ACTE IV. SCÈNE IV
LA MARQUISE. — Mais enfin, que vous soyez ambitieux, que tous les moyens vous soient bons, je le conçois; mais parlerez-vous plus clairement? Voyons, Malaspina, je ne veux pas désespérer tout à fait de ma perversion. Si vous pouvez me convaincre, faites-le, parlez-moi franchement. Quel est votre but ?
LE CARDINAL. — Vous ne désespérez pas de vous laisser convaincre, n'est-il pas vrai? Me prenez-vous pourunenfant,
et croyez-vous qu’il suffise de me frotter les lèvres de miel!
pour me les desserrer ? Agissez d’abord, je parlerai après. Le jour où, comme femme, vous aurez pris l'empire nécessaire, non pas sur l'esprit d'Alexandre, duc de Florence, mais sur le cœur d’Alexandre, votre amant, je vous apprendrai le reste, et vous saurez ce que j'attends.
LA MARQUISE. — Voulez-vous que je vous dise, moi, ce que vous n’osez pas me dire ? Vous servez le pape jusqu’à ce que l’empereur trouve que vous êtes meilleur valet que le pape lui-même. Vous espérez qu’un jour César vous devra bien réellement, bien complètement l’esclavage de PItalie, et ce jour-là, — oh! ce jour-là, n’est-il pas vrai? — celui qui est le roi de la moitié du monde pourrait bien vous donner en récompense le chétif héritage des cieux. Pour gouverner Florence en gouvernant le duc, vous vous feriez femme tout à l’heure, si vous pouviez. Quand la pauvre Ricciarda Cibo aura fait faire deux ou trois coups d’État à Alexandre, on aura bientôt ajouté que Ricciarda Cibo mène le duc, mais qu’elle est menée par son beau-frère; et, comme vous dites, qui sait jusqu'où les larmes des peuples, devenues un océan, pourraient lancer votre barque ? Est-ce à peu près cela? Mon imagination ne peut aller aussi loin que la vôtre, sans doute; mais je crois que c’est à peu près cela.
LE CARDINAL. — Allez ce soir chez le duc, ou vous êtes perdue.
LA MARQUISE. — Perdue? et comment ?
LE CARDINAL. — Ton mari saura tout.
LA MARQUISE. — Faites-le, faites-le, je me tuerai.
LE CARDINAL. — Menace de femme! Écoutez, et ne vous
1. Miel, c'est-à-dire de le flatter pour aporendre ses desseins.
jouez pas à moi. Que vous m’ayez compris bien ou mal,
allez ce soir chez le duc.
LA MARQUISE. — Non.
LE CARDINAL. — Voilà votre mari qui entre dans la cour. Par tout ce qu’il y a de sacré au monde, je lui raconte tout, si vous dites non encore une fois.
LA MARQUISE. — Non, non, non! (Entre le marquis.)
Laurent, pendant que vous étiez à Massa, je me suis livrée à Alexandre, je me suis livrée, sachant qui il était, et quel rôle misérable j’allais jouer. Mais voilà un prêtre qui veut m'en faire jouer un plus vil encore; il me propose des horreurs pour m’assurer le titre de maîtresse du duc et le tourner à son profit. (Elle se jette à genoux.) |
LE MARQUIS. — Êtes-vous folle ? Que veut-elle dire, Malaspina? — Eh bien! vous voilà comme une statue, Ceci est-il une comédie, cardinal? Eh bien donc! que faut-il que j’en pense ? |
LE CARDINAL. — Ah! corps du Christ! (J7 sort.)
LE MARQUIS. — Elle est évanouie. Holà! qu’on apporte du vinaigre.