‹ Lorédan Larchey, 1831-1902Chapitre 4 sur 28 · LOUISE · texte numérisé non relu

LOUISE

« Le 23 juillet 1799. »

par la justesse de leurs vues sur les hommes et les choses du temps présent, comme sur ceux du temps passé, le titre de Grains de bon sens qu'Alphonse Karr a donné à quelques-unes des siennes .

De ce qui précède, il est aisé de déduire que L. Larchey fut un grand travailleur; il fut aussi un honnête homme, — et quelque chose de mieux, peut-être, car il est difficile d'imaginer à quel point étaient poussées, chez lui, les qualités qui le constituent, la délicatesse, entre autres. C'était un héritage de famille : son ami le docteur Gustave Barré, mort avant lui, nous contait qu'elle exista au même degré chez le général Larchey, &on père, et nous citait, à ce propos, l'anecdote suivante :

Passant, un jour, avec lui, par une chaleur accablante, auprès d'une vigne, le docteur se baissait pour cueillir un grain de raisin, car il avait grand soif, quand il se sentit saisir par le bras : o Malheureux ! s'écriait son compagnon, qu'allez- vous faire ? C'est un vol I »

Tout L. Larchey est dans ce mot. La seule idée de causer un préjudice à autrui, si mince fùt-il, le troublait profondément. Nous l'avons vu renoncer à un titre de livre, parce qu'un confrère l'employait dans un journal, et qu'il craignait de le désobliger. Une autre fois, ayant été constitué légataire de manuscrits curieux, mais restés entre les mains d'un tiers, il ne voulut point les réclamer, parce que le détenteur paraissait y tenir : « Je crois réellement, nous disait-il à ce sujet, que X... (le testateur), a fait erreur en me les attribuant, et que son intention véritable a été de les lui donner I » Et les les manuscrits ne furent point restitués I

On raconte qu'Emile Augier priait les directeurs de Théâtres de ne jouer ses pièces qu'après celles de

ses confrères désireux de passer avant lui : auteur dramatique, L. Larchey n'eût, certainement, point agi d'une autre manière !

Pour les questions d'argent et tout ce qui s'y rattachait, sa délicatesse était plus grande encore, s'il est possible : il lui est arrivé, en apprenant qu'un de ses livres ne se vendait point, de refuser ses droits d'auteur et d'offrir même à l'éditeur de prendre à sa charge les frais d'impression. Voici, dans un ordre d'idées analogue, un fait caractéristique :

Un jour, (c'était vers 1865), le docteur Barré, qui demeurait rue Mazarine, le conduisit voir, dans une chambre située à un étage supérieur de sa maison, une malle abandonnée contenant, disait-il, un trésor : des liasses de papiers paraissant avoir appartenu au cardinal Fesch !

« La caisse se trouvait, nous écrivit plus tard, à ce sujet, L. Larchey, contre un mur près de la fenêtre donnant sur la rue. Elle n'était pas fermée. Le couvercle se levait à volonté. Les papiers y étaient empilés pêle-mêle. Je regrette de n'avoir rien regardé de plus près que l'adresse du cardinal Fesch, mais j'ai toujours eu peur des trésors qu'on me dit n'être à personne ! Barré m'a déclaré plusieurs fois que tous les papiers intéressaient la famille impériale ».

On ne saurait croire le bien qu'avec des ressources modiques, il parvenait à faire autour de lui. Les demandeurs en abusaient, naturellement, et c'est leur multiplicité qui l'obligea à quitter une ville où il avait planté sa tente, pour en gagner une autre où il espérait être moins sollicité. Incapable d'un refus, il serait infailliblement tombé dans la gêne, sans ce déplacement.

Après sa retraite, il habita successivement Aix-en-

Provence, Nice et Menton. Il était dans cette dernière ville, au moment du tremblement de terre de 1887. Grâce à ses habitudes matinales, il put, dès la première secousse, descendre habillé de la chambre de son hôtel, rassurer les affolés, se mettre à leur tête et les conduire dans la montagne, sous le toit d'un paysan de ses amis (les humbles l'ont toujours été), où il resta plusieurs jours avec eux, persuadé qu'ils s'y trouvaient plus en sûreté qu'au bord de la mer. C'est à la suite de cet événement qu'il tira d'embarras, en la prenant à son service, où elle est restée jusqu'à sa mort, l'hôtesse, que la catastrophe avait ruinée.

