IV. — LÉO, MARGUERITE
marguerite. Léo ! et l'on ne m'a point avertie !,..
léo. Vous ne vous êtes pas couchée?
marguerite. Je veillais, je pleurais. J'ai cru qu'en rentrant vous viendriez d'abord chez moi. . . Oh ! vous m'aviez dit que vous couriez un péril ; j'ai prié Dieu.
léo. Vous venez de votre oratoire?
marguerite (à part). Grand Dieu ! fHaut.j Non.
léo. En rentrant, j'ai trouvé ouverte la porte qui donne sur la galerie.
marguerite. Ah! vous avez remarqué...
léo. Cette maison est isolée... trop grande pour le peu de domestiques que nous avons... Je crains qu'un homme ne se soit introduit ici.
MARGUERITE. Dieu !
Léo. Et ne s'y puisse encore introduire. marguerite. Oh! ciel ! pourquoi me dites-vous cela, Léo?... Je ne sais pas, j'ignore... LÉO. Vous n'avez rien entendu ?
MARGUERITE. Non...
Léo. C'est bizarre: j'avais là des papiers... très importants... ils étaient là, là, sur ce bureau, à cet endroit, la lampe posée auprès. Ces papiers ont disparu... Êtes-vous sûre de tous nos domestiques? Vous les connaissez mieux que moi.
MARGUERITE. Oh! Oui.
léo. On ne sait pas... Des papiers d'une certaine importance politique, cela peut valoir beaucoup d'or.
marguerite. Oh ! il ne sait rien. Non ! cela ne peut être... (Haut.) Mon Dieu, je ne sais pas, moi, je ne crois pas. C'est donc un grand malheur que la perte de ces papiers. Peut-être sont-ils égarés 5... moimême, négligemment, j'aurai pu les déranger.
léo. Non ; ces papiers n'ont été perdus que pour moi! cette nuit, je les ai vus dans d'autres mains... dans les mains de mes ennemis, madame. Ce vol a un instant compromis ma vie. (Marguerite fait un signe d'effroi.) Rassurez -vous, rassure- toi, ma bonne Marguerite,... le péril est tout à fait passé. Je suis à toi, à toi pour toujours.
marguerite. Grand Dieu! mais tu ne m'as rien
appris... Qu'as-tu fait cette nuit? quelle est cette mystérieuse expédition dont tout le monde parle et dont je ne sais rien, moi? Oh! tu me fais mourir,
léo. Tu as lu, n'est-ce pas, dans les vieilles histoires d'Allemagne, des récits étranges d'hommes frappés par un tribunal invisible..,
marguerite. Le Saint-Vehmé?
léo. Oui, c'est cela.
MARGUERITE. Ciel !
léo. Des insensés tentent de le faire renaître.
marguerite. Grand Dieu ! je comprends tout... il y a deux mois à peine, un écrivain politique a été frappé par eux, et toi-même... ah! Léo! c'est le même sort qui te menace!
léo. Rassure-toi, Marguerite,..
marguerite. Oui, toi!... il y a des gens qui te calomnient, qui te haïssent. Aujourd'hui même un journal t'accusait de je ne sais quels crimes publics... Je ne te quitte plus : tu ne sortiras pas, vois -tu; des amis veilleront sur toi! Oh!... bien plus!.., ne reçois personne... il en est qui se présentent dans les maisons, qui demandent à voir, à remettre une lettre... Tu obtiendras un congé du prince, n'est-ce pas? nous fuirons d'ici bien accompagnés, loin de ces terribles conspirateurs...
léo. Enfant, c'est une petite lâcheté que tu me proposes, avec tes douces craintes d'épouse-, mais, sois tranquille, puisque ton instinct bienveillant t'a
lait deviner ce que je te voulais cacher encore, apprends tout: cette nuit, un homme devait tenter de me frapper.
marguerite. Quel homme?
léo. Je l'ignoré; il était masqué.
MARGUERITE. Ah î
léo. C'était celui-là même qui tenait dans ses mains les papiers qui m'ont été dérobés dans la nuit!
MARGUERITE. Ah! Léo...
léo. Mais nos précautions sont prises • et, s'il trouve encore moyen de s'introduire ici... j'ai là des armes...
marguerite (à genoux)* Léo ! pardonne-moi! au nom du ciel! je suis coupable! Ce que je suppose est effroyable, impossible, sans doute... mais je vais t avouer un crime... Je suis une malheureuse... je t'ai trompé, je t'ai trahi!
léo. Marguerite, cela n'est pas! non; tu es insensée!...
marguerite. Un homme est entré ici cette nuit.
léo. Vous ne le disiez pas, madame!...
marguerite. Ah! je suis bien coupable ! mais pas autant que vous croyez.
léo. Son nom ?
marguerite. Mais il est incapable d'un crime!
léo. Son nom?
marguerite. Ce n'est pas lui, soyez-en sur... car il faut tout vous dire, n'est-ce pas?
léo. Vous ne me direz pas son nom? Tenez, peu réimportée présent!... un homme m'a volé chez moi; un homme entre chez moi comme il veut... Retirezvous, madame : que cet homme puisse approcher.
marguerite. Ah! monsieur! je me disais coupable-, mais, si vous me comprenez ainsi, je vais vous jurer que je suis innocente... devant vous et devant Dieu.
