‹ Lorely; souvenirs d'AllemagneChapitre 90 sur 93 · II. — D'Anvers à Rotterdam · texte numérisé non relu

II. — D'Anvers à Rotterdam

Je n'étais donc pas destiné à figurer parmi les proscrits internés à Bruxelles ou dans les autres localités. Du reste, on s'aperçoit à peine de la présence d'un si grand nombre de nos compatriotes : on ne les voit ni dans les cafés, ni dans les lieux publics, ni presque dans les théâtres. La société belge n'a pas, comme on sait, de réceptions ou de soirées, et c'est dans les cercles seulement que tous les partis se rencontrent sur un terrain commun. — Êtes-vous libéral? — Êtes* vous clérical? — Ce sont les questions à Tordre du jour. Et les Français n'ont pas même à choisir, car ces divisions sont entendues autrement qu'elles le seraient chez nous.

Après tout, l'impression qu'on emporte de Bruxelles est triste. J'ai plus aimé cette ville autrefois; je me suis trouvé heureux de respirer plus librement, au bout d?une heure, dans la solitude des rues d'Anvers. J'avais encore admiré en passant les aspects charmants du parc anglais de Laeken ; Malines, plus belle en perspective qu'en réalité 5 les bras de l'Escaut miroitant au loin dans leurs berges vertes et les champs de seigle ondoyant, rayés des bandes jaunes du colza en fleur. Le houblon grim-

pait déjà sur ses hauts treillages, réjouissant l'œil comme les pampres d'Italie et promettant à ces contrées les faveurs du Bacchus du Nord. Des chevaux et des bœufs erraient en paix ça et là dans les pâturages, dont la lisière est brodée de beaux genêts d'or. — Voici enfin la flèche d'Anvers qui se dessine au-dessus des bouleaux et des ormes, et qui s'annonce de plus près encore avec son carillon monté éternellement sur des airs d'opéra-comique.

J'ai franchi bientôt les remparts, la place de Meer, la Place-Verte, pour gagner la cathédrale et y revoir mes Rubens : je ne trouvai qu'un mur blanc, c'est-à-dire rechampi de cette même peinture à la colle dont la Belgique abuse, — par le sentiment, il est vrai, d'une excessive propreté. « Où sont les Rubens? dis-je au suisse. — Monsieur, on ne parle pas si haut pendant l'office. » Il y avait un office en effet, « Pardon! repris-je en baissant la voix- les deux Rubens, qu'en a-t-on fait? — Ils sont à la restauration, » répondit le suisse avec fierté.

0 malheur! Non contents de restaurer leurs édifices, ils restaurent continuellement leurs tableaux. Notez que la même réponse m'avait été faite il y a dix ans dans le même lieu. J'ai songé alors avec émotion à ce qui s'était passé un peu avant cette époque au musée d'Anvers. L'histoire est encore bonne à répéter. On avait confié la direction du musée à un ancien peintre d'histoire, enthousiaste

de Rubens, quoique très fidèle au goût classique et n'admirant son peintre favori qu'avec certaines restrictions. Ce malheureux n'avait jamais osé avouer qu'il trouvait quelques défauts, faciles du reste à corriger, dans les chefs-d'œuvre du maître. Ce n'était rien au fond : un glacis pour éteindre certains points lumineux, un ciel à bleuir, un attribut, un détail bizarre à noyer dans l'ombre, et alors ce serait sublime. Cette préoccupation devint maladive. N'osant témoigner ses réserves ni s'attaquer en plein jour à de tels chefs-d'œuvre, craignant le regard des artistes étudiants et même celui des employés, — il se levait la nuit, ouvrait délicatement les portes du musée et travaillait jusqu'au jour sur une échelle double à la lueur d'une lanterne complice. Le lendemain, il se promenait dans les salles en jouissant de la stupéfaction des connaisseurs. On disait : C'est étonnant comme ce ciel a bleui, c'est sans doute la sécheresse, — ou l'humidité... Il y avait là autrefois un triton... la couleur d'ocre l'aura noyé par un effet de décomposition chimique. — Et on pleurait le triton. On s'aperçut de ces améliorations trop rapides bien longtemps avant d'en pouvoir soupçonner l'auteur. Convaincu enfin de manie restauratrice, le pauvre homme finit ses jours dans un de ces villages sablonneux de la Campine où Ton emploie les fous à l'amélioration du sol.

