‹ Lorely; souvenirs d'AllemagneChapitre 24 sur 93 · I. L'opéra de Faust à Francfort · texte numérisé non relu

I. L'opéra de Faust à Francfort

Je vais avec peine — et plaisir, — vous rappeler des idées et des choses qui datent déjà de dix années. Nous étions à Francfort sur Mein, où nous avons écrit chacun un drame dans le goût allemand. — J'y reviens seul aujourd'hui.

La ville ira guère changé malgré les révolutions 5 les promenades qui l'entourent depuis 1815, et qui remplacent ses fortifications, ont seules gagné de l'ombrage et de la fraîcheur, Arrivé le soir, par le chemin de fer de Mayence, j'étais, du reste, plus avide de spectacle que de promenades, et je me suis informé bien vite de ce qu'on jouait au grand théâtre. — On jouait Faust avec la musique de Spohr.

Nous avions si souvent discuté ensemble sur la possibilité de faire un Faust dans le goût français, sans imiter Goethe l'inimitable, en nous inspirant

seulement des légendes dont il ne s'est point servi , — que, malgré l'heure avancée, je me hâtai d'aller voir au moins la seconde partie de Topera.

Il était huit heures; et le spectacle finissait à neuf. — Vous rappelez-vous cette grande salle , située au bout des allées de la promenade, et où nous avons vu représenter Griseldis, dans la loge de la famille Rothschild?... C'était beau, n'est-ce pas, cette pièce héroïque, qui a été en Allemagne le dernier soupir de la tragédie? Et quelle émotion l'actrice inspirait, même à ceux qui ne comprenaient pas la langue; — et quel drame populaire que celui-là, dans lequel une reine est obligée, au dénoûment, de demander pardon à la fille d'un charbonnier !

La salle, cette fois, était garnie d'une foule plus compacte et plus brillante que celle que nous avions vue assister à Griseldis. C'est qu'ici comme partout la musique exerce l'attraction principale. La salle est fraîchement restaurée, jaune et or, — et l'on voit toujours au-dessus du rideau l'horloge qui, continuellement, indique l'heure aux spectateurs : attention toute germanique.

Lorsque j'entrai, on en était à cette scène de bal où l'on danse une sarabande dans laquelle chacun tient un flambeau à la main ; rien n'est plus gracieux et plus saisissant. Chaque couple s'éloigne ensuite et disparaît tour à tour dans la coulisse, et le nombre

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des flambeaux diminuant ainsi , amène peu à peu l'obscurité, image de la mort. — Puis le tam-tam résonne et le diable parait.

Quelle entrée! Alors éclate un chant de basse moitié mélancolique et moitié sauvage, tour à tour énergique et chevrotant , avec des modulations finales dans le goût du dix-huitième siècle, qu'interrompent des accords stridents. L'acteur a laissé quelque chose à désirer dans l'exécution de ce morceau, développé à la manière de l'air de la Calomnie. La musique de Spohr rappelle beaucoup celle de Mozart. Ayez soin , si jamais vous mettez à la scène un Faust, comme je crois que vous en avez l'intention, de faire le diable très-rouge de figure \ c'est ainsi qu'on le représente en Allemagne, et cela est d'un bon effet.

Ensuite, j'admirai la facilité des changements à vue : une toile qui tombe et deux pans de coulisse qui avancent, voilà tout : excepté dans les décorations compliquées. Nous étions tout à l'heure dans un palais, nous voilà dans une rue; puis voici la campagne éclairée des feux du soir. Faust roucoule son amour à la blonde enfant qu'il aime, et le diable ricane dans le fond, avec une ariette de vieux buveur.

Nous passons à une salle gothique : quatuor magnifique qui finit par devenir un quintette. — Toute la salle éclate de rire. Qu'est-ce donc? C'est le diable qui vient d'entrer avec un costume de

jésuite ; — la ville protestante de Francfort se permet cette allusion irrévérente. Le visage rouge du diable se découpe comme un as de cœur entre la souquenille et le chapeau noirs. Mais ce n'est plus le temps de rire 5 — l'heure sonne au cadran du ciel; Méphistophélès fait un signe ; — un démon entièrement rouge sort de terre et pose la main sur Faust: — le diable de la pièce est trop grand seigneur pour l'emporter lui-même. Puis l'œil plonge dans les cavernes souterraines 5 une pluie de fusées tombe du cintre... et le spectacle est terminé... à neuf heures. Un théâtre qui a une horloge est un théâtre consciencieux. Aussitôt que la représentation dépasse l'heure de quelques minutes, on siffle. Je vous recommande aussi cela comme amélioration à introduire chez nous.

