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duc, dos Ridolfi, dos Salviati : médiocratie turbulente, tyrannie macaronique, Florence a le choix. Ou plutôt. César choisit pour elle.
Le |)cuj)le est usé par la famine du siège, par les pestes et les fléaux. On a ravagé la couronne des villas qui ceignait Florence, on a décapité, banni. Dante, le prophète éternel, avait dit:
\ ouS a\cz le nouvel et l'Ancien Testament, Et le Pasteur de l'Eglise pour vous guider ; Que ceci vous suffise pour votre salut.
Si la rapacité mauvaise vous crie autre chose. Soyez des hommes, et non des brebis folles, Faites en sorte que le Juif ne rie point de vous chez vous.
Mais ils ne croyaient plus, Florentins mieux instruits par les disciplines pédantes, à l'Ancien Testament ni au Nouveau. Le pasteur, c'était, hier, Alexandre VI qui brûlait Savonarole, ou Léon X qui était rentré de Prato, son habit de cardinal un peu plus rouge seulement ; à présent, c'était Clément VII. Des brebis, oui, un vil troupeau, non plus les « pécore » florentines, mais sales moutons de Panurge, prêts à bêler devant le duc. Et le juif qui les bafouait, c'est l'argentier, qui les vendrait à César, les revendrait à Cosme.
Varchi se console en pensant que les Florentins étaient encore bien altiers et que la ville s'embellit, se bâtit, devient plus propre et splendide ; il y a des villes si propres, que leur beauté fait froid au cœur.
Ne nommons pas toujours César, en décrivant la déchéance où Lorenzino devait vivre ses dernières années florentines. La France, ou plutôt celui qui menait la France, est loin d'en être innocent. Le Magnifique avait raison, et pour Florence et pour le royaume de France, quand il disait : « Plût à Dieu que le roi de
France n'eût onques l'idée d'essayer ses forces en ce pays-ci ! » On avait aimé cependant les lis blancs. Mais, si l'on voulait encore essayer de combattre César avec le Très-Chrétien, comment oublier l'abandon sans excuse où la France venait, en 1529, de laisser Florence assiégée ? Hélas ! la triste politique de François Ier ne servira pas même à rendre Florence plus forte et plus libre. Et Machiavel eut trop raison d'écrire : « L'heureuse fortune des Français nous a enlevé la moitié de nos Etats ; la mauvaise nous ôtera la liberté ! » C'est chose faite, et les malencontreux efforts qui vont continuer encore la série des fautes, seront jugés par la vieillesse désabusée de Montluc : « Ce n'a esté, dira-t-il, que pour y servir de tombeau à un monde de braves et vaillants François ! »
Cette ville découragée, et dont l'énergie semblait morte avec son dernier héros, Ferruccio, tué comme elle par surprise, cette ville épuisée parles siècles d'une splendeur sans pareille (puisque Athènes même pâlit, auprès de Florence), cette pauvre ville réduite à toutes les soumissions, n'enfantait plus que bavardage. « Il y a, disait un mauvais homme de lettres, un de ces médiocres gaillards qui révèlent la vérité, il y a dans cette cité de Florence des hommes de mainte espèce, tant jeunes que vieux. La première espèce des vieux est celle qui se nomment dans notre langue florentine les fainéants et les cigales; lesquels pour leur demeure ont choisi, qui le banc de Sainte-Trinité, qui la banquette des Pupilles, qui le coin des Tornaquinci.