léo. Mais vous ne voulez pas répondre!... J'ai vu un masque, et non un visage... J'ai entendu parler mon assassin, mais je ne sais pas son nom; il me l'apprendra sans doute en me frappant!... Qu'importe cela? (Il se promène.) Faites-moi l'histoire de votre liaison avec cet homme; un charmant jeune homme, n'est-ce pas?...
marguerite. Léo, mon Dieu!
léo. Vous n'êtes pas coupable... vous vous aimiez platoniquement... des vers, des billets, quelques phrases... un baiser bien fraternel ! c'est tout, n'estce pas ! Oh ! ce n'est rien !
marguerite. i^ssez ! vous me tuez! Léo, ma tête s'égare! Je vais faire une chose odieuse, peut-être! mais je vous aime... oh ! oui, je suis toujours votre femme pure et fidèle. Léo! l'homme qui est entré ici... c'était M. Frantz Lewald...
léo. Je m'en doutais; ce Frantz s'est battu pour vous... il a été blessé pour vous... dans ce duel... où j'ai fait, moi, arrêter votre champion.
MARGUERITE. VOUS Savez?
Léo. Tout! une blessure, c'est intéressant, je conçois...
marguerite. Léo ! plus un mot de cette affreuse raillerie, ou je meurs à vos yeux. Je vous parle fièrement, à présent!... Écoutez-moi; depuis ce duel, j'ai revu M. Frantz, pour la première fois, à ce bal delà cour, où vous étiez... J'avais le cœur brisé de votre oubli, saignant de votre indifférence! Il m'a avoué, je crois, qu'il m'aimait ; je n'ai pas bien entendu ; je ne sais ce que je lui ai dit... vous m'aviez blessée... je l'ai plaint, je crois... Frantz, un ancien ami... il courait à la mort; il m'a demandé une dernière entrevue dans mon oratoire, devant Dieu! Je pressentais un grand danger pour lui... comme pour vous... il devait nvexpliquer tout.
Léo. Eh bien ! vous l'avez vu?
marguerite. Un instant -, vous veniez de partir... il m'a dit deux mots qui m'ont froissée. Oh! que je vous aimais en ce moment! Allez, mes pleurs étaient sincères. Il a fui, je n'ai pas compris... en me criant qu'il allait revenir.
léo. Cette nuit ?
marguerite. Oui, je crois... Léo! je ne vous quitte pas; mais ne craignez rien... cela, c'est impossible.
léo. Qui vous dit que je craigne?... C'est bien... je crois tout ce que vous me dites, c'est bien; je vous demande pardon de vous avoir si mal jugée...
Non, il n'y a nul danger ; et puis, croyez-vous que je ne défendrais pas ma vie?.;. Si ; je vous aime assez pour cela... Non, M. Lewald n'est pas celui que nous soupçonnons... toutes ces coïncidences sont des hasards... rentrez... laissez-moi... tout est bien fermé; et puis, je vous le dis, j'ai des armes.
marguerite. Je veux rester !
LÉO. Qui vous retient?
marguerite. Une insurmontable terreur!
Léo. Rentrez chez vous... Ah! tu es pâle, tu chancelles... Pauvre femme! je t'ai fait bien du mal, j'ai été cruel. Tiens, tu te défendais, et j'étais le coupable !... Si longtemps seule... jamais un motdu cœur... Sombre, préoccupé, je te cachais parfois ma présence ou mon retour... Oh! pardonne-moi, pauvre affligée, tout cela va changer.
marguerite. Léo!... tenez, je tremble. Cette politique qui vous éloignait de moi...
léo. Eh bien!...
marguerite. Me fait peur aussi dans un autre.
léo. Lewald...
marguerite. Je détournais vos soupçons tout à l'heure... maistoutpour vous, pour votre sûreté!... Ce fanatisme terrible de liberté égare les plus nobles âmes... Tenez, c'est lui, croyez-moi-, je n'en doute plus! je l'ai vu ici même; il avait les papiers déjà, il m'a crié qu'il reviendrait; il va revenir. Appelez vos gens... ou je le fais moi-même.
léo. N'appelez personne!
marguerite. Oh! tout cela est "terrible, infâme, et j'ai peur de perdre ma raison... Je ne vous ai donc pas tout dit? Il est venu; je lui ai donné les moyens d'entrer... dans la maison, dans l'oratoire ; il a une clef, il est peut-être ici déjà... Ah ! je crois entendre des pas dans cette longue galerie qui vient de l'oratoire ici...
léo. Sortez; je veux que vous sortiez!... Terreurs de femme ! Il ne reviendra pas, il est arrêté. . . arrêté, vous dis-je, j'en suis sûr.
marguerite. Non, je resterai là...
léo. Allons! j'ai besoin d'être seul... laisse-moi seul, je le veux.
marguerite. Mon Dieu! mon Dieu!
léo. Je t'en prie.
marguerite. Tiens cette porte fermée, n'est-ce pas... Karl dort par ici...
léo. Bien, bien, rentre chez toi. (Il l'embrasse et revient.) Des pas! oui, des pas... je les ai bien entendus, moi... elle était trop émue pour les distinguer... J'entends encore : il s'approche... Il hésite... Allons donc! (Il ouvre.) Entrez, monsieur, entrez, je vous attends.