VI. — LÉO , LE PRINCE
léo. Votre Altesse dans ma maison... dans la maison d'un de ses sujets !
le prince. Vous vous trompez , Léo-, je ne viens pas chez un sujet, je viens chez un ami. D'ailleurs, pourquoi vous étonner? ce n'est pas la première fois
que je vous rends visite... Un jour,j'ai frappé comme aujourd'hui à une porte en demandant Léo Burekart... alors c'était pour lui confier le soin des affaires publiques et de ma propre sûreté.
léo. Et aujourd'hui, je suis prêt à répondre de ma conduite, monseigneur- et j'aime mieux que ce soit ici qu'autre part. Cette demeure n'est pas beaucoup plus riche que celle où vous m'avez rencontré pour la première fois; cet habit est le même, et le cœur qu'il recouvre bat aujourd'hui, ainsi qu'alors, pour la liberté de l'Allemagne !
le prince. Mais, comme chacun entend ce mot de liberté à sa manière, les uns vous accusent de la servir trop ardemment, les autres, de l'avoir trahie !
léo. En acceptant le pouvoir, monseigneur, me suis-je un instant dissimulé ce résultat inévitable? La pensée pure et droite appartient au ciel, et l'action lente et pénible appartient à la terre ; ce que j'ai écrit dans d'autres temps, j'espère encore le réaliser; mais qui me voit marcher aujourd'hui par des chemins difficiles, peut douter que je tende toujours au but , où l'imagination m'emportait autrefois sur ses ailes ! Je veux accomplir, par des voies pacifiques, ce que d'autres espèrent obtenir plus vite par des conspirations, par des révoltes. Je me vois forcé de combattre à la fois des haines calculées et des sympathies imprudentes...
le prince. Et maintenant vous êtes tranquille;
vous avez désarmé les unes et. calmé les autres. Votre diplomatie triomphe de tout...
léo. Ma diplomatie est seulement de la franchise et du bon sens. A la conférence de Carlsbad, j'ai toujours parlé haut et parlé devant tous -, j'ai fait comprendre aux députés des petits États qu'il leur importait de s'unir enfin pour faire équilibre aux grandes puissances. Le traité d'alliance et de commerce que j'ai proposé passe, vous le savez, à la majorité de neuf voix sur dix-sept- mais à une condition.
le prixce. Celle de mon mariage.
léo. Non, monseigneur, nous y reviendrons ensuite; à deux conditions, j'aurais dû dire : la première a élé de maintenir la paix dans vos États, de réprimer cet esprit turbulent des universités, qui les égare depuis quelque temps vers des utopies impossibles. J'ai accepté ce devoir avec tristesse, mais avec le sentiment d'une absolue nécessité! Une conspiration était organisée par toute l'Allemagne ; notre accord l'a brisée dans tous ses anneaux à la fois. En arrivant ici, j'ai trouvé la révolution blessée, mais vivante... Les étudiants comptaient sur la landwerth, cette ancienne compagne de leur dévouement en 1813... J'ai désarmé la landwerth... Il ne restait donc aux rebelles qu'eux-mêmes, et j'ai ordonné ce matin que les chefs des rebelles fussent arrêtés... A cette heure ils doivent l'être, monseigneur.
que je vous rends visite... Un jour,j ai frappé comme aujourd'hui à une porte en demandant Léo Burekart... alors c'était pour lui confier le soin des affaires publiques et de ma propre sûreté.
LÉO. Et aujourd'hui, je suis prêt à répondre de ma conduite, monseigneur; et j'aime mieux que ce soit ici qu'autre part. Cette demeure n'est pas beaucoup plus riche que celle où vous m'avez rencontré pour la première fois -, cet habit est le même, et le cœur qu'il recouvre bat aujourd'hui, ainsi qu'alors, pour la liberté de l'Allemagne !
le prince. Mais, comme chacun entend ce mot de liberté à sa manière, les uns vous accusent de la servir trop ardemment, les autres, de l'avoir trahie !