« Et, comme ils n'ont d'autre mérite que dans leur langue (bien qu'ils l'emploient à mal), ils commencent à peser dans la balance d'essayeur, et à dénigrer, quiconque alors passe par là ; mais s'ils ne se mettaient à
médire que des passants, il m'en soucierail peu. Seulement, s'il arrive qu'il se nielle à pleuvoir, et qu'il ne passe personne, cum sit que par les mauvais temps chacun reste volontiers à la maison ou à la boutique, et ne se soucie d'aller dehors; eux, qui n'ont plus personne à se mettre sous la dent, afin de ne pas laisser de médire, sont forcés de se mettre sur le chapitre de l'Etat, et ils commencent à en raisonner en tant de manières, que parfois ils devinent juste, et découvrent la fantaisie et le dessein du prince; de façon qu'en tels lieux il se dit les chos.es que le prince a l'intention de faire, devant qu'il les ait faites; et ils sont si experts et déchaînés dans l'art de médire, qu'ils croient plutôt offenser en disant bien que mal. Ce qui les fait, eux et leurs auditeurs, penser toujours à quelque chose au détriment dudit prince et de son Etat. Et de là naissent tous, ou en bonne part, les principes des conspirations, lesquelles se trouvent léans, et puis se concluent le soir auprès du feu, dans la chambre ou dans les bureaux d'étude. »
Au reste, Machiavel ne disait-il pas aussi de l'ancienne république : « Si gauche estoit, et si éloignée de vraye République, qu'un gonfalonier à vie, pour peu qu'il fust sage, et pervers, facilement se pouvoit faire prince. Et ce proverbe-là naquist, à savoir : ces gens ont un pied sur la place publique, et un dans le Palais » ? Les constitutions anciennes n'étaient plus que curiosité de haut goût; mais la politique ne connaît point les bibelots surannés. Tout cela, c'était le rêve d'un rêve.
Et Charles-Quint, avec les Médicis, s'était chargé de réveiller brutalement Florence.
En arrivant dans sa patrie, et la trouvant ainsi, Lonnzino, repris parla solitude, dans cette ville attristée,
assis au foyer où sa mère, fille des traditions populaires, veillait, s'appauvrissait et soupirait, ne put que regarder avec plus de dégoût le faux Médicis imposé par César à Florence. Peut-être dans son horreur physique pour Alexandre, y avait-il d'abord l'instinct, produit par « ce grand contraire entre le blanc et le noir », comme disait Cino, l'ami de Dante. Et ce frêle pur sang florentin devait exécrer la brute trapue et crépue, le fils de moricaud et de moricaude. Lui, si maigre, si réduit, vraie victime des nerfs, sentait sa chair se hérisser à l'approche de ce gras goujat.
Il vivait à côté de lui, porte à porte, dans la masure qu'il partageait avec Gosme. Car les deux tantes et les deux cousins en procès avaient une maison commune, indivise. Et l'on avait fait une porte, des portes entre cette cassine et le somptueux palais des grands Médicis.
Borné désormais à ses biens de Florence et à sa maison de Florence, Lorenzino, qui sentait la ruine de la cité, se trouvait, en même temps comme enserré par ses débris. La vieille Florence ! elle l'étreignaitde toutes parts. Elle était dans ces rues où il vivait, lui le vagabond du pavé, l'ami des carrefours. Elle l'attendait auprès de ce Marché-Vieux, antique nid des Médicis, où son François de Médicis l'avait attendu, lui aussi, repris avec joie. Elle était dans cette douce Fiesole, aïeule de la cité, où son enfance avait vécu. S'il gagnait la campagne, l'antique esprit l'attendait encore dans ces bois abrupts du Mugello, dans ces châteaux à enchanteurs, dans ces métairies pastorales où ses premières années d'adolescence avaient passé, un Virgile à la main. Et là, sur ces collines argentées qui voilent le pays de Sienne, le long de ces vieilles murailles où revenait, aigri, fané, son rêve inquiet et farouche, par ces détours du Mugello qui
résonnaient souvent au trot de son roussin, partout, dans la campagne où s'effondraient les villas démantelées, dans la ville où les remparts conservaient la trace des fauconneaux, partout les Barbares avaient défilé, piétiné : les Barbares, qui couronnaient Alexandre le bâtard.
Ces pensers accroissaient encore la mélancolie que Lorenzino devait à son esprit ingénieux et tourmenté ; et les gens qui le regardaient, si blême et si grêle, commençaienl à le prendre en grippe. Marie Salviati, comme les gens de la cour, les gens de la cour aussi bien que ceux de la rue, répétaient d'une voix, devant ce visage, les proverbes provinciaux: « Peu de barbe et point de couleur, sous le ciel il n'en est pire ! » « Face de mort, pire que gale ! » Le vulgaire pressent les troubles cérébraux, il hait et pourchasse le fou et commence, avec un instinct assez juste, par l'homme trop intelligent. Toujours en arrière, le peuple déteste ces êtres d'exception, qui seront peut-être ordinaires dans peu de temps.
