IV. lies fêtes de Weimar. — lie Promet liée
a Commençons par les dieux... » Le 25 auguste, comme disent les Allemands, — et nous savons aussi que Voltaire donnait ce nom au mois d'août, — a été le premier jour des fêtes célébrées dans la ville de Weimar, en commémoration de la naissance de Herder et de la naissance de Goethe. Un intervalle de trois jours seulement sépare ces deux anniversaires -, aussi les fêtes comprenaient-elles un espace de cinq jours.
Un attrait de plus à ces solennités était l'inauguration d'une statue colossale de Herder, dressée sur la place de la cathédrale. Herder, à la fois homme d'église, poëte et historien, avait paru convenablement situé sur ce point de la ville. — On a regretté cependant que ce bronze ne fit pas tout l'effet attendu près du mur d'une église. Il se serait découpé plus avantageusement sur un horizon de verdure, ou au centre d'une place régulière.
Mais nous n'avons à parler ici que de ce qui concerne l'art dramatique. Nous passerons donc légèrement sur les détails de la cérémonie, pour arriver à l'exécution du Prométhée, vaste composition doublement lyrique, dont les paroles, écrites jadis par
Herder, ont élé mises en musique par Listz. C'était l'hommage le plus brillant que Ton pût rendre à la mémoire de l'illustre écrivain.
Il suffit de dire que, dans la journée, la chambre de Herder fut ouverte au public. On y voyait trois poi traits du poète, le représentant à différents âges et entourés de fleurs 5 son pupitre, meuble chétif de bois peint en noir, sa Bible aux fermoirs d'or avec son chiffre, et les signets encore placés par sa main. Dans une boîte sous verre, on avait réuni des objets qui lui avaient appartenu, ses dernières plumes, un bonnet brodé, sorti des mains de la duchesse Amélie, et des vers pour sa femme, qu'il avait dictés à ses enfants.
On voyait un cortège d'enfants dans la cérémonie, parmi lesquels marchaient les petits-fils de ses fils; car la naissance de Herder remonte à plus d'un siècle. — Mais l'Allemagne, bonne mère, n'oublie rien de ce qui peut ajouter de l'éclat ou de la grâce au culte de ses grands hommes.
Le cortège d'enfants, vêtus de blanc et couronnés de feuilles de chêne, se dirigea vers une place, située sur le chemin de Weimar à Ellersberg 'résidence du prince héréditaire). Ce lieu était la promenade favorite du poète, et s'appelle aujourd'hui le Repos de Herder.
Le soir du 24, veille de la fête, avait eu lieu au théâtre la représentation de Prométhée délivré^ poème de Herder qui n'avait pas été écrit pour la
scène, mais dont Listz avait mis en musique les chœurs, en faisant précéder l'ouvrage d'une ouverture. Les vers du poëme étaient déclamés. Le succès de cette représentation fut immense, et Listz a été prié de transformer cette œuvre en une symphonie dramatique complète, qui aura toute l'importance d'un opéra.
N'étant arrivé que le second jour des fêtes, à cause du retard imprévu éprouvé sur le prétendu chemin de fer de Francfort à Cassel, je n'ai pu arriver à la représentation du Prornéthée délivré. Il ne me reste que la ressource de traduire une analyse allemande que j'ai tout lieu de croire exacte :
Herder n'écrivait jamais pour le théâtre. — Toutefois, on rencontre dans ses ouvrages plusieurs poèmes dialogues, qu'il intitulait : Grandes scènes dramatiques. Presque toutes sont empreintes de symbolisme. Dans quelques-unes, chacun des personnages est allégorique. Dans quelques autres, des noms de héros servent à représenter vivement à l'imagination telles ou telles pensées. De toutes ces esquisses, la plus heureuse, sans contredit, est le Prornéthée délivré. La figure principale étant une des plus grandioses conceptions de l'antiquité, domine puissamment tout le groupe d'idées que Herder a rattaché à cette tradition, qui a si vivement frappé les plus grands génies parmi les premiers chrétiens, tels que Tertullien et autres.