La statue de Rubens, sur la Place -Verte, est cam-

pée assez crânement, et doit consoler ce mort illustre des outrages que le bon goût lui a fait subir. Elle faisait moins bien autrefois sur le quai de l'Escaut, en face de la Tête de Flandre. Je suis entré dans un des cafés de la place pour demander une côtelette ou un beefsteak. — Nous n'avons plus de viande, me dit-on, parce que c'est demain vendredi. — - Mais c'est demain que vous ne devriez pas en avoir! — Pardon, c'est que, comme on n'en vendra pas demain dans la ville, les ménages s'en approvisionnent aujourd'hui.

Je vois qu'à Anvers la religion est aussi bien suivie qu'à Londres, où l'on achète le samedi une grande quantité de porter, de sherry et de gin, afin de pouvoir se griser en liberté le dimanche, seul jour où cela soit défendu.

Pourquoi ne pas dire que les salles de danse du port, vulgairement nommées riddecks, sont en ce moment ce qu'il y a de plus vivant à Anvers? Pendant que la ville se couche une heure après qu'elle a couché les enfants, c'est-à-dire à dix heures, les orchestres très-bruyants de ces bals maritimes résonnent le long des canaux comme au temps des Espagnols. On parle bien à Paris du bal Mabille et du Château-Rouge : je puis donc parler ici de ces réunions cosmopolites, qui ne sont qu'un peu plus décentes. — Le jour où j'arrivais à Anvers, il y avait un banquet de soixante-deux capitaines de navires

dans un des plus vastes établissements du quai de l'Escaut. Les bassins étaient si remplis, qu'un grand nombre de bricks et de frégates louvoyaient sur le fleuve en attendant leur tour. Quelle forêt de mâts, plus serrée et plus touffue qu'aucune forêt possible, car des arbres de cette taille ne sont jamais si rapprochés! Des affiches annonçaient ce même jour quatre départs pour Archangel. — Replongeons-nous dans les rues, de peur de céder à de telles séductions.

En multipliant le nombre des capitaines de haut bord par celui des simples caboteurs, des officiers et des matelots d'une telle agglomération, on comprendra l'éclat inouï de ces riddecks, survivant au siècle où Rubens y a étudié les enlacements robustes de ses dieux marins et de ses océanides. Malheureusement limitation de Paris gâte tout. Plus de danses nationales, plus de costumes, excepté celui des Frisonnes, — qui viennent vous offrir, avec leurs coiffures de reines, leurs dentelles et leurs longs bras blancs, des œufs durs, de la morue découpée, des pommes rouges et des noix. Les vareuses et les chemises coloriées des matelots répandent aussi quelque gaieté dans cette foule. — De temps en temps, .de belles personnes en costume de bal , et qui ne seraient désavouées dans aucun monde, forment le carré d'un quadrille tout féminin. Ensuite la valse mugit avec furie, imitant tous

les balancements de vagues que peut créer l'union du triton et de la sirène. Des familles anglaises viennent voir cela par curiosité, car il y a des estrades consacrées aux bourgeois, où Ton ne voit naturellement s'attabler que des étrangers.

Le lendemain matin, j'étais à bord du paquebot Amicitia, qui, tous les jours, fait le trajet d'Anvers à Rotterdam en huit heures. Les armes des deux villes décorent le bastingage. Les mains coupées du géant d'Anvers se tendent affectueusement comme pour caresser les quatre lions de gueule et de sable de récusson néerlandais. On n'a rien de mieux à faire alors que de s'attabler pour plusieurs heures dans la cajute avec la certitude d'échapper aux prescriptions sévères du vendredi belge. La viande protestante s'étale sous toutes les formes, et, toujours trop peu cuite pour nous, inonde de son sang les pommes de terre de Dordrecht. On laisse à gauche Flessingue, à droiteBerg-op-Zoom en fredonnant la vieille chanson française : C'ti~là qu'a pincé Berg-op-Zoom, et Ton se fatigue peu à peu de ces méandres de bras de mer et d'embouchures de fleuves qui découpent la Zélande en guipures. A la hauteur d'un certain fort qui doit s'appeler Loo, le pavillon belge nous avait salués une dernière fois, — puis nous avions retrouvé nos couleurs françaises, disposées en longueur et non plus en largeur. — Les douaniers des Pays-Bas inspectent les

bagages et les marquent d'un crayon blanc. Puisset-il nous porter bonheur comme la craie dont les Latins marquaient les jours heureux!

