‹ LorenzaccioChapitre 79 sur 95 · SCÈNE V. — L’'ORFÈVRE et LE MARCHAND DE SOIE, assis · texte numérisé non relu

SCÈNE V. — L’'ORFÈVRE et LE MARCHAND DE SOIE, assis

Une place. — Florence.

LE MARCHAND. — Observez bien ce que je dis; faites attention à mes paroles. Le feu duc Alexandre a été tué l’an 1536, qui est bien l’année où nous sommes. Suivez-moi toujours. Il a donc été tué l’an 1536; voilà qui est fait. Il avait vingt-Six ans; remarquez-vous cela? mais ce n’est encore rien. Il avait donc vingt-six ans; bon. Il est mort le 6 du mois; ah! ah! saviez-vous ceci? N'est-ce pas justement le 6 qu’il est mort!? Écoutez maintenant. Il est mort à six heures de la nuit. Qu’en pensez-vous, père Mondella ? Voilà de l’extraordinaire, ou je ne m’y connais pas. Il est donc mort à six heures de la nuit. Paix! ne dites rien encore. Il avait six blessures. Eh bien! cela vous frappe-t-il à présent? Il avait six blessures; à six heures de la nuit, le 6 du mois, à l’âge de vingt-six ans, l’an 1536. Maintenant, un seul mot : il avait régné six ans.

« L'ORFÈVRE. — Quel galimatias me faites-vous [à, voisin ? LE MARCHAND. — Comment! comment! vous êtes donc

1. Mort. Ce propos est mentionné par Varchi. Peut-être l’avait-il pris lui-même dans Tacite, ou à propos de l'incendie de Rome par Néron, le peuple remarque qu'il s'est écoulé quatre cent dix-huit ans, quatre cent dix-huit mois et quatre cent dix-huit jours depuis le dernier incendie (Annales, xv, 41). La source antique est probable, parce que les anciens voyaient dans des coïncidences semblables l'intervention des dieux.

absolument incapable de calculer ? vous ne voyez pas ce qui 2

résulte de ces combinaisons surnaturelles que j’ai Phonneur de vous expliquer ?

L’ORFÈVRE. — Non, en vérité, je ne vois pas ce qui en résulte.

LE MARCHAND. — Vous ne le voyez pas? Est-ce ponts voisin, que vous ne le voyiez pas ?

L’ORFÈVRE. — Je ne vois pas qu’il en résulte la moindre des choses. — À quoi cela peut-il nous être utile?

LE MARCHAND. — Il en résulte que six Six ont concouru.

à la mort d’Alexandre. Chut! ne répétez pas ceci comme venant de moi. Vous savez que je passe pour un homme sage et circonspect; ne me faites point de tort, au nom de tous les saints! La chose est plus grave qu’on ne pense; je vous le dis comme à un ami.

L'ORFÈVRE. — Allez vous promener; je suis un homme vieux, mais pas encore une vieille femme. Le Côme arrive aujourd’hui, voilà ce qui résulte le plus clairement de notre affaire ; il nous est poussé un beau dévideur de parolés dans votre nuit de six Six. Ah! mort de ma vie! cela ne fait-il pas honte! Mes ouvriers, voisin, les derniers de mes ouvriers, frappaient avec leurs instruments sur les tables, en voyant

passer les Huit, et ils leur criaient : « Si vous ne savez ni

ne pouvez agir, appelez-nous, qui agirons. »

LE MARCHAND. — Il n’y a pas que les vôtres qui aient Crié;

c’est un vacarme de paroles dans la ville comme je n’en ai.

jamais entendu, même par ouï-dire.

L'ORFÈVRE. — On demande les boules ; les uns courent

après les soldats, les autres après le vin qu’on distribue; ils s’en remplissent la bouche et la cervelle, afin de perdre

le peu de sens commun et de bonnes paroles qui pourraient. leur rester. ">

LE MARCHAND. — Il y en a qui voulaient rétablir le conseil et élire librement un gonfalonier!, comme jadis.

L "ORFÈVRE. — Il y en a qui voulaient, comme vous dites ;

mais il n’y en a pas qui aient agi. Tout vieux que je fus,

1. Gonfalonier: : magistrat municipal élu selon la vieille constitution Brel Îl faut voir dans toute la scèrie des allusions à la révolution de 1830 qui fut faite par des républicains et aboutit à l'avènement de Louis-Philippe.