Il était triste, ce qui est une faute sans rémission ; et le mot italien qui dit tristesse, tristezza, veut dire, au moins aussi souvent, scélératesse. Dans ce rêveur, si plein d'idées, se combattaient les influences du Quattrocentisme attardé, avec le désir de changer, de créer l'avenir par son énergie. Engourdi par l'inertie voluptueuse, cet homme de vingt ans ne pouvait que se laisser envahir par ce venin moral dont l'esclavage politique est le plus sûr échanson. Parmi toutes les folies des tyrans, la plus imprudente est de forcer quelques esprits à vivre dans leur idée fixe, en les désoccupant par force.
Hybride entre deux siècles, comme son temps même et comme son pays, Lorenzino retrouvait dans sa chambre florentine Savonarole et Botticelli, Plutarque
et Dante. Mélange fait pour affoler, et d'autant plus dangereux que ces éléments d'ivresses puissantes paraissaient s'accorder entre eux. Il venait de voir ses antiques, cette chère collection pour laquelle il risqua peutêtre sa tête. Et il pouvait aller, en quelques pas, à San Marco, dans le cloître où le frère Jérôme avait médité la révolution qui fit le Christ roi de Florence.
Il y avait cependant un sortilège, dans ce triste Lorenzino ; puisque le caliban Médicis,
a freckled ^vlielp, hag-born,
« ce monstre bigarré, fruit d'une mégère », s'éprit de sa compagnie, et fit de lui son favori, jusqu'à le payer, jusqu'à lui donner, si l'on peut en croire Paul Jove, une pension mensuelle. Mais comment Alexandre, cette créature du pape, accueillait-il Lorenzino ? Comment l'archevêque de Capoue, Nicolas Schomberg, comment le cardinal Cybo, et Guichardin, tous les « Judas ), tous les « Messer Cerrettieri », qui représentaient la raison auprès de ce truand ducal, ne l' empêchaient-ils pas, ce prince, de faire vivre à ses côtés un criminel chassé de Rome? c'est qu'il ne faut pas croire vraies toutes les fureurs officielles, ni dangereux tous les bannissements; déjà, pour un crime autrement grave, puisqu'il y avait eu mort d'homme et à Florence même, Jean des bandes noires s'était vu bannir ; comédie qui ne trompa personne, et dont l'effet demeura nul.
Et puis, le pape Clément VII, cette année même 1534, d'une fièvre romaine compliquée par des douleurs coliques, trépassa le 25 septembre, « sans avoir, dit l'historien médicéen, laissé grand regret de lui à ses amis et serviteurs, attendu que ce fut un homme de peu
de cœur et de vie rampante ». Et le testament de ce pape, date 30 juillet 1534, laissait les biens hors de l'Etat florentin au cardinal Ilippolyle, ceux de l'État florentin au duc Alexandre, les substituant l'un à l'autre, ou leurs hoirs mâles par ordre de primogéniture, et dans le cas où ils viendraient à décéder tous deux sans hoirs milles qui fussent légitimes, désignant comme leur héritier le premier-né des Médicis dans l'ordre de la succession légitime. Or, Alexandre n'était point marié, Hippolyte était cardinal-prêtre ; Lorenzino devenait donc, de fait, une -manière de deuxième prince du sang.
En outre, le duc Alexandre, pas bien affermi même au temps de son père le pape, devait tout craindre maintenant que Paul III, le Farnèse, son ennemi, ceignait la tiare. Le duc, qui allait s'appuyant jusque sur l'Arétin pour espionner, pour éclairer l'opinion publique, n'avait pas trop de Médicis autour de lui. Et Lorenzino lui plaisait encore par ceci, qu'il tenait dans ses alliances l'ancien parti populaire, et les lettrés, et tant de gens à Rome qui importaient au duc, et tous ceux de Florence auxquels son origine et ses goûts le mêlaient. Il cherchait bien à s'appuyer sur les Strozzi, ce duc qui allait leur donner du poison ! Il faut le voir demander à Guichardin les conseils les plus minutieux, tandis qu'il cherche à s'assurer le duc de Milan.