Mais combien d'autres preuves de générosi'é n'a-t-il point données ! Il professait, à l'égard des biens matériels, une théorie qui ne manquait point de justesse : « Notre passage ici-bas, disait-il en propres termes, comporte-t-il une vraie possession de n'importe quoi? » Et il ajoutait : « Tout est transitoire, et l'avenir économique qu'on prépare accusera bien plus encore ce caractère ! » Il parlait ainsi au moment de la vente de la bibliothèque de son ami Charles Melil. Il déplorait que, sourd à ses objurgations, celui-ci n'eût point pris, de son vivant, des dispositions propres à prévenir la dispersion de ses livres, dispersion qui eut lieu, en effet, après sa mort (1). Mieux avisé fut notre regretté collègue Eugène Asse qui, sur son conseil, n'hésita point à se dessaisir de ses collections au profit de la Bibliothèque de Versailles dont la bonne tenue avait frappé L. Larchey. On peut donc dire que si la « salle Eugène Asse » est, aujourd'hui, un des ornements de cet établissement, c'est à lui qu'elle le doit.

Cl) Seule, la collection alsatique de Charles Mehl (il était de Strasbourg) a survécu. Sa légataire universelle, M^^^ Ackermann, en a fait don à la bibliothèque de Nancj' où elle est conservée.

Grande était la simplicité de ses mœurs, et cette qualité, rare de nos jours, était une de celles qu'il appréciait le plus dans autrui ; il la regardait, disait-il, comme « la première des distinctions ».

S'il a pu, comme bien d'autres, devenir, parfois, la victime de sa bonté, du moins s'en est-il toujours rendu compte, et plus d'un s'est dupé lui-même qui a cru l'avoir pris pour dupe. Car ce fut, chez lui, un principe dont il ne se départit point de ne jamais se plaindre, jugeant les lamentations « aussi piteuses qu'inutiles ».

Une fois, cependant, il lui arriva de donner une leçon à un confrère (un romancier dont le nom est resté célèbre) qui lui avait dépareillé un ouvrage auquel il tenait. Il a conté le fait dans une lettre adressée à M. Désiré Lacroix :

« L'illustre X*** m'a dépareillé mes Supercheries littéraires de Quérard, (édition Daffis, I" tome). Je ne lui avais pas prêté volontiers.

« — Je vous préviens, si vous ne rendez pas au jour convenu, lui avais-je dit. que je renouvelle ma réclamation à chaque rencontre. Les dictionnaires ne se prêtent pas!

« Ce qui fut fait presque chaque jour, car il venait au Moniteur continuellement. Je finis par lui être importun.

« — Je vois bien qu'il faudra que je vous paie ! dit-il en sondant avec fierté son gousset.

« — Il y a des choses qu'on fait et qu'on ne dit pas I

« Je le regardais bien en face. Le doigt sortit du gousset sans argent. 1870 arriva. X*** alla mourir à Bordeaux, et sa succession ne me rendit jamais mon tome des Supercheries, qu'il avait certainement gardé ! »

Ce serait méconnaître le caractère de L. Larchey que

de lui attribuer, dans cette circonstance, un autre mobile que le désir de voir jusqu'où son emprunteur pousserait le manque de scrupules. Il ne saurait être question, par exemple, de susceptibilité, défaut qui n'était pas le sien, bien que nous lui en ayons, parfois, entendu adresser le reproche. Il était, au contraire, comme tous les hommes sévères pour eux-mêmes, indulgent pour autrui, et gardait, comme il le disait, sa susceptibilité pour les choses qui en valaient la peine. Mais alors il savait se faire respecter, et il l'a prouvé plus d'une fois !