Il n'y a rien à tirer de cette mer bourbeuse côtoyée de berges vertes où apparaissent çà et là les grands bœufs de Paul Potier, que n'étonne plus le passage du stcamboat, ni sa trace d'écume, ni son panache de fumée. Parfois le roulis nous apprend que nous tournons sur un bras de mer. Ailleurs, une branche de l'Escaut ou de la Meuse offie à la navigation des difficultés toujours vaincues. On frôle en passant ou l'on courbe des bois marins, de frôles genévriers qui s'amusent à verdir dans dix pieds d'eau, et qui secouent leurs panaches après notre passage comme des chats qui font leur toilette après avoir traversé un ruisseau. — Toujours sur les berges, souvent à peine perceptibles, des maisons peintes, des fabriques ou des moulins d'une carrure imposante, égratignant l'air de leurs grandes pattes d'araignées embarrassées dans les toiles ! La cloche annonce enfin Dordrecht, et nous passons si près des quais, que nous voyons très-bien les femmes dans leurs maisons de briques, nous inspectant à leur tour dans ses miroirs placés au dehors des fenêtres qui concilient leur curiosité naturelle avec leur réserve néerlandaise. — Puis nous n'avons plus à suivre qu'un fleuve paisible bordé de magnifiques pâturages à fleur d'eau que bornent au loin

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des bois de sapins et de bouleaux. La cloche retentit encore. C'est déjà Rotterdam.

Je regrette de n'avoir pu m'arrêter un instant à Dordrecht. On dit qu'il s'y trouve une statue d'Érasme lisant dans un livre en face de l'horloge publique. Chaque fois qu'une heure sonne, le philosophe tourne une des pages de bronze de son livre. Naturellement il en tourne douze à midi. Je n'ai pas vu cette statue ; mais au détour du port de Rotterdam encombré de paquebots, — suivant à droite un bassin immense ombragé d'ormes où plongent les lourdes carcasses goudronnées des bateaux marchands, suivant encore longtemps la Hochstrat bordée de boutiques toutes parisiennes, puis tournant autour de la splendide maison de ville où il faut faire viser son passeport, — j'ai fini par rencontrer sur la placé du Marché-aux-Légumes la statue du bon Érasme, qui, comme à Dordrecht, a la tête penchée sur un livre, mais qui n'en retourne pas les feuillets. On avait prétendu que, par un sentiment exagéré de propreté, les magistrats de Rotterdam faisaient écurer tous les samedis la statue de leur grand homme, ce qui finissait nécessairement par l'user. — N'est-ce qu'une fable, ou bien se sont-ils arrêtés à temps? Il est certain qu'aujourd'hui la statue est parfaitement bronzée et n'a nul besoin d'être traitée comme un chaudron. J'ai regretté de ne pas rencontrer sur quelque autre place une statue consacrée à Bayle.

Il est vrai que ce serait la France qui la lui devrait, puisqu'il est né dans le comté de Foix -, mais Rotterdam doit bien quelque chose au souvenir de cet illustre proscrit.

Au bout de la ville, au-delà d'une porte sombre qui semble un arc de triomphe des Romains, on rencontre l'embarcadère du chemin de fer d'Amsterdam, qui se dessine dans le goût du gothique anglais au milieu des villas et des jardins. Une heure après, j'arrive à La Haye en traversant de riantes prairies éclairées du soleil couchant.

III* — lia kermesse de Lia Haye.