SOUVENIRS DE THURING K. Tf)
L'auteur nous représente d'abord Prométhée seul et souffrant sur son rocher. Comme dans la tragédie d'Eschyle, les Océanides arrivent à lui, mais pour se plaindre des hardiesses des hommes, qui domptent les fureurs de tous les éléments, et se rient de leurs obstacles. Prométhée, à ce récit, saisi d'un élan prophétique, voit d'avance leur puissance sur la nature augmenter, s'agrandir et atteindre à une souveraineté qui doit un jour soumettre à leurs désirs toutes les forces du globe, leur domaine. Aux Océanides succèdent les Dryades , conduites par Cybèle. La terre se plaint de perdre sa beauté virginale, sa richesse première, d'être labourée, éventrée par le soc des charrues, dépouillée par la hache, mutilée par les travaux des hommes. Mais Prométhée prévoit qu'une harmonie suprême succédera à ce désordre transitoire. Il voit dans une sorte d'extase l'humanité chercher à travers les peines et les douleurs, au milieu des maux et des souffrances de tous genres, une mystérieuse solution, problème de son existence, et il prophétise une ère nouvelle où la nature sera appelée à porter des fruits bénis pour tous ses enfants, sans qu'une sueur aussi amère et un sang aussi généreux viennent incessamment souiller, en les fécondant, ses tristes sillons. Cérès apparaît, et la déesse des moissons, amie des hommes, vient saluer Prométhée et lui parler de cet âge d'or encore à naître.
Un douloureux frémissement saisit le Titan prisonnier. A ses regards se déroule la longue suite des tourments qui doivent accabler sa race chérie, avant que cette époque fortunée vienne à luire. Et dans un cruel désespoir il ne sent que l'atteinte de tant de désolations. Bacchus vient rejoindre Cérès et offrir d'unir, pour consoler tant d'infortunes, les joies de l'inspiration aux bienfaits que répandra la bonne déesse sur ces âpres malheurs. En recevant ce don dangereux, cet Isaïe de la Grèce antique déplore les égarements qui accompagneront, parmi les hommes, les vives lueurs de l'inspiration ; et, pendant que son âme est en proie à ce martyre des tristes prévisions, un chœur infernal se fait entendre. Ce sont les voix de l'Érèbe qui doivent rendre leurs victimes \ c'est Alcide, l'emblème des forces généreuses, qui descend aux enfers et leur arrache Thésée. Soudain il apparaît avec le héros sauvé, et, apercevant Prométhée, il tue le vautour, il brise les chaînes rivées par Jupiter, l'usurpateur, dont Prométhée ne reconnut jamais le sceptre arbitraire. Le fier supplicié, après sa délivrance, adresse un touchant adieu au roc, témoin de ses longues misères, et Alcide le mène devant le trône de sa mère Thémis. 11 contemple enfin Injustice suprême, et Pallas, dont la sagesse avait présidé à son œuvre, appelle toutes les Muses pour célébrer et chanter sa gloire.
Il est aisé de voir combien , sous la richesse des
pensées qui s'entrelacent dans ces scènes diverses, Fart musical devait trouver de nombreux motifs et de plus nombreuses difficultés. Cette composition poétique est trop courte pour jamais pouvoir être adoptée par le théâtre, d'autant plus que l'action n'est point pour cela assez dramatique. Néanmoins elle serait trop longue pour former un texte à une œuvre purement musicale. Si nous étions à même d'exprimer notre avis à ce sujet, nous conseillerions volontiers à Listz de tailler dans cette riche étoffe un de ces oratorios profanes, comme on les appelle en Allemagne, et que nous nommerions symphonies avec chant. Pour cela il devrait nécessairement raccourcir, modifier les vers mis dans la bouche des divers personnages par le poëte allemand, dont Listz a conservé intégralement les chœurs, remarquables par leur variété, leur beauté et leur grâce.
Nous avons tout lieu de croire que c'est par une sorte de piété pour la mémoire de Herder qu'on célébrait, que Listz a voulu faire réciter ce poëme avec une si scrupuleuse exactitude. C'est sous forme de mélodrame que cette œuvre fut représentée le soir du 28 août. Les premiers artistes dramatiques du théâtre en déclamèrent les rôles. La mise en scène était brillante. Le peu de mouvement, l'absence totale de situations passionnées furent heureusement remplacées par un effet de décorations scéniques
assez neuf. Les costumes antiques se prêtèrent à de beaux groupes et offrirent à chaque fois un tableau attachant pour les yeux. Le succès de cette représentation devint très grand.
L'ouverture de Listz a été considérée par les musiciens, rassemblés à cette solennité, comme une œuvre d'une haute portée. Les vieux maîtres et les jeunes disciples admirèrent surtout un morceau fugué, dont l'impression est grandiose, la structure très savante, le style sévère et plein de clarté. Le commencement de l'ouverture est aussi sombre que pouvaient l'être les solitaires nuits du prisonnier sur les roches caucasiennes. Les éclats d'instruments en cuivre frappent l'oreille comme le battement des ailes de bronze du vautour fatidique. La première scène de la tragédie d'Eschyle est forcément évoquée devant notre souvenir par ces accords brusques et impérieux, et l'on croit voir la Force brutale, l'envoyée criminelle de Jupiter, rivant les chaînes du bienfaiteur des hommes.
