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font jouer leurs crampons de fer d'une manière inquiétante.
De la dernière plate-forme, le panorama qui se déroule est fort beau ; d'un côté les Vosges, de l'autre les montagnes de la forêt Noire, les unes et les autres boisées de chênes et de pins 5 le Rhin dans un cours de vingt lieues, les premières masses touffues de la forêt des Ardennes, et puis un damier de plaines les plus vertes et les plus fraîches du monde, où serpente Tille, petite rivière qui traverse deux fois Strasbourg. À vos pieds, la ville répand inégalement ses masses de maisons dans l'enceinte régulière de ses fossés et de ses murs. L'aspect est monotone et ne rappelle nullement les villes de Flandre, dont les maisons peintes, sculptées et quelquefois dorées, dentellent l'horizon avec une fantaisie tout orientale. Les grands carrés des casernes, des arsenaux et des places principales, jettent seuls un peu de variété dans ces fouillis de toits revêtus d'une brique terreuse et troués presque tous de trois ou quatre étages de lucarnes. On ne rencontre d'ailleurs aucune ville remarquable sur cette immense étendue de pays ; mais comme il y a dans les belvédère quelque chose qu'on n'aperçoit jamais que quand le temps est très pur, le cicérone prétend qu'on peut voir à de certains beaux jours le vieux château de Baden sur sa montagne de pins.
A Fourvières, de même, on prétend qu'il est pos-
sible de distinguer les Alpes ; à Anvers, Rotterdam ; au phare d'Ostende, les côtes d'Angleterre. Tout cela n'est rien : à Rome, on vous jure que vous pourrez, du haut de la boule d'or de Saint-Pierre, voir à rhorizon les deux mers qui baignent les États romains. Il y a partout des nuages complaisants qui se prêtent d'ailleurs à de pareilles illusions.
Tout l'extérieur de l'église est restauré avec un soin extrême -, chaque statue est à sa place \ pas une arête n'est ébréchée, pas une côte n'est rompue ; les deux portes latérales sont des chefs-d'œuvre de sculpture et d'architecture*, Tune est mauresque, l'autre est byzantine, et chacune est bien préférable à l'immense façade, plus imposante par sa masse, qu'originale par les détails. Quant à l'intérieur, le badigeon y règne avec ferveur, comme vous pensez bien • tout clergé possible tenant à habiter avant tout une église bien propre et bien close. Les vitraux sont, en général, réparés selon ce principe, et répandent çà et là de grandes plaques de clarté qui sont les marques de cette intelligente restauration ; le xvine siècle avait commencé l'œuvre en faisant disparaître l'abside gothique sous une décoration en style pompadour, que l'on doit, ainsi que les bâtiments de l'archevêché, au cardinal de Rohan.
Mais j'ai promis de ne point décrire, et je vais me replonger en liberté dans les rues tortueuses de la ville. Le premier aspect eu est assez triste, puis on
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s'y accoutume, et Ton découvre des points de vue charmants à certaines heures du jour. Les quais de Tille surtout en fournissent de fort agréables. L'IlIe, avec ses eaux vertes et calmes, embarrassées partout de ponts, de moulins, de charpentes soutenant des maisons qui surplombent, ressemble, dans les beaux jours d'été, à cette partie du Tibre qui traverse les plus pauvres quartiers de Rome. Le faubourg de Saverne fait surtout l'effet du quartier des Transtevères. Pour si haute que soit ma comparaison, je sais qu'elle n'est pas l'éloge de l'administration municipale-, mais, pourquoi le cacher? Strasbourg est une ville mal tenue : elle a, dans ce sens même, un parfum de moyen âge beaucoup trop prononcé. Le marché à la viande a été reconstruit et assaini depuis quelques années -, mais on rencontre encore derrière de vastes espaces pleins de mares et de gravois, où les animaux indépendants trouvent à vivre sans rien faire. Près de là, il y a toute une rue de juifs, comme au moyen âge-, puis les plus infâmes complications de ruelles, de passages, d'impasses, serpentent, fourmillent, croupissent, dans l'espace contenu entre la place d'Armes et le quai des Tanneurs, qui est une rue. Du reste, en accusant la ville de sa négligence à l'égard de tout ce quartier, nous devons dire qu'elle apporte des soins particuliers à l'embellissement des rues qui avoisinent la résidence des autorités : la place d'Armes est fort belle, et l'on
s'y promène entre deux allées d'orangers. La rue Brûlée, où siège le gouvernement, ne manque que de largeur, et la rue du Dôme est devenue la rue Vivienne de Strasbourg; à l'heure qu'il est, on Ta pavée en asphalte, et ses trottoirs, déjà terminés, portent partout la signature ineffaçable de la société Lobsann. Le bitume envahit peu à peu Strasbourg, et ce n'est pas malheureux, vu l'imperfection du pavage actuel ; dans une ville pavée en cailloux, le bitume est roi.