De la station de La Haye, que ses gens appellent S'Gravenhage, il y a encore un kilomètre de marche pour gagner la ville. La nuit était venue, j'ai suivi une rue très-belle, voyant peu à peu étinceler le gaz des boutiques et de plus en plus s'augmenter la splendeur des étalages, jusqu'à la place du Marché. Arrivé là, je ne sais quelle animation extraordinaire, quels sons lointains de violons et de trompettes, entremêlés de coups de grosse caisse, me révélèrent l'existence d'un divertissement public. Une petite rue très-propre, mais toute bordée de fruitiers, de marchands de tabac, de merciers et de pâtissiers, me conduisit sur la droite à une grande place plus silencieuse, entourée d'hôtels et de cafés.

— Plus loin, il n'y avait pas à en douter, des théâtres en plein vent, illuminés de lampions et décorés d'afiiches monstrueuses, trahissaient les plaisirs d'une fête foraine. J'entrai dans un café pour prendre des informations, puis, à travers le ramage néerlandais du garçon, je finis par comprendre que j'arrivais en pleine kermesse : — la kermesse de La Haye, qui n'a lieu qu'une fois par an ! C'était heureux. — Du reste, pas de journaux français sur les tables, sauf des journaux belges et VÉcho de LaHaye, qui n'a qu'une page imprimée des deux côtés. Il parait que le Journal de La Haye, qui avait pris une certaine importance dans la presse européenne, n'existe plus depuis longtemps; en revanche, VEcho annonçait deux théâtres de vaudeville et un théâtre d'opéra français, plus un théâtre allemand et un théâtre flamand, sans compter une foule de cirques et de fantoccini.

Je ne lardai pas à m'engager dans la grande rue formée par les constructions légères de la fête. Le théâtre du Vaudeville jouait les Saltimbanques, celui des Variétés la Dame aux Camélias ; mais est-ce bien la peine d'aller à La Haye pour y retrouver Paris? La foule augmente, et le bruit se continue au-delà d'une porte noire, bariolée d'affiches, qui est une ancienne porte de la ville, et des deux côtés règne une véritable comédie en plein vent, formulée par les dialogues bizarres de cinq ou six vendeurs de

poisson salé qui se disputent la faveur du public. Celui qui s'époumone à débiter les turlupinades les plus comiques arrive à placer quelques morceaux de morue ou quelques anguilles fumées avidement reçues par les enfants, les jeunes filles et les militaires. — L'anguille fumée est un régal délicat, seulement il faut s'habituer au goût de suie qui en parfume la peau. 11 y en a de toutes les tailles, depuis un cents (2 centimes) jusqu'à 10 cents.

Au-delà de la porte, il n'y avait qu'à choisir entre une grande rue de guinguettes, de cirques et de baraques consacrées à divers exercices, et une autre plus étroite qui bordait un vaste bassin au milieu duquel se trouve une île ronde habitée par des cygnes. À peine pouvait-on voir par échappées, sur l'autre bord, les toits solennels du grand palais des États reflétant dans l'eau leurs teintes plombées des pâles rayons de la lune. Mais que d'éclat, que de vie, que de mouvement dans cette rue improvisée ! Pour tout dire en deux mots, la kermesse hollandaise, c'est une ville en bois dans une ville en briques. Les grandes rues, les larges places, les promenades, s'effacent pour représenter l'aspect tumultueux d'une capitale immense, — et leur attitude, ordinairement paisible, n'est plus qu'un cadre obscur qui raffermit l'effet de ces décorations inouïes. — 11 y avait dans cette rue une centaine de maisons, très solidement établies, peintes, vernies et dorées, qui

m'ont rappelé l'aspect des plus belles rues de Stamboul pendant les nuits du Ramazan. Toutes avaient au dedans la même disposition: une salle assez grande, éclairée par des lustres de cristaux et des bras dorés, — meublée de cabinets de laque et de bois des îles surmontés de pots de porcelaine et de chinoiseries diverses ; — au fond, un vitrail de verres de couleur- des deux côtés, quatre cabinets en forme d'alcôve, dont le cintre extérieur est soutenu par des colonnes, et qui sont garnis de rideaux en toile de Perse , en brocatelle ou en velours d'Utrecht. A l'entrée trône la maîtresse de l'établissement sur un fauteuil élevé, d'où elle préside d'un air solennel à la confection de certains gâteaux de crème frite qui ont la forme de gros macarons. A ses pieds est une grande plaque de cuivre dont les bossuages donnent à cette pâtisserie la forme nécessaire. Tenant une longue cuiller avec la majesté de la déesse Hérée, elle distribue la pâte blanche dans plusieurs séries de petites cases rondes, chauffées au-dessous par la flamme d'un grand brasier. A ses côtés brillent d'immenses coquemards en cuivre jaune, aux anses sculptées, qui ne sont sans doute là que pour l'ornement. — Ce qui frappe encore plus l'étranger qui passe, c'est que chacun de ces cafés est desservi par trois ou quatre jeunes filles frisonnes qui, avec leurs casques d'or, leurs dentelles et leurs jupes de toile de perse, se précipitent sur le

