DEUXIÈME COMÉDIEN
S'il plaît à votre seigneurie d'accepter nos services.
(i) Ce mot n'avait pas au seizième siècle le sens désobligeant que nous lui donnons.
LE LORD
De tout mon cœur. Ce compagnon, je le reconnais, l'ayant vu représenter une fois le fils aîné d'un fermier : c'était là où vous faisiez si bien la cour à une noble dame. J'ai oublié votre nom, mais certainement ce rôle était bien tenu et joué au naturel.
PREMIER COMÉDIEN
Je crois que c'est Soto (i) que votre honneur a en vue.
LE LORD
C'est très vrai; vous y étiez excellent. Eh bien, vous arrivez à un bon moment; allons vite, car j'ai en vue un divertissement oij votre talent peut m'être fort utile. Il y a ici un seigneur qui veut vous entendre jouer ce soir; mais je ne sais si vous pourrez vous contenir, craignant qu'à la vue de sa tenue bizarre (car son honneur n'a jamais ouï de pièce) vous n'éclatiez de rire et qu'ainsi vous ne l'offensiez; car je vous le dis, messieurs, si vous veniez à sourire, il perdrait patience.
PREMIER COMÉDIEN
Ne craignez rien, seigneur, nous saurons nous contenir, fût-ce le plus grand grotesque du monde.
LE LORD (à son serviteur)
Va, maraud, conduis-les à l'office et réserve une aimable bienvenue à chacun d'eux : ne les laisse manquer de rien de
ce que renferme ma maison. (Le serviteur et les comédiens sortent.)
Maraud, va trouver Barthélémy, mon page, et veille à ce qu'il revête un costume complet de dame : cela fait, conduis-le dans la chambre de l'ivrogne et appelle-le « madame » ; obéis-lui. Dis-lui de ma part, s'il veut mériter mon estime, de se comporter d'une manière convenable, ainsi qu'il l'a observé chez les nobles dames à l'égard de leurs seigneurs, devant eux
(i) Personnage de « Women pleased », comédie de Beaumont et Fletcher.
accomplies. Qu'il remplisse pareil devoir à l'égard de l'ivrogne, qu'il lui parle avec douceur et avec une modeste courtoisie,, et lui dise : « Qu'est-ce que votre honneur ordonne ? en quoi votre dame et votre humble épouse peut-elle montrer son dévouement et témoigner sa reconnaissance ?» Et alors, avec de tendres embrassements, des baisers tentateurs, et la tête penchée sur sa poitrine, priez-le de répandre des larmes comme s'il était ivre de joie de voir son noble seigneur revenu à la santé, lui qui depuis sept ans ne se croyait rien de mieux qu'un pauvre et repoussant mendiant; et si le garçon ne possède pas ce pouvoir des femmes de répandre une pluie de larmes sur commande, un oignon fera bien l'affaire, lequel caché dans un mouchoir le forcera malgré lui d'avoir les yeux humides. Avise à exécuter tout cela avec toute la hâte dont tu es capable : tout à l'heure je te donnerai de nouvelles instruciions. (Leserviteur sort,) Je sais que le page empruntera La grâce, la démarche et l'allure d'une noble dame : il me tarde de l'eotendre appeler l'ivrogne son époux et de voir comment mes gens se retiendront de rire quand ils rendront hommage à ce simple paysan. Je vais leur donner des conseils: par bonheur, ma présence saura contenir leur trop joyeuse humeur ' qui,, autrement, pourrait devenir excessive.
IlsDrt.