‹ Louis 14 et le Saint-SiègeChapitre 1 sur 14 · ROME · texte numérisé non relu

ROME

Lionne reçoit la direction des affaires étrangères sans le titre de secrétaire d'État : sss premiers rapports avec le nonce riccolomini. — Les Turcs et la chrétienté en 1661. Louis XIV est le principal obstacle à la résistance cummune. Ses vues en formant VAUiance du Rhin : menacer l'Empereur à l'ouest tandis que les Turcs envahiront la Hongrie et l'Autriche. Duplicité de la politic[ue française en Orient : la correspondance authentique et inédite de Louis XIV mise en regard des mensonges traditionnels. Périls croissants de la Hongrie et de Candie. Exhortations incessantes du pape aux princes catholiques. Louis XIV s'oppose pendant plus d'un an à la délivrance du legs de Mazarin. II envoie d'Aubeville eu Italie, en apparence pour négocier la ligue, mais avec l'ordre secret de l'empêcher. Conférences de Rome : rùle qu'y jouent les ministres de Louis XIV : elles sont rompues. — Nouvelles querelles suscitées au pape sous le prétexte du procès de Retz ; — de Castro, etc. — Jansénisme. Modération du pape. Exigences impérieuses de Louis XIV, même en raatièie de for ; menace d'un concile national. — Liberté et discipline de l'Eglise : les cardinaux Grimaldi et Maidalchini, de la faction française. Le duc de Morcœur, laïque, présenté au cardinalat. — Caractère personnel de M. d'Aubeville : sa conduite à la cour pontificale. Ses audiences. Incidents qu'il provoque. « Il allume le feu entre le pape et le roi. « Indulgence du pape et de son gouvernement. — Explications entre le nonce Piccolomini et Lionne : mauvaise foi de Lionne. — M. d'Aubeville annonce l'arrivée du duc de Créquy, nommé ambassadeur.

On se rend difficileni(?.nt compte aniourd'iuii des périls que les Turcs faisaient courirà l'Europe entière, en pieinxviie siècle, après le traité des Pyrénées, à une époque où tous les Étals chrétiens disposaient de flottes et d'armées nombreuses, commandées par des chefs habiles. « Les Turcs, dit Voltaire, moins formidables,, à la vérité, quedutemps des Mahomet, des Selim et des Soliman, mais dangereux encore et forts de nos divisions, après avoir bloqué Candie pendant huit années, l'assiégeaient régulièrement avec toutes les forces de leur empire. On ne sait s'il était plus étonnant que les Vénitiens se fussent défendus si longtemps, ou que les rois de l'Europe les eussent

abandonnés Candie, réputée le boulevard delà chrétienté,

était inondée de soixante mille Turcs : les rois chrétiens regardaient celle perte avec indifférence. Quelques galères de

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Malte et du pape étaient le seul secours qui défendait cette république contre l'empire ottoman Il est certain que dos

vainqueurs tels que les Turcs, avec de l'expérience, du courage, des richesses et celte constance dans le travail qui faisait alors leur caractère, devaient conquérir l'Italie et prendre Rome en bien peu de temps (1). >y Celte opinion est encore celle des écrivains les plus exacts de notre temps. « La puissance du Turc était formidable et agressive. L'opiniâtreté de ses prétentions sur la Transylvanie et sur la Hongrie, le nombre et l'ardeur des hordes musulmanes mettaient la maison d'Autriche en détresse. l'Allemagne en alarme et l'Europe en

éveil Quelques jours de marche pouvaient amener l'armée

du grand vizir sous les murs de Vienne (2). » C'est un moment solennel dans la vie de Louis XIV, que celui où, Mazarin étant mort, il choisit lui-même la politique qui décida de tout son règne et de l'avenir de la France. « L'Europe entière était en paix ; toutes les grandes questions qui l'avaient agitée, pendant près de cinquante ans, étaient résolues. .. A la suite des arrang-emenls qui fixaient les territoires, les rangs, le droit public en Europe, et qui étaient les plus vastes qu'on eût encore accomplis, oîi n apercevait plus de cause un peu sérieuse et prochaine de guerre entre les États. L'Espag-ne était impuissante, l'Autricbe abattue, le Danemark atlaibli, la Pologne divisée, l'Allemagne constituée, la Hollande reconnue et llorissanle, l'Angleterre engagée dans les débats intérieurs d'une restauration, la Suède satisfaite et la France agrandie. Le monde, fatigué de quarante ans de lutte, semblait tombé dans un long repos. Mais il y avait un souverain qui ne pouvait pas se résigner à ce repos, et qui était intéressé à en faire sortir l'Europe : ce souverain était Louis XIV (3). » Ce prince a déclaré lui-même qu'il avait d'abord ag-ilé le projet de diriger ses armes vers l'Orient, pour refouler l'invasion musulmane. « Les succès, dit-il (4), ramènent vers Dieu.... J'avoue que,

(1) Siècle de Louis XIV, chapitre x.

(2) Roussel, Histoire de Loiwois, 1. 1, p. 35, édit. iu-12.

(3) Mignet, Négocialions de lu succession d'EspcKjne, t. 1, Inlroductiou, p. liv et 163.

(4) Œuvres de Louis XIV, édit. de 18U6, t. I, p. 81 el suiv. Année ICGl.

LA CHRÉTIt:NTÉ ET LES TURCS 223

dans ces commencements, voyant ma réputation s'augmenter chaque jour, toutes choses me réussir et me devenir faciles, je fus aussi sensihlement touché que je l'aie jamais été du désir de le servir et do lui plaire. Je donnai pouvoir au cardinal Antoine Barbcriui et à d'Auheville, chargé de mes affaires à Rome, de faire une ligue contre le Turc, où j'offrais de contribuer de mes deniers et de mes troupes, beaucoup plus que pas un des autres princes chrétiens.... »

Ces déclarations du jeune roi s'accordent bien avec la générosité chevaleresque qu'on lui prête quelquefois; mais je suis obligé de dire qu'elles sont contraires à la vérité. Si la pensée d'une ligue chrétienne a traversé l'esprit de Louis XIV, elle a été aussitôt écartée. Le pouvoir donné à d'Aubcville et au cardinal Antoine étaitpurementostensible, mais des ordres secrets, formels et répétés, leur défendaient de s'en servir. Louis XIV, répudiant^ avant de l'avoir essayée, une politique nouvelle et féconde, qui lui promettait la gloire la plus pure et les avantages les plus assurés, reprit les traces de ses préilécesseurs, sans vouloir reconnaître que leur œuvre était achevée, et qu'eux-mêmes ne l'auraient pas poursuivie à outrance, comme il ne se lassa pas de le faire. « Français l"" avait péniblement lutté contre la maison d'Autriche; Henri IV avait triomphé de ses attaques; Richelieu et Mazarin l'avaient abaissée; il ne restait plus qu'à la déposséder, c'est ce que fit Louis XIV... Mazarin avait opéré l'abaissement de la maison d'Autriche en Espagne ; Louis XIV consomma sa ruine... La succession d'Espagne fut le pivot sur lequel tourna presque tout le règne de Louis XIV (1). » Or, le roi de France jugeait utile à ses desseins que les Turcs pussent librement attaquer l'Empereur, envahir ses provinces héréditaires, menacer l'Allejuagne et l'Italie.

Le langage du secrétaire d'Etat Brienne, pendant les derniers jours de Mazarin, avait laissé croire au nonce que le roi pourrait envoyer quelques régiments françaiscontre les Turcs, sous le drapeau pontifical. Piccolomini, en communiquant cette information à sa cour, ajoutait : « La maladie de Son

(1) Migaet, livre cite, p. un, sux eL lu.

Éminence, qui inspire de grandes craintes à sa famille n'est guère favorable à une pareille négociation, et on peut craindre que, dans le changement qui se prépare, les bonnes intentions ne viennent aussi à changer (1). » Dès le 9 mars, le soin des affaires étrangères fut donné à Lionne, quoique Brienne demeurât le ministre nominal. Lionne chargea aussitôt l'abbé Buti de porter au nonce l'assurance que, s'il avait participé, lorsqu'il était sous les ordres de Mazarin, à des mesures qui déplussent à Sa Sainteté, c'était contre son sentiment particulier, et que désormais il servirait avec dévouement le souverain pontife sans autre intérêt que de mériter ses bonnes grâces (2). Ces protestations ne trompèrcntpasPiccolomini,qui écrivit au cardinal Chigi : « Si l'aversion et la haine que le cardinal Mazarin avait pour tout ce qui vient de Rome doivent passer à ses successeurs, le nonce en cette cour va voir recommencer ses mauvais traitements et ses humiliations, sans espoir de réussir en rien (3) ». Lorsqu'il voulut reprendre la négociation sur les moyens de pourvoir à la défense commune. Lionne et le Tellier lui demandèrent encore s'il était bien sûr que les secours d'argent sollicités pour l'Empereur ne

(1) « Lo stato di saaità di S. E., che fa temere graudemente i suoi, non è molto Javorevole a questa negotiatione, e coa la œutatione si puô dubitare si mutassero ancora le buone inteutioui. » (Dépêche du 24 février, citée plus Haut. Arch. Vatic.)

(2) « Hoggi subito ch' egli è tornato dal bosco di Viucenue, ha maudato il signore abbate BuLi a daruieue parte e pregarmi a siucerare Nostro Signore délia continuatioue délia sua humilissinia devotione et iasieme di supplicarla, m suo nome, a perdouargii se, mentre era subordinato al sigaore cardiuale Mazariûo, è stato necessitato a fare cpialche cosache havesse potuto dispiacere a Sua Beatitudine, poiche era uecessitato a seguire i sentimenti d'altri e non i pvoprii, ma che in avvenire i successi dichiarerauuo che era contro sua vogliaerambilionechehadl servire allaSautità Sua uou con altro iuteresse che di meritare la sua saulissima gratia. » {Sunziatuni di Francii, 121). Arch. Vatic.)

(3) « Se paresse a V. E.iuviarmi una letterao-lcusiva digradimeuto di queste sue expressioni d'ossequio e di rivereuza,potrebbe servir molto ad obligarlo. Ma conosce quauto per il buoa successo dé' negotii, importi il non trovare avverso quello con che se deve tratture; e se passasse in questi che succederauno uel miuisterio che haveva il cardinale Mazarino lodio e Tawarsione ch' egli haveva contro le cose di costa, sarebbe un contiuuare il martirio del uunzio e la sufferenza di slrapazzi senza spereuza d'alcun buon successo. » {Ibid.)

servissent qu'à la guerre contre le Turc, et représentèrent l'intérêt qu'avait le roi à ne pas rompre l'antique alliance avec la Porte, si profitable non seulement au commerce delaProvence, mais à celui de toute Ja chrétienté (1). Le nonce réfuta facilement ces objections. iLès deux ministres répliquèrent qu'après tout il n'était pas certain que l'Empereur lui-même ne cherchât pas à traiter avec le Turc et le quittèrent en réclamant un nouveau délai pour lui rendre une réponse définitive. Mais l'audience de Piccolomini fut encore ajournée contre toutes les règles (2), et, lorsqu'il put pénétrer jusqu'au roi, il n'en obtint que des paroles évasives : Les autres princes, dit Louis XIV, ont-ils des intentions aussi bonnes et aussi sincères que les miennes? — Les obstacles qui furent mis à la délivrance des 600^000 livres ne laissèrent bientôt plus de doute sur la direction qu'allait suivre la politique française (3). Los armements des Turcs répandant chaque jour plus

(1) « Che stimavano utile non solamente per il commercio délia Provenza, ma di tutta la cristianità. » {Nmiziatura di Francia, 120. Arch. Vatic, H mars.)

(2) « Dair baver inteso hoggi che il rè roi ha differta rau<HeDza finora lunedi, sospetto che aspetlino qualche risposta di Germania... L'haver sentito che questa mattina il rè ha data l'audienza al signore amba^ciatore di Spagnia, non posso negare che Donmihebbi dato un poco di pena., essendo contro ogni stile, mentre già avanti io l'haveva dimandata da molto tempo. Sospetto che possono esser sospetti délie sinistre iusinuationi quàfatte dal cardinale Mazariuo e forse le coasegueaze che avvisai essermi state accenuatenell' affare di Castro. » {Ibid., H mars.)

(3) Voici l'article du testament : «Plus mondit sieur testateur, considérant quil n'y a rien si important que de s'opposer fortement aux entreprises du Turc contre la chrétienté, lequel, ayant eu le bonheur de faire des progrès la campagne passée, fait tous ses efforts pour en faire encore de plus grands, il veut et ordonne que de tous ses etfets il en sera pris la somme de 600,000 livres tournois, monnaie de France, pour être remises en la ville de Lyon et être employées par les ordres de Sa Sainteté aux préparatifs nécessaires pour défendre la chrétienté contre un si puissant eunemi, ou autre chose qui lui puisse être également utile. » Dès le 6 avril 1661, les héritiers de Mazarii remirent au nonce deux lettres de change sur MM. de Pons Saint-Pierre, banquiers à Lyon; mais le roi défendit qu'elles fussent payées. Les termes du testament n'imposaient aucune condilion au pape : Louis XIV entendait que l'argeut ne fût pas employé à défendre la Hongrie, qui était justement le point où le péril était le plus imminent. Vainement le papi\ pnur dissiper le-; soupçons du roi, avait prévenu Piccolomini que les sommes seraient envoyées non au trésor impérial, mais au nonce à Vienne, qui ne s'en dessaisirait que sur la justification des dépenses déjà faites contre le Turc. Louis XIV exigea que ce secours lu L donné aux Vénitiens, et invoqua des témoignages mendiés

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d'effroi dans l'Europe centrale, tandis que le sièçe de Candie était poussé avec plus de vigueur, Alexandre YII pressa de nouveau Louis XIV de s'unir avec les autres princes pour la défense de la chrétienté, et d'envoyer un ministre à Rome pour arrêter les conditions d'une alliance. Pareille

pour expliquer le testament dans un sens favorable à ses calculs; mais les confidents même de Mazarin donnèrent un démenti à ses prétentions : « // signove Elpidio Benedettl non disse altrimentu a Sua Sanlità esser slata intentione del signore cardinale Mazarino che il suo legato délie 600,000 lire s'impieghi in servitio délia Republica di Venezia. Certo è che cio sarebbe contre l'espressa dichiaratioue di S. E., quale uella lettera non limita puuto la disposilione délia Santità Sua iûtorno a cio, et assai manifestamente si riconosce che habbia inteso doversi tal denaro impiegare in Germania contro il Turco, poiche havendogli scritto Sua Beatitudine un brève essortandolo a interponere 1 suoi oîûiu per procurare aiuti nelle presenti occorrenze dUngheria, risponde S. E. che, se bene non haveva voUito Sua Sautità prescrivergli altro che l'insinuatioue corne ministre del rè, egli prescriveva a se stesso qualche cosa divantaggio, corne a cardinale tanto beneficiato dal Signore Dio e da cotesta corona, e pero offriva a Sua Beatitudine la detta somma ; onde non sipuô dubitarsi punto quale in cio sia stata lamente sua.» (Le secrétaire d'État au nonce, 9 mai 1661.) — «< M. le Tellier disse, per quanto mi riferisce un altro ministro che si trovô présente, esser vero che il vescovo di Frejus [Ondedei] et Colbert avevano detto qualche cosa al delto signore cardinale Mazarino a favor de' Venetiani, ma che S. E. haveva risposto che non era convoiiente restringere la facoltàche lassava a Sua Sanlità d'applicare il denaro nella guerra contro il Turco. » (Le nonce au secrétaire d'État, 3 juin 1661. Nunziatura di Francia, 120.) — La cour de France soutint alors que les Turcs n'étaient pas avancés assez loin, et, Piccolomini ayant opposé des réponses péremptoires à ces honteuses chicanes, Louis XIV se renferma dans un refus absolu, sans donner d'autre raison. J'ai remontré au roi, dit le nonce, que^ d'après les dernières nouvelles de Vienne, « il Turco era già entrato o in procincto d'entrare in Transilvania e che l'Imperatore haveva messi presidii in alcune di quelle fortezze, etc. ; » mais « fin nel principio del ragionamento, cominciô [il lè] ad interromperlo con dire esser questo negotio da non parlarne piîi ; ma havuta poi la patienza di lassarlo terminare, mi rispose poter esse di qualche rilievo le ragioni che si adducevano, ma senza entrarne più in discussione non poter rimuoversi da quello che in questo proposito mi haveva delto, etc.» (Le nonce au secrétaire d'État, 5 août 1661 ; et un très grand nombre d'autres dépêches, conservées dans le même volume et dans les suivants.) — Le roi suspendit longtemps l'exécution du testament, contre toute justice et toute honnêteté. Il chargea son ministre à Venise d'exciter la République à réclamer le legs pour elle-même; mais elle répondit qu'elle profitait directement du secours ainsi donné à l'Empereur, et que la défense de Candie était d'autant moins difficile que les Turcs seraient obligés de porter de plus grandes forces en Hongrie. C'est alors seulement que les lettres de change sur Lyon purent être touchées par les mandataires du pape. Tous ces incidents auront leur place dans la suite de nos récits.

demande était adressée à tous les Etats catholiques, et il fut impossible à la France de ne pas donner une marque publique de sympathie à la cause commune. Un agent des plus obscurs, M. d'Aubeville, fut dépêché vers le pape, porteur d'instructions qui l'autorisaient bien à traiter d'une ligue conformément aux instances du nonce, mais qui réservaient au roi toute sa liberté, jusqu'à ce qu'il se fût concerté avec ses alliés dans l'Empire. Il devait dailleurs faire valoir la piété singulière du roi, qui n'avait pas répondu par un refus immédiat, lorsqu'il avait tant de raison de ne concourir pas à une semblable entreprise : l'intérêt même de la religion n'exigeait-il pas qu'il conservât des relations amicales avec le Sultan, afin de protéger plus efficacement les catholiques de Palestine (1)? La guerre ne ruinerait-elle pas le commerce de ses sujets dans le Levant (2)? Enfin, était-il prudent de fortifier l'Empe-

(1) « Le pape sait bien, disait Flnstructioa donnée à d'Aubeville {rnstruclions aux arnhussadrurs. — Rome, t. I, p. '1-72), que le nom du roi a jusqu'ici été le plus fort rempart contre les avanies et les persécutions que les Turcs feraient aux chrétiens, sans la protection de S. M., qui les fait Jouir paisiblement delà possession du Saint Sépulcre et des autres Lieux saints et leur doone d'autres sûretés et avantages pour le libre exercice de leur religion. » Or, la vérité est que cette protection était depuis longtemps illusoire. Comment les ambassadeurs français à Coustautinople auraient-ils pu garantir les chrétiens de Terre Sainte contre la tyrannie des Turcs, lorsqu'ils étaient eux-mêmes maltraités et emprisonnés, comme venait de l'être Jean de la Haye-Vautelet avec son fils, et que le roi, pour ne point détourner le Grand Seigneur d'envahir l'Allemagne, fermait les yeux sur ces outrages? Dans un rapport fait au roi, en 1662, sur son ambassade qui durait depuis vingt-deux ans déjà, Jean de la Haye déclare qu'il n'a jamais pu préserver les religieux de Saint-François qui desservent les saints Lieux, depuis tant de siècles, des avanies continuelles qui leu?' sont

faites par les Turcs, ces avanies, que les Turcs suscitent pour satisfaire à

leur insatiable avarice, étant montées à un tel exr'es qu'elles sont devenues insupportables, y ayant eu telle année depuis qu'il est dans l'ambassade (1639- 1661) qu'elles ont monté à plus de cent mille piastres... » — 11 en fut encore de même pendant les plus belles années du règne de Louis XIV, malgré le renouvellement des capitulations, malgré les firmans que l'on cite avec emphase, mais qui demeuraient lettre morte. La consigne constante des ambassadeurs était celle-ci : Réclamez en faveur des Lieux sauits, mais n'insistez pas assez pour déplaire au Grand Seigneur, dont le roi a besoin contre la maison d'Autriche. Les catholiques de Palestine n'obtenaient un peu de relâche qu'à force de présents qui absorbaient la plus grosse part des aumônes recueillies pour eux en Europe, et ne pouvaient déjà plus défendre leurs sanctuaires contre les Grecs, plus riches qu'eux et toujours préférés par la Porte. Les preuves authentiques et lamentables de tout cela seront fournies dans le cours de cette histoire, (rj/j-^fuie, 6.)

(2) Cependant le commerce des Français dans le Levant avait alors bien peu

reur et la maison d'iVulriche, mal intentionnés pour la Franco et qui pourraient plus facilement replacer sous leur joug ses alliés dans l'Empire? Alexandre YII, qui connaissait à fond les dispositions de toutes les cours, ne dissimula pas à d'Aubeville, dès la première audience, qu'il prévoyait des obstacles à l'entreprise projetée; et ceux qu'il désigna avaient une seule et même cause, la politique française. Il s'attendait, dit-il, au refus des Espagnols, trop occupés de leur lutte avec les Portugais. Or, malgré l'engagement pris aux Pyrénées par Louis XIV de ne point assister le Portugal contre Philippe IV, l'or français, les soldats et les officiers français permettaient seuls à la maison de Bragance de résister à l'Espagne. La Pologne divisée se tiendrait peut-être à l'écart; or, les intrigues du parti français à Varsovie n'eurent jamais d'autre but que d'enlever aux Impériaux les secours de la République contre les Turcs. Léopold lui-même, ajoutait Alexandre, hésiterait à s'engager : or, le roi de France avait récemment, sous prétexte de garantir l'exécution du traité de Westphalie, constitué en Allemagne cette Alliance du Rhi7i, qui n'était qu'une confédération hostile à l'Empereur, sous la direction de son rival. Louis XIV, membre de l'alliance, se ferait sommer par ses confédérés de fournir un contingent pour les défendre contre l'invasion musulmane : une fois in-

à perdre. La Porte, sachant que le roi de France avait besoin d'elle, maintenait pour notre paj's les droits de douane à o pour 100, tandis qu'elle 1 -s avait réduits à 3 en faveur des Anglais et des Hollandais. Ces deux nations, dit la Haye dans le même rapport, « peuvent donner leurs draps et autres marchandises à meilleur compte que les Français, et ainsi font presque tout le commerce du Levant, où l'on sait qu'il n'y a plus que les draps d'Angleterre et de HoUand". qui aient cours, ceux de France, au débit desquels consistait autrefois le plus grand profit des marchands français, étant si avilis qu'il ne s'en vend presque plus, ou, s'il s'en vend, c'est à si bas prix qu'il n'y a rien à gagner. » Par cette raison, les autres nations qui n'ont pas d'ambassadeur à la Porte (Espagnols, Portugais, Florentins, etc.), préfèrent à la bannière de France celle d'Angleterre ou de Hollande, depuis les capitulations qui ont accordé à ces deux nations le droit de prêter leur pavillon pour le trafic en Orient. — Le commerce, comme la religion, ne pouvait donc que profiter d'une nouvelle campagne de Lépante. Malheureusement la pensée marquée de Louis XIV était de recommencer contre la maison d'Autriche une lutte acharnée, ovi il remporterait peut-être des succès passagers, mais qui devait exposer le royaume à de nouveaux péri!3

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troduits en AUemag-ne, les Français pourraient mettre à leur concours et à leur retraite des conditions dangereuses pour la paix de l'Empire. Tous ces mystères sont maintenant percés à jour. « Les desseins, dit un savant historien, que redoutaient les ministres de Vienne, et qu'ils s'efforçaient de prévenir, étaient bien ceux que Louis XIV avait conçus (1). » L'agent français atfecta de croire que le discours du pape cachait quelque ralentissement de son zèle en faveur du salut commun. Lionne confirma bientôt les appréhensions du souverain pontife et de l'Empereur ; il écrivit àd'Aubeville : Le roi vient d'informer le nonce qu'il a obtenu de ses alliés à Francfort la promesse de lever une armée de vingt-quatre mille hommes contre le Turc. « Il ne tiendra dorénavant qu'à l'Empereur de se prévaloir d'une assistance si considérable qu'il se peut dire qu'elle doublera tout ce qu'il a présentement de forces sur pied, et cela même, par le moyen de la bonne volonté d'une alliance de princes, contre laquelle ses ministres avaient tant déclamé » (2). Plus les alliés montraient de dispositions à devenir les dupes ou les complices de Louis XIV, moins il s'empressait de prendre envers le pape et les membres de la ligue chrétienne des engagements qu'il ne voulait pas tenir. Lionne s'irritait de la clairvoyance d'Alexandre. Sa Sainteté, écrivait-il, pour la seule nouvelle des vingt-quatre mille hommes promis par V Alliance du Rhin, aurait dû célébrer des actions de grâce à Saint-Pierre et à Saint- Jean de Latran, et adresser des brefs « comme au seul défenseur et protecteur de la chrétienté » (3). Mais Louis XIV fut bien-

Ci) Camille Roussel, Histoire de Louvois, t. I, p 68.

(2) 9 juillet 1661. Rome, 141.

(3) A d'Aubeville, 27 août 1661. Rome, 141. — « S. S. me dit que le secours des alliés de S. M. en Allemagne et les troupes que le roi y doit joindre donneot de l'iaquiétude à l'Empereur, et qu'ils les craint plus qu il ne les désire.» (D'Aubeville à Lionne, 6 septembre 1661.) — Le nonce me parle des offres de \ Alliance du Rhin, et des alarmes de l'Empereur. « Je lui ai dit une chose à laquelle je n'ai pas vu qu'il ait pu rien répliquer... Que si l'Empereur conçoit des ombrages, quoique injustes, de la trop grande force des corps qu'on lui a offerts, croyant lui faire plus de pbdsir, il n'avait qu'à répondre qu'il n'a pas besoin présentement d'un si graud secours, et que la moitié ou telle portion qu'il aurait jugé à propos de dire lui suffirait; mais que, ne l'ayant pa^ fait, on doit tirer de deux conséquences Tune, ou qu'il n'a nulle nécessité

tôt mis en demeure de prouver sa bonne foi. Les Turcs ayant pénétré en Transylvanie, le pape envoya aussitôt à Vienne de nouveaux subsides, puisés dans le trésor pontifical, appela d'Aubeville à son audience, lui réclama plus instamment les 600,000 livres de Mazarin et demanda l'accession de son maître à la ligue chrétienne. Sur la réponse équivoque de l'agent français, il dépêcha un courrier extraordinaire à Louis XIV pour solliciter l'envoi de pleins pouvoirs (1). Le roi répondit à la première requête par un refus, sous prétexte que, d'après les derniers avis reçus de Hongrie, « les affaires étaient en bon train de s'accommoder par la déclaration qu'avait faite le Grand Seigneur qu'il laisserait en repos la Transylvanie, pourvu que les peuples fissent élection d'un autre prince qui reconnût cet État de la Porte et lui payât le tribut accoutumé, à quoi il semblait que ces peuples se disposaient; ... que l'attente de peu de jours donnerait infailliblement de façon ou d'autre la satisfaction que Sa Sainteté désirait touchant cette somme (2) ; car, ou, la guerre s'allumant, il n'y aurait point de difficulté ni de délai à la lui fournir ; ou, l'accord se faisant entre l'Empereur et le Turc, on n'attendrait pas non plus im moment à la

d'être secouru, ou qu'il aime mieux ne l'être pas que de l'être d'aucunes forces de cette couronne et de ses amis pour tâcher de leur ravir cette gloire, sans s'apercevoir qu'ils ne méritent pas moins envers Dieu et les hommes à offrir cette assistance qu'a la donner. » (Lionne à d'Aubeville, l«r octobre 1661. Rome, 142.)