Il n'y a rien à tirer du libretto que Spohr a réchauffé des sons de sa musique; mais à ce propos je veux vous entretenir de quelques recherches que j'ai faites sur ce personnage, en traversant les Pays- Bas pour me rendre ici. Faust, pour un grand nombre d'érudits, est le même que le Johann Fust, dont le nom brille entre ceux de Gutenberg et Faust Schœffer, autour du célèbre médaillon des éditions stéréotypes. Il y a trois têtes barbues qu'on a réunies, ne sachant au juste laquelle des trois avait réellement inventé cette terrible machine de guerre appelée h presse.

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Strasbourg célèbre Gutenberg; Mayence célèbre Faust. Quant à Schœfter, il n'a jamais passé que pour le serviteur des deux autres. Faust était orfèvre à Mayence, Gutenberg, simple ouvrier, l'aida dans sa découverte, et cette union du capitaliste inventeur avec le travailleur ingénieux produisit ce dont nous usons et abusons aujourd'hui.

Faust était, dit-on, le gendre de Laurent Coster, imagier à Harlem. Ce dernier avait déjà trouvé l'art d'imprimer les figures des cartes. Faust eut Tidée, à son tour, de tailler sur bois les légendes, c'est-à-dire les noms de Lancelot, iï Alexandre ou de Pal las, qui, jusque-là, avaient été écrits à la main. Cette pensée en fit naitre encore une autre chez Faust, ce fut de sculpter des lettres isolées, en bois de poirier, afin d'en former facultativement des mots. Guten berg, chargé d'assembler ces lettres, eut à son tour l'idée de les faire fondre en plomb, et Schœflér, le travailleur en sous ordre, qui, à ses moments perdus, était vigneron, conçut la pensée d'employer, pour la reproduction nette des caractères, une sorte de machine établie dans le système du pressoir qui foule les raisins.

Telle fut la triple combinaison d'idées qui sortit de ces trois têtes, — semblable dans ses résultats aux trois rayons tordus de la foudre de Jupiter.

Rentrerons-nous dans le roman en admettant la légende qui suppose que Faust, s'étant ruiné dans

les premiers frais de son invention, se donna au diable afin de pouvoir l'accomplir? Ceci est probablement une invention des moines du temps, irrités, et de l'effet prévu de l'imprimerie, et du tort qu'elle leur faisait dans leurs intérêts comme copistes de manuscrits.

Voici comment quelques auteurs supposent que Faust conçut l'idée de la reproduction des lettres. — En sa qualité d'orfèvre, il avait été chargé d'exécuter les fermoirs d'une Bible, dont le supérieur d'un couvent voulait faire présent à Tévêque de Mayence.

Il se rendit au couvent pour remettre son travail et se faire payer. On le fit attendre dans une salle, dont le centre était occupé par une vaste table, autour de laquelle une vingtaine de moines travaillaient assidûment.

A quoi travaillaient ces moines? Ils s'occupaient à gratter des manuscrits grecs et latins pour les rendre propres à subir une écriture nouvelle. Faust jeta les yeux sur un Homère dont les premières lignes allaient disparaître...

« Malheureux! dit -il au moine, que veux -tu écrire à la place de l'Iliade? »

Et ses yeux tombaient attendris sur le vers qu'on peut traduire ainsi :

Il s'en allait le long de la mer relenlissante.

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En ce moment le supérieur entrait. Faust lui demanda à quel usage on destinait ces feuilles quand elles seraient grattées.

Il s'agissait de reproduire un livre de controverse, Thomas A' Kempis, ou quelque autre. Faust ne demanda d'autre prix de son travail que ce manuscrit, qu'il sauva ainsi de la destruction. Les moines sourirent de sa fantaisie et de sa simplicité. Il fallait un écrit pour quïl pût sortir du couvent avec le livre. Le prieur le lui donna obligeamment, et imprima son cachet sur le parchemin. Un trait de lumière traversa l'esprit de l'orfèvre, il pouvait s'écrier : Eurêka! comme Archimède. Et combien il faut reconnaître la main de la Providence dans la combinaison de deux idées, quand on songe que depuis des milliers d'années on avait imprimé des sceaux et des cachets avec légendes , des inscriptions même (comme on en a retrouvé à Pompéi), qui servaient à marquer les étoffes ! Faust concevait la pensée de multiplier les lettres et les épreuves pour reproduire la parole écrite.

Faust emporta, comme la proie de l'aigle, le manuscrit et Fidée. — Cette dernière ne se présentait pas encore nettement à son esprit.