C'est qu'il n'est pas grand'chose. Un de ces piètres principicules, mal en équilibre, figurants hasardeux, qu'un geste de César peut replonger dans leur néant. Il s'accroche à son principat : il y a sept ans, il criait famine, il était endetté, jadis on se déshonorait à devenir son précepteur, il avait connu l'angoisse d'être fait prêtre, comme Hippolyte, et les femmes de service
recueillaient alors ses doléances ; il avait erré, fugitif, sur les côtes de Ligurie, essayé de conspirer, on l'avait proposé comme duc de Milan, puis il avait été en Flandre, et enfin, tout à coup, en 1530, on le faisait Seigneur à Florence.
Le 9 août, on avait déposé les armes. Le 12, dans le « félicissime camp de César », on signait le traité de capitulation ; la cité ne s'était rendue ni aux Médicis ni au pape, mais à César, qui se chargeait, arbitre unique et souverain, d'ordonner et d'établir, sous quatre mois, la forme du gouvernement : « s'entendant toujours que serait sauvegardée la liberté ». Et l'année n'était point achevée, que, pour mieux la sauvegarder, on octroyait la seigneurie de Florence au bâtard du pape Médicis ; des deux derniers gonfaloniers de la république abolie, l'un, Carducci, dans une fournée de victimes, avait la tête tranchée, l'autre, Girolami. se voyait jeter en prison, avec sentence de captivité perpétuelle, jusqu'à la mort, qui arrivait bientôt. La hache et l'exil assuraient la « forme du gouvernement » . La Commune était morte. Sous l'épée de Malatesta Baglione, le nouveau prince débutait, en qualité de gouverneur. La cloche du peuple, à la tour de la Seigneurie, avait sonné pour assembler les Pallesques, les partisans des Médicis. C'était la dernière fois qu'on l'entendait. Brisée et tondue, on en fit de la monnaie que l'on frappait à l'effigie d'Alexandre et de sainl Cosme, le patron des Médicis, et ce bronze, pur entre tous, servit à payer les soldats d'un duc !
Le 7 février 4531, Alexandre était proclamé prince de Florence. Et Florence pouvait mesurer la profondeur de sa chute, en voyant la joie que Sienne, si durement punie bientôt, mettait à saluer cel avène-
ment. Quand Muscettola. l'envoyé de Charles-Quint, le docte ami de Sannazar et de la marquise de Pescaire, eut donné lecture de la bulle d'investiture, au G juillet 1531, la précieuse pièce, l'acte mortuaire de l'antique Florence, l'extrait de baptême pour la cilé sans citoyens, fut baisée, rebaisée par le gonfalonier (si l'on ose le nommer ainsi) Benoît Buondelmonti, par fous les magistrats. La clique ameutée sur la place de la Seigneurie, cette place où Savonarole avait été pendu, brûlé, cria : « Palle ! Palle ! vive le Duc ! »
La jeunesse était contre lui. Mais il allait devenir gendre de l'empereur, on lui préparait une bâtarde de César, la petite Marguerite d'Autriche. Ce « doge », comme Varchi l'appelle, n'avait d'espoir que dans César.
Or, l'empereur Charles-Quint, vrai César, disait :
... Que de tous les humains L'aigle il estoit, et chef de tout le monde, A qui pape, roys et ducs, pour le moins, Doivent honneur de la bouche et des mains.
Alexandre représentait Florence, mais tout son espoir était d'obéir à César. Lorsque après la sentence de l'empereur, un 1er mai, jour de fête entre tous dans les mœurs florentines, on avait vu la Signorie quitter pour jamais le Palais, et Jean-François de' Nobili, treize cent soixante-douzième et dernier gonfalonier élu selon Fus populaire, se confondre dans la foule des sénateurs, on avait bien su que Florence était morte. Mais le duc pouvait néanmoins se demander : « Comment vivrai-je ? »
Il eut l'idée de s'appuyer sur le petit peuple, en lui donnant des fêtes, en rénovant le carnaval, comme avait fait Laurent le Magnifique. Mais on avait mal