‹ Lorely; souvenirs d'AllemagneChapitre 1 sur 93 · RUE VI VIENNE, AU PREMIER · texte numérisé non relu

RUE VI VIENNE, AU PREMIER

Maison du Coq d'or.

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A JULES JÀXIN.

Cologne, 21 juin.

Vous la connaissez comme moi, mon ami, cette Lorely ou Lorelei, — la fée du Rhin, — dont les pieds rosés s'appuient sans glisser sur les rochers humides de Baccarach , près de Coblentz. Vous l'avez aperçue sans doute avec sa tête au col flexible qui se dresse sur son corps penché. Sa coiffe de velours grenat, à retroussis de drap d'or, brille au loin comme la crête sanglante du vieux dragon de l'Éden.

Sa longue chevelure blonde tombe à sa droite sur ses blanches épaules, comme un fleuve d'or qui s'épancherait dans les eaux verdâtres du fleuve. Son genou plié relève l'envers chamarré de sa robe de brocard, et ne laisse paraître que certains plis obscurs de l'étoffe verte qui se colle à ses flancs.

Son bras gauche entoure négligemment la mandore des vieux Minnesaengers de Thuringe, et entre

ij A JULES JANIN.

ses beaux seins, aimantés de rose, étincelle le ruban pailleté qui retient faiblement les plis de lin de sa tunique. Son sourire est doué d'une grâce invincible et sa bouche entrouverte laisse échapper les chants de l'antique syrène.

Je l'avais aperçue déjà dans la nuit, sur cette rive où la vigne verdoie et jaunit tour à tour, relevée au loin par la sombre couleur des sapins et par la pierre rouge de ces châteaux et de ces forts, dont les balistes des Romains, les engins de guerre de Frédéric Barberousse et les canons de Louis XIV ont édenté les vieilles murailles.

Hé bien, mon ami, cette fée radieuse des brouillards, cette ondine fatale comme toutes les niœes du Nord qu'a chantées Henri Heine, elle me fait signe toujours : elle m'attire encore une fois !

Je devrais me méfier pourtant de sa grâce trompeuse, — car son nom même signifie en même temps charme et mensonge* et une fois déjà je me suis trouvé jeté sur la rive, brisé dans mes espoirs et dans mes amours, et bien tristement réveillé d'un songe heureux qui promettait d'être éternel.

On m'avait cru mort de ce naufrage, et l'amitié, d'abord inquiète, m'a conféré d'avance des honneurs que je ne me rappelle qu'en rougissant, mais dont plus tard peut-être je me croirai plus digne.

Voici ce que vous écriviez, il y a environ dix ans, — et cela n'est pas sans rapport avec certaines

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parties du livre que je publie aujourd'hui. Permettez-moi donc de citer quelques lignes de cette biographie anticipée, que j'ai eu le bonheur de lire autrement que des yeux de l'âme.

A las ! poor Yorick !...

a Ceux qui Font connu pourraient dire au besoin toute la grâce et toute l'innocence de ce gentil esprit qui tenait si bien sa place parmi les beaux esprits contemporains. Il avait à peine trente ans, et il s'était fait, en grand silence, une renommée honnête et loyale, qui ne pouvait que grandir. C'était tout simplement, mais dans la plus loyale acception de ce mot-là : la poésie, un poëte, un rêveur, un de ces jeunes gens sans fiel, sans ambition, sans envie, à qui pas un bourgeois ne voudrait donner en mariage même sa fille borgne et bossue; en le voyant passer le nez au vent, le sourire sur la lèvre, l'imagination éveillée, l'œil à demi-fermé, l'homme sage, ce qu'on appelle des hommes sages , se dit à lui même : — Quel bonheur que je ne sois pas fait ainsi !

« Il vivait au jour le jour, acceptant avec reconnaissance, avec amour, chacune des belles heures de la jeunesse, tombées du sein de Dieu. Il avait été riche un instant, mais par goût, par passion, par instinct , il n'avait pas cessé de mener la vie des plus pauvres diables. Seulement il avait obéi plus

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