Profitons de cette excursion sur le terrain philosophique pour citer certaine théorie sur l'ingratitude qu'il se plaisait à développer et dans laquelle on reconnaîtra autant de justesse que d'originalité :

« L'ingratitude ne fait tort qu'aux ingrats, nous écrivaitil, et laisse le droit de les juger, non en créancier, mais en homme. J'ai remarqué, du reste, que la gratitude (c'est-à-dire l'expression du bon souvenir, non le paiement d'une dette), marchait avec d'autres qualités dont la première était le respect de soi-même, qui est la vraie noblesse d'àme : a On trouve dans toutes les classes de la société de belles âmes, me disait le père de Sacy. Mais partout elles sont rares. Mon porteur d'eau (il y en avait alors dans Paris), a une belle âme ; beaucoup de nos collègues de l'Académie n'en ont point ! (1) »

Le mot de Silvestre de Sacy est applicable à celui qui le cite : il suffisait d'avoir cherché à lui être agréable une fois, pour devenir l'objet d'une reconnaissance sans fin. La reconnaissance ! qualité rare, et sur laquelle on serait imprudent de compter ! Combien avisés sont ceux qui n'espèrent d'autre récompense des services rendus qu'une satisfaction morale ! C'est ainsi que L. Larchey

(1) Lettre du 16 novembre 1899.

voyait les choses : il répétait qu'il fallait s'entr'aider par devoir, sans autre considération.

<( Il faut aider qui le mérite, non seulement par intérêt pour lui, mais par obligation personnelle. Cette obligation n'est, par le fait, que ce que la religion appelle Charité, dans le sens élevé du mot. Nous en avons ravalé le sens, qui comprend bien des devoirs de premier ordre, en politique comme ailleurs. Mais on ne veut pas s'en douter! Toujours est-il que j'ai conservé, de mon côté, comme au premier jour, le culte des hommes qui m'ont témoigné et prouvé leur sympathie. Et cela d'autant plus que, sans être pessimiste déclaré, je me suis résigné d'avance, je ne dis pas à la mauvaise fortune, mais à la plus médiocre. Ce qui m'est arrivé de bon a toujours été une surprise.

« Mais le vrai bonheur de cette vie m'a toujours paru d'être en règle avec soi-même. Et c'est pourquoi il se faut entr'aider ! (1) »

S'il en va réellement ainsi, L. Larchey fut un homme heureux, car le désir d'être utile à qui en paraissait digne fut son constant souci, et si tous ceuxdont ila été le bienfaiteur avaient pu suivre ses funérailles, à Menton, le 12 avril 1902, nul doute que l'église n'eût été trop étroite pour contenir la foule.

C'est, ici, le lieu de faire connaître la manière dont fut fondée, grâce à lui, la Revue rétrospective de 1884.

Nous étions, alors, attaché depuis peu à la Bibliothèque de l'Arsenal, où il remplissait les fonctions de conservateur. Bien que travaillant dans une salle à quelque distance de la sienne, nous voyions parfois passer devant nous, pour les besoins du service, un homme grand, maigre, un peu voûté, au visage large et

(1) Lettre du 31 octobre 1899.

osseux, mais éclairé d'un sourire aussi plein de finesse que de bonté, à la barbe et aux cheveux grisonnants, aux yeux bruns, petits et vifs, qu'il clignait souvent, car il était extrêmement myope, et se servait, pour vous reconnaître, d'un monocle tiré de son gilet et presque aussitôt remis dans sa poche.

Quelques mots relatifs à des amis communs rompirent la glace, et nous fûmes, assez souvent, ensuite, déjeuner ensemble dans le voisinage de la Bibliothèque. Encouragé par sa bienveillance, nous lui confiâmes nos projets de travail et ne lui cachâmes point notre inclination pour la poésie, le théâtre, le roman : « Croyez-moi, répondit-il, n'en faites que si vous vous sentez une parcelle de génie. Sinon, occupez -vous d'autre chose : l'histoire, l'érudition, la bibliographie vous fourniront des occupations plus modestes, peut-être, mais, avec elles, du moins serez-vous sûr de ne pas perdre votre temps I »

Si malaisé qu'il soit, à vingt ans, de se refuser, surtout en espérance, une «parcelle de génie», la sincérité de l'intérêt que nous sentions dans ces paroles était faite pour nous convaincre. Puis, il citait son propre exemple : a Dans ma jeunesse, disait-il, j'avais des dispositions pour les Arts. Ce fut mon père qui m'en détourna, et j'ai pensé, depuis, qu'il n'avait point eu tort! »

