VIII. — FRANTZ, MARGUERITE
marguerite. Que voulez-vous me dire?
frantz. Ne le devinez-vous pas, mon Dieu!... c'est que je ne comprends plus rien à votre conduite
avec moi. Suis-je donc devenu maintenant pour vous un ennemi ? Je ne puis plus vous voir que devant des étrangers, comme tout le monde, moins que tout le monde.
marguerite. Pardon... Non, il vaut mieux que je vous dise tout dès à présent : si je ne vois plus en vous un ami, c'est que vous n'êtes plus le même, monsieur Frantz ! Vous voulez me compromettre, vous voulez me perdre : vous me suivez partout, monsieur ; et je ne puis tourner la tête sans vous retrouver sombre et pensif derrière moi ! Si vous me parlez devant des étrangers, c'est avec des paroles ambiguës, avec une émotion singulière souvent ! Et même... n'avez-vous pas osé m'écrire?... M'écrire comme vous l'avez fait, c'est une trahison! J'ouvre votre lettre sur la foi d'une ancienne et pure amitié, et j'y trouve des phrases insensées! Ah! monsieur...
frantz. Grand Dieu! vous m'avez si mal jugé! Mais j'avais la tête perdue! Vous ne savez peut-être pas... Deux fois je me suis présenté chez vous , comme autrefois, et votre porte m'a été fermée.
marguerite. Mon mari était absent, absent pour le service du prince... de l'État.
frantz. Votre mari! ah! tenez, ne me parlez pas de votre mari !... ou je vous en parlerai, moi !
marguerite. Je me retire.
frantz, Marguerite!... ne me privez pas de cet
instant, dussiez-vous m'arrachcr le cœur, comme avec vos premières paroles! Écoutez!... Si je ne suis pas reçu de vous, si je ne vous vois pas à toute heure, comme le premier indifférent peut le faire... c'est que vous savez bien que des liens sacrés me rattachent aux ennemis de votre époux. Je ne le méprise pas, vous voyez... Il a d'autres principes, et des opinions sévères nous séparent jusqu'à la mort! Marguerite, ah ! ne me défendez pas de vous aimer... non, je veux dire de penser à vous seulement, et votre mari, qui vous délaisse, ne s'apercevra jamais d'une sympathie d'âmes, si pure, si discrète, qu'elle ne prétend rien sur la terre, et qu'elle est, pour ainsi dire, un espoir de la vie du ciel !...
marguerite. Comment pouvez-vous penser à Dieu et me parler ainsi?
frantz. Dieu n'a pas prononcé l'éternité des unions humaines : il y a dans certains pays des lois qui peuvent les dissoudre... Et partout il y a la mort!
marguerite. Taisez-vous.
frantz. La mort ! elle nous entoure, elle rampe sous ces fleurs et aux lueurs de cette fête! Pardonnez-moi de vous frapper de crainte, mais il faut que vous le sachiez pourtant! Vous ne voyez donc pas qu'il se prépare ici des luttes sanglantes! Avant deux jours, peut-être, les amis et les époux se chercheront, inquiets et pleurants, comme le lendemain d'un combat ou d'un incendie !
marguerite. Quelle pensée avez-vous, ô ciel?... Mon mari serait menacé!...
frantz. Eh ! je ne parle ici que de la possibilité de ma mort ! . . . Je vous demande un peu de bonté. . . comme celui que le couteau menace, et qui obtient la pitié même de ses juges! Marguerite! dites-moi seulement que notre pensée s'unit en Dieu, afin que je me dévoue s'il le faut avec plus de courage... (Il lui prend la main).
marguerite. Non ! non! laissez-moi : voici Diana qui revient! — Grand Dieu ! vous avez été blessé là, blessé pour moi! Oh! malheureuse! Franlz, il y a a donc entre nous un sort bien fatal. Je ne voulais pas vous affliger, Frantz! Mon Dieu... mais que puis-je faire!... Diana !... je suis sauvée.