passant en criant: « Dis donc, monsieur! » L'une vous enlève votre chapeau, l'autre votre manteau, la troisième vous enlève vous-même avec la force que l'habitude du lessivage des maisons et des frottements du cuivre peut communiquer à de si beaux bras, et, quoi qu'on fasse, on se trouve bientôt attablé dans un de ces cabinets-alcôves, dont il était difficile d'abord de deviner la destination.

Une fois que vous vous êtes laissé servir un plat de crème frite imprégnée de sucre et de beurre, ou des gaufres, ou toute autre pâtisserie qu'il faut digérer à l'aide de plusieurs tasses de café ou de thé, ces belles du Nord reprennent leur vertu et ne se montrent pas moins sauvages que des cigognes d'Héligoland. D'ailleurs la police l'exige. — C'est une singulière race que ces Frisonnes si grandes, si blanches, si bien découplées, et si différentes d'aspect des Hollandaises ordinaires. On ne peut mieux les comparer, je crois, qu'à nos Artésiennes, en faisant la différence de la couleur et du climat. Sont-ce là les nixes d'Henri Heine ou les cygnes des ballades Scandinaves? Elles sont très-vives, très-spirituelles même, et n'ont rien du calme flamand; cependant on sent une certaine froideur sous celte animation, qui étincelle comme les prismes irisés de la neige aux rayons d'un soleil d'hiver.

En Hollande, on boit le café comme du thé ; seulement il est plus léger que chez nous. — Je sentis

moi-même la nécessité d'en avaler plusieurs tasses, pour corriger l'amas de crème frite au beurre dont ces belles vous bourrent en éclatant de rire. — Capitaine, disent-elles, capitaine! ahl capitaine ! — Et Ton se laisse faire comme un enfant, en admirant ces jolies têtes couronnées, ces longs cous onduleux et ces bras blancs irrésistibles. — Pourquoi vous appellent-elles capitaine, exactement comme le font les jolies Grecques dans les Échelles du Levant? C'est qu'elles sont aussi de la famille des antiques sirènes. Le long des quais sont rangés les bateaux qui transportent de ville en ville leurs kiosques chinois, que Ton démonte après les quinze jours de chaque kermesse. Le passant est toujours pour elles un navigateur, un Ulysse errant, qui ne se méfie pas assez souvent des enchantements de Circé. — Cela me fait souvenir qu'il existe au musée de La Haye trois sirènes à queues de poisson conservées en momies, et dont on serait mal venu à contester l'authenticité.

Sortons enfin de cette rue merveilleuse, et, laissant à droite la bibliothèque, suivons encore les longues allées de la place jusqu'à l'opéra français. Des deux côtés règne une exposition d'horticulture où les arbustes fleuris de l'Inde et du Japon forment une haie délicieuse, bordée sur le devant des tulipes les plus rares. Ensuite recommence une nouvelle cité de baraques, de tentes et de pavillons destinés

aux saltimbanques, aux hercules et auxanimaux savants. La foule se pressait surtout devant une femme à deux nez et à trois yeux, dont l'un occupe le milieu du front. Ce dernier n'est pas très ouvert, mais les deux nez sont incontestables, et donnent à la femme, quand elle se tourne, deux profils réguliers et différents. Il faut recommander ce phénomène aux méditations de M. Geoffroy Saint-Hilaire. J'ai pu voir encore le dernier acte à'Haydée et complimenter Yimpresario, qui est l'un des fils de Monrose.