Il nous traça, ensuite, le plan d'une revue uniquement consacrée à la publication de documents relatifs au XVIIIe et au XIX^ siècles, dans le goût de ceux qu'il avait publiés naguère : « J'aurais quinze ans de moins, ajoutait-il, que je n'hésiterais pas à l'entreprendre, car l'heure est propice, mais, à mon âge, les mille soins qu'exige un périodique m'effraient ! Si vous vous laissez tenter, celui-ci ne vous donnera pas la gloire, assurément, mais le temps ne fera qu'en consacrer la valeur, et vous trouverez votre récompense dans la satisfaction

des services qu'il rendra. Il faudrait, autant que possible, ne prendre que les relations dont les auteurs parlent « à la première personne ». Le Je donne de la couleur et de la confiance. Persuadez-vous, surtout, que la besogne n'est point d'ordre inférieur, puisqu'il s'agit de la recherche de la vérité ; que, d'ailleurs, les difficultés ne manqueront point, car il ne faut pas Toublier, rien n'est aisé, dès qu'on met la plume à la main ! (1) »

Il nous tenait ce langage un matin, dans son appartement de la Bibliothèque de l'Arsenal. A peine achevait-il les derniers mots, que la porte s'ouvrait et livrait passage à un de ses vieux camarades, ancien collaborateur de la Revue anecdotique, qui avait acquis, avec le titre de baron, une grande notoriété comme journaliste, et... une suffisance en proportion.

La présentation faite, L. Larchey lui apprend que nous élaborons le plan d'une revue qui, par certains côtés, rappellera la Revue anecdotique : « Excellente idée.

(1) L. Larchey voulait qu'à la différence de la Revue rétrospective de Taschereau, celle-ci admît des extraits d'imprimés. Il alléguait, non sans raison, que des extraits bien choisis forment un ensemble curieux, et c'est pourquoi il nous conseilla le sous-titre : « Recueil de pièces intéressantes et de citations curieuses ». C'est aussi pourquoi les premiers numéros de la Revue rétrospective contiennent quelques documents qui ne sont point inédits.

Mais son ami Charles Mehl. ancien directeur du Bibliographe alsacien, homme de goût comme lui, nous fit observer d'abord que le public auquel notre recueil s'adressait préférait les documents nouveaux aux réimpressions ; qu'il fallait user modérément de celles-ci, et en faire l'exception, non la régie. Après mûre réflexion, nous nous rangeâmes à son avis, et il fut décidé que, sauf exceptions, la Revue ne donnerait que de 1 inédit.

Ch. Mehl ne s'est point borné à ce judicieux conseil. Il n'a cessé, jusqu'à sa mort, arrivée en 1896, de nous prêter l'appui de son expérience et de son savoir. Nous sommes heureux de rendre à sa mémoire l'hommage reconnaissant qui lui est dû.

s'écrie le baron, idée d'autant meilleure qu'on peut, tout en étant un parfait imbécile, gagner ainsi beaucoup d'argent ! »

Nous étions, grâce à Taschereau et à L. Larchey, en trop bonne compagnie pour que la première partie de la phrase fût de nature à nous impressionner. Quant à la seconde, le temps n'a que trop prouvé son inexactitude, car, au bout de ses vingt années d'existence, la Revue rétrospective était encore loin de réaliser les bénéfices prédits !

L. Larchey nous avait, d'ailleurs, averti que la Revue anecdotique, quoique très lue, ne compta jamais qu'un nombre restreint de souscripteurs ; le chiflVe qu'il nous citait est même, exactement, celui des abonnés de la Revue rétrospective, en ses dernières années. Notre recueil ne lui doit donc que des remerciements pour les encouragements qu'il n'a cessé de lui prodiguer, pour les documents qu'il lui a fournis, pour les conseils, frappés au coin de l'expérience, qu'il ne lui a point marchandés !

Ce n'est pas tout, et nous ne saurions nous dispenser de donner ici une nouvelle preuve de la délicatesse de ses procédés : au moment où, venant de prendre sa retraite, il se disposait à partir pour la Provence, il avait fait transporter chez nous, sous un prétexte, une collection de brochures dont quelques-unes eussent atteint des prix élevés dans des enchères publiques. Nous comprîmes le mobile de son acte quand il nous eut engagé à mettre ces plaquettes en vente dans les bureaux de la Revue, pour couvrir une partie de nos frais, dont il se considérait comme responsable, parce qu'il avait conseillé la publication !

Le trait n'est-il point touchant?

