‹ Lorely; souvenirs d'AllemagneChapitre 71 sur 93 · IX. — LÉO, MARGUERITE · texte numérisé non relu

IX. — LÉO, MARGUERITE

marguerite (se croyant seule, d'abord). Sept heures et demie... Il est parti, et j'ai préparé tout pour cette entrevue qui m'est demandée : pourtant j'hésite encore. Ah !... Léo !

léo. Oui, Marguerite, oui, c'est moi... Viens, mon enfant chérie, viens sur mon cœur, dont tu as été si longtemps, non pas absente, mais éloignée.

marguerite. Léo ! Léo ! que me dis-tu là!... prends garde : je ne suis plus habituée à ces douces paroles -, je les avais presque oubliées. Oh ! c'est maintenant un écho si lointain que je ne puis croire à la voix qui me les dit.

léo. Oui, tu as raison-, et, crois-moi, le moment est bien choisi pour me faire ce reproche... Plainsmoi, Marguerite, plains-moi ; car j'ai bien souffert, et je souffre bien encore... J'ai la tête brûlante et le cœur brisé!

marguerite. Ah ! mon ami.

léo. Autrefois, mon Dieu ! quand j'étais fatigué par des rêves, au lieu d être écrasé comme je le suis aujourd'hui par la réalité... je n'avais qu'à m'approcher de toi, Marguerite -, à poser ma tête sur ton épaule 5 comme si ton haleine avait le pouvoir ce-

leste de chasser toute triste pensée et tout fatal souvenir!

marguerite. Ah! Léo ! pourquoi m'as-tu oubliée si longtemps? Pourquoi reviens-tu si tard? Comment n'as-tu pas vu combien je souffrais? Que tu m'aurais épargné de larmes, Léo... (à part) et de remords peut-être...

léo. As-tu regretté quelquefois notre petite maison de Francfort, le temps où nous étions pauvres, inconnus, où notre amour était notre richesse et notre lumière?

marguerite. Tu le demandes, Léo! Ah ! Dieu m'en est témoin, combien de fois, seule dans mon oratoire.., (Elle hésite, en pensant au rendez-vous de Frantz.)

léo. Eh bien?

MARGUERITE. Ah!

léo. Achève donc?...

marguerite. J'ai demandé, les genoux sur le marbre, le front dans la poussière, j'ai demandé au ciel, pardonne-le-moi, Léo! qu'il t'enlevât ton rang, tes honneurs, ton génie même, pour que nous nous retrouvions seuls à seuls avec notre amour.

léo. Eh bien ! Marguerite, Dieu t'a exaucée !

marguerite. Que dis-tu? On t'enlève tout cela?

léo. Non, je m'en dépouille!... Un jour encore, et j'aurai arraché de mes épaules cette robe de Nessus qui me dévorait!... Marguerite! nous revenons

notre maison; Marguerite! nous nous y retrouverons seuls, et, je l'espère, tu oublieras ce que tu as souffert pendant le temps où nous l'avons quittée.

Marguerite. Vois-tu, Léo, je ne crois pas à ce que tu me dis, et il me semble que je rêve... Si cela était... tu ne me parlerais pas avec une voix si triste et des yeux si abattus.

léo. C'est qu'entre aujourd'hui et demain, Marguerite... il y a un abîme : un abîme où je puis tomber en essayant de le franchir.

marguerite. Que me dis-tu, Léo !... As-tu quelque chose à craindre? Cours-tu quelque danger? Mon Dieu, mon Dieu, parle, réponds-moi?

léo. Ah! j'aurais dû me taire... j'aurais dû avoir la force de te quitter sans me plaindre; mais je suis tellement abattu, tellement accablé... Ah! j'en ai honte, vraiment !

marguerite. Me quitter? Tu vas me quitter encore !

léo. Embrasse-moi.

marguerite. Écoute; tu me fais peur; parle.

léo. Non, Marguerite, non, il n'y a rien à craindre; je suis fou de m'abandonner ainsi, sois tranquille; songe que si je réussis cette nuit, demain nous sommes libres et heureux.

marguerite. Un danger , un danger... tout le monde me parle de danger!

léo. J'avais besoin de revenir à toi, de te presser

sur mon cœur -, il y avait si longtemps que nous n'avions eu entre nous une heure pareille.

Marguerite. Tu es bien coupable, Léo!... Ah! sais- tu que j'ai cru un instant que tu avais cessé de m'aimer -, sais-tu que j'ai espéré que je ne t'aimais plus!

léo. Moi, ne plus t'aimer ; moi à qui tu viens de rendre le seul bonheur que j'ai eu depuis six mois : tiens, tous les rêves des hommes sont insensés... il n'y a que l'amour sur la terre, et Dieu dans le ciel!

marguerite. Mais qu'ai-je donc fait pour mériter un pareil bonheur, juste en ce moment, juste à cette heure même?... Mon Dieu, mon Dieu, je vous remercie! mon Dieu, vous avez eu pitié de moi ; m'ayant vue faible et chancelante, vous m'avez tendu la main et vous m'avez relevée !... Je suis à toi, Léo... Oh ! je t'aime ! je t'aime !

léo. Écoute 5 n'as-tu pas entendu ?...

marguerite. Quoi?

léo. Une chanson lointaine... un chœur d'étudiants.

marguerite. Qu'importe?

léo. Il faut que je te quitte, Marguerite.

marguerite. Pour longtemps?

léo. Pour quelques heures seulement, je l'espère...

marguerite. Où vas- tu?

Léo. Je ne sais pas... On me conduit.

marguerite. Et qui cela?

léo. Le chevalier Paulus, qui doit m'attendre.

marguerite. Et tu ne peux te dispenser de sortir à cette heure?

léo. Impossible.

marguerite. Oh ! je t'accompagnerai.

léo. Oui, jusqu'à la portedu jardin ; ensuite... (Il sonne ; un domestique entre.)

marguerite. Que veux-tu ?

léo (au domestique). Laissez brûler une lampe ici : je rentrerai peut-être dans la nuit , et je veux trouver de la lumière.

marguerite. Mon Dieu! mon Dieu, protégeznous ! (Ils sortent. — Le domestique apporte la lampe et se retire.)

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