(1) D'Aubeville à Lionne, 2 et 4 août 1661. Rome, 141.

(2) Lionne à d'Aubeville, l'"' octobre. — Ce n'est pas un mom'^nt ni peu de jours que le, légataire de Mazarin attendit encore. Les premiers ordres ne lurent donnés qu'au mois^de mars 1662 : S. S. sera contente, écrivit d'Aubeville, « car elle se trouvait lurieu.'ement blessée de voir que l'ou satisfaisait aux autres legs de S. É. et que l'on ne donnait poiut^ordre à celui qui la concernait ». (A Lionne, 3 avril 1662. Route, 144.) Les héritiers s'étaient exécutés sur-le-champ : c'est le roi qui, contrairement à tout principe de droit public et privé, mettait par la force obstacle au payemeiit. Dans Vlnsh'uction qu'il rédigea plus tard pour le duc de Créquy, Lionne fit à sa manière l'histoire du legs de Mazarin, et avoua une grande partie de la vérité. Le pape ayant fait savoir que l'argent serait employé à défendre la frontière orientale d'Allemagne, le roi allégua que le testateur avait plutôt en vue les Vénitiens' « le taisant simplemeni passer par les mains de S. S. par le respect qu'il portait au saint-siège." D'ailleurs pouvait-on dire qu'il y eût guerre entre l'Empereur et la Porte ? Les prétentions opposées sur la Transylvanie pouvaient s'arrauger, et il y avait à craindre que l'Empereur ne se servit de cet argent contre le roi eu Pologne, ou contre ses alliés dans l'Empire ! « On a été prèsd'uu an dans cette contestation, le nonce pressant le payement, et S. M. dilîé

donner pour l'assistance de la République » (1). D'un autre côté, il déclara au nonce qu'il allait adresser au cardinal Antoine et à d'Aubeville une commission conforme aux désirs du souverain pontife; mais il y joignit^ en recommandant un inviolable silence à d'Aubeville, la défense expresse de rien signer. La contradiction était si extraordinaire^ que, craignant un malentendu, d'Aubeville répéta, dans sa réponse à Lionne^ les ordres secrets qu'il avait été surpris de lire : « Quant à la conduite, disait-il, que le roi désire que l'on tienne à l'égard du pouvoir qu'envoie Sa Majesté pour le traité de la ligue, je la garderai selon l'ordre qu'il m'a été prescrit... J'ai déchiiïré deux lettres du roi à M. le cardinal Antoine; j^ai déchiffré aussi deux lettres que j'ai reçues de Sa Majesté, sans la participation de personne. Je cacherai le secret du roi avec un si grand soin que, de ma part, il ne sera pas su. Ce quon a donc ici à faire est de ne pas engager le roi dans une ligue qui serait aussi préjudiciable au bien de la ch'élienté qu'aux intérêts de Sa Majesté ; de faire connaître le zèle du roi pour l'intérêt de la religion ; d'éluder la signature du traité ; faire des difficultés qui amusent l' affaire ; àQm.dir\àQi' du temps pour savoir les intentions de Sa Majesté dans de certaines rencontres, et enfin de se tenir dans ses limites. J'ai appris par la lettre du roi que Sa Majesté ordonne à M. le cardinal Antoine de prendre audience du pape et de m'y mener pour déclarer à Sa Sainteté les ordres que Son Eminence et moi avons reçus (ce sont les termes de la lettre du roi), d'entrer en négociation avec ses ministres et ceux des autres princes qui sont à Rome, avec pouvoir d'arrêter les conditions de cette ligue... (2). »

rant d'en donner les ordres » ; mais « le roi ayant appris la défaite de Kimini Janos et du corps de cavalerie impériale dont il était assisté par l'Abas^i que les infidèles protègent, S. M. envoya aussitôt de son propre mouvement donner la boune nouvelle au nonce...» que l'argent lui serait compté à la condition qu'il promît que l'emploi..., etc. (13 avril 1662. i?ome, 149.)

(1) Venise déclara n'avoir aucun droit au legs de Mazariu, et demanda que l'argent lût donné à l'Empereur.

(2j ["novembre 1661. /}o?«e, 142. — Lionne répondit : «Je vois...qup vow^ aviez parfaitement compris l'intention du /'0« sur l'affaire dont il parle, et, cela étant, que vous ue saurez qu'y bien agir sans courir risque d'y faire de faute,... quoique la matière soit aussi délicate qu'importante. » (26 novembre. Rome, 142.)

Après de longs délais, le pape oblint que les ministres étrangers se réunissent eu conférence avec les cardinaux par lui délégués. Les plus grands obstacles vinrent des Français. Il fallut d'abord vaincre la résistance du cardinal Antoine, qui, blessé qu'on lui eût adjoint un aussi mince compagnon que d'Aubeville, refusait de siéger avec lui : «J'ai encore pro])osé au cardinal Antoine, écrivait d'Aubeville, de voir les lettres que le roi lui écrit; il m'a demandé ce qu'elles contenaient; je lui ai répondu que, s'il lui plaisait, je les lirais à Son Éminence. Elle me dit qu'il n'y avait rien qui pressât; qu'il se doutait bien de ce qu'elles pouvaient contenir et qu'elle croyait que le roi n'avait pas dessein d^ entrer dans la ligue ; je lui ai répondu quil était vrai, mais que ce n'était pas sans grande raison, comme il serai t. très aisé de voir par les lettres que Sa Majesté lui écrit. Son Eminence me dit que je remportasse les lettres, qu'elle avait du temps pour les voir (1 ). » L'abbé de Bourlemont disait de son côté : « M. le cardinal Antoine eut audience hier matin du pape, Sa Sainteté étant encore au lit, à cause d'un rhume qui le travaille depuis quelques jours. Je crois que Son Eminence lui a fait excuse de n'avoir pas parlé si tôt à Sa Sainteté de la ligue contre le Turc, ainsi qu'il en était chargé de la part du roi, mais qu'il y avait quelque chose à ajuster dans les pouvoirs, ce qui l'avait obligé à dépêcher exprès en cour, dont il attendait en bref la réponse et les ordres du roi. Son Eminence me dit que le pape l'avait reçu fort affectueusement (2). » — M. le cardinal Antoine ne veut pas mener M. d'iVubeville aux conférences, sous prétexte des difficultés auxquelles sa présence donnerait lieu. Je lui dis qu'il n'y a pas à craindre « après que le pape avait si favorablement destiné le lieu à M. d'Aubeville au pair du plénipotentiaire de l'Empereur.... » Il me dit que les membres s'assemblent d'abord dans une salle qui précède celle de la conférence, et que l'ambassadeur d'Espagne ne voudrait peut-être pas s'y rencontrer avec M. d'Aubeville. Je réponds que cela n'est pas

(1) D'Aubeville à Lioane, 1«'" novembre. Rome, 142.

(2) Boiirleuiout à Liouae, 8 novembre 1661. Rome, 142. — Le carJiual Antoine a encore refusé de prendre cimnaissauce des deux lettres du roi que je lui portais (D'Aubeville a Lionne, même jour. Rome, 142.)

vraisemblable quand « les cardinaux et le neveu du pape même » ne font pas cette différence (1). Alexandre VII ne nég-ligeait rien pour concilier toutes ces vanités, et surtout pour désintéresser celle du roi de France. Bourlemont put enfin écrire : Les conférences sont ouvertes, « il y a un siège disposé pour M. d'Aubeville, tout pareil à celui du marquis Matei [envoyé de l'Empereur], et semblable à ceux des cardinaux et ambassadeurs. Ainsi le pape a rég-lé de lui-même et équitablement les séances. M. d'Aubeville assistera dorénavant à toutes celles qui se tiendront (2). »

Mais, lorsque le cardinal François Barberini voulut prendre les avis, le cardinal Antoine proposa un nouvel examen des pouvoirs! Vainement les cardinaux Corradi et Chig-i rappelèrent que les ministres des princes avaient ces pièces sous les yeux depuis six semaines sans y trouver rien à reprendre. Les cardinaux, avec les représentants de l'Empereur et de Venise, opinèrent seuls à passer outre. L'Espagne et la France exigèrent un sursis, et la France découvrit des vices énormes dans la commission des Impériaux! Le pape offrit un écrit par lequel il s'eng-ageait à obtenir les corrections demandées. Les Français ne voulurent rien entendre, et le débat s'aigrit : « Le nonce, écrivait Lionne, nous tourmente ici vivement pour nous faire relâcher sur les défauts des pouvoirs, comme si la chrétienté se devait perdre, faute que Sa Majesté apporte quelque facilité à ce relâchement, ce qu'elle ne fera pourtant pas, parce qu'elle ne prétend rien que de juste, et que c'est plutôt à ceux qui ont le plus de besoin de s'accommoder à la raison (3) . » Mais il avait déjà ordonné secrètement au cardinal Antoine et à d'Aubeville de rompre les conférences (4). Les Espagnols, auxquels Louis XIV venait d'infliger de nouvelles humiliations à la suite de la fameuse scène entre Batteville et d'Es-

(1) Bourlemont à Lioune, 16 janvier 1662. Ro7ne, 1 14. — « S. S. me dit qu'il y avait un bisbiglio entre AI. le cardinal Antoine et moi », et me recommanda d'assister désormais à toutes les séances. (D'Aubeville à Lionne, 23 janvier. Rome, 144.)

(2) A Lionne, 21 décembre 1661. Rome, 142.

(3) A d'Aubeville, 28 avril 1662. Rome, 144.

(4) 14 avril. Rome, 144.

trades(l), n'appuyèrent pas un projet de lig-ue dont la France ne voulait pas (2), et leur ambassadeur, Ponce de Léon, quitta Rome au moment même où, d'Aubeville étant rappelé, le cardinal Antoine demandait la permission de faire un voyage en France (3).

Pour intimider le souverain pontife et se réserver le moyen d'embarrasser, quand il le voudrait, la négociation de la ligue, le roi avait chargé d'Aubeville de provoquer des discussions irritantes. Le successeur de Jeure-Millet et du président Colbert devait, en premier lieu, réveiller la querelle de Comacchio, réglée depuis sept pontificats, et celle de Castro, à propos de laquelle V Instruction disait : « C'eut encore aujourd'hui leniême zèle envers le saint-siège qui convie Sa Majesté à y prendre tant de part, outre la justice qu'elle reconnaît en la cause de M. le duc de Parme. » Louis XIV convia Philippe IV à ne se laisser pas vaincre par lui en sympathie pour le pape, et l'ambassadeur d'Espagne à Rome reçut bientôt les mêmes ordres.

On se rappelle que, cinq ans auparavant, lorsque Lionne lui-même était à Rome, le roi avait abandonné les poursuites criminelles contre le cardinal de Retz, qui n'étaient d'ailleurs qu'une vaine menace. Au moment où personne n'y pensait plus, le pape fut tout à coup sommé par d'Aubeville de mettre en jugement le cardinal fugitif. Celte demande était alors moins sérieuse encore qu'en l65o. Comme le prince de Condé et tous les Frondeurs, Retz n'aspirait qu'à obtenir le pardon du

(1) Alexandre VII apprit avec inquiétude la passion dont le jeune roi lit preuve dans celte affaire et s'effor«;a de calmer une colère qui faillit rallumer la guerre^entre les deux couronnes : sa modération déplut aux deux rois, et surtout à Louis XIV. — Le roi d'Espagne, écrivit Lionne à d'Aubeville, offre à S.jM. plus^que le pape ne propose eu réparation de l'événement de Londres. « Bien nous enjprend donc que l'affaire soit entre les mains de la partie intéressée plutôt qu'en celles de S. S... ; mais, comme le pape n'a pas prononcé cela ex cathedra puisqu'il était dans son lit quand vous l'avez vu, je pense qu'il trouvera bon qu'on n'y soumette pas son jugement comme à une décision de foi». (16 décembre 1661./îû?ne, 142.)

(2)« Quant aux intentions du roi d'Espagne pour la ligue, vous saurez, monseif^ueur, ce que j'en ai appris de M. le cardinal Antoine, qui m'a dit que l'ambassadeur d'Espagne lui avait ouvert son cœur, et l'aurait assuré que le roi d'Espagne ne voulait point de ligue et que, s'il avait une ligue a faire, ce serait contre le Portugal. » (D'Aubeville a Lionne, 3 avril 1662. Rome, 144.)

(3) Le même au même, 1" et lii mai. Rome, 145.

passé. La mort de Mazarin l'avait délivré du plus vindicatif de ses ennemis, et, à la date où Lionne rédigeait les ordres du roi pour « reprendre auprès de Sa Sainteté la poursuite du châtiment de ses crimes », on débattait déjà les clauses d'une transaction avec l'archevêque de Paris, Aussi Alexandre YII accueillit-il avec impatience cette évocation d'un différend suranné : « Les choses ne sont pas stables en France, dit-il. Présentement on veut faire le procès au cardinal de Retz ; dans deux mois, on changera de sentiment! » Lorsqu'il entendit d'Aubeville représenter hypocritement que Retz n'était pas seulement un factieux, mais un janséniste qui voulait le chasser de la chaire de Saint-Pierre, il le réduisit au silence en lui répondant que l'archevêque de Paris était un brouillon qui n'avait fait alliance avec les hérétiques que par ambition et par cabale (1); qu'au surplus on pouvait lui remettre les réquisitions royales, et qu'il aviserait(2). On sait que, d'après les aveux faits par Lionne en I600, la procédure proposée par le pape conlie un cardinal national était conforme aux usages suivis de tout temps dans le royaume. Le même Lionne soutient aujourd'hui que les prétentions de Rome tendent à « saper les fondements de la monarchie )> ! D'Aubeville exigera donc des commissaires français : « Et comme, à dire vrai, il pourra peut-être sembler étrange, dans la cour de Rome, qu'un cardinal ait à être jugé par des évêquos, il ne paraîtrait pas en France une moindre incongruité qu'un e7r<2;<^er... vînt former un procès en France contre un Français... » Le pape sera donc pressé de se plier aux maximes gallicanes ; s'il refuse, le roi jugera qu'il veut protéger Retz et lui assurer l'impunité de ses crimes (3). — Ce que le souverain pontife avait prévu se réa-

(1) « Les lettres que le cardinal de Retz a écrites au pape et aux cardinaux Barberini, Borromeo, Ctiigi et Bospigliosi n'ont pas fait en cette cour le bruit qu'il s'était figuré. 11 présume fort de lui et montre croire n'èlre pas si mal dans l'esprit du roi. que tout le monde s'imagine. 11 s'excuse envers le pape de l'union trop grande qu'on lui reproche avec les jansénistes, alléguant pour raison que la grande assistance qu'il en recevait était caute de la partialité qu'il montrait pour eux.» (De Lavau à Lionne, 23 mai 1661. Rome, 141.)

(2) D'Aubeville à Lionne, 6 se[jtembre 1661. Home, 142.

(3) Instruction du 5 mai 1661, publiée par G. Hanotaux, dans le Recueil des InstrucUons aux ambassadeurs de France, vol. VI, Rome, t. I, p. 84 et auiv.

lisa : quelques mois à peine s'étaient écoulés, que le cardinal de Retz concluait son traité avec la cour et se démettait de son archevêché (1). Le prétexte du procès échappant au roi, il chicana le pape sur la prétendue lenteur apportée à l'expédition des bulles de Marca, désigné pour succéder à Retz. La nomination du roi était du 2 mars 1662 : dès qu'elle parvint à Rome, les officiers pontificaux l'examinèrent avec empressement, mais non toutefois sans donner l'attention nécessaire tant à la translation de l'archevêque de Toulouse qu'à cette seconde démission de Retz, qui eu avait déjà signé une première, jugée ensuite invalide. Il serait rare, même aujourd'hui, d'obtenir le même résultat en si peu de temps. Cependant, on s'irrita, en France, de ce court délai, et Bourlemont ne put s'empêcher de justifier ce que Lionne appelait « des prétextes mendiés pour prolonger l'affaire » (2). Les formes suivies, dit-il, pour la préconisation de M. de Marca n'ont « rien qui blesse nos concordats ni les droits du roi... ». On m'assure d'ailleurs « que cela s'est fait sans la participation du cardinal dataire et sans ordre du pape, mais que le sieur Ugolini, auditeur de Sa Sainteté, a voulu, prendre cette 'précaution surabondante pour mieux servir M. de Toulouse, pour qui il est tout plein d'affection^^ (3). Enfin Alexandre VU consomma l'affaire avec honneur pour la Franne, en se chargeant de \d. proposition, qui était habituellement faite par le protecteur ( i-).

Le traité des Pyrénées ayant réuni l'Artois à la couronne, le mode de pourvoir aux évêchés et aux abbayes de cette province ne pouvait être réglé sans l'approbation du saint-siège. Louis XIV réclamait d'autorité l'application du Concordat à sa conquête ; mais déjà le président Colbert avait écrit à Maza-

(1) Lionne à d'Aubeville, 3 mars 1662. Rome, 144 : « Le roi a donné Tarchevêché de Paris a M. l'archevêque de Toulouse [.Marca], sur la démission que M. le cardinal de Retz en a envoyée à S. M. »

(2) Lionne à d'Aubeville, 12 mai. Rome, 145. (3J 8 mai. Rome, 145.

(4) « S. S. a proposé aujourd'liui M. de Toulouse pour archevêque de Paris, disant que, par une démission libre entre ses mains, l'archevêché eu était vacant. C'est présentement une affaire finie, et le temps qui avait été perdu en la différant jusqu'ici a été regagné pai' la proposition qu'elieena faite elle même. » Le duc de Créquy au roi, 5 }uin 1662. Rome, 145.)

rin que cette prétention n'était pas soutenable (1). Le Concordat n'avait été fait que pour abolir la Pragmatique-Sanction, et ne pouvait s'étemlre aux évêchés do l'Artois que si la Pragmatique-Sanction y avait été autrefois observée. Le pape avait d'ailleurs à concilier avec le nouvel ordre de choses les privilèges des chapitres, ceux des fondateurs et des princes voisins sur les terres desquels s'étendait la juridiction des évêques et des abbés français. La négociation suivit son cours régulier pendant lo séjour de M. d'Aubeville à Rome.

Mais Lionne avait réussi à faire insérer dans les instructions de cetagent un article relatifàce couvent de laTrinilé-du-Mont, où son intérêt personnel fomentait l'insubordination. Alexandre YII épuisait tous les expédients propres à étouffer cette misérable querelle, dont Lionne profitait pour harceler sans cesse pape, cardinaux, généraux d'ordre ! La puissance royale servait la passion de deux mauvais moines (2), dont j'ai lu de nombreuses lettres, oij ils exprimaient les sentiments les plus bas dans les termes les plus grossiers (3). Le souverain pontife, pour ne point commettre le général des Minimes avec le roi de France, l'avait dispensé de visiter la Trinité-du-Mont et les autres maisons romaines de son ordre : la direction en avait été réservée à la Congrégation des Réguliers. Ce fut au contraire pour Lionne un prétexte de faire interdire à ce général la visite des couvents dans le royaume (4). Le P. Bruyant, particulièrement cher à Lionne, ne veut pas que

(1) 20 décembre 1660. Rome, 140.

(2) Les PP. Bruyant et Noël à Lionne, 5, 11, 19 avril, 1 mai, 5 juillet 1661. — Brienue au P. Harel, 7 mai : lettre écrite de la main de Lionne. — Lionne à d'Aubeville, 15 juillet, etc. Rome, 140 et 141.

(3) Voir, entre beaucoup d'autres, une Relation où les protégés de Lionne, parlant de leurs confrères, dénoncent « les discours trop insolents que ces infâmes dégorgent et ont dégorgés contre l'honneur de nos généreux et très illustres ministres. « (Juin 1661. Rome, 141.)

(4) Disant que, s'il n'était pas capable de diriger les trois couvents de Rome, il ne l'était pas davantage de gouverner le reste de l'ordre ! Or, Lionne luimême avoue en confidence à d'Aubeville que ce général, nouvellement élu « sans intrigue ni cabale..., était non seulement un fort homme de bien, mais un saint homme, et que S. M. n'avait de sa doctrine, de sa piété et de sa suffisance que des relations e.Ktrêmemeut avantageuses...» (Lionne à d'Aubeville, 15 juillet: au P. Harel, 3 août. Rome, 141.) Voilà de quels caprices dépendait le sort du clergé séculier et régulier !

le général puisse déplacer un religieux révolté, mais il désigne lui-même, parmi ses adversaires, ceux qu'il faut faire « sortir ou enlever » (1). Le pape a la bonté de demander à d'Aubeville si le cardinal Sacchetti lui est suspect, et, sur sa réponse négative, il remet à ce prélat la conduite de l'affaire. Tout paraît s'apaiser : on élit un excellent correcteur, le P. Menant, qui obtient l'agrément royal. Mais les rancunes de Lionne ne sont pas satisfaites : il lui faut encore l'expulsion d'un P. Gilbert de Burel, sans quoi le roi ne permettra pas aux Minimes français de reconnaître le nouveau général. Burel et d'autres sont chassés : mais le malheureux supérieur, voyant sa maison à peu près vide, écrit en termes désespérés à Lionne et au roi lui-même que « le service du bon Dieu pâlit », au grand scandale des étrangers, et s'étonne qu'on ne laisse pas les Minimes français venir à laTrinitédu-Mont, quand on réclame pour ce couvent le privilège de ne recevoir que nos nationaux (2). Alexandre YI!^ cà la prière d'Aubeville, nomme le cardinal Chigi protecteur de ce monastère, et d'Aubeville écrit que cette afïaire est « présentement en l'état que peut désirer Sa Majesté » (3). La cour de France en sait-elle gré au souverain

(1) 19 avril, 26 juillet 1661. Rome, 141.

(2) Lionne à d'Aubeville, 5 novembre 1661. Rome, 142. —30 mars 1662. Rome, 144. — Le P. Menant au roi et à Lionne, 6 mars et 10 avril 1662. Rome, 144, etc. — Le P. Quinquet à Lionne, 14 mai 1662. Rome, 145.

(3) A Lionne, 5 juin 1662, Rome, 145. — « S. S. entra encore en discours avec moi sur vos démêlés passés, particulièrement sur l'affaire des PP. Minimes de la Trinité-du-Mont, disant que vous aviez porté leurs intérêts à cause d'un parent que vous avez dans cet ordre parmi eux; qu'il n'était pas d'humeur à aller chercher ce que font les religieux dans leur couvent;... qu'il était vrai que le cardinal Spada [ancien protecteur de l'ordre], était violent et emporté, mais que d'un autre côté lesdits religieux l'étaient bien aussi et mal les uns avec les autres au dernier point; que, sur la prière de M. d'Aubeville, pour complaire au roi, il avait fait sou neveu leur protecteur avec protestation que s'ils se rendaient déraisonnables à l'avenir comme par le passé, il révoquerait ladite protection...; que cela serait étrange si, par manière de dire, un pape dans Rome pour le bien d'un couvent voulait ôter un religieux, il ne le pouvait pas sans en demander permission au roi et à ses ministres qui sont ici... Il me licencia, disant beaucooup de louanges sur votre capacité, prudence et grande expérience pour bien faire réussir les affaires; qu'il vous estimait et remettait dans ses bonnes grâces comme par le passé... J'estime que si, par votre adresse, vous pouvez faire en sorte que cette affaire s'accommode par douceur, sans menaces et sans donner de l'inquiétude à l'un et à

pontife ?Non : Lionne lui reproche de n'avoir cédé qu'àTintimidation(l).

Bien entendu, il n'y avait pas place pour la religion dans les instructions de d'Aubeville. La royauté resserrait chaque jour le cercle où elle renfermait l'action du saint-siège, et, par exemple, elle aurait voulu se passer de lui pourcombaUre le jansénisme . Plusieurs ministres, Le Tellier, Colbert et Lionne, d'ailleurs favorables aux novateurs, désiraient soustraire à la vigilance pontificale certaines transactions qu'ils méditaient déjà. L'assemblée du clergé de 1660, entrant dans les vues du roi, avait ordonné la signature d'un formulaire; mais cette prescription était sans autorité canonique et la sanction de la puissance séculière ne pouvait lui conférer assez de force pour lier les consciences. Alexandre VII, justement inquiet (2), se tenait prêt à rendre les décrets dont il savait qu'on aurait besoin. Les vicaires généraux de Paris n'ayant pas obéi à l'assemblée du clergé, on recourut au pontife romain, mais avec dépit : « Si le pape ne le veut pas, écrit Lionne, le roi n'aura que faire de s'en mettre en peine davantage, car c'est plutôt TatTaire du saint-siège que la sienne (3). » — Qu'il

l'autre [le pape et le cardinal Chigil, que vous ferez une chose qui leur sera agréable. » (Le commandeur d'Elbène, ambassadeur de Malte à Rome, à Lionne, 3 avril 1662. Rome, 144.)

(1) L'affaire de la Trinité-du-Mont est accommodée. Le général en a chassé « ceux qui ne plaident pas au roi » et fait rentrer ceux qui avaient été éloignés par le cardinal Spada. « J'attribue cette résolution à la connaissance qu'on a eue que vous meniez avec vous ces deux pères [De Neuillan, dont on lira d'abominables lettres, et Rufîat], et qu'ils ont bien prévu que vous les établiriez dans la maison malgré eux. Sur quoi ils ont pris le parti de faire toutes les choses de bonne grâce et sans montrer d'y être forcés. » Le général peut maintenant visiter ses monastères en France; « Sa .Majesté a envoyé ordre... à tous les provinciaux de commencer à reconnaître son autorité. » (Lionne au duc de Créquy, 9 juin 1662. Rome, 145.)