« Quoi! se disait-il, il peut dépendre de l'ignorance ou de l'intention funeste de quelques couvents de moines de détruire à tout jamais la tradition intelligente et libre de l'esprit humain! Les

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chefs-d'œuvre des philosophes et des poètes, qu'ils appellent profanes, pourraient entièrement périr par le crime d'un fanatisme aveugle, comparable à celui qui anéantit jadis la bibliothèque d'Alexandrie! L'ordre d'un pape — tel que Borgia, qui règne à Rome, — suffirait pour faire exécuter cela dans toute la chrétienté-, — car les moines sont à peu près les seuls dépositaires de ces trésors qu'ils prétendent conserver.... »

En se répétant cela , en serrant contre sa poitrine Y Homère qu'il venait de sauver, et qui peutêtre était le dernier, Faust rêvait à la reproduction du cachet du supérieur, à la possibilité de graver des pages entières de lettres en relief, qui viendraient se marquer sur des tablettes ou sur du vélin... Rentré dans sa maison, et en proie aux combinaisons de son esprit, il ne songeait pas que la misère et le désespoir, cortège ordinaire du génie, venaient d'y pénétrer avec lui.

Peut-être est-ce là l'idée de cette scène du barbet noir que Faust rencontre dans une promenade, et qui, une fois dans sa chambre, grandit jusqu'au plafond et révèle l'esprit du mal.

Tout le monde connaît les souffrances de Y inventeur, — si admirablement décrites par Balzac dans la Recherche de l'absolu et dans Quinola. Celles de Faust, si l'on en croit les légendes, ne le cédèrent à aucun autre. Persécuté en Allemagne, il vint à

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Paris avec sa première Bible imprimée, et se présenta à Louis XI, qui d'abord l'accueillit bien. Mais le fanatisme guettait sa proie -, — on parvint à le faire passer pour sorcier, et il faillit être brûlé en place de Grève, pour avoir vendu des Bibles entièrement semblables Tune à l'autre, — et qui n'avaient pu être exécutées que par artifice diabolique...

C'est comme magicien que les légendes répandues ou fabriquées par les moines le considèrent principalement. Il en existe d'innombrables , tant en Allemagne qu'en France, où la Bibliothèque bleue a réuni ses exploits principaux. Le plus curieux de tous est celui qui consiste à avoir avalé sur une route une voiture de foin qui gênait son passage, — avec les chevaux et le cocher.

Il y a aussi la scène de fantasmagorie à la cour de l'empereur d'Allemagne, dans laquelle ce dernier prie l'enchanteur de le faire souper avec Alexandre, César et Cléopâtre. Ce qui, dit-on, eut lieu en effet.

Goethe s est servi, dans le second Faust, de cette anecdote, en la modifiant et en faisant apparaître Hélène, ce qui appartient encore à la tradition primitive. On se demande pourquoi celle-ci suppose unanimement que Faust avait commandé au diable de ressusciter pour lui la belle Hélène de Sparte, dont il eut un fils, et avec laquelle il vécut vingt-quatre ans, aux termes de son pacte? Peut-être est-ce le souvenir de l'anecdote relative au manuscrit

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de Y Iliade qui conduisit à cette idée. L'admirateur d'Homère devait être en esprit l'amant d'Hélène.

Dans le Faust primitif qui se joue en Allemagne, sur les théâtres de marionnettes, on voit paraître ce personnage d'Hélène. Là, le diable s'appelle Caspar, et un duc de Parme y joue le rôle de l'empereur, qu'on n'aurait pas sans doute laissé représenter sous forme de pantin.

On peut citer encore le roman de Klinger, sur Faust, écrit très-spirituellement à la manière de Diderot, et dans lequel on voit Faust porter son invention dans toutes les cours de l'Europe, sans réussir à autre chose qu'à se faire rouer, pendre ou brûler, ce dont le diable le sauve toujours au dernier moment, en vertu de leur pacte. Dans chacun des pays où il se réfugie tour à tour, il ne voit que meurtres , débauches et iniquités : en France, Louis XI ; en Angleterre, Glocester ; en Espagne, l'Inquisition; en Italie, Borgia.... Si bien que le diable lui dit : a Quoi ! tu te donnes tant de peine pour ce misérable genre humain? — Pour le sauver! pour le transformer!.... s'écrie Faust, car l'ignorance est la source du crime. — Ce n'est pas , répond le diable, ce qui se dit dans l'histoire du pommier...»

Il n'est pas dans tout cela question de Marguerite; c'est que Marguerite est une création de Goethe, et même le type d'une femme qu'il avait aimée. Cette figure éclaire délicieusement toute la pre-

mière partie de Faust, tandis que celle d'Hélène, dans la seconde partie, est généralement moins sympathique et moins comprise, quoiqu'elle appartienne exactement à la tradition.

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