ACTE DEUXIE ME SCÈNE PRE M I ÈRE
César, seul.
César. — Je ne pense point qu'il y ait chose au monde dont les hommes se puissent plus justement douloir que delà fortune, quand elle donne ses biens à qui en est indigne, comme richesses, enfans, santé, beauté, et choses semblables, d'autant qu'elle offence tellement ceux qui les méritent, que, voyans les meschans avancez par dessus les bons, ils ne se souviennent cultiver leurs espritz, ains enclins à l'usaige qui naturellement les tire, à sçavoir au mal, ils s'y précipitent volontairement; d'où vient qu'on en trouve assez peu de bons, et beaucoup de méchants. Et de là les fols prennent occasion nier la Providence divine, disans que si Dieu estoit prévoyant et juste, qu'il ne souffriroit jamais que certains hommes incapables de tous biens abondassent en excessives richesses, et que les gens de bien demeurassent pauvres et indigens.
Et, jaçoit que je sçache et croye ceste opinion estre entièrement faulse, si est-ce, quand je viens à considérer les facultez de ce monstre Aridosio, qui n'est digne de vi- \ re. que je ne puis que je n'en doubte, au moins qu'il ne me face mal au cueur de le veoir ce qu'il est, et moy ce que je suys. 11 est avare, envieux, ypocrite, superbe, nonchallant. mensonger, larron, sans foy, sans loy, sans
honte, sans amour, bref, un monstre engendré des vices et delà sottise. Toutesfois il est riche en biens, en thré sors, et en beaux enfans, il a deuxfds, qui sont très-gens de bien, et mesme une fille, laquelle (si l'amour ne me déçoit) est la plus belle et la plus gentille, non seulement de Lucques mais de toute l'Italie ; il peut y avoir quatre ans que je commençay à lui vouloir bien, l'aymant plus que moy-mesme, de façon qu'il n'estoit possible que mon désir peust augmenter davantage. Et ce qui m'entretenoit en ses bonnes volontez esloit que je ne la trouvois moins affectionnée en mon endroit que moy au sien, dont elle me faisoit assez bonne preuve par les honnestes missives que quelquefois elle m'en\ oyoit, et avec grandes précautions. Enfin, estant venu au point que je ne pouvois plus vivre sans elle, et ne trouvant plus courte voye pour satisfaire à mes désirs, je me résolus à la demander à femme, j'en conferay avec mon père, qui loua celte alliance à tous autres égards qu'à celuy du beau-père; mais considéré le désir que j'en avois, et tous les autres bons côtés, il délibéra d'en faire parler à cet Aridosio par personne de qualité, pensant que la chose dût réussir, attendu que tous le jugeoient ainsi; et ainsi, ayant trouvé, malaisément, qui voudroit négocier la chose, on luy en parla, et la response fust, que l'alliance lui plaisoit, mais qu'il estoit pauvre et n'avoit moyen de donner une dot convenable à sa fille. Ceste response, qui sur le principe me sembloyt bonne, me devint avecletemps forl mauvaise à tenir; car c'est elle que je recherchois. et non la dol. et elle toute nue, bien plus encore que sans dol: niais mon père me deffendit espouser la fille qu'elle ne m'apportast pour le moins mille escus; sinon, que je ne me présentasse jamais devant lu\ . Ainsi, par crainte de luy
j'ay esté contraint baisser les épaulesetchercherailleurs pasture, car il estoit autant possible faire desbourser mille écus à cet Aridosio que de le faire devenir homme debien. Or. ayanl depuis trouvé nouveaux moyens, j'ay délibéré poursuivre toujours ma pointe ; mais le malheur fut que (comme je croy) il se doute de quelque chose, tellemenl qu'ily a desjà plus d'un an que le bonhomme s'en alla demeurer à sa villa, où il tient ceste pauvre fille, la faisant labourer et nouer la terre, elle qui mériteroit d'estre royne.