Un sujet de travail dont nous lui devons l'indication est celui qui a pour titre Un protégé de Bachaumonl, cor-

respondance inédite du marquis d'Egaillés. On y voit l'auteur des Mémoires secrets procurer, en 1745, à un jeune homme auquel il s'intéresse, une mission secrète en Ecosse auprès du prince Edouard Stuart, lui continuer son appui après le désastre de Culloden et pendant sa prison à Carlisle, enfin le soutenir, après son retour en France, contre l'ingratitude d'un ministre trop empressé à le désavouer. Nul doute qu'à la place de Bachaumont, L. Larchey n'eût agi comme lui : il nous en a donné des témoignages irrécusables !

Combien d'autres débutants ont bénéficié de la même obligeance, pour ne citer que Félix Platel, son collaborateur de la Revue anecdotique, devenu célèbre au Figaro sous le pseudonyme cVIgnotus ! Sur un feuillet de son premier ouvrage, les Echos de Hambourg (1), nous avons trouvé la note suivante de la main de L. Larchey : « J'ai revu, blanchi et émondé sa copie. Je l'ai fait imprimer, et j'ai présenté pour lui la deuxième partie au Figaro. » D'après cette note, il semble bien que l'auteur des Échos de Hambourg lui dut son entrée au journal de Villemessant.

C'est encore lui qui a fourni à notre regretté confrère Albert Rouxel le sujet et les premiers matériaux de ses Chroniques des Elections de l'Académie française, ouvrage aussi indispensable aux écrivains préoccupés des annales de la docte compagnie, qu'à ses membres euxmêmes.

Bien que fort occupé par ses travaux et par les services rendus à ses amis, il cultivait, à Paris, ses relations littéraires et mondaines. Aussi, après sa retraite en province, sa correspondance prit-elle des proportions

(1) Les Echos de Hombourg, scènes de jeu, par Etienne Pall, (Félix Platel). Paris, Taride, 1856. In-12.

considérables. Pour ne parler que de nous, c'est par centaines que nous comptons ses lettres depuis 1886, et M. le docteur Dorveaux, un de ses amis les plus chers, s'en est vu adresser autant. Combien d'autres en ont reçu qui seront, un jour, recherchées pour^ leur forme non moins que pour leur intérêt au point de vue de l'histoire littéraire de notre époque !

Levé dès l'aube, son premier soin était d'absorber une tasse de thé tirée d'une des petites théières en grès japonaises dont, en raison de leur extrême fragilité, il avait toujours soin de se procurer d'avance une provision. Ensuite, jusqu'à l'heure de l'ouverture de la Bibliothèque, il travaillait, écrivant sur des feuillets inégaux où les corrections étaient nombreuses : « Plus il y en a, nous disait-il, meilleure est la copie. Ne vous laissez point abuser par ceux qui vantent la facilité d'un auteur, sous prétexte que ses feuillets sont vierges de corrections ! Soyez sûr que la bonne prose ne s'écrit point au courant de la plume ! Ceux qui ne font point de ratures sont doués d'une faculté spéciale : ils préparent, dans leur tête, des pages entières, qu'ils n'ont plus, ensuite, qu'à coucher sur le papier (1)! »

Ces réflexions sur l'art d'écrire nous rappellent Balzac

(1) Tels étaient Victor Hugo et Théophile Gautier. A propos de celui-ci, M. E. Capiomont, actuellement propriétaire de l'ancienne imprimerie Bourdier, où il travaillait déjà en 1863, a vu, à cette époque, Gautier écrire son Capitaine Fracasse de la manière suivante : une table garnie, selon son désir, dune boîte de cigares, d'une rame de papier blanc, d'une plume et d'un encrier, était préparée, pour lui, dans un coin des bureaux. Gautier s'y asseyait, allumait un cigare et, tout en le fumant, en le mâchonnant, selon sa coutume, rédigeait sans faire une seule correction. Le lendemain, il revenait et continuait à écrire à partir de l'endroit où il en était resté la veille, sans relire ce qui précédait, et toujours sans ratures !

Eùt-il pu agir ainsi, si le texte n'eût été composé d avance dans sa tête?

qui, toujours mécontent de lui, se corrigeait sans cesse et de telle manière que non seulement sa copie, mais encore ses épreuves, en devenaient parfois peu lisibles. Or, si Alfred de Musset était le poète favori de L. Larchey, Balzac était son romancier préféré, et c'est à son sujet qu'il nous écrivit, en 1891, la lettre suivante, trop intéressante pour ne point être reproduite in-extenso :

« En 1853, j'avais entrepris une table raisonnée des personnages de Balzac, avec Ernest Auger. J'avais fait toutes les fiches de la Comédie Humaine (Paris et Province). Auger s'était cliargé du reste.

