‹ Lord Palmerston et Lord RussellChapitre 2 sur 3 · PROVISOIREMENT 8, PLA<;E DE L^ODBON · texte numérisé non relu

PROVISOIREMENT 8, PLA<;E DE L^ODBON

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le 1" octobre 1877

Yvan Tourguenef 9 chassant un jour dans les marais d'une des provinces les plus reculées de son pays^ vit sortir des roseaux un paysan demi-sauvage qui s'approcha timidement et lui dit : « Qui est donc ce Palmistron? Pouveïvous m'apprendre quelque chose de lui ?» — « Je m'étais souvent, disait Tourguenef en racontant cette anecdote, demandé ce que c'est que la gloire ; je le savais maintenant. Avoir son nom écorché par la bouche de cet homme et dans ce lieu, oui, si quelque chose était la gloire, c'était cela. »

Ce n'est pas seulement dans les steppes ma^ récageuses de la Russie , et pendant et après la guerre de Grimée, que le nom de Palmerston a été plus d'une fois prononcé. En Asie, en Afirique^ il est arrivé à des oreilles que les bruits de l'Europe ne touchent guère, car il a

été dans la destinée de Palmerston de s'armer pour le croissant, comme les Normands, ses aïeux, s'armaient pour la croix. Il a été longtemps, pour une foule de peuplades barbares, rincarnation de l'Angleterre ; mais ne doit-il pas rester, dans son pays même, comme le représentant d'une politique et le type d'une classe ?

Ce gentilhomme sans morgue et de belle humeur, qui avait fait deux parts dans l'humanité, l'Angleterre et ce qui n'était pas l'Angleterre, plein d'un sincère mépris pour tout ce qui sortait de l'horizon de Pall-Mall et de Westminster, aimant mieux les vices de ses compatriotes que les vertus de l'étranger, ce Pam, comme le peuple aimait à l'appeler, est assurément une figure originale et digne d'une étude attentive. On peut Tétudier sans amour ni colère, comme un naturaliste étudie une espèce, car il avait pris au rebours le vers fameux de Térence : nihil humant a me alienutn < puio. Il ne concevait rien de bon qui ne fût utile à son pays : son esprit était essentiellement insulaire ; les événements des deux mondes ne l'intéressaient que par leurs rapports directs ou détournés avec les intérêts anglais ; mais il n'avait pas, sur la mesure de ces intérêts, les idées basses d'un marchand ou d'un

économiste, il ne séparait pas la grandeur matérielle des grandeurs d'imagination. Il voulait l'Angleterre riche, puissante, et la richesse n'était à ses yeux qu'un élément de puissance ; ii l'aimait cependant pour elle-même et ne comprenait guère une aristocratie besoigneuse. Il sut à merveille flatter toutes les passions de la noblesse britannique; il se donna tous les goûts des tories et se débarrassa de leurs préjugés et de leur entêtement. Les vieux conservateurs ne purent jamais détester un adversaire qui avait les traditions d'un gentilhomme ; les libéraux, contents d'être servis par lui, s'habituèrent à son dédain peu déguisé pour leurs chimères et leurs idoles. Sous une certaine rudesse plébéienne qui plaisait à la nation, Palmerston était aristocrate autant que n'importe quel représentant des « grandes familles gouvernantes » . Il était né Temple (le 20 octobre 1784) et ne l'oubliait pas ; les Temple étaient venus en Angleterre avec Guillaume le Conquérant et avaient une généalogie bien suivie depuis Jean sans Terre. Ils avaient eu de grands biens, mais, ayant suivi le parti vaincu sous le règne de Richard III, ils ne gardèrent que Temple Hall, qui dut bientôt être vendu. Cette famille ne devint pourtant illustre qu'avec sir William Temple, qui fut

longtemps employé dans les ambassades en Hollande, et laissa des mémoires qui sont encore lus avec fruit par les historiens.