Léo. En acceptant le pouvoir, monseigneur, me suis-je un instant dissimulé ce résultat inévitable? La pensée pure et droite appartient au ciel, et l'action lente et pénible appartient à la terre ; ce que j'ai écrit dans d'autres temps, j'espère encore le réaliser ; mais qui me voit marcher aujourd'hui par des chemins difficiles, peut douter que je tende toujours au but, où l'imagination m'emportait autrefois sur ses ailes ! Je veux accomplir, par des voies pacifiques , ce que d'autres espèrent obtenir plus vite par des conspirations, par des révoltes. Je me vois forcé de combattre à la fois des haines calculées et des sympathies imprudentes...
le prince. Et maintenant vous êtes tranquille;
vous avez désarmé les unes et calmé les autres. Votre diplomatie triomphe de tout...
léo. Ma diplomatie est seulement de la franchise et du bon sens. A la conférence de Carlsbad, j'ai toujours parlé haut et parlé devant tous -, j'ai fait comprendre aux députés des petits États qu'il leur importait de s'unir enfin pour faire équilibre aux grandes puissances. Le traité d'alliance et de commerce que l'ai proposé passe, vous le savez, à la majorité de neuf voix sur dix-sept; mais à une condition.
le prince. Celle de mon mariage.
léo. Non, monseigneur, nous y reviendrons ensuite; à deux conditions, j'aurais dû dire : la première a été de maintenir la paix dans vos États, de réprimer cet esprit turbulent des universités, qui les égare depuis quelque temps vers des utopies impossibles. J'ai accepté ce devoir avec tristesse, mais avec le sentiment d'une absolue nécessité! Une conspiration était organisée par toute l'Allemagne; notre accord Ta brisée dans tous ses anneaux à la fois. En arrivant ici, j'ai trouvé la révolution blessée, mais vivante... Les étudiants comptaient sur la landwerth, cette ancienne compagne de leur dévouement en 1813... J'ai désarmé la landwerth... Il ne restait donc aux rebelles qu'eux-mêmes, et j'ai ordonné ce matin que les chefs des rebelles fussent arrêtés... A cette heure ils doivent l'être, monseigneur.
le prince. Eh bien!... vous vous trompez! Soit hasard, soit prévoyance, les chefs sont libres... Vous avez rendu une ordonnance pour le désarmement de la landwerth... et l'arrestation des chefs... c'est vrai, vous l'avez rendue, monsieur; mais c'est moi qui l'ai signée. C'est à mon nom que va s'en prendre la haine de ces anciens soldats et de ces jeunes rebelles... A l'heure qu'il est, ceux qui vous ont échappé et dont vous ignorez la retraite... trop peu nombreux pour faire une révolution, vont tenter un assassinat! Contre qui? contre moi, monsieur. En venant ici, j'ai probablement été suivi... en sortant, je serai assassiné peut-être.
léo. Assassiné!...
le prince. Eh! mon Dieu! c'est possible. Vous voyez, au reste, de quelle manière j'en parle... Au jeu que nous jouons tous les deux, vous tenez les cartes... et c'est moi qui perds ou qui gagne. Ce que je vous ai dit, monsieur, est donc à titre d'observations que vous êtes libre de ne pas écouter.
léo. Oh! monseigneur...
le prince. Je ne dis pas que vous faites fausse route, mon cher Burckart ; je dis seulement que vous marchez en aveugle... et cela, par cette détermination étrange que vous avez prise d'éloigner de vous tous les moyens de gouvernement ordinaires... Làbas, vous croyez avoir réussi par votre éloquence, n'est-ce pas? eh bien! sur vos neuf voix, quatre
ont été achetées à prix d'argent...., par l'Angleterre, dont l'intérêt se trouve être le nôtre; mais qui avilit notre cause par sa participation. Vous vous êtes contenté de donner des ordres sans vouloir vous mettre en rapport direct avec la police... Eh bien! voilà que les principaux meneurs vous sont échappés Voilà ma vie exposée aux attaques d'un fanatique!... et vous ne savez rien -, vous ne pouvez même prévoir le coup qui frappera votre prince !
léo. Si, monseigneur, je sais tout.
le prince. Vous savez... Voyons alors.