« Quand le travail fut fini, je l'offris à l'éditeur Dutacq, qui venait de publier les Contes drolatiques illustrés par Doré. Dutacq ne daigna point me répondre, et, avec la résignation que j'ai toujours eue en pareille matière, je me dis que mon entreprise devait être une erreur, puisqu'on n'en voulait point.

« Mes fiches étaient grandes, faites sur un bon papier vergé. .Je les coupai philosopliiquement en deux pour faire les tables de mon Aubrion. Dernièrement, j'ai vu qu'on avait publié un répertoire du même genre (1) et cela m'a fait penser à celui qui avait été détruit. Il avait nécessité une seconde lecture de Balzac, et il en était résulté, pour moi, un respect infini de son œuvre.

« Rien ne fait juger l'ordonnance d'une grande publication comme ce travail de table. J'ai vu seulement alors qu'il n'y avait pas un double emploi, et que tous les personnages restaient l)ien dans la ligne, pour parler comme dans les ateliers. Depuis, j'ai bien défendu Balzac contre les reproches d'immoralité, de désillusion, multipliés par des gens qui ne l'ont jamais lu dans un ordre logique. Car le moyen de comprendre Rubempré (c'est-à-dire la grandeur et la chute du talent que le sens moral abandonne), si on ne commence pas son histoire avec Les deux Poêles, et si on ne le suit pas

(1) Répertoire de la Comédie Humaine, par Anatole Cerfljcer et Jules Christophe (1887).

avec Le grand Homme de Province, Splendeurs et Misères, Un Drame à la Conciergerie (1) !

« Presque toujours on lit d'abord Splendeurs, à cause du mot courtisanes, et on n'3' comprend rien. De même, accessoirement, Le Père Goriot (c'est-à-dire la bctise de l'amour paternel), doit être lu comme préparation à Rubempré, si on veut avoir de Vautrin quelque idée. Mais les sots ne voient, dans Goriot, que Rastignac, dans lequel ils tiennent à reconnaître le « marlou » du grand monde, tandis qu'il n'est pas cela du tout. De Trailles, à la bonne heure ! Mais les moralistes ne le connaissent point et n'en parlent jamais.

« J'ai connu Gérard Séguin, qui a fait un des deux portraits de Balzac, celui de la robe de moine. 11 disait toujours que Balzac l'avait considérablement agacé en parlant sans cesse 'de lui-même avec un trop vif sentiment de sa puissance. J'ai entendu répéter cela par d'autres, ce qui me fait penser que ce devait être vrai.

« Par le fait, il avait acquis le droit de parler de lui. Ce sentiment de sa valeur se retrouve exprimé très fièrement, si je ne me trompe, dans sa profession de foi de 1848.

« Pour en revenir au reproche d'immoralité adressé couramment à Balzac, j'ai toujours observé qu'il venait des gens les moins moraux. En comptant bien, on trouve aussi, chez lui, autant d'honnêtes gens que ce bas monde en possède, — je devrais dire « en possédait «, car je crains que le chiffre n'ait baissé (2) ! »

(1) 11 n'y a point de roman de Balzac intitulé Un Drame à la Conciergerie. Le vrai titre de celui-ci, qui forme la troisième partie de Splendeurs et Misères des Courtisanes, est Oii mènent les mauvais ctiemins. II avait paru, en 1847, chez l'éditeur Souverain, sous le titre à'Un Drame dans les Prisons; son premier chapitre est intitulé La Conciergerie.

La quatrième et dernière partie de Splendeurs et Misères, est La dernière Incarnation de Vautrin.

(2) « Il y a des pages bien curieuses sur les derniers jours de Balzac, dans les Confessions d'Arsène Houssaye (plus curieuse encore serait l'histoire de sa veuve!) Ce que dit Houssaye de son amertume doit être vrai : le journalisme (le mauvais), dévoilé par Balzac dans Une Fille d'Eve et dans Le grand Homme de Province, ne lui pardonna jamais. Je vois encore un feuilleton sur Les Parents pauvres (1847) commençant par ces mots : « Assez de cautères, M. de Balzac!... » (Note de lu lettre de L. Larclieg).