Le lendemain, j'ai fait un tour dans le célèbre bois de La Haye, qui, comme on sait, est planté sur pilotis, ce qui a été nécessaire pour affermir le terrain.— En revanche, j'ai vu un spectacle non moins étrange que les sirènes et la cyclopesse.On va croire que je rédige une relation à la manière de Marco Polo : ce n'était rien moins qu'une troupe de singes qui folâtraient en liberté dans les tilleuls qui bordent le canal. Les corbeaux, troublés dans leur asile, ne pouvaient comprendre celte invasion d'animaux inconnus, et défendaient avec acharnement leurs malheureuses couvées. On riait à se tordre au pied des arbres. Il est assez rare de voir rire des Hollandais-, mais quand ils s'y mettent, cela ne finit plus.

Les soldats du poste montraient le corps d'un corbeau auquel l'un des singes, étourdi de ses piaillements, avoit tordu le cou fort habilement. Il nen avait aucun remords, et tantôt s'amusait à croquer

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des bourgeons, tantôt se livrait sur un de ses pareils à des recherches d'entomologie. — Ces singes étaient simplement les compagnons ordinaires d'un certain compagnon d'Uhjsse pesant douze cents livres, et amené pour la fête sur un bateau dont il remplissait la cabine. Pendant le jour, on lâchait les singes pour les distraire d'une société sans doute monotone, et il suffisait de les siffler pour les faire rentrer le soir.

La kermesse continuait dans tout son éclat, lorsque j'ai repris le chemin de fer pour Amsterdam. Après la station de Leyde et celle de Harlem, où brillaient encore les dernières tulipes de la saison, le chemin de fer passe comme une bande à peine bordée de terre entre deux mers, dont la ligne extrême coupe l'horizon avec la netteté brillante d'un damas. Celle de Harlem, plus paisible, et l'autre, plus orageuse, offrent un contraste curieux par les reflets du ciel et la teinte des eaux; mais le plus merveilleux, c'est l'œuvre de tels hommes qui, non contents de défier les éléments avec ces digues qu'on aperçoit au loin au-delà des dunes stériles, ont jeté de Harlem à Amsterdam ce formidable trait d'union dont il semble que les vaisseaux s'étonnent, comme si les oiseaux voyaient passer un cerf dans les nues, selon l'expression du poëte latin.

IV, — Amsterdam et Saardam*

L'entrée d'Amsterdam est magnifique : à deux pas du débarcadère on passe sous une porte hardiment découpée, qui semble un arc-de-triomphe, puis on a une demi-lieue à faire avant de gagner la place du Palais. De temps en temps on traverse les ponts des canaux, qui font d'Amsterdam une Venise régulière dessinée en éventail. Les canaux forment, comme on sait, une série d'arcs successifs dont le port est Tunique corde. La ville est trop connue pour qu'il soit nécessaire de la peindre plus minutieusement. Les grands bassins qui coupent ça et là le dessin dont je viens de donner une idée sommaire sont, comme à Rotterdam et à La Haye, bordés de magnifiques tilleuls qui se découpent en vert sur les façades de briques, dont quelques-unes sont peintes, mais où les pignons dentelés, festonnés et sculptés du vieux temps se sont conservés mieux qu'en Belgique. On a peint et décrit les bords de TAmstel où les couchers de soleil sont si beaux, le groupe de tours qui s'élève entre le port et le grand bassin, les hautes flèches découpées à jour des anciennes églises devenues temples protestants, — et que Ton peut toujours comparer à ces coquillages splendides où l'oreille attentive croit distinguer un vent sonore, mais d'où la vie qui leur était propre s'est retirée depuis longtemps.

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Si Ton veut voir la Venise du Nord dans toute sa beauté maritime, il faut d'abord parcourir le quai d'une lieue qui borde le Zuiderzée. Les vaisseaux, paisibles dans les bassins comme ces hautes forêts de pins que le vent agite à peine, font contraste à la flotte éternelle qui, de l'autre côté, sillonne la mer agitée ou paisible. Il y a là des cafés élevés sur des estacades et entourés de petits jardins flottants. Tout le quai est bordé de buffets de restauration, — où Ton peut consommer debout des concombres au vinaigre, des salades de betterave, des poissons salés arrosés de thé et de café. On remplace le pain par des œufs durs.

