‹ LorenzaccioChapitre 7 sur 95 · SCÈNE 11.* — A Venise, les Strozzi montrent leur espoir de réta · texte numérisé non relu

SCÈNE 11.* — A Venise, les Strozzi montrent leur espoir de réta

blir la république florentine.

SCÈNES 111 A VIIL.* — Les Florentins sont restés inertes, et Côme est accepté sans résistance. Lorenzo est assassiné à Venise sur son ordre.

L'histoire. Lorenzo de Médicis (1514-1548). — L'Italie est à ce moment livrée à deux influences contraires : celle de Charles- Quint, qui soutient le pape et les petits princes italiens, et celle de François I°r, qui, par contre-coup, s’est rapproché des républicains. |

Or, la république de Florence se trouve sous la tutelle de fait

de la riche famille des Médicis, qui ont profité de la décadence. florentine pour accaparer la charge de gonfalonier. Leur situation

s’est encore affermie depuis l’élection d’un des leurs à la papauté “+

sous le nom de Clément VII (1523). En 1527, les Florentins, mécontents de la domination des Médicis, profitèrent des difficultés entre Rome et François Ier pour les expulser et rétablir la consti-

tution républicaine. Mais ils n’avaient pas les forces nécessaires; et dès 1 531; ils se rendaient sans résistance aux armées de Core

Quint massées à Bologne sur la demande du pape. Celui-ci, dès la reddition de la ville, fait reconnaître comme duc de Florence son fils naturel, Alexandre, un mulâtre de vingt ans,”

stupide, cruel et débauché : il s’empresse de consolider les alliances

en négociant le mariage d’Alexandre avec une fille de Charles-

Quint, alors âgée d’une douzaine d’années. Le nouveau duc et les favoris qu’il a ramenés avec lui ne tardent pas à mécontenter les. Florentins, d’autant qu’on a construit une citadelle et que Charles,

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Fe NOTICE — 9

Quint a envoyé des gardes allemandes pour surveiller la ville. Les anciennes familles républicaines, pour la plupart parentes des Médicis, se mettent à conspirer, mais sans grande activité.

Lorenzo de Médicis est alors âgé d’une vingtaine d’années. Né en 1514 de Pierre-François de Médicis, gentilhomme malade et un peu fou qui laissera sa famille dans la gêne, et de Marie Soderini, il connaît une enfance très agitée et reçoit une éducation désordonnée à la campagne, où la famille vit par économie. En 1525, le père meurt et bientôt après, la révolte de Florence oblige Marie et ses enfants à se réfugier à Venise, où ils vivent misérablement. Nous retrouvons Lorenzo familier de Clément VII à Bologne

. puis à Rome où il a suivi le pape, non pas pour le tuer, comme l’a cru Musset, mais pour vivre à ses crochets. Il en est expulsé en 1534 pour avoir mutilé les statues de l’arc de Constantin. Les raisons de cet acte demeurent mystérieuses; quoi qu’il en soit, il rentre à Florence et s’installe auprès de sa mère dans une maison très misérable attenant au palais Médicis. Lorenzo ne tarde pas à se lier d'amitié avec le duc Alexandre en feignant de partager ses goûts crapuleux ou en les partageant réellement, ce qui lui vaut du peuple le surnom méprisant de Lorenzaccio. Il reste néanmoins en relations avec les agents de François Ier, les bannis et les conspirateurs par l’intermédiaire de l’humaniste Philippe Strozzi. C’est dans ces conditions que le 6 janvier 1537, il attire le duc dans un guet-apens et le tue.

11 semble prouvé que Lorenzo n’avait pas l’intention d’assassiner Alexandre en entrant à son service, mais les vraies raisons de son acte restent incertaines. Sans doute le duc avait donné tort à Lorenzo dans un procès, et avait ainsi ruiné toute la famille, sans doute le jeune homme entendait prôner journellement par la coterie humaniste des Strozzi les tyrannicides anciens, mais, malgré la minutieuse préméditation de l’attentat, rien ne permet de juger les actes de Lorenzo comme ceux d’un être normal. Il sait parfaitement que son meurtre ne servira à rien et il l’accomplit comme un fou qui réalise son idée fixe. Comme chez les fous, d’ailleurs, il en résulte pour quelque temps chez lui un équilibre physique et moral qu’il

n’avait jamais connu.