Le sacrifice de la table de Balzac nous conduit à remarquer que L. Larchey n'a jamais négligé une occasion de joindre à ses publications des tables alphabétiques. Il eût souhaité que tous les auteurs en comprissent les avantages, non seulement pour le public, mais encore pour eux-mêmes, car on consulte plus volontiers et l'on cite plus facilement les ouvrages qui en sont pourvus.

Les livres « à tables » lui paraissaient être les premiers à introduire dans une bibliothèque historique privée, — à condition, naturellement, d'être intéressants ; — la composition d'une telle bibliothèque devant, selon lui, viser à la qualité plutôt qu'à la quantité, et comprendre surtout des livres de travail tels que dictionnaires, bibliographies, mémoires, correspondances. Hostile, ainsi qu'on l'a vu, au classement systématique dans les Bibliothèques publiques, il l'admettait chez les particuliers, où ce classement n'ofTre point les mêmes inconvénients.

Puisque nous parlons de Mémoires historiques, rappelons qu'il a éloquemment plaidé leur cause, dans son Avant-propos de la Bibliothèque des Mémoires du dixnciwième siècle, et conclu de la manière suivante : a Pour bien juger les Mémoires, il faut en avoir lu beaucoup ; pour en tirer un parti sérieux, il faut les avoir lus tous. » Ce « parti sérieux », est multiple : c'est d'abord, ainsi qu'il l'explique, la découverte de la vérité par la comparaison des pages relatives aux mêmes faits ; c'est, ensuite, la facilité d'en citer des passages, facilité trop souvent dédaignée, dans la fausse croyance que les dissertations sont plus propres que les extraits à tenir le lecteur en haleine. Erreur grande, rien, au contraire, n'imprimant plus de monotonie à un ouvrage et ne l'exposant plus aux caprices de la mode qu'un texte sans

citations : « Ce qui s'use, en histoire, répétait-il, c'est la manière de l'interpréter ! »

Le remède est, heureusement, près du mal, et l'on doit d'autant moins hésiter à y recourir que, s'il y a du mérite à bien interpréter, il y en a tout autant à citer avec mesure, tact et à propos, et que l'un n'a, d'ailleurs, jamais empêché de faire l'autre.

Pour sa part, il n'achetait guère que des livres trouvés sur le quai, dans les boîtes de dix à cinquante centimes : « C'est dans celles-là, et dans celles-là seulement, disaitil, que j'ai mis la main sur de bonnes choses, rentrant dans le cadre de mes travaux ! » Quant aux boites d'un prix supérieur ou sans prix marqué, il ne s'y arrêtait même point. Les premières lui avaient permis de réunir, à peu de frais, la collection de Mémoires du XIX'' siècle dont il a donné des extraits dans le Monde illustré, et une collection de brochures plus précieuse encore peut-être, car on l'a dit avec raison : le livre reste, tandis que la brochure devient rapidement introuvable (1).

Quoiqu'il eût formé ses collections dans un temps où, en raison d'une concurrence moindre, elles étaient plus aisées à réunir qu'aujourd'hui, il ne doutait point qu'avec de la patience on put encore en faire de pareilles : « J'entends répéter, disait-il, qu'on ne trouve plus rien sur le quai. Quelle erreur ! on y trouve de tout, au contraire, car, aujourd'hui comme autrefois, tout revient au quai ! » Il en savait quelque chose, ayant eu la bonne fortune d'y rencontrer des imprimés rares, voire même des manuscrits dont quelques-uns furent jugés dignes de figurer dans ses Documents pour servir à Vhistoire des mœurs.

(1) Il avait, notamment, réuni une collection d' « Attaques et défenses », c'est-à-dire de brochures relatives aux polémiques entre particuliers. Leur ensemble offrait un piquant intérêt.