Rien n'est plus engageant que les grandes affiches et les inscriptions peintes des bureaux de steamboat qui annoncent des départs continuels pour Leuwarden en Frise, pour Saardam, qu'ils appellent Zaaclam, pour Groningue,pour Heligoland,pourleTexel ou pour Hambourg. Si nous ne voulons qif admirer la magnifique perspective d'Amsterdam, mettons le pied sur le paquebot de Saardam, qui, trois fois par jour, transporte les promeneurs sur le rivage de la Nord-Hollande. Le bateau fume et se détache de Festacade prodigieuse chargée d'un petit village de comptoirs et d'offices maritimes, de restaurants et de cafés. — Déjà toute la ligne du port nous apparaît dentelée au loin par les découpures des toits variés de dômes et de tours aux chaperons aigus

au-dessus desquels se dressent, sur trois ou quatre points, de hauts clochers ouvragés comme les pions d'un échiquier chinois. Puis le panorama s'abaisse ; chaque dôme, chaque flèche fait le plongeon à son tour. Seule, la vieille cathédrale, située à gauche, lève toujours son doigt de pierre, dont on aperçoit la dernière aiguille de l'autre côté du golfe. L'étendue de la mer est vaste \ cependant une ligne verte égayée de moulins trace partout, comme un mince ourlet, les derniers contours de l'horizon. On finit par reconnaître Tautre rivage en voyant s'y multiplier les moulins, qui autour de Saardam sont au nombre de quatre cents. Une petite anse ouverte au milieu des pâturages à fleur d'eau vous mène au port de la charmante ville, — que je me garderai bien d'appeler chinoise, parce que cela déplaît aux habitants. Voici le cadran d'une jolie église au toit pointu qui nous annonce que nous n'avons mis qu'une heure pour la traversée. Une nuée de cicérone en bas âge s'attache à nos vêtements avec l'âpreté des Frisonnes de La Haye, mais avec des moyens de séduction moins infaillibles.

J'ai été obligé de me réfugier dans un café pour n'être pas mis en lambeaux. Un homme très poli est venu s'asseoir à ma table, et a demandé un verre de bière. En causant, il m'a parlé de la maison de Pierre le Grand, et a offert de m'y conduire. Les petits cicérone hurlaient tellement à la

porte et faisaient de telles grimaces, que cet obligeant personnage crut devoir leur distribuer des coups de canne. « Monsieur, me dit-il, je me ferai un plaisir d'accompagner un voyageur qui paraît distingué, et de lui faire les honneurs de la ville. Ces drôles vous auraient volé votre argent; ils sont incapables d'apprécier les choses d'art. Je vous préviens qu'il ne faut donner que quatre sous à la maison du czar Pierre. On abuse ici de la facilité des étrangers. Maintenant, si vous voulez voir la maison, accompagnez-moi; je vais de ce côté. »

A cent pas du port, presque dans la campagne, on rencontre une petite porte verte sur le bord d'un ruisseau. Au fond d'une cour de ferme est une maison qui a l'aspect d'une grange. C'est dans cette maison, — qui recouvre l'ancienne comme un verre couvre une pendule, — qu'existe encore la cabane parfaitement conservée du charpentier impérial. Dans la première pièce, on voit une haute cheminée dans l'ancien goût flamand, que surmonte une plaque gravée qu'a fait poser l'empereur Alexandre; de l'autre côté, un lit pareil à nos lits bretons; au milieu, la table de travail de Pierre, chargée d'une quantité d'albums qui reçoivent les autographes et les inspirations poétiques des visiteurs. La seconde pièce contient divers portraits et légendes. Les cloisons de sapin sont entièrement couvertes de signatures et de maximes, comme si les albums n'avaient

pas suffi! mais chacun veut prendre une part de l'immortalité du héros. J'ai remarqué cette citation de Gœthe : « Ici je me sens homme ! ici j'ose l'être. » C'était un homme en effet que ce grand homme ; mais abrégeons. — Mon obligeant inconnu s'était retiré par discrétion, car on permet aux curieux de méditer dans cette maison et de se supposer un instant à la place du czar Pierre. Ouvrier et empereur, les deux bouts de cette échelle se valent en solidité, et il est impossible de réunir plus de noblesse à plus de grandeur. Pierre le Grand, c'est l'Emile de Rousseau idéalisé d'avance.