(2) On a appris ici que l'assemblée du clergé a dressé un formulaire. On est mécontent que des évêques aient fait cela sans ordre du pape, et qu'ils aient dit que le jansénisme est contraire à la doctrine de saint Augustin, [l suffit que le saint-siège condamne une doctrine, sans se mettre en peine de rechercher si elle est contraire à celle d'un docteur de l'Eglise. (Duneau à Mazarin, 14 février. Rome, 140.) — Le cardinal Chigi m'a mandé auprès de lui : il veut savoir comment serait reçu un formulaire rédigé par le pape. Je réponds qu'en matière de foila France obéit au saint-siège. (Le même au même, 21 février 1661. Rome, 140.)

(3) Le roi envoie un courrier e.xprès pour demander remède contre le man-

240 CHAPITRE CINQUIÈMK

n'imag-ine pas nous faire une grâce en accordant ce que nous demandons. Pourquoi nous fait-il attendre? Qu'il parle; &inon « Sa Majesté se trouverait oblig-ée d'assembler un concile national pour chercher le remède à ce mal, qu'on n'aurait pas voulu nous envoyer de Rome ; et, en cas que ce moyen ne s'y trouvât pas suffisant, elle song-èrait peut-être encore à un autre plus grand remède ». Il est « indifférent à Sa Majesté que Ton décide d'une manière ou d'une autre, pourvu que la décision vienne ; mais do laisser les choses dans cet embarras, qui pourrait donner lieu à des cabales dans son Etat, c'est ce que Sa Majesté tâchera d'empêcher, recourant aux remèdes qu'elle croira pouvoir trouver de façon ou d'autre dans l'Eglise. Elle s'est adressée d'abord à la source ; si elle ne veut pas couler, il faudra en venir à un concile national (1) ». Le désir de prévenir les objections" gallicanes retardait seul la condamnation des grands vicaires de Paris : elle parut enfin le 1'"' août 1661 et (2) fît cesser aussitôt l'agitation; mais le roi n'en tint nul compte au souverain pontife : il entendait rég-ler, provoquer, limiter Fusage et l'exercice de la juridiction spirituelle. Il aurait voulu réduire l'ambassade de Rome, comme le disait Lionne, à la sollicitation de quelques gratis ou dispenses (3). Il n'admettait pas que ses demandes pussent être discutées et il charg-eait d'ilubeville d'insinuer qu'en cas de nouveaux refus il prendrait la résolution, tout en respectant le saint-sièg'e, de ne s'adresser plus à la personne du pape (4).

Il enveloppait dans le même mépris les cardinaux, investis

tlemeut des graads vicaires de Paris sur le formulaire. Il désire, afin de calmer l'agitation, que le pape envoie les brefs dont il a été parlé. Prenez garde qu'ils soient compatibles avec les lois du royaume. (Lionne à d'xV ibe ville, 2G juillet 1661. Rome, 141.)

(1) Le même au même, 6 et 20 août 1661. Rome, lil.

(2) « Gomme S. S. sait qu'il y a force gens en France qui assurent que les pontifes [romains], prononçant ex cathedra, ne sont pas exempts d'erreur, elle s'est, dit-on, trouvée fort embarrassée sur ce qu'elle avait à décider pour ne mettre pas l'autorité apostolique en compromis mal à propos. Si nous nou^ étions conservé Porlo-Longonn et que nous y eussions une bonne gar?iison, te pape songerait plus de quatre fois à refuser au roi ce qu'il lui deminde. » (De Lavau à Lionne, 30 août 1661. Rome, 141.)

(3) A d'Aubeville, 8 octobre 1691. Rome, 142.

(4) Préambule de Vlnstruction déjà citée.

d'une puissaace morale qui, en dépit des rois, dominait et dominera toujours les couronnes : dès les premiers jours de son règne, il entreprit de les abaisser au-dessous du rang où les avaient placés la foi et la reconnaissance des peuples : « Il faut, écrivait Lionne (J), il faut un peu détromper ces messieurs nos cardinaux romains du parti du roi qui seraient capables ou de dire ou de penser qu'ils peuvent donner de la jalousie ou quelque peine à Sa Majesté qu'ils ne se fassent espagnols. Il n'en est pas d'eux comme d'un duc de Savoie qui peut prendre les armes pour le parti qui lui plaît... Ils ont peu d'armées, et, d'ailleurs... », le roi saurait les atteindre jusqu'entre les bras du roi d'Espagne. — On surprend quelquefois Louis XIV à exalter les prérogatives du sacré collège, mais c'est seulement quand il veut l'opposer au souverain pontife. Autrement, un cardinal national ne doit avoir d'autre règle de conduite que la volonté royale. Le cardinal Grimaldi, archevêque d'Aix, est toujours exilé de son diocèse, et ses plaintes ne sont pas plus écoulées que celles du pape (2). Mais, en revanche, on ne tolère pas qu'Alexandre Vil interdise l'assistance aux cérémonies religieuses et le séjour de Rome au cardinal Maidalchini, dont les scandales affligent l'Eglise entière : un prélat qui s'est vendu au roi est inviolable (3)! Ce n'est pas assez : pour prix de ses honteux services, le roi lui assigne une grosse

(1) A d'Aubeville, 10 mars 1662. Rome, 14i.

(2) LioQue à Grimaldi, 15 avril 1661. Rome, 141. Lettre déjà citée. — Grimaldi à Lionne, 11 juillet 1661 : « Je ne saurais faire autre réponse sinon : Domine, vim palior, responde pro me, puisque les conditions qui viennent de m'être offertes pour mon retour eu France sont plus rudes même que celles que je reçus en sortant de mon diocèse; et on les veut faire passer pour une grâce, quoiqu'elles n'aient que l'apparence d'un exil que je n'ai point mérité, et qui n'est nullement dû à mon caractère, ni à ma personne, ni au zèle et ardeur que j'ai toujours témoigné pour le bon service de S. M., en toute sorte de rencontres. « [Rome, 141.)

(.3) « Il paraît... étrange à beaucoup do personnes qu'un cardinal national soit si longtemps exclu du commerce et des fonctions publiques, et l'on m'en a parlé comme d'une chose préjudiciable à la France et de mauvais exemple. » (Bourlemont à Lionne, 28 juin 1661. Rome, 141.) — Le pnpe voudrait que le cardinal Maidalchiui quittât Home de lui-même : je l'en détourne; le pape l'empêcherait ensuite d'y rentrer. « Il serait à désirer que sa conduite fût plus réglée et qu'il apportât plus de soin à cacher ses péchés », mais on manque de charité pour lui. Il voudrait être prêtre, et le pape s'y oppose. (D'Aubeville à Lionne, 27 septembre 1061. Rome, 142.)

LOUIS XIV ET LE SAINT-SIÈGE, — l. 16

pension sur les revenus d'un évêquc français, dont les bulles doivent viser cette charge. Si le pape refuse de ratifier cet abus du Concordat, c'est lui qui est accusé de violer la foi des traités, et d'Aubeville plaide la cause do Maidalchiui avec tant d'impertinence que le pape est obligé de l'interrompre (1). Vainement toutes les lettres de Rome apprendront au roi les désordres de son protégé et lui diront que le pape, plein d'égards pour le protecteur, tempère la justice par les ménagements les plus délicats : la prétendue oppression de Maidalchini demeurera un des principaux griefs de la cour de France contre Alexandre VII (2).

Est-ce en vue d'honorer le sacré collège ou le clergé du royaume que Louis XIV, exerçant en personne pour la première fois une prérogative de sa couronne, présente au cardi-

(1) Le roi est très mécontcul du retard mis à Texpédilioa des bulles de

Bayeux : il u'a cependant fait qu'user de sou droit, « saus que les mœurs du

cardinal Maidalchiui, dont le pape n'est pas satisfait, soient un juste sujet pour

lui contester cette grâce et l'en exclure ». (Lionne à d'Aubeville, 6 août 1661.

Rome, 141.) — D'Aubeville se présente à l'audience du pape et réclame les bulles :

même refus. Je réponds, dit l'agent français, qu'il ne s'agit pas des mœurs

du cardinal, « mais de l'intérêt du roi qui doune des pensions à qui il lui plaît,

à gens de guerre ou à gens d'Eglise [c'était un abus et non un droit], et à

plus forte raison en pouvait-il donner à un cardinal... S. S. me dit qu'elle

s'étonnait de la conduite de S. M. qui. en même temps qu'elle veut faire faire

le procès au cardinal de Retz, elle veut donner des récompenses au cardinal

Maidalchiui. Je dis à S. S. qu'il y a bien de la différence; que le cardinal de

Retz était criminel de notoriété publique, et que S. S. l'avait pu voir par le

mémoire de ses crimes que je lui ai donné, signé de ma main; mais que le

cardinal .Maidalchini n'est soupçouné que à\in peu de désordre dans ses mœurs,

et que, s'il était coupable, c'était devant Dieu et non pus devant les hummes.

S. S. me dit qu'on lui avait fait son procès et que sa condition de cardinal

avait empêché qu'il n'eût été châtié. Je répliquai à S. S. que cela n'était pas

venu à la connaissance du roi, et qu'il ne pouvait que passer pour innocent

devant S. M. Ce discours ne plut pas à S. S., et elle m'ordouua de ne lui en

plus parler. » (D'Aubeville à Lionne, 20 septembre 1661. Rome, 142.) — Lionne

lui-même écrivait confidentiellement à d'Aubeville : « Ou croit ici que le pape

n'a pas tout à fait tort de n'être pas content du cardinal Maidalchini, et que

la débauche de sa vie lui en donne un assez véritable sujet, sans qu'on le

puisse ultiitiuer à un dessein particulier de maltraiter un cardinal du parti de

S. M. Néanmoins, jusqu'à ce qu'on lui ait fait son procès et ôté son chapeau,

il est capable pour le moius d'une pension sur des bénéfices. » (28 octobre

1661. Rome, 142.)

(2) Le cardinal Maidalchini eet « si peu digne (de la pourpre) par ses déportements, desquels l'on n'est que trop informé, pour ne dire scaudalisô, à Rome,

LA CHRÉTIENTÉ LT LKS TL'RCS 243

nalat le duc de Mercœur, pelil-fils de Gabrielle d'Estrées, laïque, et dont le seul lien avec l'Eglise était d'avoir eu pour femme Laure Mancini, nièce de Mazarin ! Triste présage des nominations qui seront imposées au saint-siège sous ce long règne! Celle de Mancini est toute récente : le tour des princes est encore bien éloigné; aussi est-ce à titre A^ avance que d'Aubeville doit solliciter un chapeau pour Mercœur, et l'homme pour lequel on réclame cette faveur exceptionnelle n'est pas même dans les ordres. Il a, dit-on, l'intention d"y entrer, et il n'y entrera qu'après sa promotion déclarée. Et quels services fera-t-on valoir à Rome pour justifier cette présentation? Premier et fâcheux exemple des honneurs extraordinaires qui seront décernés par Louis XIV à la bâtardise royale: l'origine ignominieuse des Vendôme est le seul titre allégué du nouveau candidat! D'Aubeville est chargé de représenter que cette grâce est due à sa parenté : car « il n'y en a point de plus illustre que de pouvoir compter pour aïeul paternel Henri le Grand, comme fait le sieur duc de Mercœur » (1). Qui peut blâmer Alexandre VII d'avoir accueilli avec peu de sympathie une pareille requête et d'avoir écarté une discussion prématurée, en répondant qu'il aviserait in tempo, quand le tour des couronnes serait revenu (2)? Qui ne louerait le pape

que, s'il ue s'y était mis du parti de l'rauce en faisaut arborer les armeâ du roi sur la porte de son logis, le pape l'aurait peut-être fait mettre daus le château Saint-Auge, s'il ne lui eût fait pis, au lieu de quoi S. S. s'est couteutée, pour les raisons que dessus, de lui faire dire qu'il n'eût a se trouver en aucune des fonctions où elle paraîtrait. » (État du sacré collège, décembre 16lJl, rédigé par un lù'ançais. Rome, 143.) — Le cardinal .Maidalcbini, qui vit toujours avec la va.hva& liberté, a reçu l'ordre de se retirer à six milles de Rome : le pape le lui a fait porter par son ami, le général des Carmes, avec défense de le montrer à d'autres qu'à ce cardinal : il aura l'air de quitter Rome volontairement, comme il en avait annoncé le dessein. (D'Aubeville à Lionne, 16 janvier 1662. Rome, 144.) — « L'on m'a assure que S. S. n'a point de mauvaise volonté contre lui (ce qui est croyable, vu que c'est le seul des parents d'Innocent X qui reste au collège); mais le pape lui a fait la correction paternelle, dont ce cardinal a bon besoin. » Le pape a môme séquestré, pour la lui rendre un jour, sa part des distributions mensuelles des cardinaux, au lieu de la répartir entre les autres suivant l'usage. (Bourlemont à Lionne, 23 janvier 1662. l{<jiiu', 144.)

(1) Inairuclion à M. d'Aubeville, publiée par G. Hanotau.x, Recueil des Instructions aux Ambassadeurs, vol. VI. Ruine, t. 1, p. 93.

(2) D'Aubeville a Lionne, 6 septembre 1661. Rome, 142. — 23 janvier 16C2. Rome, 144.

d'avoir rappelé les droits de TÉg-lise gallicane, lorsque, pressé de donner les bulles de Reims au cardinal Antoine Barberini, il demanda pourquoi le roi ne niellait pas dans cet archevêché, au lieu d'un Italien, « un bon docteur de Sorbonne dont il avait grand besoin, attendu la quantité de jansénistes qui étaient dans ce diocèse » (1). Déjcî, lorsque Mazarin lui avait présenté Mancini pour le cardinalat, il avait exprimé le regret qu'on ne lui désignât pas un prélat français : il voit avec peine le jeune roi suivre les plus funestes traditions de son ancien minislro, et prodiguer les pensions, les abbayes et les évôchés de France aux membres les moins estimés de la clientèle italienne : Fabii , Serroni, Bonsy, Ondedei, Renaud d'Esté, Orsino, Maidalchini, Benedetli, Buli, Braccese, Melani, et tant d'autres. Il ne cache pas à d'Aubeville sa douleur d'avoir récemment agréé pour le siège de Fréjus le confident trop célèbre d'Anne d'Autriche et de Mazarin, l'abbé Zongo Ondedei, dont les mauvaises mœurs justitient ses craintes : mais le caprice royal est désormais la seule loi à consulter. La commende de l'abbaye d'Aumale ayant vaqué in curiâ romand, le pape^ auquel une clause expresse du Concordat réservait cette nomination, n'eut pas même la pensée delà donnera un Romain; il engralifia aussitôt unFrançais, pendant que le roi en disposait sans droit en faveur de l'Italien Benedetli! et ce fut encore un différend que l'obstination intraitable de Louis XIV fit durer plusieurs années (2),

Ainsi, de toutes les demandes présentées par d'Aubeville au pape^ aucune n'était inspirée par le véritable intérêt de l'Eglise ou du royaume, et l'échec de sa mission était prévu, sinon désiré. Il faut ajouter que l'agent à qui elle était confiée no pouvait, par ses dispositions personnelles, qu'aigrir encore davantage les rapports de Louis XIV avec le saint-siège. Tandis qu'à Paris le nonce Piccolomini mettait tous ses soins à dissiper les soupçons et les outrages, à Rome les ressentiments privés de d'Aubeville envenimaient sans cesse les différends des deux cours. Sa qualité était encore inférieure à celle dont Lionne avait été revêtu en 16o5 : comme Milet et

(1) Lettre précitée du 23 janvier.

(2) D'Aubeville à Lioune, 17 avril 1662. Rome, 144.

Colbert de Vandières, il était seulement « un des gentilshommes ordinaires du roi s'en allant à Rome, par ordre de Sa Majesté ». Les Romains, qui attendaient depuis tant d'années une ambassade d'obédience ou du moins une ambassade ordinaire (i), accueillirent pourtant avec sympathie un agent subalterne. Le cardinal Ghigi rivalisa de courtoisie avec don Mario et don Agostino (2). Mais les ambassadeurs étrangers le traitaient avec une familiarité dédaigneuse, et ne lui rendaient pas ses visites (3) : c'est même parmi ses nationaux et au sein de la faction française du sacré collège qu'il était le moins considéré (4).

Dès sa première audience, il avait pris un ton agressif qui n'était que trop conforme à l'esprit de ses instructions. Elles lui prescrivaient, en effet, de rechercher si le roi « pouvait attendre véritablement de la part de Sa Sainteté la bonne correspondance elles preuves d'amitié et de bienveillance que protestait ici tous les jours son nonce, ou si Sa Sainteté voudrait encore

(1) Le roi devrait envoyer une ambassade d'obédience : c'est ce que m'a dit encore un cardinal de grand mérite et fort ami du roi. (De Lavau à Lionne, le 19 juillet 1661. Rome, 141.)

(2) D'Aubevilie à Lionue, 18 juillet. Roine, 141.

(3) Lorsqu'il alla voir l'ambassadeur d'Espagne, don Louis Ponce de Léon, celui-ci le « régala de quelques petits coups sur l'épaule de la plus obligeante manière du monde. J'ai eu, écrivit-il à Lionne, bien de 11. mortification de ne me pas trouver en état de répondre à sa civilité, et de ne pouvoir lui donner quelques petits soufflets, à quoi j'aurais bien pris plaisir, car il a de l'embonpoint ». (20 juin 1661. Rome, 141.) — Puisque l'ambassadeur d'Espagne ne vous rend pas votre visite, communiquez avec lui par un gentilhomme. (Lionne à d'Aul)eviiIe, 17 septembre 1661. Rome, 141.)

(4) 11 n'était bruit dans Rome que des querelles du cardinal j\.atoi;ie, chargé en titre des affaires de France, avec cet auxiliaire qui tenait le premier rang dans la conQance de la cour. (D'Aubevilie à Lionne, 26 juillet 1661. Rome, 141.) — Le cardinal Antoine « m'a dit cent fois que je lui ùtais l'honneur, puis il m'embrasse et me prie de l'excuser. Il aime d'Aubeville, mais il ne peut souffrir l'homme du roi >-. (6 septembre 1661. /{o)?2e, 142.) — «Je ne vous cèlerai pas que le sentiment de cette cour est qu'où témoigne avoir peu d'estime ou de la capacité uu de la fidélité de M. le cardinal Antoine, lorsqu'on lui associe, dans un traité si important, tme personne qui ne fait pas ici grande figure, pour ne rien dire davantage et n'entrer pas dans les détails. » (Le P. Duneau à Lionne, 27 décembre 1661. Rome, 142.) — Je ne vois pas M. d'Aubeville « dont rhumeur,à vous parler franchement, ne m'a pas agréé. » (Le même au même, 13 février 1662. Rome, 144.) — De Lavau signale à Lionne les mauvais procédés et l'inhabileté de d'Aubeville, (20 septembre 1661. Rome, 1*2.)

216 CFfAPITRE CINQUIÈME

continuer la mémo conduite peu obligeante qu'elle avait tenue jusquesici à son égard, quoique le décès de feu M. le cardinal (que Dieu ait reçu en sa gloire !) eût fait cesser le mauvais prélexlo qu'elle prenait de son peu de disposition à favoriser cette couronne, commen'étantpas satisfaite dudit cardinal. ..(!)» Or, quoique bien accueilli, d'après son aveu, et avec beaucoup de déférence pour le roi^ il débuta par dire au pape que « le président Colbert n'avait reçu aucune satisfaction en cette cour, mais que, présentement, le roi espérait de Sa Sainteté que les choses se changeraient et que ses grâces se répandraient avec d'autant plus d'abondance qu'il y a longtemps qu'elles étaient retenues ». Ainsi défié, Alexandre Yll ne put s'empêcher de rétablir la vérité : il le fit en peu de paroles et avec modération : « Sa Sainteté, dit d'Aubeville, m'a répondu là-dessus qu'il n'en fallait point venir aux reproches; qu'il y avait sept ans qu'il n'avait reçu que scortede dalla Francia; que son nonce avait été longtemps sans avoir audience; et ne s'est expliquée enfin qu'en général; et, en passant, m'a seulement témoigné avoir quelque léger sentiment do ce qui a été mis dans le pré- Inde du traité de la paix; et qu'au contraire en toute chose elle avait gratifié la France; qu'elle avait conseillé au roi, quand le cardinal de Retz s'était sauvé do prison, d'établir des grands vicaires pour prendre soin de l'archevêché de la même manière qu'ils étaient lorsqu'il était en prison, m'ayant dit en ces termes qu'elle ne s'était pas souciée de l'évêque, mais beaucoup de Tévêché. Commej'étaissurlepointde lui faire quelque réplique, Sa Sainteté m'a dit qu'il fallait oublier le passé, qu'elle estimait le roi, qu'elle louait sa piété de vouloir entrer dans une ligue contre le Turc, etc.. (2) «.Toutes les dépêches de d'Aubeville mêlaient au compte rendu des afi'airos du roi le récit d'incidents personnels, propres à irriter la cour de France contre le pape : c'est principalement sur Alexandre VII qu'il vengea les déceptions de sa vanité. Il s'offensait du cérémonial observé depuis tant do sièclesdevant le vicaire de Jésus-Christ; il exigeait des distinctions réservées aux ambassadeurs, qui

(1) G. Hanotaux, Recueil des Instructions aux ambassadeurs, vol. VI. Rome, 1. 1, p. 61-62.

(2| D'Aubeville à Lionne, 3 juillet 1661. Rome, 141.

représentent seuls la personne de leurs maîtres. A. l'entendre, Alexandre VII le laissait trop longtemps à genoux : il se répandait en doléances publiques, qui choquèrent même ses nationaux, et qu'on eut la bonté de cacher au pape. Le cardinal Chigi obtint que son oncle lui permît plus tôt de se relever, et fit remarquer qu'il suffisait de lui en « dire un mot, sans en remplir toute la cour». — Le pape l'évitait, disait-il; mais le cardinal Chigi prenait à témoin les Français de Rome qu'Alexandre VII lui accordait audience « quasi aussi souvent qu'aux ambassadeurs et enplusgrandnombre qu'à ses prédécesseurs» Miilet, Colbert, etc. (1). Lionne répondait à ses dénonciations : « On continuera à compter ici fort exactement le nombre des audiences que vous aurez de delà, pour n'en user que de la même manière à l'égard de M. le nonce, et rien au delà (2). » Les deux ministres étaient cependant d'un rang fort inégal, et il était aussi contraire au droit des gens qu'à l'étiquette de toutes les cours de leur appliquer la parité de traitements. Les plaintes du pape n'étaient, à Saint-Germain, qu'un sujet de grossière dérision : « Le roi, écrivait Lionne à d'Aubeville, entendant la lecture que je lui ai faite de la vôtre dernière, en l'endroit où vous dites que M. le cardinal Chigi s'était plaint que Sa Majesté traitait le pape en simple cavalier, et non pas en souverain, elle repartit que Sa Sainteté le traitait en fantassin, et qu'au moins le pape avait l'avantage sur lui d'être à cheval. On n'a pas sujet de se repentir de ce que l'on a fait ici à l'égard du nonce, parce qu'on a très bien reconnu par les effets que cela en faisait considérer davantage les ministres du roi. Ledit sieur nonce m'a tenu un long discours, où il s'est expliqué, plus avant que ces messieurs n'avaient encore fait, de la cause(àce qu'ilsdisent)pourlaquelleonvous avait si longtemps refusé l'audience. Ilsprétendent qu'il paraît, par plusieurs lettres de M. le cardinal d'Ossat, qu'avant qu'il eût cette dignité, et étant évêque chargé à Rome des affaires du roi, il était tous les jours dans l'antichambre du pape à épier les occasions favorables d'en avoir audience, sans témoigner qu'il eût droit de les demander, et de ne se présenter point qu'on ne lui eût

(1) De Lavaii et le cardinal Antoine à Lionne, 4 octobre 1661. Rome, 142.

(2) 8 octobre. Rowe, 142.

248 CHAPITRE CINOUIÈME

assigné l'heure. J'ai répondu que, si cela était vrai, l'usage qui est le maître de pareilles cliosos avait changé, depuis, celle-là, et que jamais, étant à Rome en la même qualité d'envoyé du roi pour la guerre de Parme, en 1641 et 1642, je n étais allé à l'antichambre de Sa Sainteté qu'étant assuré de l'avoir. Il est vrai, entre vous et moi, que j'y fus toujours avec M. de Fonlenay, pour lors ambassadeur ; mais je n'étais pas obligé de lui dire cette circonstance (1). »

Les incidents les plus simples de la vie courante étaient, aux yeux des Français, des griefs impardonnables. Le cardinal Antoine Barberini et d'Aubeville attendaient une audience pour notifier au pape la naissance du dauphin. Au premier avis, « Sa Sainteté témoigna en avoir une joie infinie et fît dire à Son Éminence qu elle la verrait le plus tôt qu'elle pourrait, mais que présentement elle ne pouvait la voir, parce qu'elle se trouvait mal... » (2). Le roi s'irritait du moindre retard. Vainement Bourlemont écrivait à Lionne : « Pour moi, j'en attribue le véritable sujet à l'indisposition du pape, lequel a toujours été au lit depuis son retour de la campagne, et peut-être que Sa Sainteté désire de recevoir les ministres du roi qui lui porteront cette bonne nouvelle dedans la chambre d'audience et dedans son trône, pour les plus honorer. D'autres qui expliquent les choses sinistrement disent que Sa Sainteté aurait voulu qu'on lui eût envoyé de France un gentilhomme exprès, et qu'il eût porté des lettres du nonce... Mais je crois assurément que ceci n'est point la pensée du saintpère, lequel est pieux, sage et ati'ectionné vers la personne du roi et de toute la maison royale, et très reconnaissant des obligations qu'a le saint-siège à nos rois, qui en sont les insignes bienfaiteurs et les continuels protecteurs (3). » Lionne, préférant toujours les explications ^m/itrei-, attisait la colère du roi et écrivait à d'Aubeville : « Je ne comprends pas cette sorte de conduite où il semble que le pape veuille donner à connaître au monde qu'il nestime guère tout ce qui y est néanmoins de plus estimable. On pourra bien faire ici quel-

(1) 15 octobre 1661. Roine, 142.

(2) D'Aubeville à Lionne, 15 novembre. Ibid.

