crime passionnel, les maris outragés qui voient rouge et qui tuent la femme et l'amant, vous allez trouver le pauvre Tony bien ridicule, et même un peu vil. Mais il eut plus de douleur que

de colère. Il pleura beaucoup, er, quand son Adrien lui disait: « Où est maman? Reviendrat-elle bientôt, maman? » il embrassait passionnément le petit et lui répondait : « Je ne sais pas. »

Clémentine s'était enfuie dans les premiers jours de mai. — Oh! comme l'odeur des lilas est parfois perverse! — Tony, au terme de juillet, vendit presque tout son mobilier pour acquitter ses dettes et vint habiter rue Dclambre, voulant se dépayser. C'était là qu'il vivait si discrètement, si dignement, avec son petit garçon, et qu'on le prenait pour un veuf.

Vers la fin de septembre, l'ouvrier reçut une lettre de sa femme, quatre pages incohérentes et désespérées, où l'encre était délayée par les larmes. Son amant, un étudiant en médecine, était parti, depuis cinq semaines, en vacances, dans sa famille, tout là-bas, dans le Midi, et il n'écrivait plus, ne donnait plus signe de vie. Elle était abandonnée, trahie à son tour, la trahisseuse! et elle se repentait, implorait, criait grâce. Cela fit bien mal au pauvre Tony. Mais rassurezvous, jurés féroces qui tous avez l'âme du More de Venise, et, s'il vous plaît, rendez un instant

votre estime au pauvre homme. Il fut fier et ne répondit rien à l'épouse coupable.

Il n'eut plus aucune nouvelle de Clémentine jusqu'à la veille de Noël.

Or, ce jour-là, depuis plusieurs années, il avait la touchante habitude d'aller, avec sa femme, porter un modeste bouquet — quelques violettes gelées avec une rose frileuse au milieu

— sur la tombe de leur petit Félix, de leur premier-né, mort en nourrice, qu'ils avaient voulu avoir près d'eux, à Montparnasse, dans une concession de cinq ans déjà renouvelée.

Pour la première fois, Tony Robec dut accomplir ce pèlerinage, seul avec son petit Adrien, et, tout en franchissant la porte du cimetière, sous un funèbre ciel d'hiver, — méprisez de nouveau ce cœur sans courage, terribles Othellos du jury!

— il souffrait plus que jamais du souvenir de l'absente, de la fugitive.

« Où est-elle, à présent? songeait-il. Qu'estelle devenue? »

Mais, en arrivant devant la tombe de Félix, qu'il eut quelque peine à retrouver, il s'arrêta, tout surpris.

Il y avait, sur la pierre, trois ou quatre jouets

comme on en donne aux plus pauvres enfants, — une trompette, un polichinelle, un caniche sur un soufflet, — qu'on venait de déposer là, car ils étaient tout neufs, avaient été achetés, évidemment le jour même, à la boutique à treize.

« Ah! des joujoux! » s'écria joyeusement Adrien devant l'humble trouvaille.

Mais le père, ayant aperçu un bout de papier épingle sur les jouets, se pencha, le prit et lut ces mots dont il reconnaissait bien l'écriture : « Pour Adrien, de la part de son frère Félix, qui est maintenant avec le petit Noël. »

Tout à coup, il sentit son fils se serrer contre lui, il l'entendit murmurer d'une voix effrayée : « Maman! » et, à quelques pas de là, agenouillée près d'un groupe de cyprès, il vit une femme vêtue d'une robe et d'un châle de pauvresse, oh ! si pâle! les yeux si meurtris! qui tendait vers lui des mains jointes et suppliantes.

Entre nous, messieurs les jurés sanguinaires, je ne crois pas que Tony Robec ait alors pensé à Celui qui naquit en ce jour de Noël et qui enseigna, par la parole et par l'exemple, le pardon des injures. L'ouvrier n'avait point de religion.

Mais son cœur de plébéien ignorait l'amourpropre et la rancune. Après un tressaillement, causé moins par le courroux de l'ancien outrage que par la pitié de voir dans un état si misérable la femme qu'il avait tant aimée, il poussa doucement vers elle son petit garçon.

« Adrien, dit-il, va donc embrasser ta mère. »

Elle saisit son enfant dans une étreinte éperdue, lui mit dix baisers dans les cheveux avec un râle de bonheur, puis, se relevant et tournant vers son mari un regard qui mendiait :

« Que vous êtes bon! » murmura-t-elle.

Mais il était déjà près d'elle et lui répondait, la bouche aride, presque durement :

« Ne parle pas... et donne-moi le bras. »

Il n'y a pas loin du cimetière à la rue Delambre. Ils firent le trajet à grands pas. Tony sentait le bras de Clémentine trembler sur le sien. L'enfant marchait auprès d'eux, l'esprit ailleurs déjà, admirant les joujoux.

La concierge de la maison où habitait Tony se tenait sur le seuil de la porte :

« Madame, lui dit-il, voici ma femme, qui était depuis six mois en province, auprès de sa mère malade, et qui revient habiter avec moi. »

Et, en montant l'escalier, il dut soutenir, porter presque, la malheureuse qui éclatait en sanglots et défaillait d'émotion et de joie.

Arrivé dans sa pauvre chambre, Tony fit asseoir sa femme sur l'unique fauteuil, lui jeta de nouveau son fils dans les bras ; puis il ouvrit un tiroir de la commode, y prit une méchante boîte de carton, en tira l'alliance de Clémentine, la lui remit au doigt; et seulement alors, sans un mot de reproche, sans une parole amère sur le passé, silencieusement, gravement, avec la large générosité des cœurs simples, il la baisa sur le front pour qu'elle fût bien sûre qu'il lui pardonnait.

La Maison abandonnée

«,4 Taul 'Bourget.

La Maison abandonnée

l y a une quinzaine d'années, je passais presque tous les jours, et plutôt deux fois qu'une, dans une petite rue située à l'extrême limite du faubourg Saint-Germain et aboutissant à l'un des magnifiques boulevards qui rayonnent autour des Invalides. C'est une des très rares voies parisiennes où il n'y ait pas une seule boutique, et je n'en connais pas de plus tranquille. Plusieurs jardins, dont les murs longs et bas sont dépassés par des bran-

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