Je compris, en retrouvant l'inconnu à la porte et lui voyant un air embarrassé, qu'il obligeait ses amis à la manière de M. Jourdain; mais il s'y était pris spirituellement. J'offris de lui prêter un florin qu'il accepta sans difficulté.

« Maintenant, monsieur, voulez-vous venir voir Broëk? cela ne coûte que quatre florins. — C'est trop. — Deux florins, et j'y perds. — Je n'y tiens pas. — Alors, monsieur, ce sera un florin... je fais ce sacrifice par amitié.)) En effet, ce n'était pas cher; il fallait une voiture pour franchir les deux lieues. On sait déjà par Gozlan que Broëk est un village dont tous les habitants sont immensément riches. Le plus pauvre, n'étant que millionnaire, a accepté les fonctions de gardien des portes et de garde-champêtre à ses moments perdus. La vérité est que les

paysans de ce village sont des commerçants et des armateurs retirés, chez lesquels sont venues s'amasser pendant plusieurs générations les richesses des Indes et de la Maiaisie. Ces nababs vivent de morue et de pommes de terre au milieu du rire éternel des potiches et des magots. Chaque maison est un musée splendide de porcelaines, de bronzes et de tableaux. Il y a toujours une grande porte, qui ne s'ouvre que pour la naissance, le mariage ou la mort. On entre par une porte plus petite. L'aspect du village offre un carnaval de maisons peintes, de jardinets fleuris et d'arbustes taillés en forme d'animaux. C'est là que l'on rabote, par un sentiment exquis de propreté, les troncs des arbres, qui sont ensuite peints et vernis. Ces détails sont connus • mais il y a quelque exagération dans ce qu'ont dit certains touristes, que les rues sont frottées comme des parquets.— Le pavé se compose simplement de tuiles vernies, sur lesquelles on répand du sable blanc, dont la disposition forme des dessins. Les voitures n'y passent pas et doivent faire le tour du village. Ce n'est que dans le faubourg que Ton peut rencontrer des auberges, des marchands et des cafés. Les femmes ont conservé, comme à Saardam, les costumes pit toresques de la Nord-Hollande. Les couronnes d'orfèvrerie, souvent incrustées de pierres fines, les dentelles somptueuses et les robes miparties de rouge et de noir sont les mêmes qu'à

l'époque où une reine d'Angleterre se plaignait d'êfre éclipsée par les splendeurs d'une cuisinière ou d'une fille de ferme. Il y a au fond beaucoup de clinquant dans tout cela; mais l'aspect n'en est pas moins éblouissant.

Il ne faut pas mépriser Saardam, où nous rentrons après cette excursion rapide. — J'ai demandé à voir le bourgmestre, et je m'attendais à voir surgir tout à coup l'ombre de Potier. Le bourgmestre était absent, heureusement pour lui et pour moi. — La mairie est située dans une grande rue où lesprit français a encore pénétré : ce sont deux lignes de magasins splendides, qu'on ne s'attendrait pas à rencontrer tout près d'un vaste canal qui suit parallèlement les jardins situés derrière. Les plates-bandes de tulipes égaient toujours les carrés de verdure découpés par des ruisseaux d'eau verte qui s'argentent ou se dorent aux derniers reflets du soleil couchant. C'est le printemps encore, tandis que Paris doit être en proie à l'été. Les maisons, peintes de toutes les nuances possibles du vert, depuis le vert-pomme jusqu'au vert-bouteille, se doublent dans ces eaux paisibles , comme le château du Gascon, — qui s'imagine alors qu'il en possède deux.

Le port de Saardam n'est pas non plus à dédaigner... Déjà la cloche nous appelle, et nous n'avons que le temps d'admirer la sérénité de ces rivages et

de ces eaux, où dorment les lourds bateaux à voiles qui de temps en temps se réveillent pour faire le grand voyage des Indes,

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