(3) Même joui". Ibid.

ques nouvelles représailles sur le nonce quand il aura à parler à Sa Majesté, et elle se pourrait trouver enrhumée pour lui le même jour qu'elle ira à la chasse ou jouer à la paume ; mais,je vous prie, n'en dites mot(l)... » La courtoisie du pape était si empressée qu'il n'attendit même pas d'être rétabli pour indiquer un jour d'audience. Les deux ministres du roi se rendirent au palais en grand cortège (20 novembre). Le cardinal s'était fait introduire seul; mais bientôt « on me fit appeler, dit d'Aubeville, et dès que Sa Majesté m'aperçut, elle me dit en français : M. d'Aubeville, soyez le bienvenu. Je m'approchai du lit du pape où il était, et, en présence de M. le cardinal Antoine, je lui rendis la lettre de Sa Sainteté. «Un consistoire fut convoqué et le pape communiqua au sacré collège l'événement dont se félicilait la maison royale de France (2). Lionne chercha sur-le-champ un autre prétexte de plainte : (t Je m'étonne, dit-il à d'Aubeville, que vos lettres ni aucune autre de Rome ne parlent point des langes que les papes ont accoutumé d'envoyer ici par un nonce extraordinaire à la nais sauce d'un dauphin (3) ». Cegrief était aussi vain queles autres. Alexandre YIl, qui était arrivé à la septième année de son pontificat sans avoir vu un ambassadeur du roi, aurait pu attendre que la cour de France renonçât à ses procédés offensants. Les fascie benedeW\ d'un u ;age encore très récent, suivaient généralement la prière que les princes adressaient au pape de tenir les nouveau-nés sur les fonts du baptême. Or, Louis XIV le savait si bien, et il était si éloigné de donner à Alexandre VII cette marque de respect, qu'il aima mieux attendre un nouveau pontificat pour faire baptiser le dauphin(4)! D'ailleurs ce?, fascie, qui étaient habituellement d'un très grand prix, demandaient six ou huit mois pour être achevées (o). Mais le

(1) 9 décembre 1661. Rome, 142.

(2) D'Aubeville à Lionne, 22 novembre. — Bourlemont au même, 24 novembre. Rome, 142.

(3) 16 décembre. Ibid.

(4) Le baptême eut lieu seulement sous Clément IX, qui accepta d'être parrain, et qui se lit représenter par un cardinal français revêtu, pour cette fonction, du titre de légat.

(5) C'est ce que j'ai toujours vu dans les correspondances manuscrites. Les /"aiCie étaient « formate di drappi uobilissimi, ricamili d'oro, ed ornate di miniature, merletti e gemme «.

pape, pour ne laisser aucun doute sur ses intentions, prépara bientôt le choix de celui qui porterait son présent au jeune prince, et il le chercha parmi les personnages de sa cour qui pouvaient être le plus agréables à Louis XIV (1).

Ayant plus que jamais la liberté d'approcher le pape, d'Aub{?ville ne parut plus à ses audiences, sous prétexte de ménager la jalousie du cardinal Antoine (2)! Voici pourtant comment il était reçu au palais : «Je ne fus pas, dit-il (3), plus d'un quart d'heure dans cette antichambre que M. Nini me vint prendre etme mener dans Tantichambre secrète qu'ils appellent, oii je fus seul avec lui un quart d'heure et pendant que l'ambassadeur extraordinaire d'Espagne était à l'audience. Dès qu'il en fut sorti, on me fit appeler. Je trouvai le pape debout, qui, immédiatement après lui avoir baisé les pieds, me fit lever et me dit qu'il y avait longtemps qu'il ne m'avait vu. Je lui répondis que cela était bien glorieux pour moi d'avoir pu être désiré de Sa Sainteté. Puis elle me dit qu'elle avait fait une chose qui serait fort agréable au roi et aux reines, qui était d'avoir béatifié M. de Sales, et ensuite d'avoir expédié un courrier exprès pour en donner plus promptoment avis à Leurs Majestés. — Il est bon, dit d'Aubeville en terminant, do vous faire savoir que l'on remarque à Rome que les Français y sont présentement fort caressés, et que l'on dit que le pape veut dorénavant bien vivre avec la France. Je m'aperçois de quelque changement dans la manière; mais je n'en vois point

(1) On assure que le pape va envoyer les linges bénits au dauphin par un prélat qui sera peut-ôtre Cesariui, frère du duc, ou Bevilacqua. (D'Aubeville à Lionne, 10 avril 1662. Borne, 141.) Le roi est coûtent que le pape destine Ceearini, mon intime ami, pour la fonction des langes bénits. — Le duc Cescirini, grand gonfalouier du peuple romain, était connu pour son attachement à la France, etnousle verrons pousser ce sentiment jusqu'à la trahison de ses devoirs envers le pape, dans l'affaire des Corses. — Quant au prélat Bevilacqua, il était si peu suspect aux Français, qu'il fut agréé par Louis XIV pour exercer la médiation pontificale au congrès de Nimègue. Les missions orageuses de d'Aubeville et de Créquy retardèrent l'envoi des /asrie .• elles ne furent portées au dauphin qu'en 1664, après le traité de Pise.

(2) « Je me suis abstenu de demander audience au pape pour donner plus de satisfaction au cardinal Antoine, car je vois qu'il en reçoit davantage à mesure que je me mêle moins des affaires du roi. J'observerai cette conduite, tant que le service de S. M. le pourra permettre. » (A Lionne, 16 janvier 1662. Rome, 144.)

(3) 23 janvier. Ibid.

L4 CnRÉTTEXTÉ ET LES TURCS 2?)1

encore dans les actions, qui pourront avoir leur tour. » Cette bienveillance d'Alexandre VJI pour la France et pour son jeune roi frappait tous les yeux : il n'y avait qu'à cultiver ces inclinations. L'auditeurderoteBourlemont pressaitLionne de donner en ce sens des instructions à l'ambassadeur désig^né depuis quelques mois : <( Vous connaîtrez, disait-il, au procédé du pape beaucoup mieux que je ne saurai vous écrire s'il est vrai, ce que l'on remarque ici, que Sa Sainteté soit plus affectionnée envers la France que par le passé. » L'ambassadeur d'Espagne mécontenta cette cour par son lang-age trop libre. « L'esprit de Sa Sainteté étant très susceptible de ces impressions, une douceur apparente, avec quelque sorte de déférence, engagent aisément le pape et facilitent beaucoup les choses. Je prends la liberté de vous écrire ceci, afin que vous en disiez ce que vous jugerez à propos à M. l'ambassadeur qui doit venir, et je crois que, moyennant Dieu, la bonne disposition oii paraissent les choses et la présence de M. l'ambassadeur, le roi aura plus de contentement de cette cour pour l'avenir qu'il n'en a eu pour le passé (1). » Un autre Français, le commandeur d'Elbène, ambassadeur de Malte auprès du saint-siège, écrivait aussi à Lionne, son ami particulier, en lui annonçant une faveur nouvelle, accordée par le pape à un fils du ministre : J'ai « déjà obtenu la grâce de minorité pour M. votre fils. A présentée vous puis assurer que je crois, de la façon que me parle Sa Sainteté, que vous êtes mieux dans son esprit que vous n'y avez jamais été, puisque, d'une heure et demie que je fus à mon audience, il s'en passa plus de demi-heure à parler sur votre sujet... Sa Sainteté me commanda de vous écrire qu'il oubliait tout le passé et que vous vous assurassiez qu'en toute sorte de rencontre, il vous donnerait des marques de sa bonne volonté. » J'ai vu ensuite le cardinal-patron, qui montre, « de la bonne façon, avoir passion de vous servir en toute sorte d'occasion. Ils m'ont donné l'un et l'autre ces assurances de si bonne grâce, que j'estime que vous leur en devez un remerciement (2). »

li) 13 février 1662. Rome, 144.

(2) Même date. Ibid.

Lionne recherchait elacceplaincsgràcesdii pape(l), luiécrivait courloisemenl ainsi qu'au cardinal-neveu, mais ne désarmait pas. D'x4ubeville;, dont la mission louchait à sa fm, se souciait peu d'apaiser les anciens ressentiments, sachant qu'il ne déplairait pas à sa cour s'il en faisait naître de nouveaux. Il écrivait à Lionne (2) : « Quant à l'ordre qu'il vous plaît de me donner de continuer le procédé que j'ai accoutumé de tenir, sans me mettre en peine de ce qu'on en pourra dire en cotte cour, et de ne pas faire cas des plaintes de M. Nini (3), qui disait que j'allumais le feu entre le pape et le roi, je vous dirai qu'étant sujet et serviteur très zélé de Sa Majesté, et n'ayant pour but de mes actions que mon devoir, je ne craindrai pas de déplaire au pape même, quand il sera question d'obéir au roi et de faire le service de Sa Majesté. » Ainsi encouragé, cet agent donna lieu, dans les derniers jours, à un différend dont le souvenir ne fut pas sans influence sur l'affaire des Corses. Il réclamait pour sa maison et pour ses domestiques des immunités qui n'étaient pas même dues aux ambassadeurs en tilre. Ses gens osèrent arracher aux sbires un criminel qui venait d'être arrêté. Il fut d'abord embarrassé des clameurs qui s'élevèrent de toutes parts conlr^lui, même parmi les partisans de la France, et il écrivit à Lionne : « Ayant demeuré d'accord que c'était un crime capital d'avoir fait violence à la justice, nous fûmes d'avis que j'irais trouver M. le cardinal Ghigi. Je vis Son Eminence et lui dis que la bonté dont elle avait toujours usé à mon égard me donnait la hardiesse de lui venir rapporter ce qui était arrivé dans ma famille (4). Je fis donc relation

(1) Lioone au cardinal Chigi, 1661. Remerciements, piolesfations 1res humbles de dévouement à lui et au pape, et avis que l'ambassadeur de .Malte va solliciter une autre grâce pour lui. — Au même, 10 mars : « Je conserverai, Monseigneur, toute ma vie bien chèrement le souvenir et le ressentimeut d'une grâce si signalée dont je lui suis si redevable. » — Au pape, même date : J'ai su par M. l'ambassadeur de Malte « que V. S. avait déclaré de sa bouche, d'oii il ne peut sortir que des vérités infaillibles, qu'elle avait l'extrême bonté d'oublier les choses passées et de me rétablir en l'honneur de sa bienveillance au même état que j'ai eu le bien d'en jouir longuement. V. S. me pardonnera facilement, je m'assure, ce transport de ma satisfaction et ce faible témoignage de ma parfaite reconnaissance d'un si grand bienfait. » [Rome, 144.)

(2) 3 janvier 1662. Rome, 144.

(3) Maître de chambre et secrétaire des mémoriaux.

(4) C'est le mot italien famiglia, gens de service, domestiques.

LA CHRÉTIENTÉ ET LES TURCS 2o3

à Son Eminence de coUe histoire, et la suppliai très humblement d'ordonner que celte aiïaire se terminât avec moins de rigueur que se pourrait... Son Eminence me répondit avec toute sorte de civilité et avec des paroles si obligeantes que, si les suites y ont du rapport, la fin n'en sera pas considérable (1)... » D'Aubûville va-l-il être réprimandé? Sa cour roconnaîtra-t-elle les bons procédés du gouvernement pontifical ? C'est tout le contraire. Lionne répond : « Je parlai hier fortement à M. le nonce pour votre affaire des sbires. Après qu'il m'eut un peu exagéré la qualité de l'offense qu'il prétend qu'a reçue le pape par l'enlèvement d'un prisonnier, il me promit d'en écrire favorablement, et m'assura que M. le cardinal Chigi lui avait témoigné par ses lettres d'être très disposé à vous obliger en cette affaire-là (2). » La procédure se poursuit avec une indulgente lenteur, et d'Aubeville écrit bientôt (3) : « Je vous rends très humbles grâces de la bonté que vous avez eue de parler à M. le nonce de l'embarras oi^i sont mes gens; sur quoi, je suis persuadé que M. le nonce en a écrit en cette cour, que M. le cardinal Chigi en a parlé à Sa Sainteté, et qu'un petit garçon qui me servait à la cuisine, que l'on dit être le plus coupable de mes valets, sera condamné à être pendu. On lui fait son procès. Je tâcherai néanmoins d'en empêcher l'exécution. 11 est maintenant dans une église, d'où j'espère le tirer dans peu et le faire mener secrètement hors des Etats du pape. Cependant mon estafier est toujours en prison, je crois qu'il n'en sortira point que M. l'ambassadeur ne soit ici, et que l'on veut faire peur à ses gens^ en faisant voir la rigueur que l'on tient à l'égard des miens. Mais cela pourrait produire un effet tout différent et irriter les gens de M. de Créquy, et d'autant quils se persuaderont aisément quilnUy a rien à craindre pour eux, étant à M. l'ambassadeur. Dieu veuille que cela n'arrive pas, car les différends avec les sbires peuvent avoir de très fâcheuses conséquences! >•> Le ministre n'était que trop disposé à entrer dans ces rosscrUiments : « Je vous dirai seulement, écrit-il, sur le sujet de voire estafier qu'on retient encore en

(1) 28 février 1662. Rome, 144.

(2) 31 mars 1662. Rome, 144.

(3) 24 avril 1662. Rome, 144.

prison, que j'en ai parlé plusieurs fois bieu fortement à M. le nonce, lequel m'a promis d'y faire tous les bons offices qui seront en son pouvoir. Cependant il n^ a au Ire chose à faire qu'à prendre, comme vous dites^ patience. C'a été une mauvaise conjoncture que le départ imminent d'un ambassadeur qui va avec grand train, parce que le pape aura voulu donner à connaître aux Français qui le suivent qu'il veut qu'ils s'accommodent aux lois du pays, et déjà il me semble qu'on parle d'une augmentation de Corses au ponte Sisto, proche du palais Farnèse (1). » La fin de cette lettre prouve que les Français recherchaient toutes les occasions de contlit : « J'ai empêché, dit Lionne, par la passion que j'ai pour votre service, que l'on ne vous ail mis dans l'embarras de faire de delà une chose qui ne sera pas agréable au Vatican, et dont il fallait néanmoins commencer à se laisser entendre, qui est sur la visite que les parents séculiers de Sa Sainteté doivent à l'ambassadeur du roi avant qu'il les visite, en quoi le roi n est pas résolu que M. de Créquy suive le dernier exemple de l'ambassadeur d'Espagne. J'ai fait que M. de Brienne a écrit, il y a huit jours, à M. le cardinal Antoine pour lui ordonner, de la part de Sa Majesté, de déclarer son intention, et j'oubliai alors de vous le mander : je vous prie de ne rien dire à personne du contenu en cet article. » Le dessein d'offenser gravement Alexandre VII était donc arrêté dès cette époque; car la première visite aux parents séculiers avait été faite non seulement par l'ambassadeur d'Espagne, mais, comme on le verra, par tous les ambassadeurs de France !

Au moment de partir, d'Aubeville sollicitait pour le janséniste Gaudon, précepteur des enfants de Lionne, un bénéfice de Bretagne, qui était à la collation du pape. N'obtenant pas assez vite cette grâce, il écrivit au ministre : Le pape n'a pas donné la théologale de Nantes à l'abbé Gaudon, « dont j'ai la rage dans le cœur ». — La bonté qu'Alexandre Vil lui avait témoignée dans sa dernière audience ne fut pour lui qu'un prétexte d'étaler son zèle pour le service du roi, et de dénigrer une fois de plus la personne du souverain pontife. Le pape,

(1; 2i avril 1662. Rome, 144.

dit-il, « me fit de grandes démonstrations d'affection pour le roi et me dit que, si, par le passé, il n'y avait pas eu toute l'intelligence qui eût été à désirer entre Sa Sainteté et Sa Majesté, il espérait que l'avenir ne serait pas de môme et qu'il donnerait au roi, dans les occasions, des marques solides de son amitié. » Il est satisfait de ma conduite, « ce que je n'ai point du tout prétendu ni mérité, n'ayant point eu d'autre but, dans mon emploi, que celui de fidèlement servir Sa Majesté, et je tiens aussi cette grâce de la coutume qu'a Sa Sainteté de flatter ceux qui s'en vont(l) )>. On est donc assuré que, revenu en France, il continuera, de concert avec Lionne, d'allumer le feu entre le pape et le roi, comme disait le prélat Nini.

Entré à Rome le 12 juin 1661, il en sortit un an après, aussitôt que l'ambassadeur y fut arrivé. Il fut suivi de près par le cardinal Antoine Barberini qui, mécontent à la fois du roi et du pape, et pour se soustraire aux nouveaux dégoûts dont le menaçait l'envoi de Créquy, alla jouir pendant quelque temps, en France, des honneurs qu'il devait à l'amitié de Mazarin.

Les vœux du roi étaient comblés : on avait amusé le pape pendant tout l'hiver jusqu'à l'ouverture de la campagne de 1662, et il fallut renoncer encore, pour une année au moins, à former cette ligue appelée par les vœux de toute la chrétienté. Mais la résolution d'Alexandre VII était inébranlable. Quoiqu'il n'ignorât pas les vues contraires de Louis XIV, il ne parut pas mettre en doute sa sincérité : il attendit ses futurs alliés, en continuant de donner à l'Europe l'exemple du dévouement et des sacrifices. Quelques semaines avant le départ des deux plénipotentiaires français, les g-alères pontificales, accompagnées de celles de Malie, appareillaient sous le commandement du prieur Bichi pour porter de nouveaux secours aux assiégés de Candie (2).

(1) 22 mai et il juin 1662. IXome, 143.

(2) D'Aubevilleà Lionne, 15 mai, 5 et 11 juin 1662. — Créquy uu roi, 27 juin. Rome, 145.

LS. COUR PONTIFICALE AVANT l'aMDASSADE DU DUC DE CRÉQUY

Alexandre VU et les hi^torieiis ou p:implilétaires français. — La fausse Relation de Corraro et M. Chantelauzs. La \érité sur le népotisme reproché à ce pontife. Instances pressantes de Lionne pour qu'il appelle ses parents auprès de lui, I600. — Le sacré collège consulté, avril 163(1. Arrirée delà funille Chigi à Rome. Don Flavio créé cardinal, 9 avril 1657. — Témoignage des ambassadeurs vi'nitiens : 1* les quatre ambassadeurs d'obédience ; 2° Corraro; 3° Sagredo ; 4° Basadonna. — Caractère personnel : du pape Alexandre VII; — du cardinal Flavio Chigi; — de don Mario; — de don Agostino; — de don Sigismondo; — de dona Bérénice. — Le cardinal Antonio Bichi et le prieur Bichi. — Ministres d'Alexandre VII : Giulio Rospigliosi, secrétaire d'Èlat; Salvetti, sous-secrétaire d'État; Corradi, datairc; le prélat Fagnano, etc., etc. — Dispositions personnelles de la cour pontificale pour la France.

Nous voici bientôt arrivés à cet accident de la garde corse, que quelques écrivains présentent encore comme un complot ourdi par le pape lui-même, ou du moins par ses ministres et par ses parents les plus proches. Suivant les historiens équitables, l'événement du 20 août 1662 fut un tumulte imprévu, dans lequel les Corses, provoqués parles gens de l'ambassarle française, dépassèrent les droits d'une légitime défense : le gouvernement romain, étranger à des actes qu'il condamna et réprima sur-le-champ, ofirit spontanément une satisfaction honorable, et Louis XIV, qui la rejeta pour imposer au pape les articles do l*ise, le jjoignard à la gorge (1), donna dès lors les premières marques de cet orgueil démesuré qui devait un jour soulever l'Europe entière contre la France. Mais un livre récent, où il est fait étalage de documents que l'on suppose inédits (2), nous a ramenés aux calomnies de la première heure : Alexandre VII a commandé ou permis vne abominable violation du droit des gens ; tout était concerté entre le gouver-

(1) Le mot est de Louis XIV lui-même. (Lettre à Créquy, 7 novembre 1664. Rome, 162.)

(2) Le Cardinal de Retz et ses Missions diplomatiques à Rome, par Chantelauze, chap. ii et m. — Cet écrivain a reproduit les mêmes erreurs dans le YII" volume des OEuvres du cardinal de Retz, édit. Hachette.

LA COUR PONTIFICALE AVANT l'aMBASSADE DE CRÉQUY 257

neur de Rome, le frère et les neveux du pape ; le cardinal Impériale avait obéi aux ordres écrits du cardinal Chig-i, et, en définitive, Louis XIV tira seulement de cet attentat une veng-eance proportionnée à son énormité. Les accusations de Gréquy et de Lionne sont-elles soutenables? et, avant tout, leur vraisemblance n'est-elle pas démentie par le caractère personnel du souverain pontife, de son frère, de ses neveux et de ses conseillers ? Quel était donc Tétat de la cour pontificale au moment où Rome vit paraître l'ambassadeur français, dont le nom seul réveille des souvenirs si douloureux? Les écrivains de notre pays ont des devoirs particuliers à remplir envers la mémoire d'Alexandre VII ; car c'est pour justifier la détestable politique de la cour de France qu'ont été composés la plupart des gazettes, des libelles, des livres qui ont décrié ce pontificat. C'est Mnzarin, c'est Lionne, ce sont les auteurs soudoyés par Louis XIV qui ont accrédité le plus de contes odieux sur la famille Cbigi. Nos pamphlétaires se sont souvent dég'uisés sous des noms étrang-ers : un de leurs artifices a été de donnera leurs satires la forme des Relazioni faites au Sénat de Venise par les ambassadeurs de la République auprès du saint-siège. Une première relation, attribuée au cavalier Ang-elo Corraro^ ambassadeur de 1637 à 1660, mais composée par un conseiller au parlement de Rouen, Charles de Ferrare du Tôt, fut imprimée à Leyde (1) et répandue dans toute l'Eu-

(1) C'est, du moins, le lieu d'impression donné par les éditions de 1G63 et 1664. — V. dans notre article : La Relation d'Angelo Corraro {Reuue des Questions historiques, avril 1880) , les éclaircissements donnés sur l'origine de ce pamphlet par le Diclionnaire de Moreri, le Journal de Trévoux, et h dernière édition des Supercheries littéraires sous la signature d'Antoine-Alexandre Barbier. Le problème n'est cependant pas complètement résolu, et voici un nouvel élément que je mets au débat. La relation du pseudo-Corraro a couru manuscrite avant d'être imprimée, et elle existait avant la relation authentique qui fut lue a.ax Prer/adi le 9 juillet 1660 {Relaziuni, t. 11, p, 193) . Dès le 5 juin de la même année, M. de la Feuiilade, archevêque d'Embrun, ambassadeur de France à Venise, écrivait de cette ville à Mazarin : Je communique à V. É. « xm écrit très important qui m'est venu entre les mains, partie par argent, et partie par confiance. C'est la relation que M. Corraro, ambassadeur à Rome, a faite et laissée par écrit au sénat, au retour de son ambassade, suivant la coutume de la République, de l'état présent de la cour de Rome. Je ne crois pas que V. É. puisse voir une pièce plus curieuse pour nue connaissance parfaite de ce pontificat, ùi plus juste pour le style ou pour l'ordre de la matière. Eufiu, c'est un mystère qui,

rope, en latin, en italien et en français. Cette satire adroite, que sa modération apparente rendait plus dangereuse, eut un tel succès qu'on lui donna une suite sous le nom d'un autre Vénitien, Basadonna, qui fut ambassadeur à Rome de mai 1661 à novembre 1663. L'historien protestant LéopoklRanke, qui s'est souvent récrié contre les calomnies de ses coreligionnaires, a cité avec confiance ces pièces apocryphes (1). Le livre nouveau n'a pas manqué de placer sous la protection d'Angelo Corraro des accusations cent fois réfutées. Nous venions de rappeler l'origine de cet écrit (2), connue des savants depuis deux siècles, lorsque arrivèrent en France les Relazioni vénitiennes éditées en Italie d'après les originaux, et comprenant les textes authentiques de Corraro et de Basadonna (3). Or, ces pièces, composées par des adversaires du saint-siège qui ont mêlé des choses vraies à beaucoup d'erreurs et de calomnies, suffiraient pour confondre les pamphlétaires de 1662 et les écrivains modernes qui se font leur écho (4).

s'il était connu en ce pays, ferait pendre, en moins de vingt-quatre heures^ quelques gens, sans aucune forme de justice. C'est pourquoi je supplie ivH humblement V. É. d'en vouloir conserver le secret pour cette copie unique qui est tirée, parole par parole, de l'original du sénat, et je suis assuré qu'elle sera bien aise d'en voir quelques endroits. " Le cardinal répondit, le 10 juillet suivant : « Je vous remercie aussi delà longue écriture que voua m'avez envoyée, laquelle j'ai lue d'un bout à l'autre. Parmi beaucoup de belles et bonnes choses qu'elle contient, il y a de certains endroits qui font pitié, tant ils sont ridicules et je ne comprends pas comme quoi les gens de ce poids peuvent être si mal informés. Mais nous en pourrons discourir plus particulièrement de vive voix. X {Venise, 80.) L'émfwre envoyée par l'archevêque d'Embrun n'a pas été classée, comme sa lettre, dans le vol. 80 de Fenfse, mais dans le volume 137 de Rome. Évidemment l'archevêque d'Embrun n'était pas dans le secret, et la réponse de Mazarin n'était pas faite pour l'éclairer. Le cardinal se réserve d'en discourir avec lui de vive voix, et, en attendant, il le laisse chercher quelles sont les belles et bonnes choses et quels endroits font pitié.

(1) Die rdmischen Pdpste, t. III, Anhang, n»» 132 et 134.

(2) Revue des Questions historiques, avril 1880 : Relation de la cour de Roine par Angelo Corraro.

(3) Le Relazioni délia corte di Roma, publiées par Barozzi et Berchet, Venezia, 1877-1879, 2 vol. iu-8°. Les compilateurs, qui sont des italiamssimes, oui compris dans leur collection la Relazione du pseudo-Basadonna, qui n'offre aucun intérêt historique, mais qui est un pamphlet violent, d'inspiration française, contre Alexandre Vil (t. II, p. 291).

(4) V. notamment : 1° la Relazione des quatre sénateurs vénitiens, ambassadeurs d'obédience en 1655, Giovanni Pesaro, Bertuccio Valier, Alvise Contarini

LA COUR PONTIFICALE AVANT l'aMBASSADE DE CRÉQUY 259

Alexandre VII était dans la huitième année d'un pontificat, qui aurait pu être un des plus féconds pour le bonheur du monde, si Mazarin et Louis XIV n'avaient pas méconnu ce grand pape, s'ils s'étaient concertés avec lui pour mettre lin aux divisions de l'Europe et tourner contre l'islamisme tous les efforts de la chrétienté. Mais la mésintelligence fomentée entre la France et Rome par Mazarin et par Lionne fît avorter les plus généreux desseins du prince italien et du pontife (1). Longtemps inquiété par le voisinage des armées françaises, l'Etat ecclésiastique ne put consacrer à la défense commune qu'une partie de ses ressources. Aussi les libellistes avaient surtout pris à tâche, sous l'inspiration de la cour de France, de persuader au public européen qu'Alexandre VII voyait avec indifférence les progrès des Turcs et dissipait au profit de sa famille l'argent qui aurait dû être employé à la guerre contre les infidèles : le conseiller du Tôt, par exemple, simulait pour les

et Nicolô Sagredo, qui devinrent tous quatre doges de Venise, Leur relation fut rédigée par Pesaro, le plus ancien d'entre eus; 2° celle de Sagredo, l'un des quatre ambassadeurs de 1655, qui avait autrefois rempli une première mission à Rome et qui y retourna comme ambassadeur ordinaire de mars 1660 à mai 1661.