Le meurtre d'Alexandre reste inutile. Les bannis et François Ier laissent éclater leur joie, mais n’arrivent à rien. Les. Florentins demeurent passifs pendant que le cardinal Cibo négocie l’avènement de Côme de Médicis, cousin germain de Lorenzo, et l’opinion publique a vite fait de flétrir l’assassinat d'Alexandre. Cependant Lorenzo fuit vers Venise, puis vers la France où il reste jus-

qu’en 1547, traqué par les espions de Côme. Il est assassiné par eux à Venise, le 26 février 1548.

Sources et interprétations des sources. — Telle est à peu près l’histoire de Lorenzaccio qué Musset trouva dans les chro-

niques de Varchi, et dans l’esquisse de George Sand. Celle-ci, nous l’avons vu, s’intéressait surtout au sujet de cette conspiration manquée. Pour Musset, c’est sur le personnage de Lorenzo que se porte tout l’intérêt. Ses lectures récentes le préparaient à la pièce : il trouvait dans la Comjuration de Fiesque de Schiller un personnage assez semblable. Shakespeare lui fournissait Hamlet, prototype de tous les héros qui assassinent par devoir. Musset trouvait aussi chez lui l’atmosphère florentine de la Renaissance, et des modèles de pièces divisées en tableaux courts sans transitions, comme il convient à la transcription dramatique d’une chronique. Signalons aussi d’autres sources plus imprévues ; nous verrons par exemple au cours de la pièce comment Musset utilise ses souvenirs de collège ou parodie ses propres poésies.

Mais il ne comptait pas pour cela renoncer aux rapprochements esquissés par George Sand entre la Renaissance et l’époque contemporaine. Si son voyage dans la Florence moderne lui procura peu de documents sur l’ancienne, la vie française lui en fournit davantage. Il insiste longuement sur l’apathie d’une civilisation de marchands devant un monarque qui fait prospérer leur commerce, et sur la vaine solennité des conspirateurs. Sans doute il mêle à la satire une pointe de parodie : il a fait le cardinal Cibo trop noir pour qu’on puisse le rapprocher des prêtres du xix® siècle; mais l’intention satirique est perceptible dans les actes, et quelquefois même dans le choix des mots.

Le romantisme. — Si l’on admet que la confession personnelle et la couleur locale historique sont les deux attributs essentiels d’un drame romantique, il convient d’examiner si Lorenzaccio constitue à ce double titre le prototype du genre. =

On a vu plus haut que le véritable Lorenzaccio était loin du vertueux républicain peu à peu envahi par la débauche qu’a tracé Musset. Les changements furent révélateurs pour les contemporains … comme ils le sont pour nous, c’est-à-dire peut-être un peu trop. Sans doute Musset a voulu se peindre lui-même, non pas tel qu’il était (de nombreux témoignages le prouvent), mais avec les traits; les manières et les idées qu’il s’attribuait après son douloureux retour d’Italie. Il écrit par exemple à sa marraine, Mme Joubert: « Tout le monde est d’accord du désagrément de mon abord dans. un salon. Non seulement j’en suis d’accord avec tout le monde; mais ce désagrément m’est plus désagréable qu’à personne. D'où. vient-il? De deux causes premières, orgueil, timidité. » Moilà pour l’extérieur. Quant aux sentiments : « Je me suis regardé,et. je me suis demandé si, sous cet extérieur raide, grognon et impertinent, peu sympathique, il n’y avait pas primitivement quelque chose de passionné et d’exalté à la manière de Rousseau. » On: reconnaît aisément le personnage dans les grandes lignes comme on le reconnaît tout au long de la pièce dans des détails transpa- -

rents. La conclusion seule diffère. Chez Lorenzo la réalité est devenue conforme à l’apparence, et il va commettre un acte inutile et désespéré. Musset n’en commettra aucun, et dès l’année 1835 nous le trouvons plus actif que jamais. Il ne faudrait pas oublier que le personnage était sans doute plus qu’ébauché avant le voyage d'Italie, au moment où Musset n’avait aucune raison de désespérer. L'auteur n’a pas dédaigné de donner à son héros quelques-uns de ses propres traits, surtout les plus voyants, mais beaucoup de sentiments de Lorenzaccio sont des lieux communs du romantisme, plus proche des sources littéraires de Musset que de sa vie.