léo (avec effort se décidant à entrer dans le cabinet). Donnez-moi les papiers que vous avez pris sur l'émissaire des étudiants, monsieur le chevalier. (Il revient et étale des papiers sur la table.) Vous voyez bien, monseigneur, que je n'ai plus les mains si pures!... et que me voilà digne de prendre rang parmi les princes de la diplomatie... Voyez! ceci a été volé à un étudiant qui le portait à Heidelberg , et ce qui va vous rendre bien content et bien fier... volé chez vous, car il était de votre bal. Tenez... vous demandez ce qu'ils doivent faire ce soir... Ce soir, ils doivent recevoir un nouvel adepte, dont on ne dit pas le nom, mais qui tient à la cour... un homme très-important enfin. Puis ensuite ils doivent... vous ne vous trompiez pas... vous mettre en accusation et vous juger. Votre police est bien faite,
monseigneur... mais vous voyez que la mienne est meilleure encore.
le prince. Et le lieu de cette réunion?
léo. Je l'ignore... mais je le saurai. Rentrez dans votre palais : et soit que l'on en ouvre ou ferme les portes... dormez tranquille. Je veille sur vous-, je réponds de vous : ma poitrine couvre la vôtre !
le prince. Vous êtes un fidèle et loyal serviteur, Léo.
léo. Oh! cela, je le sais, monseigneur- mais, maintenant, j'attends autre chose de vous que la reconnaissance de cette vérité. Maintenant que j'ai fait mon devoir-, qu'à ce devoir j'ai sacrifié ma popularité, mon honneur, et que, s'il le faut, je lui sacrifierai ma vie... faites le vôtre!
le prince. Le mien?
léo. Oui. Des obligations pareilles nous sont imposées -, et la tâche la moins lourde est à vous, monseigneur... Je me suis engagé avec la Bavière, en votre nom. Donnez-moi votre parole.
le prince. Mais vous savez bien ce qui s'y oppose.
léo. Votre amour, n'est-ce pas? Eh bien! mon amour à moi... c'est encore un de ces sacrifices que j'ai faits à Votre Altesse, et dont je ne lui ai pas même parlé. Croyez -vous, monseigneur, que je n'aiqne pas ma femme autant que vous aimez votre maîtresse? Eh bien ! ai-je hésité un instant à m'en soparer?...
le prince. A vous en séparer?...
LÉO. Eh, mon Dieu! monseigneur, n'est-ce point une séparation réelle que la vie que je mène... Croyez-vous que j'ignore ses chagrins... que je ne voie pas ses larmes 5 eh bien! j'ai sacrifié mon bonheur domestique à vos intérêts... je veux dire à ceux du pays! Faites aussi vous-même le sacrifice d'un vain amour, et qu'on ne dise pas que c'est une femme hardie... instrument peut-être de quelques sombres intrigues anglaises, qui a guidé jusqu'ici vos sympathies pour la liberté.., et qui les retient où il lui plaît!
le prince. Ah ! monsieur !... faites votre devoir de ministre, et ne vous mêlez pas de me juger : vous êtes allé trop loin ! Et vous, homme glacé, qui savez si bien froisser le cœur des autres avec votre main de pierre... rentrez donc aussi dans vous-même : peut-être aussi vous occupez-vous trop des choses publiques. . . regardez quelquefois dans votre maison . Votre femme est délaissée, dites-vous? Les femmes belles comme la vôtre ne le sont jamais... Vous savez tout, dites- vous? Apprenez donc une chose que je sais, moi : que je sais presque seul, et parce que je dois tout savoir -, une chose, que je dois vous dire, parce qu'il faut qu'un ministre soit respecté de tous...
léo. Prince !
le prince. Oh! nul n'accuse votre femme! mais
il y a un homme qui la compromet par ses assiduités... Et c'est un homme... qui s'est battu un jour pour elle, puisqu'il faut qu'on vous dise tout!
léo. Pour elle!
le prince. Et que vous avez fait mettre en prison vous-même...
léo (violemment). Frantz ou Waldeck?
le prince. Il suffît... je vous laisse. En cet instant solennel je n'ai dû rien vous cacher... Nous avons été loin tous les deux; mais il fallait que ces choses-là fussent dites. Adieu, adieu, oublions tout cela. (Il lui présente sa main, que Léo feint de ne pas voir.)
léo. Je salue humblement Votre Altesse.