(1) « ... Quale altra più d'appresso interrompe anche i suoi riposi, è il vedersi ne" Frnncesi cosi disposta volontàdi contrapporsi a tutto cià clie sarebbe di suo gusto, e che vadino qiian che in biisca dell' occasione di recargli maie soddisfattio7ii...Semhrai ben duro chemin tempiche un cardinale è non solo direttore, ma si puô dire arbitre d'ogni resolulione che nasca in quel consiglio, dia mano ad espediente [les traités avec Cromwell] tanto impropiio a recar la pace al mondo, in tempo che vide la crislianità, lacerata ia tante parti, gemer sotto il peso di ûerissimi incalzi de' nemici del nome cattolico e cristiano. E Mazzarino, equivocando nel credere che, nel zelo del ben publico, non commiseratione allé comuni calamità sia queUa che eccita il papa a doglianze, ma avversione paviicolare alla suapersona, imperversa sempre più nelle resolutioni, e forse per obbligare la corte romana a conoscer lo primo mobile del ben che puô far godere a chi lo seguita e del maie che puô far temerc a chi disapprovxi i suoi senlimenli, tiene il mondo in questa maniera imbarazzato... Stante dunque l'otlima mente del papa d'avanzarsi a questa gloria di dar fine aile pubbliche miserie, in che sommamente si compiace, non è meraviglia s'egli sovente si duole d'essersi incontrato in tempi cosi calamitosi, che non solo ritardano i fini proprii di far qualche gran bene alla cristianità, ma lo pougono a repentaglio di dover un giorno convertire quel!' oro, che bramerebbe impiegare in imprese heroiche e degne délia grandezza d'un pontefice, in schermirsi dai pericoli, che gli miuacciano Vi?iconlenla/jililà de' principi mal cousigiiati e le vane persuasioui de' lor consiglieri. » {lielazione des quatre ambassadeurs; Relazioni, t. H, p. 181 et 184.)

Vénitiens une sympathie que n'éprouvèrent jamais les ministres de Louis XIV : « Qui croirait, dit-il dans son pseudo- Corraro, que le pape Alexandre ayant une si grande capacité par laquelle il peut si sainement juger du dang-er où se trouve la chrétienté, eût aidé au Turc pour s'avancer et pour étahlir en Candie un arsenal de toutes ses forces, et qu'il se fût en toute manière montré si obstiné, comme il a fait, à refuser les grâces qui peuvent servir en cette conjoncture? » Quoique le vrai Gorraro n'eût pas ohtenu tous les secours souhaités par la Seigneurie et que, devant un auditoire aussi soupçonneux que les Pregadi, il dût être avare d'élog-es et de reconnaissance pour le souverain pontife, il ne laissa pas oublier qu'Alexandre VII avait toujours rempli généreusement son devoir de père commun et de prince italien. Eùt-il donné cent fois plus, le pape n'aurait jamais satisfait Tavare République, qui désirait rétablir ses finances aux dépens du trésor pontifical. Venise avait d'ailleurs dans son sein un parti nombreux qui proposait de céder une partie de Candie, afin de renouer au plus tôt des relations commerciales avec le Levant, et Alexandre VII témoignait qu'il n'ignorait pas la duplicité de sa politique. Il voulait que les sacrifices de la Chambre apostolique profilassent à la chrétienté tout entière; mais, tout en regrettant que le pape ne lui prodig-uât pas les épargnes de Sixte-Quint, l'ancien ambassadeur indique clairement les motifs trop sérieux qu'avait Alexandre VII de réserver une grande partie de son argent pour la défense des États romains. La France, qui cherchait à supplanter Venise sur les marchés de l'Orient, souhaitait la prolongation de la guerre de Candie et l'affaiblissement de la Seigneurie. Aussi Corraro est-il trop loyal pour ne pas énumérer tous les bienfaits du pape : l'envoi d'un renfort d'infanterie en Dalmatie et de ses galères au Levant ; l'octroi de décimes sur le clergé [un sussidio ecclesiastico); l'aliénation de biens conventuels sur le territoire vénitien au profit de la République; les armements conduits par le prieur Bichi, et en dernier lieu la permission de lever trois mille hommes dans l'Ombrie et dans la Marche. Il voudrait que le chef de rÉglise usât de sa suprême autorité pour tirer les princes chrétiens de cette inertie qui excitera l'indignation de Voltaire.

LA COUR PONTIFICALE AVANT l' AMBASSADE DE CRÉQUY 261

Dovrebbe per vie estraordinarie^ che ai ponte fici sono di facilissima rimcita, spe?idere la sua autorità, procurar di socoi^rere se stesso e la cristianità{{). Il le blâme de son indulgence envers des fils indociles, comme si le saint-père n'avait pas toujours trouvé dans la Seigneurie elle-même l'enfant le moins soumis et le plus ingrat. Ce qui importe plus encore à la justification d'Alexandre YII, c'est que Corraro rappelle dnixPregadi la politique perfide de Mazarin et de Lionne, qui paralyse les efiorts du saint-siège en faveur des Vénitiens. Pourquoi le pape n'autorise-t-il pas la République à faire des levées dans la Romag-ne, dans le Ferrarais et dans le Bolonais, aussi bien que dans la Marcbe et dans l'Ombrie? C'est qu'à ce moment môme le duc de Modène devenu, par alliance, le neveu de Mazarin et généralissime des forces françaises en Italie, est dans le voisinage de ces provinces, à la tête d'une puissante armée : Stando allora il diica di Modena a quelle parti con esercito patente vicino, non si credè buona regola di governo scemarvile difese per quello fossepotuto accadere di valersene (2) . En effet, les ducs de Parme et de Modène, inspirés par le roi de France, menacent le pape de lui enlever : l'un, le duché de Castro et le comté de Ronciglione; l'autre, les vallées de Comacchio et même Ferrare (3).

(1) Relazioni, t. II, p. 207.

(2) Relazlojii, t. II, p. 203.

{'^)lRe/aziom, t. II, p. 210. 11 faut citer le passage presque entier: « Mentre bollivauo le armi [des Espagnols et des Français?] in Loinbardia, e che li progressi di quelle delli France?! s'audavauo sotto la direzioue del duca di Modena considerabilmente avanzaudo, 7ion mena considerabill erano le appUcazioni delpontefice e di lutta la corte, glustamente f/elosa, di vederie impossessale del Mantovauo et aquartierate alli contini del Ferrarese, note le preteusloni del medesimo duca sopra le valli di Comacciiio, non mène clie li vasli pensieri di lui .sopra il ducato e l'istessa città di Ferrara; consideraudosi l'armi, che aveva in mano vittorlose, alte ad ogni improvviso esperiuieuto, lo Stato pontiflzio destituto di milizie, il non potersene ammassare senza évidente indizio di timori e di pretesto al duca di gelosia; aggiungendosi per cruzio maggiore deW unimo del papa il sospetto che tra Mazzarino e ilduca medesimo fosse stabilito, a suoi danni, qualche segreto concerto, onde continue, e con tutti, facendone la Beatitudine Sua le querinionie, csagerava li proprii pericoli, e mecoparflcolarmente,quando insi^teva per qualche soccorso, rispondendouii che li bisognava procurasse la Republica di rischiarare li torbidi d'italia, se uelT interesse délia guerra contro il Turco voleva essere assistita. Fece la fortuna. in questa crisi molesta,'si njoslrassoro ancorapiù severi gliaspeUidtUa Uiedesiiuu,quaudo d'im-

Est-il vrai qu'on ne retrouvât plus dans Alexandre VII, sur la chaire de saint Pierre, les vertus qu'on avait admirées en sa personne dès sa première jeunesse? Suivant Ghantelauze(l), le pape était « bien différent du modeste cardinal des anciens jours? Ecoutons, dit-il, un témoin oculaire très véridique, qui passa plusieurs années à Rome, l'ambassadeur vénitien Corraro. On croirait lire le portrait d'un prince asiatique] » Cet auteur est inexcusable d'employer une pareille expression: le conseiller du Tôt ne dit rien de pareil; il taxe seulement Alexandre VU d'aimer la magnificence dans les bâtiments, dans les meubles, dans les habits; et s'il lui reproche une propreté et délicatesse excessives pour sa nourriture, il le justifie lui-même en avouant que ce pape est depuis longtemps d'une santé déplorée; qu'il a la pierre; que son estomac est des plus débiles et qu'il a perdu presque toutes ses dents. La Relazione authentique répond encore moins aux préventions de l'écrivain moderne : son pape asiatique se lève au point du jour et ne reçoit personne avant d'avoir dit la messe. Sa vie est réglée, mais ses infirmités ne lui permettent pas de pratiques plus austères : vive co?i regola, ma uoîi severa{2) . Lorsqu'il fut exalté, il croyait n'avoir que peu de temps à vivre. Il avait été taillé récemment, et les fatig'ues d'un long conclave avaient épuisé ses forces. Il ne put suivre à pied la première procession du Corpus Christi, per la mala affezione che ricordammo , dit le cardinal Pallavicino, rimasagli del taglio ; mais il se fit porter agenouillé et tenant l'hostie (3). Il aime l'exercice ; quand il est à Castel Gandolfo, il sort chaque jour et fait à pied trois ou quatre milles sans s'arrêter. C'est ainsi qu'il peut con-

proviso si vidde comparire alla corte il dottor Berardi, uno dei secretarii delli più intimi del duca a chiedere raggione sopra le differenze di Çomacchio, etc. » Le duc de Parme ne se donnait pas moins de mouvement per li interessi dei stati di Castro, Ronciglione, Caprlola et altri. Un envoyé spécial réclamait ces provinces à Rome in tempo che le armi delta Maeslà Sua erano in I ta lia se vigorose. Le traité des Pyrénées prouva au monde que les soupçons de l'ambassadeur vénitien et les craintes du pape étaient fondés, ell'on a vu plus haut que trois agents français, Millet, Colbert de Vaudières et d'Aubeville, furent envoyés à Rome coup sur coup pour en exécuter les art. 90 et 100.

(1) Pages 77, 79, 81.

(2) Relazioni, Corraro, t. II, p. 224.

(3) Livre III, chap. ii, p. 269.

LA COUR PONTIFICALE AVANT l'aMBASSADE DE CRÉQUY 263

jurer les dangereuses crises de ses maladies invétérées. Il donne la matinée aux audiences, l'après-dinée à dessavanls et à des artistes; la soirée à de nouvelles conférences avec ses ministres. Il exige que toutes les affaires passent par ses mains mile cardinal-neveu, ni le secrétaire d'Étatne prennent d'eux-mêmes une décision, au g'rand déplaisir des ambassadeurs qui voudraient une expédition plus rapide des affaires, ou plutôt qui espéreraient avoir plus facilement raison d'un ministre que du pape.

Un acte d'Alexandre VII pouvait laisser prise à la critique. Il est trop vrai que, sous plusieurs de ses prédécesseurs, les abus du népotisme avaient scandalisé Rome et l'Église. Le désir d'en prévenir le retour était commun à Fabio Chigi et aux cardinaux qui avaient le plus souhaité son exaltation: aussi, pendant plus d'une année, Alexandre YII avait tenu toute sa famille éloignée de Rome. Après ce délai, il délibéra s'il pouvait, sans charg'er sa conscience, appeler ses parents auprès de lui et môme élever aux honneurs ceux qui en seraient dignes. Réduit à ces termes, le népotisme n'est certainement pas une faute, mais il est encore un danger, parce qu'un pape peut trop aisément se méprendre sur le mérite d'un frère ou d'un neveu, et sur la juste limite des libéralités permises. Qu'un historien exact et sincère blâme Alexandre VII de n'avoir pas persévéré dans sa première pensée, soit. Mais quoi de plus répugnant que l'hypocrite indignation d\m Mazarin, qui mit au pillage l'Église et l'État pour laisser une fortune royale à son innombrable famille, — et d'un Lionne qui avait luimême et le premier prié, adjuré, supplié le pape d'associer ses parents à sa grandeur !

En effet, à peine sorti du conclave, Alexandre VII avait été en butte aux obsessions de l'agent français. Je le conjurai, écrivait Lionne à Brienne, d'appeler sa famille auprès de lui, « pour venir servir l'Église et Sa Sainteté, et je revins là-dessus jusqii'à trois fois à la charge, en protestant que je n'aurais jamais ï honneur de T aborder sans la persécuter de la même supplication. Il me répondit toujours fort obligeamment; mais, pour la substance de l'affaire, je remarquai qu'il ne s'engagea jamais à ne les point faire venir, comme toute la cour veut

qu'il l'ait souvent dit, s'excusant seulement par ces mots : Ci sara tempo, et me parlant d'eux avec tendresse et estime, disant que ses neveux avaient eu une fort bonne éducation et n'avaient. Dieu merci, contracté nuls vices de la jeunesse, ce qui me fait juger qu'il les avancera, mais par les voies dhonneurs et du mérite qu'il leur fera peut-être auparavant acquérir dans l'exercice de quelques charges. C'est pourquoi je prends la liberté de vous mettre en considération s'il ne serait pas bien à propos que le roi prît la peine d'écrire une lettre de sa propre main au pape pour lui témoigner que je lui ai rendu un service fort agréable d'avoir ainsi prévenu et deviné sa pensée, ajoutant les plus pressantes instances que Sa Majesté pourra, pour obliger les parents de Sa Sainteté et elle-même par cette supplication. Cependant je suis sur le point d'envoyer uu gentilhomme à Sienne, et, sous prétexte de compliments que je leur dois, leur faire savoir l'instance que j'ai faite ici pour eux de la part du roi et les bonnes espérances que j'en conçois. » — Quelque désintéressement qui paraisse dans le pape, ajoute-t-il, il faut absolument donner des marques publiques de sympathie aux parents, comme on avait fait, après la création d'Innocent X, en faveur de don Camille Pamphili ; « car il est indubitable que les Espagnols haran finezas en la materia^ et n'oublieront ni otfres de grandats et de titres, ni de terres et bénéfices et autres marques d'affection et d'estime. Il pourrait même arriver (quoique je ne dise cela que de moi et par pure présomption) que le pape, qui les aime tendrement et aime pourtant plus son honneur et sa gloire, trouverait une nouvelle manière de les agrandir et faire leur fortune sans intéresser l'Eglise, en leur permettant de recevoir les grâces que les potentats et autres princes seront disposés de leur faire (1). » Ni le pape, ni ses parents n'eurent jamais la pensée que leur prête Lionne. Si les Chigi avaient voulu se vendre à la cour de France, comme elle les en fit presser plus d'une fois, elle aurait tout approuvé. Ils ne se laissèrent pas plus séduire par les autres princes que par Louis XIV, et leur impartialité les livra sans défense aux libellistes de tous les pays. Pendant ■

(1) 19 avril et 3 mai 1655. Rojne, 129.

LA COUR PONTIFICALE AVANT l'aMBASSADE DE CRÉQUY 265

la première année, Alexandre Vil leur envoya des présents de peu de valeur, son équipage de cardinal et quelque argent. Craignant que les honneurs qui les allaient chercher à Sienne ne portassent ombrage au grand-duc, leur souverain, il leur conseilla de se retirer à la campagne (1). Lionne commença seulement à blâmer sa tendresse pour eux lorsqu'il perdit l'espérance, s'ils venaient à Rome, de les attacher aux Français par des liens secrets et honteux (2).

Alexandre VII était sincère dans sa première résolution, et les quatre Vénitiens chargés de lui rendre l'obédience ne s'y étaient pas trompés. Ils remarquèrent avec quelle simplicité il rejeta longtemps tous les moyens qui s'offraient à lui d'enrichir ses parents, sans offenser sa délicatesse, et par exemple les avances des Borghèse pour marier un de ses neveux à leur héritière présomptive, dont la dot aurait été fixée par le pape lui-même (3). A la mort du cardinal Montalte, dernier membre de la famille illustrée par Sixte-Quint, les biens considérables qu'il laissait pouvaient être acquis à un prix peu élevé : le pape négligea cette occasion, et d'autres encore, de procurer sans relard à sa maison un établissement princier (4). Plusieurs même se demandaient si cette sévérité qu'on appelait héroïque ne cachait pas quelque dureté de cœur pour ses parents, dont on s'accordait à reconnaître le mérite : « Don Flavio est âgé de vingt-quatre ans seulement, mais il est déjà fort avancé dans les belles-lettres, et d'un caractère où l'on retrouve tout à fait la modestie et la bonté de son oncle; il est digne du poste habituellement occupé par les neveux des pontifes, et, quand la rigueur du pape s'adoucira, c'est sur cette tête que se réuniront les plus grands honneurs. Le fils d'un frère prédécédé, don Agostino, âgé de vingt ans, marche sur les traces de don Fla-

(1) Lionne à Brienne, 31 mai 1655. Rome, 129.

(2) Lionne à Mazarin, 3 avril 1656. Rome, 131.

(3) T. II, p. 171. — Cette union se conclut plus tard, quand les Chigi furent établis à Rome. H y avait déjà un lieu très étroit entre les deux familles. Flavio Chigi, père d'Alexandre VII, était, « per parle di sua matre Aguese Bulgarini, nipote cugino di Paolo V, Borghèse ».

(4) T. II, p. 235. Relazione de Sagredo : « Che le dicbiarazioni d allora ed in specie la esclusione dei parenti fossero finte, pare non si possa credcre, perché, etc. >-

vio : on nous a vanté aussi ses aimables qualités, et tons ses compatriotes lui souhaitent les prospérités qui seraient la juste récompense d'un si heureux naturel : c'est à lui sans doute qu'il est réservé d'assurer par un mariage l'avenir de la nouvelle maison pontificale. Bichi, fils d'une sœur, commandeur de Malle et déjà connu à Venise où il a rempli une mission de son ordre, a fait connaître, par sa prudence et son activité, qu'il est capable des plus grands emplois (1). »

Le 24 avril 1656, le P. Duneaii écrivait à Mazarin : « Sa Sainteté, ce matin au consistoire, a dit qu'elle n'avait pu penser à ses parents durant la première année de son pontificat, à cause des grandes occupations de cette nouvelle charge; que maintenant elle leur demandait conseil sur deux choses : l'une, si elle devait prendre quelque soin particulier d'eux, ne leur ayant jusques ici rien donné ; l'autre, si, en cas qu'il y eût en eux quelque mérite, elle devait les employer conformément à ce mérite, et qu'elle désirait savoir leur avis, ou débouche, ou par écrit; qu'ils y pensassent, fissent oraison, et qu'il la ferait aussi pour prendre ensuite ses résolutions. » Au consistoire du 8 mai, le sacré collège lui conseilla d'employer ses parents selon leurs talents, et le P. Duneau avoue que les opinions furent exprimées avec une entière liberté : « Il y a néanmoins, dit-il, des cardinaux qui ont donné leur avis, et par écrit et de bouche, avec beaucoup de zèle, entre lesquels on nomme particulièrement Spada, Capponi, Corradi,Sforza(2). » Le cardinal Gorradi étaitdéjà minislred' Alexandre VII, qui ne lui témoigna jamais plus de confiance que depuis cette époque (3).

Au moment 011 la famille Chigi quittait Sienne, la peste qui dévastait le royaume de Naples fit irruption dans l'Etat ecclésiastique. Dès que le fléau eut envahi Rome, Alexandre VII,

(1) T. II, p. 172-173. Relazione des quatre ambassadeurs.

(2) 15 mai. Rome, 132.

(3) » Qui si puô rimarcare in effetto la bontà del papa, perché... Corradi fu qiiello cfie moslro disse}iso e lo dichiaro col suo voto assui liheramente in ogni modo : tanto e lontano che si allerattse l'amore e la stima del papa verso di lui, quanto che andasse sempre di giorno in giorno aumentando, ed è anzi ridotto al sommo grado, mentre è certo clie egli gode posto privilegiato sopro ognuno di stima e di affetto. » (T. II, p. 235. Relazione di Sagredo.)

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qui était alors à la campagne, quitta plus lot que de coutume l'air salubre de Caslel Gandolfo et accourut au milieu de son peuple, « afm dû pourvoir à la sûreté de la ville, après avoir fait mettre des gardes aux frontières et sur la côte pour empêcher la communication » (1). Les tribunaux, les collèges se fermèrent; les fonctions publiques furent suspendues: le pape continua de recevoir les ambassadeurs, les cardinaux, ses ministres,, ses domestiques. Le P. Duneau écrivait (2) : « Tandis que le mal sera violent à Naples comme il est, on sera toujours obligé de faire d'extrêmes diligences en cette ville pour la préserver. Le pape sortit deux fois la semaine passée et alla quelque temps à pied par la ville, et ce matin encore il est sorti, ce qui a été fort agréable au peuple... «Il visita et bénit sur son lit de mort l'ambassadeur de Venise, Girolamo Giustiniani, qui fut emporté par la contagion le lo août (3). L'épidémie ne décrut qu'à la fin de l'année, après avoir fait dans Rome plus de neuf mille victimes (4). Tant qu'elle sévit, le pape ajourna les grâces et les honneurs qu'il destinait à sa famille. Des Français écrivaient de Rome k Mazarin : « Il diffère la promotion de son neveu au cardinalat, jusqu'à ce qu'on soit hors du danger qui menace Rome. Il dit que, tant que le peuple sera dans les misères dont il est affligé présentement, il ne pensera pas de faire aucune réjouissance dans sa maison, ni d'augmenter le train de ses parents, qui est maintenant fort médiocre... — Sa Sainteté s'est résolue de ne rien faire pour les siens, non pas même d'ajouter un seul estafîer à leur train, durant tout ce temps calamiteux (5). »

Don Flavio ne fut promu cardinal que le 9 avril 1657, et c'est à cette époque seulement que la famille entra en possession de son nouveau rang. Aussi Corraro a-t-il raison de dire que le pape avait tenu ses parents éloignés quasi per due

(1) Duneau et Thoreau à Mazarin, 22 mai 1656. Rome, 131.

(2) 17 juillet 1656. Rome, 131.

(3) Relazioni, t. II, p. 194.

(4) La peste décroît depuis la Saint-Martin. Cette semaine, il y a eu à Rome 262 morts; la précédente, 332 ; celle d'auparavant, 622 ; eu tout, de neuf à dix mille. Le pape ne veut pas faire la promotion de don Flavio durant les présentes calamités. (Duneau à Mazarin, 18 décembre. Rome, 131.)

(5) Thoreau et Duneau à Mazarin, 2J> septembre. Rome, 131.

a?i7ii {'[). Le jeune clerc ne quitta Sienne qu'après avoir parcouru le cercle entier de ses éludes; c'est là que, « après l'examen accoutumé », il avait pris le degré de docteur es lois. Il avait reçu l'abbaye de Montelupone, et l'on remarqua que son oncle, « qui pouvait lui donner beaucoup d'autres abbayes vacantes par la mort de don Pedro Golonna, frère de don Prospero, avait choisi celle-ci, bien que d'une valeur médiocre, parce qu'elle était dans TEtat ecclésiastique et que les autres étaient au royaume de Naples, ne voulant pas que les siens eussent aucun eng-agement avec les Espagnols. » Il était entré ensuite au noviciat des Jésuites, pour s'y préparer à recevoir les ordres (2). Lorsqu'il devint cardinal padrone, surintendant général de l'Etat ecclésiastique et lég'at d'Avignon, Alexandre VII lui conféra un certain nombre des bénéfices qui lui permirent de tenir avec la splendeur convenable la seconde place de Rome. — Don Mario, son père, fut nommé général de Sainte Eglise et gouverneur du Borgo ; et don Agostino, son cousin^ eut la surintendance du château Saint-Ange. — Le cardinal Flavio était-il, comme le prétend Chantelauze, cet (( homme léger, sans la moindre portée, qui fuyait les affaires difficiles pour s'appliquer à peine à celles qui ne l'étaient pas, et qui n'avait de passion que pour certains plaisirs dont l'ambassadeur vénitien Corraro aurait donné les scandaleux détails »? La véritable Relazione n'a pas un seul mot qui autorise de pareils soupçons (3), ni môme qui fasse allusion à des bruits défavorables: elle confirme, au contraire, tout ce que j'ai lu sur ce cardinal, qui demeura jusqu'au dernier jour de sa longue vie l'un des membres les plus considérés dusacré collège.» lia Tintelligence prompte, dit Corraro; il pénètre sans fatigue jusqu'au fond des affaires, et les dirigerait avec une habileté plus qu'ordinaire; mais il n'ose rien entreprendre de son chef, craignant toujours de faire quelque chose contre le gré

(1) Relazioni, t. II, p. 198.

(2) Duneau à Mazarin, 8, 15 et 29 mai 1656. Rome, 131 et 132.

(3) L'ambassadeur vénitien Pietro Basadonua, second successeur de Corraro, et qui passa cinq ans à Rome, déclare expressément que les mœurs de ce cardinal étaient irréprochables : nelH costumi, îion so che ci sia da rlprendere, {Relazioni, t. Il, p. 265.)

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de son oncle... » Le pape exigeait qu'il assistât à tous les conseils, mais sans lui laisser libère le redini per la direttione de' negotii^ tutto volendo che passi per sua mano (1). Ainsi, ce n'est pas le plaisir, ni l'inapplication, ni l'incapacité qui écarte ce prélat du g-ouvernement, mais sa modestie et le désir de complaire au pape, qui était d'ailleurs, de toute la cour, Thomme le mieux instruit des affaires de la chrétienté. Est-il besoin d'ajouterque l'ambassadeur vénitien atteste aussi son intégrité? L'ambassadeur espagnol fut chargé d'olTrir au cardinal neveu une pension secrète de 12,000 écus ; tna incontro constanlissima, ripugnanza net riceverla (2).

Sagredo, qui vint après Corraro, atteste comme lui qu'Alexandre VII ne laissa aucun membre de sa famille exercer une influence personnelle sur le g-ouvernement (3). Le pape lui dit unjourqu'en sept ans ses dons n'avaient pas dépassé 700,000 écus romains : c'est avec cela que ses parents avaient acheté la maison de Rome et le petit fief de Farnèse, fait le mariage de don Agostino, et constitué au profit de ses deux filles un fonds particulier dont les intérêts accumulés formeraient leur dot. Le palais de Rome avait servi d'habitation au feu cardinal Bragadino, renommé pour sa simplicité : Alexandre VII voulut que son frère et ses deux neveux, don Agostino et don Sigismondo, y vécussent ensemble, quelle que fût son incommodité, surtout pour don Mario etdona Bérénice, l'un etl'aulre presque septuagénaires et obligés d'occuper le second étage. Doua Bérénice eut une audience du pape, à son arrivée de Sienne, et ne serait jamais revenue à ses pieds si, à l'occasion du mariage de don Agostino, elle n'avait du lui présenter la jeune femme de son neveu : c'est aussi la seule fois que cette princesse ait paru devant lui jusqu'à ce jour. On ne les avait pas revues au palais, ni pendant les maladies du pape, ni pour une autre cause, et quand elles voulaient apercevoir le saintpère, elles se mettaient en carrosse et allaient, avec les autres dames, se ranger dans les rues sur son passage, pour recevoir

(1) lielazioni, t. Il, p. 220.