Si vous êtes déjà las de la ville, je ne le suis pas moins que vous ; nous n'y laissons plus rien de remarquable que le tombeau du maréchal de Saxe, énorme catafalque de marbre noir et blanc, sculpté par Pigalle, et d'un rococo remarquable, bien que présentant de belles parties de sculpture. Le héros, fièrement cambré dans son armure et dans ses draperies, produit exactement l'effet du commandeur de don Juan. On est tenté de l'inviter à souper.
Pour sortir de Strasbourg et se rendre aux promenades publiques, il faut traverser de nouveau Fille, qui coule de ce côté entre le théâtre et les remparts. Lorsqu'il s'est agi d'établir des bateaux à vapeur devant naviguer de Strasbourg à Baie par le canal intérieur, la ville a dû faire couper la plupart des ponts pour les rendre mobiles. Alors ses architectes y ont construit des pont-levis qui rappellent l'enfance de la mécanique,
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Quand on a traversé les fossés, les tranchées, les bastions, partout revêtus de verdure, on trouve une charmante promenade, des allées silencieuses, une rivière où traîne mollement le feuillage des saules. A droite et à gauche sont des jardins publics, les Tivoli et les Mabille de Tendroit. Au jardin Lips, on donne tous les dimanches des bals et des feux d'artifice ; sa décoration serait pour nous un peu passée: des temples de l'Amour, des ermitages, des rochers à cascades, dans le goût bourgeois des pendules et des assiettes montées 5 puis un moulin d'eau et un pont en fil de fer qui conduit dans un îlot. Tout cela devient fort bruyant et fort animé le dimanche, ce qui me conduit à vous parler de la population.
Il faut bien l'avouer, on parle moins français à Strasbourg qu'à Francfort ou à Vienne, et de plus mauvais français, quand on le parle. Il est difficile de se faire comprendre des gens du peuple, et nous en sommes à nous demander ce qu'apprennent les enfants aux écoles mutuelles qu'on dit si fréquentées dans ce département. Peut-être savent-ils le latin. Cependant il y a peu d'Allemands réels à Strasbourg, et cette ville a donné des preuves de patriotisme incontestables. Pourquoi donc ne se fait-elle pas un point d'honneur de parler sa langue maternelle? Le type allemand se retrouve, sans être absolu pourtant, dans les traits gracieux des dames de la société ; leur tournure n'a rien de provincial, et elles
se mettent fort bien. Nous ne pouvons faire le même éloge des hommes, qui manquent, en général, d'élégance dans les manières et de distinction dans les traits. La garnison a beau jeu près des dames, si les dames ne sont pas comme leur ville, imprenables. On ne rencontre plus à Strasbourg ces vêtements pittoresques des paysans de l'Alsace, qui nous étonnent encore le long de la route; mais un grand nombre de femmes du peuple portent, le dimanche, des ajustements très brillants et très variés: les uns se rapprochent du costume suisse, les autres même du costume napolitain. Des broderies d'or et d'argent éclatent surtout sur la tète et sur la poitrine. L'harmonie et la vivacité des couleurs, la bizarrerie de la coupe, rendraient ces costumes dignes de figurer dans les opéras.
C'est dans les brasseries, le dimanche, qu'il faut observer la partie la plus grouillante de la population. Là, point de sergents de ville, point de gendarmes. Le cancan règne en maître au militaire et au civil ; les tourlourous s'y rendent fort agréables ; les canonniers sont d'une force supérieure, et les femmes en remontreraient aux Espagnoles et aux bayadères pour la grâce et la liberté des mouvements. Il existe pourtant des brasseries qui se rapprochent davantage de nos cafés ; mais la musique y élit domicile, soit que l'on danse ou non. Strasbourg est parcouru à toute heure par des bandes de