DU RHIN AL ME IX
moi par la Suisse; c'est à Francfort seulement que nous devions nous rencontrer, pour y résider quelque temps et revenir ensemble. Mais, comme sa tournée était plus longue que la mienne, vu qu'on lui faisait fête partout, que les ?*ois le voulaient voir, et qu'on avait besoin de sa présence au jubilé de MalineS) qui se célébrait à cette époque, je crus prudent d'attendre à Bade que les journaux vinssent m'avertir de son arrivée à Francfort. Une lettre chargée devait nous parvenir à tous deux dans cette dernière ville. Je lui écrivis de m'en envoyer ma part à Bade, où je restais encore. Ici vous allez voir un coin des tribulations de voyage. Les banquiers ne veulent pas se charger d'envoyer une somme audessous de 500 francs en pays étranger, à moins d'arrangements pris d'avance. A quoi vous direz qu'il est fort simple de se faire ouvrir un crédit sur tous les correspondants de son banquier ; à quoi je répondrai que cela n'est pas toujours si simple qu'il le paraît. Le prince Puckler-Muskau dirait comme moi, qui ne suis que littérateur, s'il osait avoir cette franchise. Aussi bien je pourrais inventer mille excuses 5 j'étais alors à Baden-Baden, et l'année justement de l'ouverture des jeux Bénazet ; je pourrais avoir risqué quelques centaines de louis à la table où l'électeur de Hesse jetait tous lesjours 25,000 francs; je pourrais, ayant gagné, avoir été dévalisé dans la Forêt-Noire par quelque ancien habitué de Frascati,
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transplanté à la maison de conversation deBaden et s'étiolant au pied de son humide colline. En effet, vous êtes là entre deux dangers : la Forêt-Noire entoure la Maison de jeu; les pontes malheureux peuvent se refaire à deux pas du bâtiment. Vous entrez riche, et vous perdez tout par la rouge et la noire, ou par les trois coquins de zéros-, vous sortez gagnant, et Ton vous met à sec à l'ombre du sapin le plus voisin : c'est un cercle vicieux dont il est impossible de se tirer.
Eh bien ! je ne veux avoir recours à aucun de ces faux-fuyants. Je n'avais été dépouillé ni par le jeu, ni par les voleurs, ni par aucune de ces ravissantes baronnes allemandes, princesses russes ou ladies anglaises, qui se pressent dans le salon réservé, séparé des jeux par une cloison, ou qui même viennent s'asseoir en si grand nombre autour des tables vertes, avec leurs blanches épaules, leurs blonds cheveux et leurs étincelantes parures : j'avais vidé ma bourse de poëte et de voyageur, voilà tout. J'avais bien vécu à Strasbourg et à Baden, ici, à l'hôtel du Corbeau, et là, à l'hôtel du Soleil; maintenant j'attendais \&~lettre chargée de mon ami, et la voici enfin qui m'arrive à Bade, contenant une lettre de change, tirée par un M. Éloi fils, négociant à Francfort, sur un M. Elgé, également négociant à Strasbourg.
Bade est à quinze lieues de Strasbourg, la voiture