(2) Relazioni, t. H, p. 212.

(3) « Ha teuuti loutaui i mtiJesiuii pareuti da ogui luanegyio ed uutorilà. » (T. Il, p. 236.)

sa bénédiction. Il n'avait pas encore permis qu'on amenât les enfants de don Agostino (1). — Sagredo crut remarquer, avant son départ, un peu plus de faiblesse chez Alexandre. « Comme le pape, dit-il, ne s'est imposé cette contrainte que par une disposition vertueuse et en faisant violence à ses inclinations nalurcllcs, on ne doute pas qu'il n'en souiïre beaucoup, et que l'amour de sa famille, le désir de la placer au même rang que celles de ses prédécesseurs ne luttent perpétuellement dans son âme avec rengagement qu'il a pris devant le monde et la délicatesse de sa conscience : aussi fait-il aujourd'hui à ses parents toutes les largesses qui lui paraissent compatibles avec ses scrupules. » La calomnie commençait son œuvre : on parlait avec malveillance de libéralités excessives, grevant même les bénéfices ecclésiastiques, — de l'extension donnée au palais de la place Colonna, — et de quelques acquisitions nouvelles (2).

La peinture des Chigi, tracée par Basadonna, contemporain de l'ambassade de Créquy, prouve que le souverain pontife ne cessa jamais de les tenir dans une sujétion étroite, et que ni l'administration des États romains, ni le gouvernement de

' (1) « Coa quelli comprarono la casa, fecero l'acquisto di Farnese, il matrimonio di don Agostino, e, nate a questo due féminine, si è fatto un fondo che

servapoidi moltiplico per la lorodote, eqnesto è quanto afferma aver dato

La verilà è che, sino al partir mio da Roma, in setle anni di pontificato, questi nipoti non avevano acquistato altro che Farnese, e giudicarono necessario, per aversi un titolo di discorrere il matrimonio di don Agostino, che è una bene iusensibile rendita, ed una casa in Rome cosi moderata che ha servito di abitazione al fu gia cardinale Bragadino; ed ha voluto il pontifice che il fratello ed ambi li nipoti vivano in essa uniti, e dirô anche con molto rigore, perché toccando a don Mario e a dona Bérénice, quasi setLuagenari, f/li apparlamen'i alti, ed ai quali si ascende per sel scale, ha comandalone soggiaciano ail' incomodo. » Malgré les agrandissements et embellissements postérieurs, il faut encore monter les sei scale pour arriver au second étage. — « Donna Bérénice vide una volta il papa quando venne da Sienna, » etc. {Relazioni, t. II, p. 236.) (2) Sagredo, p. 237 : '< Vero è che siccome il papa opéra ed ha operato quanto è predetto, per effetto di una disposizione bisogoa dir virtuosa, ma certo vincendo la sua inclinazione naturale, cosî si crede che egii in ciô patisca notabilmente, e che faccino una guerra continua, nel suo animo, latenerezza sua verso la casa ed il desiderio di vederla ascesa a quel posto di grandezza al quale son le altre pontificie, coll' impegno in che è posto nel mondo o coll' obbligo forse anco délia sua coscienza, che perciô tutto quelle che egli crede poter fare, con salvezza di quesli rispetti, va orà cou larga mano contribuendo... »

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l'Eglise ne souffraien t de leur élévation. Le successeur de Sagredo (1) fait le plus bel éloge d'Alexandre VII et du cardinal neveu en blâmant le pape de ne pas donner assez de pouvoir et de liberté SMpadrone^ et celui-ci de ne pas secouer le joug, diil-il faire crier son oncle [r/ridare sno zio) (2). — «Don Mario, ajoute-t-il, ne se mêle que des affaires concernant son emploi : aussi les étrangers ont peu de relations avec lui. Le pape ne le consulte sur rien d'important. C'est un vieillard prudent, parlant peu et par proverbes, à la florentine; sincère, porté naturellement au bien plus qu'au mal, et, quand il n'a pas d'intérêt, prêt à servir chacun. Il ne s'entend à faire que de petits gains, et le peuple croit qu'il en fait de grands. Il sera plus décrié et moins riche que beaucoup d'autres. Dona Bérénice est une sage et sainte dame, venue à Rome pour faire

(1) Sagredo, ambassadeur d'obédience en 1633; ordinaire, de 1660 à 1661. — Basadouna, ambassadeur ordinaire de 1661 à 1663. — Le compilateur italianissime des lielazioni déclare que la relation authentique de Basadonna porte la mention accoutumée : Lue en Pregadi le 18 mai 1664 (t. II, p. 239). Or l'ambassadeur de France à Venise, qui était alors M. de Bonsy, évêque de Béziers, écrivait le 3 mai 1664 à Lionne : « Monsieur, il y a longtemps que M.M. Grimaui et Bassadone firent la relation au sénat des cours de France et de Rome ; mais ils ont différé à en laisser les copies dans les registres, pour les conserver plus secrètes. Celle de France, à ce qu'on m'a dit, est entièrement à la gloire du roi et de tous ceux qui ont part au gouvernement de l'État, et a été assez estimée et trouvée véritable. L'autre, comme faite par un esprit plus subtil et coiiceltoso, m'a fait appliquer avec plus de soin pour La recouvrer. » Je vous envoie les seuls fragments que j'ai pu obtenir, « qui vous délasseront de vos plus grandes occupations et vous feront connaître que l'intention du personnage est telle que je vous ai mandé souvent, en attendant que je puisse la recouvrer entière et comme il l'a lue en Pregadi, où elle a été baptisée de salira continua e mordad-tsima : et il a dit à ses amis qu'il ne voulait pas qu'on la lui imprimât en Hollande, comme celle du Corraro. » [Venise, 84.) Les fragments envoyés par M. de Bonsy n'ayant pas été conservés avec sa dépêche, ou du moins ayant échappé à mes recherches, je n'ai pu vérifier s'ils appartiennent à la relation authentique ou au pseudo-Basadonna. On se rappelle que le même incident s'était produit pour la relation de Corraro. — Quoi qu'il eu soit, il résulte évidemment de la lettre de M. de Bonsy que l'ambassadeur Basadonna passait pour malintentionné envers le saint-siège : ses aveux favorables au pape Alexandre Vil n'eut ont donc que plus de prix.

(2) « Il pipa pero, che prétende di soddisfar il mondo col lener legati H suai, mortifica l'abililà del siguore cardinale, lo fa sostener il nome di nipote régnante, ma gli iirohibisce gl'effetti e sebbeue questo potrebbe usurparsi il dominio e lasciur gridare suo zio, corne hanuo fatto degl' altri, ad ogui modo è cosi poco avido d'atiaticar uel negotio... « (T. II, p. 266.)

oublier dona Olympia ; tout entière au gouvernement de sa maison; d'une dévotion exemplaire, qu'elle témoigne en visitant les églises comme une personne privée ; et, si ce n'était un péché de désirer la mort du pape, elle voudrait se dérober aux ennuis de sa grandeur présente, retourner à Sienne et vivre dans ses vignes au milieu de ses filles et de ses religieuses. » — Don Agostino ne s'ingère en quoi que ce soit ; il mène la vie d'un cavalier et se divertit, sans mériter ni louange, ni blâme. La princesse Farnèse, sa femme, ne pense qu'à l'éducation de ses enfants et l'on ne parle jamais d'elle à la cour. — Don Sigismondo, âgé de seize ans, d'un esprit très vif, poursuit ses études avec distinction, et paraît le plus heureusement doué de la famille (1). — Des deux Bichi, fils d'une sœur utérine, l'un, le prélat Antonio, «buonissimo huomo », est devenu cardinal, l'autre, le prieur Bichi, commissaire des galères, bien pourvu d'ailleurs, ne désire ni pouvoir, ni places, et s'appelle lui-même un neveu de province. Il se tient, comme un pauvre gentilhomme, dans l'antichambre du pape, et attend qu'il soit appelé. Beaucoup croient qu'il est consulté avec don Mario : il n'en est rien. Le pape s'enferme avec eux pour se livrer aux douceurs d'un entretien intime (2). — Ici Basadonna fait une réflexionprofondément juste. Les soins que prend Alexandre VII pour rendre impossible à ses parents tout excès de pouvoir nuisent à leur réputation. Si dans d'autres temps, dit-il, on a été plus indulgent pour des neveux qui s'enrichissaient scandaleusement aux dépens de la Chambre apostolique, qui commettaient des violences et d'autres actes inconnus aujourd'hui,

(1) Élevé au cardinalat par le successeur de son oncle, il mourut très jeune encore, mais après avoir tenu toutes les promesses de ses premières années. De mœurs très pures, éruditet lettré, ilremplissait dignement de grandes charges. 11 était en correspondance avec Bossuet, qui lui témoignait beaucoup d'estime et d'amitié, et quand la mort le frappa, il préparait une traduction italienne de VExposition de la foi. V. Bossuet, édit. Lâchât, t. XXVI, p. 150, 135.

(2) Basadonna, p. 267. « ... Anco di questo priore [Bichi], come di don Mario, s'ingannano molti supponendo che il pontefice consulti cou lui ; perché oltre qualche colpo che potesse dar di passaggio, non è maichiamato, ne entra mai di proposito in materia veruna, e Vho esper une n lato negli affari di Francia... » Cette déclaration est extrêmement importante, et on devra se la rappeler lorsqu'on lira les étranges accusations portées par Louis XIV contre Alexandre Vil et ses parents.

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c'est qu'on les regardait comme les appuis nécessaires du principal; qu'ils s'assuraient le secours d'amis et de clients auxquels ils prodiguaient des faveurs^ et que la crainte inspirée parleur pouvoir imposait silence à leurs envieux. Au contraire, les Gliigi, exclus des affaires, sont considérés comme des gens venus à Rome pour y apporter la disette, odieux parce qu'ils pourraient avoir du crédit, et méprisés parce qu'ils n'en ont pas (1).

Tout en prévenant le retour des anciens abus, Alexandre YII se gardait bien de juger trop sévèrement les papes qui les avaient tolérés, car il savait de quels périls ses prédécesseurs avaient été menacés par l'or et par les intrigues des princes étrangers, par la turbulence et l'infidélilé traditionnelles des barons romains, par l'ingratitude et par l'ambition de certains cardinaux; il se rappelait que le dévouement de leur famille avait été le plus souvent le plus sur rempart de leurs personnes etdeleur État. Alexandre Vllauraitétébien excusable de contier à ses parents une plus grande part de pouvoir; car, quelque attention qu'il eût apportée au choix de ses ministres, le premier d'entre eux lui causa une cruelle déception, dontle sécréta été conservé dans des documents inédits, du caractère le plus authentique. En sortant du conclave, il avait désigné pour secrétaire d'Etat, puis décoré de la pourpre^, le prélat Giulio Rospigliosi, dont tout le monde, à Rome et au dehors, vantait l'irréprochable intégrité, les mœurs très pures, les intentions excellentes, et qui relevait ces mérites par une rare modestie et par une atlabililé sans pareille (2). Humaniste

(1) Page 268 : « D'oude provieue cbe se, ia altri pontlficati, porlavaoo li coDgiuuti peso alla Cauaera, se davauo scaudalo cou gl' acquisli, se erauo aiico beu spesso con le violeuze importuni e se facevano tauti altri taali che questi nou fauno, ad ogui modo perché operavano, erano toUerati, si stimava chè fossero appoggi necessari délia reggenza, facendo gralie a gli amici e dipeadenti si presidiavaoo, e coll' esserconosciuti autorevoli, impouevano freno aile lingue, uè osava il livore àrmarsi coutro di loro. Dove ail' incontro li Cliigi, esclusi dalle faccende e leaute iu giiisa di figliuoli, a Rouia, sono cousiderati corne persone venute a far careslia, luaino l'ocUo perché possono esser potenli, ecl il diuprezzo perché non lo sono. »

(2] Page 269. « Nou ci è, ne iu Roma, ne fuori, chi lo coaosca, e nou lo repuli un speccliio d'inlegrilà, di costume innocente, e délia maggior inteutioue dol mondo, parti tutte tre ualurali di Rospigliosi, che ricevono perfezioue mira-

éminent, et remarqué autrefois par le savant Urbain VIll, Rospigliosi était égal aux plus habiles dans le maniement des alïaireSj supérieur à tous par son amour de la justice et de la loyauté. On disait de lui que, si son opinion eût été plus souvent suivie, Alexandre Vil se fût fait plus d'amis et moins d'envieux. Cependant peu à peu, à la surprise de tous, le pape retint pour lui-même une plus grande part du gouvernement. Des malintentionnés répandirent le bruit que, jaloux de son ministre, il le soupçonnait d'aspirer à lui succéder. La vérité est que Rospigliosi, par renlremiso d'un ancien pensionnaire de Mazarin, Atto Melani (l ), s'était prêté à une correspondance secrète avec la cour de France, en vue de s'assurer, dans un

bile da una siugolare luodestia, e da uu tratto affabile senza pari. Nei ptiidi ba proûltato assai lu quello délie lettere buinaue, acqiiistaado con esse l'applauso délia corte e la gratia d'Urbaao, cbe ue Iraeva particolare diletto ; nelli maueggi politici sa tanlo cbe comparisce bene con gli allri, ma fia tiitli s'estoUe, pet- la giustizia e rettitiidioe coa cbe si dirige; è iu ogni parte del suo miûisterio attenlissimo, nell' applicatione iadefesso; sono cauti i consigli, moderate le inassime, e se coa esse si regolasse il governo, più parliaii e meuo malevoli assai havrebbe il pontefice. Perô conditioui tauto preclare, cbe lo fauno ammirare da tutti, ad Alessandro lo rendono odioso, apprendendo cbe coa quest' arli vadi guadagnaudo favori, e mediti al poalificato dopo di lui, oade dériva cbe gli ba levata la confidenza del tutto, etc.. »

(1) Le musicien Alessandro, et familièrement Atto, Melani, ou le sir/nore Alto, origiaaire de Pistoie, était accueilli comme demi-clerc^ demi-artisie, en France, dans plusieurs cours d'Italie, et particulièreaieut à Rome, cbez les Rospigliosi, qui traitaieat avec bouté ua compatriote. Il avait été employé comme ageat secret par Mazaria et notamment daas les iotrigues ourdies par la cour de Frauce pour provoquer l'Électeur de Bavière à se porter candidat à l'Empire coalve LéopoldU'' {v. Mé}noireti de Cou/anges, éd. Moumerqué, 1S20, iu-12, p. 9, ?iote). Il fut pendant quarante ans uu des plus in!àmes espions de la cour de France, qui lui prodigua les pensions et les bénéfices, en payement des libelles, rapports, mémoires, délations, écrits de toute sorte, composés par lui contre les papes et leurs ministres. Presque tout ce qui est sorti de sa plume vénale a passé sous mes yeux : ou ne peut rien imaginer de plus abject. Son témoignage, qui n'est jaaiais digne de foi, est d'autant plus suspect pour l'année 1661, où se place l'incident dont nous parlons, qu'il traversait alors une crise où sa fortune faillit sombrer, mais d'où il sut se tirer à force d'impudence et d'adresse. Son principal protecteur, Mazarin, étant mort, il offrit à d'autres ses services. Le 8 août 1661, il exprimait à Lionne son désespoir d'avoir perdu le cardinal^ son maître. Je neveux, dit-il, m'attacber qu'au roi. Je veux « lui faire savoir toutes cboses qui viendront à ma conuaissanee, qui regarderont son service et sa gloire, quand ynénw. je devrais être pendu pour cela... » Gardez-moi surtout le secret. « La recompense du zèle que j'ai pour /e service du roi sérail une potence, comme uu cbàtimeut d'un bou espion. » Je reçois mille

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falur conclave, l'appui de la faclion du roi. Ou dressa le projet d'uneletlro royale, destiuéeau cardinal Antoine Barberini, pour recommander Rospigliosi à ses suffrages et à ceux de tout le parti français. Cette lettre fut, en effet, écrite le 17 octobre 1661(1), et demeura en la possession de Rospigliosi jusqu'au 10 juin suivant, mais elle fut alors confiée à des mains sures pour être rendue à Lionne. Nous ignorons jusqu'à quel point Alexandre VII connut la vérité : il nous suffira de dire ici qu'en gardant Rospig-liosi auprès de lui, le pape lui ménageait les moyens de regagner entièrement sa confiance, ce qui arriva

offres de tous les priuces d'Italie, de l'archiduc d'innspruck, des pareuts du pape, du cardinal Rospigliosi, de la reine de Suède, etc. << Je vous assure que, si j'étais ici longtemps, les Italiens (jui sont ici pour le 7-oi seraient les premiers à me perdre et à me rendre des mauvais offices dans cette cour, par l'envie qu'ils auraient que je servirais beaucoup mieux qu'eux, et que le roi serait mieux infonyié par moi en un jour que par eux en un an. » — 15 août 1661 : Envoi de nouvelles dénonciations à Lionne pour le service du roi, « mon adorable maître. » J'ai offert mou concours à M. d'Aubeville qui l'accepte avec reconnaissance et qui « m'appelle sonan;/e tulàlaire. » {Rome, IH.) — Mais bientôt Foucquet fut arrêté, et ses papiers firent connaître que Melani vendait au surintendant les copies de sa correspondance avecMazarin et Lionne. 11 feignit alors de vouloir se retirer à Pistoie pour ne penser qu'à Dieu. 11 promettait de regretter toujours feu son bon maitre et son bon roi! Il savait cependant tant de choses, apprises à la cour du pape ! (25 octobre 1661, Rome, 142.) 11 avouait ses rapports clandestins avec Foucquet et lui avoir envoyé les doubles de ses rapports à Louis XIV. « Oui, mou pauvre monsieur de Lionne, le roi m'a fait justice en vous déclarant qu'il était mal satisfait de moi; car la main qui a trace toutes ces lettres mérite d'être coupée, mais mon cœur est innocent et mon âme n'a commis aucune faute... Je pleure le jour et la nuit, comme quand on a perdu sa maîtresse... » (31 octobre 1661. Rome, 142.) — Comme il savait beaucoup de secrets et qu'il était capable de tout, Lionne le prit, et ses successeurs le conservèrent sous leur puissant patronage.

(1) « Mon cousin, étant bien informé que mou cousin le cardinal Kospigliosi a non seulement toutes les parties requises pour mériter d'être élevé à la suprême dignité de l'Église, mais qu'il a une particulière inclination pour ma personne et pour les intérêts de ma couronne, je vous fais cette lettre de ma propre main, qui ne voils sera rendue que pendant le siège vacant et dans le conclave même, pour vous faire savoir, et, par votre moyen, aux autres cardinaux démon parti, que je désire avec beaucoup d'ardeur l'exaltation de mondit cousin le cardinal Rospigliosi, et que vous ne me pouvez tous rendre un service plus agréable que de concourir de vos suffrages à l'élévation au pontificat d'un si digne sujet, vous conduisant tous en cela de la manière que lui-même, ou ses amis, vous témoigneront le souhaiter, ce que me promettant du zèle que je sais que vous avez tous pour le bon succès de mes intentions, je ne vous ferai celle-ci plus expresse que pour prier Dieu, etc.. A Fontainebleau, n octobre 1661. •> {Rome, 142.)

en effet : le cardinal se retira lui-même presque aussitôt de ses engagement avec les Français (1), et, s^il remplaça le pape Alexandre YII, son élection réunit tous les suffrages dans le sacré collège et fut applaudie par tous les princes.

D'ailleurs l'expérience et l'application du souverain pontife suffisaient à tout. Si, dans les grands emplois, il était demeuré étranger à quelques parties du gouvernement, par exemple, à l'administration de la justice criminelle, il avait bientôt triomphé de difficultés nouvelles pour lui. Doué de l'intelligence la plus prompte, il avait écouté d'abord les personnes les plus compétentes et s'était mis rapidement en état de prendre par lui-même les décisions les plus sûres (2). Il n'interrompit pas SCS habitudes de travail, qui aggravaient cependant ses cruelles inlirmités (3). Un Vénitien, habitué à l'appareil compliqué des nombreux conseils de la République,, ne pouvait que se montrer étonné, surtout devant les Pregadi^ de la simplicité des formes adoptées parle souverain pontife. Le secrétaire d'Etat apportait et lisait les dépêches; le pape l'écoutait et décidait en peu de mots. Quand plusieurs cardinaux étaient appelés pour délibérer sur des affaires de grande importance, ilsexpri-

(1) Une s'était pas eucore dégagé lorsque, lui, premierministre d'Alexandre VII, il écrivait à Lionne en ces termes : >< Benche io mi renda certo che il signore Atto Melaûi non lascievadi rappresentare a V. E. l'infinita veneratione con che ricevo i singolarissimi favori che del continuo mi derivano dalla real cleraenza di SnaMaestà, non posso non farne encor' io qiiesta riverentissima expressione, perche in essa appariscono in qualche parte i sentiment! di gratitudine ed'ossequio, chevauno in sommo grado congiunti al pieuissimo conoscimento che porto del mio gran debito, gia che il mostrarli corne vorrei, con atti di servitù non mi vien permesso dalla tenuitâ délie mie forze. Prego l'Ecc. V. a compiacersi di farne humilissima insiuuatione alla Maestà Sua, con certezza d'accrescer sopra modo il cumulo degli oblighi che per tanti titoli 11 professo. » (il mars 1662. Rome, 144.)

(2) Les quatre ambassadeurs d'obédience [Relazione, t. II, p. 169): « E ben vero che... in molta cose s'è moslrato nuovo, e particolarmente nelle materie criminali, onde gli è convennto riportarsi in gran parte al parère de' suoi ministri ; ma la docilità sua e l'iugegno disposto ail' apprensioue d'ogni più implicato affare assicnrano la corte clie ben tosto sia per rendersi cosi istrutto, che potrà, seuza alcun rischlo, dipender dalla sola sua volontà. »

(3) Les quatre ambassadeurs (p. 172) : « ... Non resta perô che di questi auni non possano (les iufirmités) patire augmeato, massime in chi fatica uel continuo con la mente e non sa preudersi quei riposi che sarebbero proprii deli' età e dclla maestà del grado. "

LA COUR PONTIFICALE AVANT l' AMBASSADE DE CRÉOllY 277

maient leur opinion en toute franchise, colla dovuta sincerità, avec respect, et en observant cette loi de ne jamais introduire dans la discussion un sujet sur lequel ils ne fussent pas interrogés (1). Mais les grandes charges n'étaient confiées qu'à des hommes du premier mérite.

Rospigliosi avait pour collaborateur l'abbé Salvelti, soussecrétaire d'État (2), homme « d'une habileté naturelle infinie, perfectionnée par trente-trois ans de service dans le même emploi, où il avait su satisfaire trois papes de génie si ditTérent. Il n'était guère savant; mais son talent et sa longue pratique lui permettaient de confondre n'importe quel docteur. C'est avec lui qu'on aimait le mieux traiter une affaire, car il la possédait bien et l'exposait en termes faciles et courts; il fallait être bien attentif, car il ne disait pas une parole de trop et ne perdait pas une seule de celles qu'il entendait. Il était recherché plus qu'aucun autre ministre, parce que nul ne rendait au pape un compte plus exact de tout ce qu'on lui avait dit. Il savait se contenter du rang- qu'il occupait, sans troubler le présent des préoccupations de l'avenir. Il lui suffisait de bien servir ses maîtres et de savoir qu'ils tenaient à lui; ne les flattant jamais, et ne quêtant pas les applaudissements pour lui-même (3). »

La daterie avait été donnée au cardinal Corradi. En annonçant ce choix, qui remontait aux premiers jours du pontificat, Lionne lui-même disait qu'Alexandre VII avait « cherché principalement la capacité jointe à l'intégrité » (4). Corradi justifiait tous les jours les paroles de Lionne, et Basadonna nous le représente aussi comme un prélat pieux, sincèrement austère, infatigable au travail, désintéressé, très scrupuleux, ne se permettant pas même une raillerie sur ses adversaires, excellent jurisconsulte, orateur éminent; mais, comme sa charg-e lui imposait le devoir de défendre la discipline ecclésiastique contre les empiétements de la puissance civile et

(1) Sagredo, p. 234.

(2) Basadonna, p. 272 : « Che, per la diffidenza nella quale Rospigliosi è caduto, in effeUo il primo iuogo sostiene. »

(3) Ihid. : « Questo è un soggetto d'habilità naturain infinita, » etc.

(4) A Mazarin, 10 avril 1653. Rome, 129.

278 chapitrf; sixième

les complaisances des clergés nationaux, sa résistance aux solliciteurs do toute condition le faisait accuser d'être dur, entêté, peu courtois, d'oublier ses promesses, de se rendre odieux aux princes et de les aliéner du saint-siège. Il avait des détracteurs, à Rome même, parce que sa sévérité diminuait les revenus de la Chambre apostolique. Mais Alexandre, aussi peu intéressé que son ministre, le maintenait avec persévérance, quoiqu'il eût laissé tomber les produits mensuels de la daterie àa soixante mille cciis à huit mille [{). Sagredo avait déjà constaté les plaintes que soulevait dans le monde catholique, et même parmi les officiers pontificaux, la rigueur d'Alexandre YII et de Corradi ; mais il y voyait un sujet de louange pour l'un et pour l'autre : « Qui voudra, dil-il, y réfléchir sans passion, n'y trouvera rien à dire, puisque le pape s'expose ainsi à des pertes pour ne point altérer davantage la discipline ecclésiastique (2). » Ainsi, des règles beaucoup plus sévères limitaient la concession des dispenses matrimoniales. Un autre abus fut supprimé qui avait fait tonner les princes au temps du concile de Trente : les résignalions de bénéfices, au moyen desquelles des abbayes et même des évêchés se perpétuaient, comme un béritage, dans les familles. Aujourd'hui, dit Sagredo, le pape n'en veut plus, et tout le monde se plaint de lui (.3)!

Sans parler des célèbres Congrégq,tions fondées par Sixte- Quint, qui fonctionnaient régulièrement et oi^i brillaient les cardinaux François Barberini, Ottoboni, Azzolino, Albiz7,i et tant d'autres, ni de la Congrégation d'État que le pape convoquaitdans les cas extraordinaires, Alexandre aimait à consulter aussi sur les affaires graves les cardinaux Pallavicino et BorronieQ (4). Le premier, aussi pieux que savant, était célèbre

(1) Basadonna, p. 271 : « Ridotta cotitro il proprio intéresse la dataria ad olfo mille scudidi rendita mensuale, che ne fndtacasessnnfa. »

(2) Sagredo, p. 248.