Héros romantique ou réplique de Musset, Lorenzaccio constitue en tout cas un anachronisme à Florence au xvi® siècle. Néanmoins Lorenzaccio est, de l’avis général, le meilleur drame romantique que nous possédions. Pour la conscience historique d’abord : Musset a confronté ses sources : il a rectifié dans le manuscrit de George Sand et même dans les chroniques des erreurs graves. Les inexactitudes sont légères et toujours involontaires. George Sand n’avait pas pu résister à l’envie de faire vivre Clément VII quelques années de plus et de broder sur les circonstances de l'attentat. Musset a supprimé ces effets faciles. Il s’est borné, pour conclure son drame, à avancer la mort de Lorenzo, mais le personnage n’a plus à cette époque aucun caractère historique.

D'ailleurs l’exactitude ne constitue en la matière qu’une qualité négative. Musset a reconstitué l’ambiance florentine avec beaucoup d’intuition. Entre les personnages existants, il a choisi les plus typiques pour les mettre au premier plan, et il en a fait des symboles ou même des contemporains sans leur enlever leur intérêt historique. Nous sommes dans une ancienne république, nous voyons donc le peuple et ses intérêts contradictoires. Dans les deux factions qui se disputent le pouvoir, nous démélons ceux qui y sont entrés par intérêt, par idéal, par lassitude ou par fidélité. Avec quelques personnages seulement, le tableau est complet, cohérent et attachant.

L'art dramatique. — Même s’il ne l’avait pas proclamé bien des fois, il serait superflu de démontrer que Musset ne pensait pas à la scène en écrivant sa pièce. La longueur est inusitée. Les scènes morcelées, qui produisent à la lecture des effets frappants, défient quelquefois la mise en scène et la faculté d’attention des spectateurs éventuels. D'autre part, beaucoup d’allusions indispensables au sens de la pièce sont bien difficiles à saisir au vol et Musset n’a rien fait pour les éclaircir. Et malgré tout la pièce a été jouée, remaniée d’abord puis intégrale, avec un succès éclatant. Comment expliquer cette anomalie ?

D'abord, ce morcellement même des scènes ne manque pas de valeur dramatique dans une si sombre tragédie. Sans doute une ambiance est nécessaire, mais elle lasse en restant constamment

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impressionnante, comme dans les Burgraves de Victor Hugo.

La maison de Marie Soderini ou le champ de foire de Montolivet

nous reposent au bon moment des intrigues de palais. D'autant |

que Musset s'arrange pour que nous ne perdions jamais le fil de l’action et pour que les scènes apparemment capricieuses concourent à l’action principale. Puis la pièce, malgré son extérieur

tumultueux, possède le mouvement des plus pures tragédies classiques. Nous ne sentons d’abord que l’atmosphère de la conspi- à

ration, puis, comme dans Racine, nous voici au point critique d’une situation depuis longtemps pendante. Le mouvement se

précipite, des données d’abord éparses se réunissent, le meurtre

devient probable, puis inévitable. Il a lieu au quatrième acte comme dans Andromaque et la pièce se termine plus lentement quand toutes les questions en suspens sont résolues. On peut difficilement pousser plus loin l’unité d’action.

D'ailleurs, Musset a employé toute son adresse inconsciente à créer des caractères propres à la scène. Lorenzo est énigmatique

sans jamais devenir incohérent. Dès la scène du duel, où George Sand avait laissé subsister quelque doute, Musset a voulu que nous

sachions que la lâcheté de son héros était feinte. Même quand les

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mouvements de Lorenzo paraissent contradictoires, le personnage

est assez conscient pour que le spectateur n’en perde rien. Du reste, chaque fois qu’il l’a pu, Musset a souligné les traits de caractère par des détails matériels ou des jeux de scène,

Le style. — Nous en arrivons au point le plus déconcertant -

et le plus contestable. Jamais en aucun temps, on n’a parlé comme ces personnages, même si l’on fait la part de la convention dramatique. L’orfèvre compose pour son voisin le marchand un apo-

logue de trente lignes, cadencé comme un morceau de poésie, et

les monologues défient la plus élémentaire vraisemblance. Et surtout, les styles de tous ces personnages se ressemblent en dépit des conditions sociales et des situations. On peut noter comme contre-partie l’extrême diversité, les images qui naïssent les unes des autres, le mélange harmonieux de tous les genres, les hardiessesd’expression voisinant avec les plus savoureux archaïsmes et les”

tirades minutieusement composées. Néanmoins, l’ensemble reste contourné. Musset a parfaitement réussi ce qu’il voulait faire, mais, au moins pour le style, Lorenzaccio marque une évolution significative dans le drame romantique, que ses créateurs avaient voulu populaire.

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