Jules Richard, qui fut un fanatique de livres, lui portait envie : « Il n'y a que les myopes, nous disait-il, pour faire des découvertes ; voyez Larchej' ! »

Peut-être, en effet, la lenteur obligée de leurs recherches ofîre-t-elle plus de chances de succès. La myopie n'est cependant point, heureusement, une condition sine qua non, témoin Charles Mehl, dont la vue était excellente et qui a fait au quai, où il passait tous les jours avant de se rendre au ministère de l'Intérieur où étaient ses occupations, de vraies trouvailles, entre autres un bel album d'anciens costumes alsaciens et un petit incunable aussitôt offert à la Bibliothèque nationale ; M. Georges Monval y a découvert le manuscrit original autographe du Neveu de Rameau, relié entre deux tragédies et dont les variantes lui ont permis de donner une édition nouvelle du chef-d'œuvre de Diderot.

Ce qui précède montre que L. Larchey ne fut point un bibliophile. En effet, les éditions de luxe, les belles reliures le charmaient peu : quel que fût le prix de l'ouvrage ainsi habillé, il en arrachait les feuillets pour classer alphabétiquement, avec ses coupures de journaux, ceux qui l'intéressaient. Il s'était ainsi créé un vaste répertoire auquel il recourait constamment, pour ses amis comme pour lui-même. Ne vendant jamais de volumes, n'en tirant point vanité, n'y attachant de prix que pour ses travaux, il n'éprouvait aucune répugnance à les dépecer.

Nous ne reviendrons point sur ce que nous avons dit de son amour pour la profession de bibliothécaire dont, ayant l'àme noble et haute, il comprenait le caractère élevé. Il savait que le bibliothécaire est l'auxiliaire de la pensée humaine dans toutes ses manifestations, cl nul mieux que lui n'en a entendu les devoirs, qu'il n'hésitait point à classer parmi ses devoirs de citoyen.

Nous avons parlé de son patriotisme. Il nous contait qu'aj'ant été appelé, après la guerre de 1870, à Metz, sa ville natale, pour des alTaires d'intérêt, et ayant pris le train pour s'y rendre, il s'était arrêté en route et avait rebroussé chemin, ne pouvant se décider à franchir la frontière. Il a écrit plus d'un livre dans un but de relèvement national, et ce n'est point par hasard que l'ancien adage

Fiancer la vertu, Espouser sa patrie,

clôt son volume des Vieux proverbes : « Affirmer que l'amour de la Patrie est inséparable de celui de la vertu n'est-ce pas en faire le plus bel éloge? » ajoute-t-il en commentaire.

Aussi ses dernières années furent-elles cruellement affectées par les divisions qui troublaient son pays. Que n'eùt-il point fait pour voir renaître, chez ses compatriotes, la concorde et la paix ? Il a quitté la terre sans avoir eu cette satisfaction, mais avec le calme des âmes sans reproche, avec la philosophie sereine et douce dont il avait déjà donné des preuves quelques années auparavant, dans une circonstance où il avait vu la mort de près.

Dépourvu d'ambition, n'attachant qu'une importance médiocre aux biens matériels, il se préoccupait vivement, par contre, de tout ce qui touchait le « par de là», et, notamment, de conserver à ses travaux, comme à sa mémoire, l'estime qui leur était due. Aussi avons-nous trouvé sans surprise, parmi les livres et les papiers dont, « avant de partir pour les Bibliothèques inconnues », (le mot est de lui), il avait tenu à nous constituer dépositaire et à nous charger d'offrir à la Bibliothèque de l'Arsenal la partie utile — une liste sommaire de ses

travaux jusqu'à Tannée 1896, liste qui nous a servi de guide pour la rédaction de la bibliographie ci-après, où notre rôle s'est borné à compléter les titres des ouvrages, et à les décrire, ainsi que leurs différentes éditions.

Depuis deux ans, l'auteur de tant de beaux travaux repose, selon son vœu, dans le pittoresque cimetière de Menton, d'où la vue s'étend, au midi, sur le panorama de la ville et des deux baies, au nord, sur les Alpes : « Seul endroit, nous disait-il, tandis que nous passions, un jour, dans le voisinage, où j'aie souhaité d'être enterré ! »

On n'a gravé, sur la pierre, qu'un nom et une date, et cela est bien : il ne fallait point d'autre inscription, après sa mort, à celui qui, toute sa vie, fut un modeste. Mais ceux qui l'ont connu, ceux qui ont lu ses œuvres et su les apprécier, lui appliqueront spontanément la définition antique : a Vir bonus scribendi peritus ».

Nul ne l'a mieux méritée !

Paul Cottin.

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