(3) Sagredo, ibid. : « Ora il papa vi ha chiusa la porta. Quaudo si concedevann erano divno scandah rjninde nelmondo, e fu una délie principall querole che nel conciiio di Trento si formaya deila corte Roma, ed achp li principi domandavano rimedio. Al présente che si negam comimemente, il inondo ne resfa malsoddisfalto.D

(4) Sagredo, p. 234,

LA COUR PONTIFICALE AVANT l'aMRASSADE DE CRÉOUY 279

flans toute l'Europe par son Histoire du concile do Trente. L'autre obtenait cet élog-e, même d'un agent français : « Il fgt présente non seulement en son visage, mais aussi en ses actions, saint Charles Borroméo, son grand oncle (i). »

La simple prélature comptait un grand nombre d'homme? distingués, dont Alexandre Yll excellait à découvrir les aptitudes. Je ne citerai ici que le plus utile auxiliaire du pape et du dataire pour la conservation et la réforme des ordres monastiques, Fagnano, dont la réputation n'a rien perdu depuis deux siècles, et auquel étaient spécialement confiées lesaffairea des Réguliers. Celui qui a cet emploi, dit Basadonna (2), peut être sur de n'avoir pas à s'accuser devant Dieu de passer une vie oisive. Telle est la capacité de Fagnano que le pape veut avoir son avis sur toutes les matières légales, et le fait souvent interroger sur les questions politiques. Cependant il a trouvé encore le loisir de composer d'immenses volumes, admirés pour la profondeur de leur doctrine. Il est si aveugle qu'il ne distingue pas le jour de la nuit; mais dans son esprit brille constamment un resplendissant soleil qui peut enseigner le bon chemin aux yeux les plus perçants. Il est incomparable pour la probité et pour la pureté des mœurs : enfin, c'est un modèle de parfaite piété (3).

Alexandre VJI, ses parents et ses ministres ne joignaient-ils pas du moins à leurs qualités des manières hautaines? Ne provoquaient-ils pas imprudemment l'orgueil des Français? Le trait distinctif d'Alexandre était justement la courtoisie, la grâce qui tempérait l'éclat de sa dignité. Quand il s'adresse aux ministres des princes, disentles quatre sénateurs, il no s écarte jamais de l'alTaire et il en parle bien : l'agrément de son \a.ng3.ge{pîacevolezza del siio trattare) et la modération de son esprit laissent ses auditeurs convaincus qu'il cherche uniquement ce que permet l'honnêteté (4). — Il me reçut, dit Cor-

(1) 1661. Rome, 143.

(3) Ibid. « ... Puù a gl' occtii più perspicaci insegnare la via; nell' integrità non ha pari; tiene incoQtamiuati tutti li Jiuoai costiinii, et è uno specchio tii perfettissima religione. »

raro, avec une exlrème bienveillance Le naturel de Sa

Béatitude, plein de calme et de douceur {placida e soave) ne m'a pas ménagé les témoignages de politesse qui séduisent tous ceux qui traitent avec elle (1). — Sa bonté était si grande que Basadonna lui reproche de l'avoir poussée jusqu'à la faiblesse (2). Telle était aussi l'opinion de Sagredo, témoin de la patience qu'il avait opposée, en 1660, aux emportements du cardinal d'Esté (3), membre de la faction française.

A son exemple, tousses parents se faisaient aimer pour la facilité de leur commerce. Nous avons dit quelle était leur popularité parmi leurs compatriotes de Sienne. Le futur cardinal Flavio Chigi avait toujours montré une modestie et une bonté qui rappelaient celles de son oncle [nati/rale assai confacevole alla modestia e alla bontàdel papa) (4). Il était cardinal padrone depuis sept ans, lorsque Basadonna écrivait de lui : « Il est déférant pour tous, et respectueux pour les princes... Il soutient son haut rang avec tant de modestie qu'il peut servir de modèle, pour la politesse et l'affabilité, même à des personnes d'une condition beaucoup moins élevée (5). »

Les ambassadeurs vénitiens ne s'expriment pas autrement sur don Mario et sur don Agostino. Il n'y a certainement pas dans Rome, dit Sagredo (6), une maison où maîtres et serviteurs vivent avec plus de simplicité que les Chigi; et qui voudrait comparer l'état présent de la cour avec ce qu'elle a été sous d'autres pontificats, en serait fort édifié. Les femmes sur-

(2) Cosi la bontà nalurale scompagnata dal vigore del/'anhno, è debolezza P. 264.

(4) Les quatre ambassadeurs, p. 172.

(5) « ... Il discorto è chiaro, desiavolto, gratioso, nelli costumi non so che ci sia da riprendcre, honora tutti, riverisce li principi, fa professione del maggior ossequio verso Vostra Serenità, e sostiene quel sommo grado con taie moderatione che, neirhumanilà ecortesia, puô dur esempio ad ogn'altro, ancorche di sfera molto inferiore. » (P. 265.)

(6) « È certissimo che non v'è casa in Roma nella quale i padroni e II servitori vivano cou maggiore modestia che nella Chigi, etc. » (P. 236.) — Cf. Chantelauze, p. 80 : « Rome, entre les mains de ces petits hobereaux, aussi rapaces que hautains, aussi incapables qu'ignorants, fut en proie, pendant tout ce pontificat, à des abus presque aussi révoltants, etc. » C'est l'excès de la folie ou de la mauvaise foi !

LA COUR PONTIFICALE AVANT l'aMBASSADE DE CRÉQUY 284

tout, qui dans d'autres temps ont eu tant de crédit, sont écartées aujourd'hui, je ne dis pas avec tant de réserve, mais avec tant de rigueur, qu'à peine connaît-on leur présence à Rome,

Dès le début, le pape avait prescrit à son frère et k ses neveux de se mettre respectueusement en rapport avec la cour de France, et Mazarin avait reçu d'eux des lettres conçues dans les meilleurs termes (1). Ils exprimaient en toute occasion des sentiments favorables aux Français, et rien n'avait jamais démenti cette attitude des premiers jours (2). Le 18 avril 1662, un confident de Lionne, le commandeur d'Elbène, lui écrivait encore de Rome : « Ce qui me paraît de Sa Sainteté et de tous ses parents, avec qui j'ai quelque habitude, est qu'ils iront au-devant des choses qui seront faisables, et qu'ils croiront qui pourront plaire à Sa Majesté, pourvu qu'on les demande avec modération et sans emportement, et avec le respect que l'on doit au vicaire de Jésus-Christ (3). »

Tels étaient les principaux personnages que l'ambassadeur de France allait rencontrer à la cour pontificale. De son côté, le duc de Créquy, après le départ de M. d'Aube ville et du cardinal Antoine, devait prendre pour premier conseiller le chef de la faction française, le cardinal d'Esté, dont on connaît déjà l'odieux caractère. Louis XIV ordonnait au duc d'établir des

(1) 27 mai 1656. Rome, 132.

(2) Thoreau à Mazarin. 22 mai et 24 juillet 1656. Rome, 131. — « V. E. se peu assurer que ce cardinal [Ghif?i] lui est très affectionné. » (Duneau à Mazarin, 22 décembre 1659. Rome, 138.) — L'ennemi personnel des Chigi, le cardinal d'Esté, écrivait lui-même au ministre Brienne : « Cette Éminence montre toujours un zèle particulier pour la satisfaction de la couronne... Il en a usé de s ôotme grâce que je me sens obligé de vous témoigne!' que je désire fort qu'il gagne toujours plus de crédit dans lis affaires, m'assurant qu'il l'emploiera aux occasions qui regarderont la couronne. " (15 septembre 1659. Mémoires du cardinal d'Esté, 1. 1, p. 149 et suiv.) Ces deux petits volumes sont criblés de fautes d'impression, et la lecture en est rebutante; mais ils sont pleins de documents et de révélations qui éclairent d'une vive luaiière les rapports de la France avec le saintsiège. — « Ledit cardinal [Chigi] se doit montrer neutre durant le pontificat de son oncle... Son humeur, aussi bien que celle des Siennois ses compatriotes, semble pencher du côté de la France. » (Notices sur le sacré collège par un Français, 1661. Rome, 143.) — D'Aubeville se loue de la civilité du cardinal Chigi, de don Mario et de don Agostino. (A Lionne. 18 juillet 1661. Rome, 141.)

(3) Rome, l'i9.

282 CHAPITBE SIXIÈME

relations élroitos avec ce prélat, qu'il lui signalait comnno aussi dévoué à sa couronne que s'il fût né Français (1). Or, l'irritation de Renaud d'Esté contre le pape était devenue plus violente que jamais depuis les scènes sanglantes de 4660. Mazarin, on s'en souvient, avait toléré quela cupidité de ce Modénq.is arrêtât l'expédition des bulles pour la France. Aussitôt après la mort du premier ministre, le roi nait fin à ce scandale et força le cardinal d'Esté d'obéir au décret d'Alexandre VIL Mais, pour indemniser ce ?,'\w^\\\\e,v protecteur qui, outre une pension de 36,000 livres et 18 à 20,000 livres de propines, avait déjà les abbayes françaises de Bonnecombe et de Vauluisant, il y ajouta les riches commendes de Saint-Pierre de Moissac et de Saint- Waast d'Arras, avec l'expectative de Cluni, promesse qu'il ne put tenir sans employer la corruption et même la viqlence (2). Vainement le pape refusa les provisions : le roi x\-\\\ les trois abbayes en économat et en fit passer les revenus au cardinal étranger. Justement décrié à Rome, Renaud d'Esté sortit de cette ville avec le dessein d'aller en France, oii sa vanité lui faisait rêver de remplacer Mazarin. Mais il fut invité de la part du roi à ne pas quitter Tltalie, Supposant d'abord que l'envoi d'un ambassadeur français à Rome était inspiré par le désir de complaire au pape, il blâma cette résolution. <( Il y avait longtemps qu'il rebattait incessamment à M. de Brienne que le pape et ses ministres ne feraient rien que par force et qu'il en fallait venir à quelque ressentiment (3). » Quand il fut mieux éclairé sur les intentions du roi, il s'empressa de retourner à Rome, où il comptait que ses désirs de vengeance seraient bientôt satisfaits (i).

(1) Recueil des instructions an.n ambassadeurs, vol. VI. Rome, t. I, p. 144-14S.

(2) Cf. nos Recherches sur l'Assemblée de 1683, 2» édition, p. 57. — Mémoires du cardinal d'Esté, t. I, p. 79 et suiv.

(3) Mémoires du cardinal d'Esté, t. I, p. 17; t. II, p. 67 à 93.

(4) Depuis l'affaire de 1660, « il ne manquait presque point d'ordinaire » qu'il ne fît « passer ses plaintes en France », demandant « qu'on en vint à d'autres résolutions qui pussent faire coup en éclatant; ... protestant qu'il n'y avait personne qui s'intéressât avec plus de chaleur et de passion qu'il faisait aux affaires qui regardaient le gloire de la couronne et les v)lontés absolues de S. M. » [Mémoires, t. I, p. 343 et suiv. ; t. II, p. 54, 95, etc.)

AMBASSADE pU PUC DE CRÉQUY : AFFAIRE DES COUSES, 20 AOUT 1662

Instruotion oslensil)lo de Crécpiy : négocier une ligue conire le Turc. Instruction secrète s'y opposer, 13 avril liifri. Objet réel de la mission : tonrniontor, intimider le pape; revendiquer sans relâche Castro et Gomacchio ; acheter le cardinal Chigi. — Réception de Créquy en Avignon ; à Civitù-Vcchia ; à Rome. Inquiétudes causées par sa réputation et par celle des gens de sa suite. Son entrée |)ulilique à Rome, 11 juin IG62. Ses premières audiences. F^e roi et l'ambassadeur appliqués à chercher des occasions de querelle. Ordre et contre-ordre du roi sur la visite aux parents séculiers du pape. Irritation de Créquy. Ses prétentions insoutenables sur l'immunité diplomatique. Définition des quartiers et franchi.ien. Le maître d'armes Papillon. Premières rixe.'. Les Français toujours agresseurs; les Corses et les sbires toujours battus, blessés ou tués. Incident du 24 juillet : Papillon et la patrouille. — Explications entre Lionne et le nonce sur la tenue de Créquy dans ses audiences; sur les excès de ses nationaux. Réponses insultantes à toutes les plaintes du pape : menace do faire mettre Rome sens dessus dessous. — Précautions du pape pour prévenir tout désordre autour de Farnèse. — Accident du 20 août 11)02, provoqué par les Français : les Corses dépassent les bornes de la légitime défense. — Le pape fait sur-le-champ la juste part de chacun. Il ordonne au nonce d'offrir une satisfaction honorable; il institue une Congrégation pour en régler les articles; il envoie les cardinaux Chigi et Sacchetti chez Créfpiy. Conduite du cardinal Chigi, de don Mario, du cardinal Impériale. — Créquv refuse tout rapport avec la cour pontificale : il remplit Farnèse de soldats et de munitions; il se p-omène dans Rome avec dos bandes armées. Blâmé et abandonné par tout le monde, il se retire en Toscane, 1"'' septembre. Aveux des Français : Bourlemont, d'Elbène, etc. — En i'rance, le roi et Lionne saisissent un prétexte d'humilier le pape et le saint-siège. Lettres du roi au pape et au sacré collège. Menaces de prendre Avignon; de mettre à prix les tètes du frère et des neveux du pape, etc., etc. Publicité extraordinaire donnée par le roi à d'atroces cijloronies contre le pape. Refus absolu de permettre toute enquête, tout éclaircissement sur les faits du 20 août. Le nonce relégué hors de la cour et de Paris, puis séquestré et chassé du rovanme.

Quelle est la pensée de Louis XIV lorsqu'en 1662 il nomme, pour la première fois, un ambassadeur auprès du pape Alexandre VII, qui règne depuis plus de sept ans ? de quelle mission est cliarg-é M. de Créquy ? Nous ne sommes plus réduits à des conjectures, depuis que nous avons pu lire Yinstructio'fi dpiinée par le roi à son représentant et le mémowe secret pour servir d'addition à linstruction [{) . Créquy va, comme

(1) Hanotaux, Recueil des Instructions aux ambassadeurs de France, voj. VI. Rome, t. 1, p. 95-14S. Ces pièces sont tout eotières de ja main de Lionne.

d'Aubeville, « s'assurer au vrai du fond du cœur de Sa Sainlelé. » Le pape ayant « imputé à mépris » la vacance prolongée de l'ambassade, on lui envoie le duc, mais sans exprimer de regret ni présenter d'excuse. Créquy lui dira simplement que sa nomination a été retardée par les soins que le roi donnait à son état ! Puis il lui infligera aussitôt un affront personnel et public. Dès les premières lignes de Yinstriiclion^ on avoue que ce n'est plus l'usage que les parents séculiers du pape préviennent la visite d'un ambassadeur ou aillent à sa rencontre; mais « s'il se trouvait des difficultés à obliger les parents d'Alexandre VII de reprendre l'ancien ordre (1), sur quelques mauvaises raisons qu'ils allégueront de sa discontinuation et même d'une possession contraire que toute Rome a vue à l'arrivée du derniei' ambassadeur d'Espagne, comme Sa Majesté, qui est le premier des rois, peut bien donner l'exemple aux autres et n'est pas astreinte à suivre le leur, si elle ne veut, elle défend au duc de visiter les parents du pape séculiers, s'ils n'ont été à sa rencontre à son arrivée, ou du moins qu'ils n'aient commencé les premiers dans Rome à le visiter, la raison et l'usage le voulant de la sorte. »

Le duc reçoit le pouvoir ostensible de conclure une ligue avec l'Empereur et d'autres puissances catholiques contre le Turc sous la direction du pape; mais ce pouvoir est annulé par l'injonction qui lui est faite en même temps de « se conduire en la manière que Sa Majesté lui a ordonné de vive voix » et par le mémoire secret. Le roi de France veut dissimuler, sous ces conférences de Rome^, les intrigues nouées par lui contre l'Empereur avec divers membres de X Alliance du Rhin. Le duc ne doit pas oublier « que Sa Majesté n'estime pas du bien de ses affaires et de son service d'entrer présentement dans la ligue, quand elle viendrait à se conclure entre les autres princes, et que la condescendance qu'elle a eue d'envoyer des pouvoirs et d'en donner encore aujourd'hui un nouveau au duc pour la traiter, n'a eu autre motif que de complaire en cela à Sa Sainteté, sans dessein de passer plus avant. » Elle se réserve de

(1) Louis XIV dira bientôt que l'usage a toujours été coolraire et qu'il s'y était lui-même conformé jusque-là.

joindre ses forces à celles de ses alliés dans l'Empire sans déclarer formellement la guerre à la Porte, son intérêt n'étant pas de rendre l'Empereur si supérieur aux infidèles qu'il soit plus libre d'attaquer la France ou de lui résister. Le duc fera en sorte « que personne ne puisse s apercevoir ni même, s'il est possible, soupçonner quel est le véritable sentiment de Sa Majesté. »

Si le roi souhaite de rester l'ami du Turc, il ne tient pas à devenir celui du pape. Car le duc a charge expresse de relever et de poursuivre plus vivement que jamais la revendication de Castro et de Comacchio. Toute l'influence française est mise au service des ducs de Parme et de Modène. Il faut faire entendre au pape « que la mort de feu M. le cardinal, avec qui la maison d'Esté avait pris alliance, n'a point ralenti » le zèle de la France pour les intérêts de ces princes, mais qu'au contraire le roi les défendra plus énergiquement, par reconnaissance pour lamémoire de son défunt ministre. Créquydevradonc obéir aveuglément au cardinal d'Esté que le pape ne voit plus sans horreur, depuis les scènes sanglantes de 1660: il « interposera son nom, son autorité, son intercession et ses offices aussi souvent, et en la manière etaux termes, que M. le cardinal d'Esle croira lui-même pouvoir être les plus efficaces... » Pour Castro^ il suivra égalementles instructions qu^avait reçues d'Aubeville.

L'ambassadeur ne se mettra pas en peine de rechercher l'amitié du sacré collège : les cardinaux n'ont pas de soldats comme un duc de Savoie ou de Modène : il importe peu qu'ils soient bien ou mal intentionnés pour la France. Il exigera que le pape n'envoie à Paris que des nonces agréés par le roi, mais refusera tout engagement réciproque: Louis XIV ne veut pas avoir « dans sa cour, en la personne publique d'un ministre de Sa Sainteté, un espion secret de ses ennemis ou des jaloux et envieux de sa grandeur, qui pourrait ne s'occuper, pour leur plaire, qu'à y faire des cabales, ou, par ses fausses relations, étant mal intentionné, ne songerait qu'à déguiser les bons sentiments de Sa Majesté à son maître et à aliéner leur esprit. » En définitive, Créquy devra régler sa conduite sur ce principe que « Sa Majesté n'est pas, Dieu merci, dans la même nécessité qu'ont la plupart des autres princes et rois qui souf-

286 CHAPITRE SEPTIÈ3IE

freiit dans leurs intérêts des préjudices extrêmes quand ils n'ont pas la cour de Rome favorable. La France peut beaucoup mieux se passer de cette faveur que les papes ne peuvent se passer de l'affection et du respect du roi et de son royaume, lequel en tout temps, mais particulièrement en celui-ci, est sans contredit le pôle principal sur lequel roulent tous les intérêts de la chrétienté et de tous ses princes (1). »

La cour pontificale trouvera pourtant grâce devant Louis XIV, si elle veut se vendre à la France. Le mémoire secret OV' donne au duc d'en proposer le marché au cardinal Ghigi. « Sa Majesté a une passion sincère pour tous ses avantagées, dont il ne tiendra qu'à lui de tirer des preuves dès à présent, s'il a agréable de se laisser entendre de ce qu'il pourrait désirer, parce que SaMajesté aussitôt lui fera ressentir avec plaisir les effets de sa bienveillance, en quelque nature de choses que ce soit, publiquement ou secrètement. » D'ailleurs un document irrécusable nousapprend que l'intention de Louis XlVétaitdenegarderque peu de temps un ambassadeur auprès du souverain pontife (2).

M. de Créquy n'attend pas d'avoir quitté Paris pour témoigner ses intentions hostiles. L'usage veut qu'il visite le représentant du souverain pontife; mais il exige un cérémonial inaccoutumé. Vainement le nonce Piccolomini propose un expédient qui réserve tous les droits : l'ambassadeur part sans avoir vu ce membre éminent de la prélature romaine, qui lui aurait donné les plus utiles informations (3). Avant de s'em-

(1) laslrucliondu mêinejour, 13avriH662,ert c'aAc/econc'Zaj;e.(Hanotaux,p.l28.)

(2) 6 janvier 1662. Projet de lettre que Mme l'ambassadrice à Turin [îemm& de Servien, ambassadeur, et oncle de Lionne] écrira à M'^^ la duchesse de Parme. Ce projet est de la main de Lionne: «... II se présente une occasion bien favorable à V, A., si elle a ce désir, d'obliger bien sensiblement le roi. C'est M. de Lionne qui m'en a suggéré le moyen par une de ses lettres où il me marque que l'on ne trouve point pour aucune somme d'argent, à Rome, à louer un palais à M. le duc de Créquy que S. M. y envoie en ambassade extraordinaire. Au moins n'y entrouve-t-on point qui sait proportionné à l'éclat avec lequel il paraîtra en celte cour-là. Comme S. M. le désire fort, M. de Lionne me marque que le roi avait eu dessein de demaoder le palais Farnèse à M. le duc de Parme pour dix-huit ou vingt mois au plus, puisque le sieur duc doit être de retour à la cour à la fin de l'année prochaine pour servir sou année de premier gentilhomme de la chambre en 1664. » {Parme, 3.)

(3) Régnier Desmarais, Histoire des démêlés de la cour de France avec la cour de Rome, au sujet de l'a/faire des Corses, 1707, in-4j p. 5.

barquer pour Tltalie, il traverse les terres papales d'Avignon et duComlat et se loue des hommages dont il y est entouré (1). Il est pourtant difficile à contenter ; bientôt en effet il cherche querelle aux Génois et au grand-duc et le roi réprime sa vanité, quand/^lle offense d'autres princes que le pape(2).Bourlemont, d'Aubeville, Créquy lui-même célèbrent le pompeux accueil qu'on lui fait à Cività-Vecchia (3).

Peu empressé de se présenter devant Alexandre VII, « il envoya, dit d'Aubeville, supplier le pape de trouver bon qu'il différât l'honneur de baiser les pieds de Sa Sainteté, attendu qu'il était fort fatigué (4). » Il était préoccupé avant tout d'exécuter Tordre si offensant pour la famille Chig-i. Vainement le cardinal Antoine Barberini et l'abbé de Bourlemont lui laissèrent voir leurs désapprobations et leurs craintes. L'auditeur de rote lui proposa de chercher des expédients : par exemple, « les parents séculiers de Sa Sainteté pourraient se rencontrer au palais avec le cardinal-neveu, lorsque M. l'ambassadeur ira visiter Son Eminence » (5), mais il se refusa aux négociations et aux tempéraments, et il se félicitait des difficultés qu'il allait soulever. « Comme cela pourrait bien être, dit-il, un commencement de dégoût à Sa Sainteté, peut-être dans les premiers temps se montrera-t-elle un peu difficile à m'accorder les choses que je lui demanderai de votre part ; mais Votre Majesté est déjà si accoutumée à ces sortes de refus que cela ne la devra pas surprendre. C'est une chose, Sire, qui est ordinaire au pape d'étendre son chagrin sur les ambassadeurs, qu'il est bien aise de décrédiler (6). » Il ne fit son entrée publique que le 11 juin, et il oublia les honneurs qu'on lui rendit en cette

(1) Le vice-légat m'a fait connaître « par ses discours et par ses bons traitements le zèle qu'il a pour votre service ». (Créquy au roi, 15 mai. Rome, 145.)

(2) Au roi, 15 juin. — Le roi à Créquy, 30 Juin : Vous avez eu tort d'exiger le premier salut à Livourne : cette prétention est contraire à « tous les exemples du passé. » {Rome, 145.)

(3) Bourlemont à Lionne, 5 juin : Les officiers du pape ont traité le duc « fort splendidement depuis Cività-Vecchia jusques à Rome. " (Rojne, .145.)

(4) A Lionne, 5 juin. Rome^ 145.

(5) A Lionne, 29 mai. Rome, 143.

(6) Au roi, 5 juin. Ibid.

occasion pour remarquer seulement l'absence très légitime des parents séculiers, déjà instruits de l'affront qu'il leur préparait : il pressa aussitôt le roi d'en témoigner sa colère à Piccolomini. C'est ce même jour qu'il vit le souverain pontife pour la première fois : « Je rendis les devoirs ordinaires à Sa Sainteté, qui me reçut fort favorablement et avec qui je fus près de trois quarts d'heure en conversation. Entre plusieurs choses dont il me parla, après m'avoir premièrement demandé des nouvelles de Votre Majesté et de toute la famille royale, il se mit sur le chapitre des ambassadeurs, et, tombant sur celui de M. de Béthune, il me dit qu'il avait ouï dire au pape Urbain que jamais il n'en avait reçu aucune mauvaise satisfaction, soit que les affaires qu'il avait à traiter se fissent, soit qu'elles ne se fissent pas. Il ne me fut pas malaisé de connaître ce que Sa Sainteté voulait me faire entendre par là. Je me retirai peu de temps après, et voilà, Sire, comme ma première visite se passa chez le pape(l). »

Dèsla premièredesaudiencesrég'lées(20juin), Alexandre Vil fit appel à la loyauté de l'ambassadeur français, et le prit à témoin de tout ce qui se passait à Rome. Sa Sainteté, écrit le duc (2), m'entretint de l'élévation de ses parents, sur l'avis « de tous les cardinaux qui lui avaient répondu que c'était un usage établi depuis longtemps. Elle me fit ensuite un détail du bien quelle leur avait donné et de la façon dont il avait profité, et atlecta enfin de me faire une description si particulière de tout ce qu'ils possèdent, depuis le cardinal Chigi jusquesà don Sigismond, qu'on ne peut pas être mieux instruit de toutes leurs facultés que je le suis présentement. Elle me parla après d'une gazette imprimée à Paris du temps de feu M. le cardinal Mazarin, qu'elle attribue à M. de Fréjus (Ondedei) et dontM.de Lionne peut informer Votre Majesté, et continua son discours par m'assurer qu'elle était bien aise que je fusse ici pour être témoin de toutes choses, et pour me dire qu'elle me priait de n'ajouter nulle foi à tout ce qu'on me rapporterait, ni à tout ce que je pouvais voir dans de certaines feuilles écrites

(1) Au roi, 12 jiiiQ. Ibid.