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- j'ai été au Marché-Neuf, moï,-et j’ai reçu dans la jambe un … bon coup de hallebarde, parce que je demandais les boules1. … Pas une âme n’est venue à mon secours. Les étudiants

. seuls se sont montrés.

LE MARCHAND. — Je le crois bien. Savez-vous ce qu’on … dit, voisin? On dit que le provéditeur, Roberto Corsini, … est allé hier soir à l’assemblée des républicains, au palais Salviati. |

… L'ORFÈVRE. — Rien n’est plus vrai, il a offert de livrer la … forteresse aux amis de la liberté, avec les provisions, les . clefs, et tout le reste.

LE MARCHAND. — Et il l’a fait, voisin? est-ce qu’il la … fait? c’est une trahison de haute justice.

s … L'ORFÈVRE. — Ah bien oui! on a braillé, bu du vin sucré F

… et cassé des carreaux; mais la proposition de ce brave homme

n’a seulement pas été écoutée. Comme on n’osait pas faire - ce qu'il voulait, on a dit qu’on doutait de lui, et qu’on le - soupçonnait de fausseté dans ses offres’. Mille millions de … diables! que j’enrage! Tenez, voilà les courriers de Trebbio qui arrivent; Côme n’est pas loin d'ici. Bonsoir voisin, le sang me démange! il faut que j’aille au palais. (Z7 sort.) __ LE MARCHAND. — Attendez donc, voisin; je vais avec vous

… docteur, qu’une rencontre aussi érudite et aussi fleurie … que la vôtre, sur cette terre soucieuse et lézardée. Souffrez - que je presse cette main gigantesque d’où sont sortis les - chefs-d’œuvre de notre langue. Avouez-le, vous avez fait be. peu un sonnet. | he.

der

LE PETIT SALVIATI. — Canaille de Strozzi que tu es! LE PETIT STROZZI. — Ton père a été rossé, Salviati.

Le … 1. Boules. Musset semble croire que ces boules servaient à voter. En fait, les étudiants criaiént É: palle, c'est-à-dire qu'ils réclamaient un Médicis dont les armes comportent une boule; 2. Offres.

. La rapide proclamation de Côme avait empêché ces pourparlers d'aboutir; 3: Très sage docteur.

LE PREMIER PRÉCEPTEUR. — Ce pauvre ébat de notre! muse serait-il allé jusqu’à vous, qui êtes un homme d’art si consciencieux, Si large et si austère? Des yeux comme les vôtres, qui remuent des horizons si dentelés, si phosphorescents, auraient-ils consenti à s’occuper des fumées peutêtre bizarres et osées d’une imagination chatoyante ?

LE DEUXIÈME PRÉCEPTEUR. — Oh! si vous aimez l’art, et si vous nous aimez, dites-nous, de grâce, votre sonnet. La ville ne s’occupe que de votre sonnet.

LE PREMIER PRÉCEPTEUR. — Vous serez peut-être étonné que moi, qui ai commencé par chanter la monarchie en quelque sorte, je semble cette fois chanter la république.

LE PETIT SALVIATI. — Ne me donne pas de coups de pied, Strozzi.

LE PETIT STROZZI. — Tiens, chien de Salviati, en voilà encore deux.

LE PREMIER PRÉCEPTEUR. — Voici les vers :

Chantons la liberté, qui refleurit plus âpre.

LE PETIT SALVIATI. — Faites donc finir ce gamin-là, monsieur; c’est un coupe-jarret. Tous les Strozzi sont des coupe-jarrets.

LE DEUXIÈME PRÉCEPTEUR. — Allons! petit, tiens-toi tranquille.

LE PETIT STROZZI. — Tu y reviens en sournois! Tiens! canaille, porte cela à ton père, et dis-lui qu’il le mette avec lestafilade qu’il a reçue de Pierre Strozzi, empoisonneur que tu es! Vous êtes tous des empoisonneurs.

LE PREMIER PRÉCEPTEUR. — Veux-tu te taire, polisson! (Il le frappe.)

LE PETIT STROZZI. — Aïe! aïe! Il m’a frappé.

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