Au silence qui suit cette introduction succèdent des gémissements étouffés que les violoncelles font entendre avec angoisse, jusqu'à ce qu'une phrase, empreinte d'un sentiment ému, comme une prière, comme une pitié, comme une promesse, comme une bénédiction, soit suivie d'un morceau largement traité dans le style fugué. Un calme imposant règne dans cette partie et fait ressortir encore davantage
la fougue entraînante et la majesté triomphale de la st relia.
Si nous avions à faire une analyse musicale de l'œuvre de Listz, telle qu'il Ta donnée ce jour-là, il nous serait impossible de ne point parler en particulier de chacun de ses chœurs 5 nous nous bornons toutefois à rendre compte de l'impression générale qu'en a eue le public.
Le chœur des Océanides, auquel se joignent les voix des Tritons, a rencontré des applaudissements unanimes. Il s'y trouve d'heureux contrastes, des transitions imprévues. Sur une phrase lente et grave, le mot de paix flotte comme un souffle divin, et une solennité d'un caractère religieux empreint l'accompagnement instrumental; après quoi les fanfares éclatent et les voix se modulent sur un rhythme démarche si mélancolique, que l'oreille l'aspire avidement et le garde longtemps. Les Dryades s'avancent comme en silence d'abord, et l'on n'entend qu'un murmure dans les instruments à corde, si léger qu'il semble un bruissement de feuillage formé par le plus imperceptible souffle. Peu à peu ces sons, à peine distincts, deviennent des mots, mais ils sont si doucement articulés, le chant est si vaporeux , son accompagnement si diaphane, qu'ils semblent arriver à travers l'écorce des arbres, du fond des calices des plantes, comme un soupir exhalé par une végétation qui emprisonne des âmes.
Le chœur des moissonneurs et moissonneuses est celui qui a excité la plus bruyante admiration dans cette soirée. Un chant d'alouette se dessine avec délicatesse sur une orchestration aussi sobre que fine. Le sentiment en est pur, calme, comme celui d'une allégresse sereine. Nous avons été tentés dans le premier moment d'associer dans notre pensée l'impression délicieuse, produite par ces accents vibrants d'une si chaste sonorité, avec celle que réveille dans l'âme le magnifique tableau des Moissonneurs de Robert. Mais en écoutant encore ce morceau, qu'on a bissé, nous avons senti que la différence de coloris qui existait entre ces œuvres, également belles, inspirées par des sujets analogues, laissait les émotions qu'elles produisent apparentées entre elles, mais non complètement identiques.
Le pinceau de Robert nous retrace une nature plus vigoureuse, et nous sommes surtout frappés par la chaleur des rayons de son soleil, et les brillants reflets de son atmosphère, baignant de leurs riches lumières ces visages mâles, en qui le rude travail n'a pas abattu un joyeux sentiment de la vie» Les notes de Listz nous font rêver à des organisations plus délicates, plus éthérées, plus poétiquement idéales. Quelque chose du recueillement involontaire de l'innocence se révèle dans ce chant d'une si charmante modulation, et nous reporte comme en songe vers ces existences paradisiaques qui eus-
sent été le partage de l'homme, dit-on, alors que le mal n'eût pas été connu.
Sans nous arrêter au chœur infernal, dont la déclamation rappelle le style de Gluck, et produit une terreur indéfinie, sourde et pénible comme rapproche d'une puissance malfaisante, nous ne parlerons que du chœur des Muses, qui termine la pièce, et qui nous paraît le plus grandement conçu. Il est simple et richement nuancé, plein de force et de grâce en même temps. 11 s'évase comme la large coupe de ces fleurs monopétales au tissu aussi ferme et moelleux que le velours, aux rainures accentuées et aux suaves parfums.
Listz, en entreprenant cette tâche, avait hasardé une difficulté des plus malaisées à vaincre. Il lui fallait trouver un style musical approprié à une œuvre assez étrange, qui n'avait pour ainsi dire ni sol ni cadre. Il lui fallait conserver un caractère d'unité au milieu d'une grande diversité de motifs; ne point s'éloigner de la majesté et de la plasticité antiques ; mouvementer et passionner des personnages symboliques ; donner un corps et une vie à des idées abstraites-, formuler en plus des sentiments profonds et violents, sans l'aide de l'intrigue dramatique, sans le secours delà curiosité qui s'attache à la succession des événements. Par la beauté frappante et l'attrait incontestable de ses mélodies, il a échappé aux dangers contradictoires
de sa tache, et son œuvre a eu le singulier bonheur de surprendre, en les charmant, les personnes du monde, qui ne s'attendaient pas , vu la hauteur d'un sujet si imposant, à y trouver tant de morceaux, non-seulement à leur portée, mais si bien faits pour les séduire, aussi bien que pour étonner les maîtres de l'art par un mérite si sérieux.