‹ Lorenzaccio (Lorenzino de Médicis) 1514-1548Chapitre 48 sur 64 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

César, Lucido, Erminio, Marc Antoine.

César. — Où dis-tu qu'ils sont?

Lucido. — Les voylà.

Erminio. — Yoicy César. Nous voulons aujourd'hui vous bailler Cassandre pour femme.

César. — Je ne désire autre chose. Yoicy les escus d'Aridosio, et vous jure que, quant ù moy, j'ayme et cherche la fille, et non ses biens ; mais il faut que j'obéisse à mon père, qui m'a exprès commandé ne traitter rien avec elle sans cela.

Marc — Tout est pourpensé. Allons parler à Aridosio, car sans luy on ne peut rien faire. Quant à vous, César, allez quérir vostre père et le menez en ma maison, où je me rendray incontinent avec la compagnie, et là nous traicterons de tout à la fois.

César. — J'y vas. Cependant, monsieur, je vous prye vous souvenir de moy.

Marc — Ne vous soucyez, laissez-moy faire. Et toy, Lucido, va mettre ordre à la cuisine, car nous soupperons tous chez moy.

Lucido. — Que dois je respondre à Tibère ?

Marc — Rien, je fera y le nécessaire.

Lucido. — Il sera faict.

M\kc. — Erminio, frappe à ceste porte.

Erminio. — Tic toc, tic toc.

Marc. — Frappe plus fort.

Erminio. — To, to, to, to, to.

s c È n e v 1 1 1 Aridosio, Marc Antoine, Erminio.

Aridosio. — Qui est là?

Marc — Ouvrez, Aridosio.

Vridosio. — Vous "nie venez sans double apporter quelques meschantes nouvelles?

Marc — Il ne s'agit plus de meschantes nouvelles, Aridosio, ayez bon courage, vos deux mille ducats sont retrouvez.

Aridosio. — Dites vous que mes escus sont retrouvez ?

Marc — Ouy, je le dy.

Aridosio. — Je crains d'estre trompé comme auparavant.

Marc — Il sont icy près, et devant qu'il soit longtemps vous les aurez entre vos mains.

Aridosio. — Je ne le puis croire, si je ne les voy et les touche.

Marc — Devant que vous les ayez, il faut que vous me promettiez deux choses : l'une, de donner Cassandre, vostre fille, à César du Puy, et l'autre de laisser espouser à Tibère une femme avec six mille ducatz de dot.

Aridosio. — Je ne voy, ne pense rien, sinon mes escus ! Jusques à ce que je les voye pour le moins, je ne sçay que vous dites. Je vous dy bien que, si me faictes ravoir mes escus, je feray ensuitte ce que vous voudrez!

Maiu:. — Vous le jurez ?

Aridosio. — Je le jure!

Mahc. — Si ne tenez votre parolle, nous les vous osterons par force. Tenez, voylà vostre argent.

Aridosio. — Oh Dieu! ce sont les mesmes! Cher Marc Antoine, que je vous ayme! Je ne vous pourray jamais récompenser le bien que vous me faictes, deusséje vivre mille ans.

Marc — Vous me récompenserez, et au-delà, si vous faictes ces deux choses que j'ay dictes.

Aridosio. — Vous m'avez rendu la vie, l'honneur, les biens et l'estre, que j'avois perduz avec ceste bourse.

Marc. — Voylà pourquoy vous me devez faire ces plaisirs.

Aridosio. — Et qui les avoit desrobbez!»

Marc — Vous le saurez après : respondez à ce que je demande.

Aridosio. — Je veux premièrement les compter; je vous respondray ensuitte.

Marc — Qu'est-il besoin les compter maintenant?

Aridosio. - Et s'il s'en falloit quelcunP

Marc. — Il n'y a seulement aucune faute; et s'il vous en manque, je m'engage à les remplacer du mien propre.

Aridosio. — Faictes-m'en un petit escrit, pour mon contentement.

Marc — Si nous y pourriez-vous fyer, mon frère!

Vridosio. — Or sus, je m'en fye à votre parolle; mais que dites-vous de six mille ducatz ?

Ermimo. — Regardez s'il s'en souvient!

Marc — Je dy que nous voulons, en premier lieu, que baillez vostre fille Cassandre pour femme à César du Puy.

\nmosio. — J'en suis content.

Marc. — Après, que laissiez prendre à Tibère une femme, qui lui apporte six mille escus de dot.

V.RIDOSÏO. — Quant à cela, je vous en prye : comment diantre, six mille ducats? et qui sera plus riche que ce gars-là ?

Marc. — La fille est de Tortone ; je n'en ay point sceu davantage.

\nmosio. — Eh. qu'elle soit delà famille du diable! six mille ducats, eh, eh!

Marc. — Et Tibère est content vous donner mille escus sur sa dot, pour que vous les donniez en dot à César, affîn que ne desboursiez rien.

Aridosio. — Gela me semble bien trop, à dyre vra> .

Marc — Gela vous semble trop, et si en avez-vous ajourd'huy gagné huit mille !

Aridosio. — Gomment, huit mille?

Marc. — Deux mille qu'avez retrouvez, et six mille que trouve Tibère.

Aridosio. — Faictes à votre guise, allons, Marc \ntoine.

Marc ■ — Je veux que vous les luy donniez à toute force.

Aridosio. — Nous ferons donc deux mariages tout à la foys ?

Marc. — Voire trois, mesme, car ce soyr j'ai donné femme à Erminio.

Aridosio. — Et qui?

Marc — Je vous le diray en chemin.

Aridosio. — Bon prou vous face, Erminio!

Erminio. — Et à vous, qui avez gagné à ce jour tant de ducatz.

Marc. — Allons à présent au logis conclure pleine-

ment ces alliances, et en donner connoissance à nos parens, qui sont là tous en mon logis.

Erminio. — Faites quérir là-bas Gassandre.

àridosio. — Elle sera demain matin à bonne heure céans, et je la feray venir en vostre maison, où nous pourrons faire les trois épousailles, car la mienne est tant mal commode qu'on n'y sçauroit baller, ni faire rien de bon.

Marc. — Je vous enten; nous ferons ce que vous voudrez; allons maintenant là-bas.

Aridosio. — Allons.

Erminio donne congé aux spectateurs.

Erminio. — Vous entendez ; à ce soir, on ne sçauroit faire les noces; il manque Cassandre et maFiammette. Donc, prenez vos cliques et vos claques, et revenez à demain soir, on fera joyeuse feste.

FIN DE L'ARIDOSIA

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