Lord Palmerston descendait directement d'un frère cadet de ce grand diplomate : il avait le même sang dans les veines, et l'on peut observer sur ces deux personnages un vrai phénomène d'atavisme politique. La vie publique de sir William Temple fut, on peut le dire, une longue lutte coptre la France ; il osa engager cette lutte au moment où la cour anglaise était asservie à Louis XIV et quand la Hollande et l'Angleterre étaient brouillées. Le premier il montra au grand pensionnaire de Witt le péril qui menaçait les Pays-Bas : il le détacha de la France, le réconcilia avec la Grande-Bretagne, et couronna son ouvrage en négociant avec la Hollande et la Suède le fameux traité de la triple alliance, qui arrêta Louis XIV dans Tivresse de ses triomphes. Plus tard, à Nimègue, il lutta obstinément contre les tendances françaises de sa cour, et il ue signa qu'à contre-cœur les articles d'une paix qu'il regardait comme boiteuse. Il n'eut pas de regrets pour la royauté des Stuarts, qu'il avait toujours jugée trop française ; il n'avait point pris part à la révolution, mais le triomphe de Guillaume III était aussi le sien ; s'il refusa de

sortir de son repos pour servir un roi qui depuis longtemps était son ami personnel, ce n*esl pas seulement parce qu'il lui en coûtait d'abandonner son repos, ses livres, ses jardins, il voyait sa politique suffisamment couronnée dans la personne d'un prince d'Orange.

Lord Palmerston ne ressemblait certes pas de tout point à son illustre ancêtre : ce n'est pas lui qui eût dit que, passé quarante ans, l'homme n'est propre ni à l'amour ni aux affaires, il n'avait ni l'humeur mélancolique, ni les goûts bucoliques du philosophe de Sheen, mais on trouve chez tous deux une sorte d'aversion, dirai-je républicaine ou aristocratique, pour la cour. Palmerston rappelle surtout Temple, comme politique : ni l'un ni l'autre ils ne furent, à proprement parler, hommes de parti ; ils furent tous deux des patriotes, jaloux de la grandeur anglaise, adversaires implacables, habiles à nouer des alliances contre la puissance française, qu'ils regardaient comme l'ennemie héréditaire de leur pays.

Sir William Temple avait un frère cadet qui devint attorney-général et président de la chambre des communes irlandaises. Le fils de ce frère cadet porta le premier le nom de lord Paimerston, Cette pairie irlandaise fut créée pour lui le 12 mars 1732 : le nouveau pair sié-

gea plusieurs années à la chambre des communes ; il eut un fils qui mourut jeune, laissant pourtant un enfant qui devint le deuxième vicomte Palmerston ; celui dont nous nous occupons, le ministre, fut le troisième vicomte.

Il y a bien peu de chose à dire de ses premières années : le jeune Henry Temple fut élevé à Harrow ; il alla ensuite passer trois ans à Edimbourg, où il suivit les cours de Dugald Stewart. « C'est dans ces trois années, écrivait-il plus tard, que j'ai jeté les fondements de tout ce que je possède de connaissances et d'habitudes d'esprit utiles. » En 1803, il entra à l'université de Cambridge. Il trouva tout naturel, à peine arrivé à sa majorité, et avant même de prendre son degré de maître es arts, de briguer les voix de son université pour entrer à la chambre des communes, après la mort de M. Pitt en liB06. Il rencontra deux concurrents dans lord Althorp et lord Henry Petty. Il passa ses examens en même temps qu'il fit sa campagne électorale, qui se termina par une défaite honorable ; c'était déjà beaucoup, à son âge, d'être accepté comme candidat dans une grande université.

On le vit dès cette époque prendre goût à la politique, tout en se livrant avec ardeur aux plaisirs de son âge ; il commence en 1806 un

journal où sir Henry Bulwer a puisé les principaux éléments de sa biographie. Il observe tout : son ambition juvénile suit tous les grands acteurs de l'époque; ses notes sont brèves, mais pleines de substance. 11 a des remarques profondes : « C'est une circonstance singulière, dans la conduite politique de Buonaparte, que, loin de cacher ses desseins, il publie jusqu'aux projets les plus violents, avant de les mettre à exécution, et la conséquence uniforme de ce plan a été que le monde, au lieu d'être alarmé et prêt à la résistance, à force d'attendre des conquêtes et des changements, devient réconcilié avec l'idée de ces conquêtes et de ces changements et se soumet sans murmurer aux ordres du tyran. » (26 août 1806.) A vingt-deux ans, il juge sainement Napoléon, Fox, « l'homme d'Etat que le peuple aime le mieux et dans la politique duquel il a le moins de confiance. » Le jeune lord entre dans la vie comme tory, il adopte les opinions des conservateurs comme il a hérité des domaines de son père. Il est curieux de lire dans son journal l'impression produite sur un jeune Anglais par la bataille d'Austerlitz, par la paix « abjecte » de Presburg, par léna. Çà et là on trouve une anecdote qui a son prix. Après léna, Palmerston raconte que le roi de Prusse se retire à

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