(2) Au roi, 27 juiu 1662. Rome, \V6.

à la main (1 ) qui se distribuent dans Rome ; el puis, s'étendant un peu sur celte matière, elle ajouta qu'elle avait fait mettre en prison plusieurs de ceux qui écrivent ces sortes de gazettes, et que même elle en avait fait châtier quelques-uns plus sévèrement, sans y avoir pu apporter de remède. » Alexandre VII proteste ensuite des soins qu'il s'était donnés pour prévenir ou faire cesser la mésintelligence passée. Il laisse l'entretien s'établir sur Castro et veut bien expliquer comment l'incamération de cet Etat, prononcée d'ailleurs en présence et avec l'approbation même des cardinaux de la faction française, a été rendue nécessaire par la conduite de M. de Parme, dont il avait facilité la libération, ayant prié « M. le grand-duc et MM. de Gênes de lui prêter un million et demi ». De l'audience du pape, Créquy passe à celle du cardinal-neveu, et il est contraint d'avouer que le padrone montre un respect infini pour le roi et le plus vif désir de lui complaire. Mais il faut que chaque courrier porte à Saint-Germain les doléances de sa puérile vanité. L'ancien ambassadeur en Angleterre, qui s'est incliné sous la main de Cromvvell tachée d'un sang royal, est mortifié de la place qu'un rituel séculaire lui assigne aux côtés du chef de l'Eglise. C'était un privilège de sa charge de soutenir le manteau pontifical dans les cérémonies solennelles : les plus grands princes se sont honorés par ces marques de respect données non à la personne, mais au représentant du Roi des rois et au père commun des chrétiens (2). Créquy se plaint à Louis XIV que, pendant une fonction, Alexandre ne se soit pas tourné vers lui. 11 dispute avec les ofliciers du palais, et sous les yeux mêmes du pape, sur le nombre et sur la forme des révérences ! Lorsque le moment arrive d'aborder les affaires (3), quels sont les intérêts de l'Église gallicane recom-

(1) Ua de ces avizzi clandestios, falsifié par Lionne, servit précisément de texte à l'une des calomnies les plus perfides lancée contre la cour pontificale, pendant l'affaire des Corses.

(2) C'est à ce seul titre qu'Alexandre VII, comme tous les papes, entendait recevoir ces hommages. Sa modestie personnelle, ou l'a vu plus haut, était admirée de tous ceux qui l'approchaient : « É il pontefice graudemente amico del rispetto, venerazione, non diro alla sua persona, ma al grado che sosteuta. » (Sagredo, Relazioni, t. 11, p. 243.)

(3) Créquy au roi, 11 juillet 1662. Rome, 145.

mandés par lui au saint-père ? Son premier soin est de requérir la restitution de Comacchio au duc de Modène ! Le souverain pontife décline avec fermeté tout nouvel examen d'une question tranchée par les jug'es compétents, et qui ne regarde pas la France. — Créquy voulant bien alors lui parler du royaume, Alexandre VII accorde ce qui est juste. Le roi désirait un induit qui étendit le Concordat à l'Artois etau Roussillon : mais il avait voulu d'abord l'imposer au saint-siège et non pas le recevoir de sa bienveillance. Il a fini par avouer l'injustice de ses prétentions, et le pape apprend à Créquy qu'une Congrégation prépare un bref conforme à ses premières offres, — Les provisions de Reims ne seront plus retenues si le cardinal Antoine Barberini renonce au camerlingat; mais Louis XIV a défendu à ce prélat de s'en démettre : le refus des bulles est donc justifié. Alexandre VII s'étonne que les faveurs royales soient réservées au cardinal Antoine, d'un esprit si versatile, et au cardinal Maidalchini, qui, dans le dernier conclave, « avait vendu sa voixpour cinq cents écus » aux Espagnols (1). « Et là dessus, dit le duc, Sa Sainteté prit soin de me dire, avec une bonté paternelle, qu'elle avait grand déplaisir que Votre Majesté eût si peu de vœux dans le sacré-collège auprès du roi d'Espagne; que, dans le dernier conclave, vous n'en aviez eu, pour le plus, que trois ou quatre, et que le Roi catholique en avait eu vingt. » Ce qui était rigoureusement vrai. Mais, au lieu d'entrer dans une pensée si favorable à la France et si digne en efîet du chef de l'Église, Créquy s'offense sottement des paroles du pape, et lui fait une réponse qui n'aurait pas même été tolérable, si Alexandre VII avait dû la tiare à la faction française : « Sur quoi, assez peu satisfait de ce discours, ajoute-t-il, je lui répliquai que, par l'adhérence du grand-duc, le roi d'Espagne avait effectivement plus de vœux

(1) Peu importait à Créquy l'indif^çuité de ce prélat : '< Encore que le cardinal Maidalchini, disait-il lui-même au roi, ne soit pas peut-être un sujet des plus propres pour votre service, il me paraît néanmoins de grande importance que V. M. témoigne à tout le monde qu'elle n abandonne jamais ceux qui se sont mis une fois sous sa royale protection. » (27 juin.) — Le roi envoya sans retard 11,000 livres pour une année de la pension de ce cardinal. (A Créquy, 21 juillet 1662. Rome, 14o.)

que Votre Majesté, mais que Sa Sainteté pourtant savait mieux que personne quel pouvoir vous aviez dans un conclave (1). » — Au cours de la même audience, le pape lui ayant déclaré que sa conscience ne lui permettait pas d'accorder de si fréquentes dispenses d'âge aux bénéficierS;, Créquy répondit aigrement que, « depuis son assomption au pontificat, le roi n'avait jamais eu aucune grâce de lui. Sur cela, dit-il, Sa Sainteté s'émut considérablement, me répétant plusieurs fois : In nostra facie dicere questo ! et ajoutant que c'était sa disg-râce qu'ayant fait tant de choses pour Votre Majesté, elles ne vous fussent pas connues. — Il me parut pourtant, après plusieurs discours départ et d'autre, que Sa Sainteté s'adoucit fort, et enfin elle promit qu'elle accorderait dorénavant des grâces à Voire Majesté, et je me séparai d'elle avec assez de marques de satisfaction. »

Le grand Louis XIV apprend que le pape a promis une faveur, ou qu'un de ses principaux ministres a témoigné de ses bonnes intentions : voici comment il reçoit ces avances. Je suis étonné, écrit-il à Créquy, que le pape ait octroyé si vite l'induit du Parlement. « J'en ai tiré la conséquence qu'il a, en ce rencontre, bien moins regardé à la recommandation que vous lui en avez faite de ma part qu'à obliger cette compagnie, pour se la rendre plus favorable, en beaucoup d'occasions, qu'elle n'a accoutumé de l'être à la cour de Rome, quand elle entreprend quelque chose sur mes droits ou sur les privilèges et les immunités de l'Eglise gallicane. Mais si c'a été la visée de Sa Sainteté, je n'aurai pas grand'peine à faire qu'elle

(1) Les paroles maladroites de Créquy aigrirent profondément Lionne, qui elles rappelaient le rôle humiliant qu'il avait joué au conclave de 1635. Aussi répondit-il, sous la signature de Louis XIV : « Je suis fort obligé à la bonté du pape du déplaisir qu'il vous a témoigné que je n'aie pas, dans le conclave, autant de vœux à ma disposition qu'en a le roi mou beau-père. Je puis pourtant dire qu'avec le peu que j'en avais au dernier où Sa Sainteté a ('•té élue, si je ne les eusse expressément obligés de concourir à son exaltations, il serait encore cardinal, ce qu'il ne sera pas nécessaire de lui dire, puisque ce que vous lui avez répliqué suffit. » (4 août 1662. Rome, 146.) — Rien n'est plus contraire à la vérité : on a vu plus haut que Mazarin et Lionne combattirent l'élection d'Alexandre VII jusqu'à la veille du dernier scrutin, et que les cinq cardinaux de la faction française n'eurent la permission de voter pour Chigi qu'au moment où le collège était décidé à passer outre.

s'y soit abusée, quand de pareils cas arriveront. » Je suis bien aise que vous soyez content des cardinaux qui ont reçu votre visite. Flattez ceux qui sont les mieux disposés pour mes intérêts. « Il faut surtout que vous cultiviez avec soin l'affection que vous a si particulièrement exprimée le cardinal dataire, ce qui est plus à estimer de lui qui est tenu pour un homme sévère et difficile : dont j'ai tiré la conséquence qu'il doit être fort embarqué à la prétention du pontificat, en quoi vous pourrez le flatter. » Or, le cardinal Gorradi était digne de la tiare, mais il n'y aspira jamais. Je n'ai pas lu une seule ligne qui autorise le soupçon de Louis XIV (1).

Un jour, Créquy sollicitant le chapeau pour le duc de Mercœur (2), Alexandre VII lui fait sentir que le roi pourrait mieux choisir ses candidats. Il demande si cette promotion est vraimont désirée : on change souvent d'avis, en France. N'avaiton pas présenté récemment, puis abandonné, le prince de Conli> frère de Condé, et l'abbé de la Rivière, favori de Gaston? N'avait-on pas sollicité, puis regretté la nomination de Retz? « Pour ce dernier, dit Sa Sainteté, elle avait conseillé au pape Innocent X de le retenir in pectorr,... l'assurant que, dans peu. on le remercierait de ne l'avoir pas fait : le temps avait justifié qu'elle avait prophétisé. » Si le roi insiste, elle avisera. — « Je trouve, écrit l'ambassadeur, que, vu sa façon ordinaire d'agir, c'est beaucoup que, pour la première fois, elle ne m'ait pas formellement refusé la chose, et je crois qu'il y a lieu d'en tirer bon augure. » Créquy réclame les bulles d'Orange pour l'abbé Fabri, agent mal famé de Mazarin et présenté depuis longtemps pour cette église. Le pape répond que cet abbé ne passe pas pour avoir les qualités nécessaires, et s'étonne que tant de bénéfices français soient conférés à des étrangers : cependant il s'informera encore. — Qui donc oserait blâmer ces ajournements ou ces refus, accompagnés de conseils si sensés ? Le duc lui-même était tenté parfois de rendre justice au souverain pontife, et il écrivait : « Je puis dire à Votre Majesté que généralement, dans toute cette au-

(1) 11 aoiit 1662. Rome, 146.

(2) Créquy au roi, 2 août. Rome, 146.

dience, je remarquai en Sa Sainteté une manière plus ouverte que de coutume et plus de disposition, à mon avis, à faire les choses, quoique néanmoins elle fasse toujours bien voir qu'elle a g-rand'peiue à se retirer de la négative. » Je lui ai montré une « extrême satisfaction de traiter avec M. le cardinal Chiei et de lui trouver tant de lumières et tant de bons sentiments pour la France. » Il me répondit que son neveu avait toujours eu ces mêmes sentiments et qu'il ne s'en départirait jamais.

Lorsque le pape et son neveu témoignaient celte bienveillance à l'ambassadeur, il refusait encore de visiter leurs parents, et môme il triomphait de l'humiliation qu'il croyait leur infliger. Il venait d'informer le roi que, pour lui obéir, il n'avait admis aucun tempérament : « Votre Majesté, disait-il (1), ne saurait croire avec quelle joie tout Rome a vu que je n'allais pas visiter les parents séculiers du pape, et avec quel applaudissement on a loué la conduite que Votre Majesté m'avait ordonné d'observer en ce rencontre. » On peut juger de sa déception quand le roi révoqua tout à coup un ordre qu'il aurait dû, a dit Regnier-Desmarais (2), « ou ne jamais donner ou ne jamais rétracter ». Louis XIV rejeta sans dignité la faute sur un officier subalterne : « Luzarches (3), dit-il, est allé bien vite à assurer des faits qui ne se trouvent pas véritables et qui ont été néanmoins le principal fondement dos ordres, que je vous ai donnés, de ne pas visiter les parents séculiers de Sa Sainteté qu'ils ne vous eussent ou rencontré eux-mêmes, à votre entrée dans Rome, ou visité les premiers après votre arrivée. » Le maréchal d'Estrées, que j'ai fait consulter, m'a envoyé le registre de ses dépêches où j'ai vu qu'il les a visités le premier. Il « y a ajouté qu'il n'hésita pas un moment à le faire, ayant su que les ambassadeurs qui l'avaient devancé... en avaient usé de même. »... Pour vous en laisser le mérite, j'ai informé le nonce que, mieux éclairé, je vous rends votre liberté et

(1) 25 juillet. Home, 145.

(2) Membre de l'Académie française, secrétaire particulier de Créquy pendant son ambassade, et auteur de ['Histoire des démêlés de la cour de France avec la cour de Rome au sujet de l'a/faire des Corses, 1707, iQ-4o, p. 10.

(3) Maître de cljambre des ambassadeurs du roi à Rome.

que, « aimant et considérant beaucoup toute la famille, et ayant foute la disposition qu'ils peuvent désirer eux-mêmes de les favoriser et non pas de les maltraiter, ... je vous ai établi comme juge et non pas la partie. » Puis le roi dresse le plan d'une comédie qui ne trompera personne : « Vous pourrez, dit-il,... envoyer prier les maîtres des cérémonies du pape de vous venir voir et leur dire que cette affaire vous a d'abord donné tant de déplaisir par la limitation de vos ordres, pour la mauvaise satisfaction qu'en pourrait avoir Sa Sainteté, que, dès que vous fûtes arrivé à Rome, vous-même m'écrivîtes favorablement pour les raisons des parents de Sa Sainteté et m'avez demandé la permission de vous relâcher de ce qui était contenu dans votre instruction; que vous aviez aussi fait en même temps certaines autres diligences on France pour être bien éclairci si tout ce qu'avait avancé Luzarches, par un bon zèle, était bien véritable... » Dites que vous vous rendez à leurs raisons « principalement par le motif de complaire à Sa Sainteté. » Vous pouvez « leur lâcher le mot que vous prenez le parti de visiter ses parents, en quoi vous avez plus de satisfaction qu'eux, n'ayant reçu qu'avec quelque déplaisir l'ordre qui vous liait les mains là-dessus ». Je ne vous oblige pas à prendre cette voie plutôt qu'une autre qui vous paraîtrait « plus de ma dignité et de votre avantage. » Cependant (' vous remarquerez... que ce que vous aurez à faire doit êlrefaitpromptementet àpeuprès sur les prétextes que j'ai dits; autrement, il ne saurait quasi plus être exécuté avec bonne grâce et bienséance, et vous en perdriez la moitié du méri te (1).» Le roi, ne négligeant aucune occasion d'attiser le feu, écrivit bientôt à son ambassadeur: « J'ai eu un avis, à n'en pouvoir douter, qu'on a résolu au palais de vous refuser généralement, sous divers prétextes, tout ce que vous demanderez de ma part, et de me faire dire, par d'autres voies, que le pape est disposé à m'accorder pourvu que je veuille bien vous retirer de Rome. Vous me connaissez assez pour juger si c'est là un bon moyen de venir à bout d'une pareille chose, quand même mes plus grands intérêts seraient dans la cour de Rome.

(1) U juillet 1662. Rome, 145.

Comme je n'y en ai aucun qui ne soit de fort médiocre considération^ ou dans lequel je ne me puisse passer de la faveur du pape sans en recevoir aucun préjudice, aussi puis-je dire que, dans la permission que je vous donnai par ma précédente dépèche de vous relâcher et de contenter le pape, si vous le jugez à propos, sur la visite des parents, je n'ai eu autre motif ni objet que celui que je me propose en toute sorte d'aiïaires, de faire la justice et de mettre la raison de mon côté; après quoi, si le pape continuait de tenir avec vous la même conduite, je vous donnerais bientôt ordre, sans songer à votre rappel, de toucher de certaines cordes à Sa Sainteté qui lui feraient connaître qu'on ne me maltraite pas impunément, et que j'ai plus de moyens en main d'inquiéter le grand repos dont il veut jouir, qu'il n'en a de vous mortifier ; mais, comme j'ai dit, il faut toujours commencer par mettre la raison de son côté, afin d'avoir dans la suite l'approbation du public (1). ;>

L'ambassadeur visita les parents; mais sa réponse au roi révèle combien il en coulait à son orgueil (2) : « Je ne saurais, dit-il(3), dissimuler à Votre Majesté que je n'aie été surpris au dernier point de voir qu'elle ait si tôt changé de sentiments sur le sujet des parents séculiers de Sa Sainteté. » Si je n'avais pas discerné votre volonté, je n'aurais pas cédé. J'aurais du moins différé, si vous n'aviez pas dit au nonce que vous vous en êtesremis à moi. J'aurais voulu vous représenter « le peu de fondement que les neveux avaient dans leurs prétentions, même du côté de l'usage (4),... et,., le décrédilement » que

(1) 21 juillet 1662. fiowe, 145.

(2) Nous apprenons d'Elpidio Benedetti que, dans sa colère, Créquy n'éparpnait pas même Lionne : « E, a dn-Za a Voslra Eccellenza in somma cojifidenza, parmi che non resti, in questo rincontro, intierainenLe soddisfutto dell' Eccellenza

Vostva. >i (A Lionne, 8 août 1662. Rome, 146.)

(3)8 août 1662. Rome, 146.

(4) Sous le pontificat suivant, Lionne avoua encore une fois, que les premières instructions données à Créquy n'étaient pas fondées sur l'usage : il écrivit le 29 juillet 1667 nu duc de Chaulnes : « Quaut à la visite des parents de S. S., je savais 1res fâché que vous vous fussiez mis en prétention de la recevoir le premier et que vous n'eussiez pas au contraire fait la chose de bonne grâce; car ilest indubitable que, puisque S. M. a bien voulu que MM. ses ambassadeurs fissent cet honneur aux parents du feu pape, elle ne voudrait pas que ceux de S. S. fussent moins bien traités. » El il appuie son opinion de raisons et d'exemples. {Rome, 185.)

je subirai, « après tant de démonstrations que j'avais faites au contraire. » Mais j'ai obéi.

L'abbé de Bourlcmont, plus intellig^ent que Créquy, et témoin de l'accueil cordial fait au duc, avait récemment rendu hommag-e aux intentions d'un pape « si saint, si juste et si connaissant de l'estime qu'on doit faire ici d'un ambassadeur du premier roi de la chrétienté (1). » Il s'empressa donc de féliciter Lionne de l'impression favorable produite dans le public par ces nouveaux ordres(2). La conduite des parents montra qu'ils étaient dignes de cette courtoisie, et qu'ils ne conservaient aucun dépit d'un trop long- refus. Don Mario et don Agostino ont témoig-né, dit Gréquy, « une extrême reconnaissance de l'honneur que Yotre Majesté leur faisait, don Mario principalement... Départ et d'autre, la chose s'est passée avec beaucoup d'honnêteté. » Le lendemain, les deuxprincesses visitèrent l'ambassadrice. Leurs maris sont venus ensuite chez elle et chez moi. « Tout cela s'est toujours passé de côté et d'autre avec de grandes civilités, don Mario m'ayant encore répété du mieux qu'il a pu les assurances qu'il m'avait déjà données chez lui du ressentiment qu'il aurait toute sa vie de l'honneur que Votre Majesté lui avait fait. Le contentement que le pape a eu de toute cette affaire ne lui laissant plus aucun sujet do se plaindre, il n'est point de doute, qu'après ce passe-droit, il ne soit obligé de donner désormais toute sorte de témoignages de satisfaction et de reconnaissance (3). »

Telles étaient en effet les dispositions de la cour pontificale ; mais l'animosité de Lionne et du roi était sans cesse ravivée par les rapports de Créquy. Le cardinal d'Esté et d'autres correspondants du gouvernementfrançais écrivaient aussi qu'on avait tort de « se relâcher avec des gens de qui ils savaient bien qu'on n'aurait rien par cette sorte de complaisance (4). » Dès son entrée à Rome, l'ambassadeur avait réveillé d'autres prétentions qui étaient une cause permanente de conflits entre lui et les Romains. En amenant de France une suite nombreuse,

(1) A Lionne, 3 juillet 1662. /}o??2e, 145.

(2) 7 août 16G2. Uome, 146.

(3) 8 et 13 août 1 662. Rome, \ 46.

(4) Mémoires du cardinal d'Esté, t. II, p. 102.

son principal but était de s'assurer la jouissance du quartier ^ privilèg-e odieux et lucratif, réclamé par les ministres do certains princes, contrairement aux droit des gens et aux décrets répétés des papes.

Nous aurons si souvent à parler des quartiers o^i franchises qu'il convient de définir exactement ces abus, d'après des autorités non suspectes. Le quartier se disait de l'inviolabilité exigée, non seulement pour la demeure personnelle de l'ambassadeur, mais pour tout l'espace auquel il lui plaisait d'étendre cette immunité, autour de son palais. Les franchises s'entendaient plus spécialement des exemptions fiscales ou personnelles que les ambassadeurs demandaient pour les approvisonnements de leur maison ; pour toutes les marchandises portant leur sceau ou leur nom ; pour toutes les maisons de la ville surmontées des armes de France, et pour tous les Français étrangers habitant ces maisons, ou seulement munis do lettres et brevets délivrés par l'ambassadeur. On comprend souvent ces deux sortes de prétentions sous le nom de franchises. Les premières querelles de Gréquy no regardant que le quartier, nous ne parlerons ici que de cet abus. En voici une description tirée d'un mémoire rédigé vers 1686 par un Français qui avait étudié les faits à Rome même, sous le pontificat d'Innocent XI (1) :

« Un quartier d'ambassadeur, terme inconnu au souverain

(1) Rome., 337. La seule copie de cette relation que j'aie trouvée porte les mots: Par M. tZe C/inwZa)/, au-dessus desquels le papier a été coupé. L'auteur de ce mémoire serait-il le marquis de Chamlay, maréchal des logis général des camps et armées du roi? On sait que Chamlay fut souvent employé à des missious secrètes et de nature très diverse. En 1679, par exemple, il fut chargé d'aller observer, à Munich, les traits et la taille de la princesse destinée au dauphin. De là, il passa en Italie et se rendit à Home « pour satisfaire sa seule curiosité », dit une lettre de recommandation du ministre, que j'ai lue aux archives des Affaires étrangères. On comprend alors que le roi lui ait demandé un rapport sur les franchises et quartiers, et l'on s'explique mieux le choix fait de sa personne pour sa célèbre mission de 1688 auprès d'Innocent XI, lorsque la querelle des quartiers fut portée à son plus grand éclat. Divers passages de cet écrit semblent indiquer qu'il fut rédigé entre le mois de septembre 1686 et la fin de janvier 1687. — Autre exemple : « Le 28 décembre (1691) Chamlay partit de la cour par ordre du roi, sans qu'on pût savoir où il allait; mais, comme il était employé aux araires secrètes, on ne douta nullement qu'il n'eût marché pour quelque entreprise importante ou pour quelque grande négociation. » [Mémoires du marquis de Sourches, t. 111, p. 492.)

et à la justice, est regardé, à Rome, comme une citadelle sans remparts, sans murailles, sans portes, au milieu d'une ville, où les filous au jeu, les gens accablés de dettes, ceux qui ne vivent que d'industrie sans s'occuper d'aucune profession, les blasphémateurs, les adultères, les faux monnayeurs, les faiseurs d'avis secrets, les femmes de joie, les voleurs reconnus et les assassins même à gages, évitent non seulement la rigueur des lois, mais les bravent publiquement, à la honte de la majesté du prince, au désavantage de l'État et de la police, au scandale du peuple et des étrangers, et au préjudice de la sûreté publique et de la religion, contre laquelle on y commet journellement mille abus. Les officiers des ambassadeurs, qu'on appelle capitaines du quartier, ont intérêt de les déguiser à leurs maîtres, parce qu'ils n'ont pour appointements que ce qu'ils tirent des réfugiés. Les majordomes des mêmes ambassadeurs, auxquels ces officiers sont subordonnés, y exercent la justice et s'érigent en maîtres d'un grand nombre de rues à l'entour du palais ; ils y terminent les procès more belli; ils ordonnent un jugement sur-le-champ sans instruction, ou ils le diffèrent, à leur choix. Ils font sortir un homme de sa maison avant le terme de son louage; le propriétaire même ne peut rester dans la sienne, quand il leur plaît de le faire déloger. D'honnêtes gens et d'honnêtes femmes en sont souvent chassés, et leurs meubles jetés par les fenêtres, sur l'accusation de gens décrédités, qui occupent ainsi l'habitation dont ils ont exclu des gens de bien : enfin, ils exercent publiquement leur autorité absolue, sans exemple et insupportable au souverain. Les ambassadeurs avaient donné à cet usage une extension encore plus fâcheuse ; leurs armes sur la porte d'une maison, même hors de leurs quartiers, la mettaient en sûreté contre les recherches de la justice, et une feuille de papier qui déclarait un homme familier ou domestique, sans qu'il le fût, le mettait en liberté de se promener par la ville, d'y faire toute sorte d'excès, et d'aller même dans les prisons voir ses amis, sans qu'on osât seulement le regarder, bien que condamné au bannissement ou à la mort même. Tout cela se faisait à force d'argent, et la permission de mettre les armes sur sa porte, aussi bien que ces titres de domesticité, se payait au major-

dome ou au capitaine de quartier, ou aux ambassadeurs mêmes, quelques-uns, et de diverses nations, dont on ne veut pas attaquer la mémoire, en ayant tiré des sommes considérables. » Créquy avait choisi pour l'accompagner à Rome des hommes du même caractère que lui. Voltaire rendait fidèlement les discours des vieillards qu'il avait interrogés dans sa jeunesse, quand il écrivait que le duc « révolta les Romains par sa hauteur », et qu'il ajoutait : « Ses domestiques, g-ens qui poussent toujours à l'extrême les défauts de leur maître, commettaient dans Rome les mêmes désordres que la jeunesse indisciplinable de Paris, qui se faisait honneur d'attaquer toutes les nuits le guet qui veille à la garde de la ville (1). » Les Mémoires du cardinal d'Esté nous apprennent que l'ambassadeur avait la réputation d'être « un homme hautain, un emporté, un fier, venu à Rome cœec du monde qui ne demandait qiià mener les mains {2). » L'abbé de Bourlemont était inquiet de « ce g-rand train » annoncé par Créquy, et de cette « famille grande et nombreuse, composée de gens qui avaient suivi la guerre (3). » Un autre Français^ Bonaventure d'Argonne, contemporain et ami de Regnier-Desmarais, a raconté dans ses Mémoires (4), des faits dont les correspondances diplomatiques attestent l'exactitude : « M. le duc de Créquy, dit-il, étant nommé du roi pour être son ambassadeur auprès de Sa Sainteté, Papillon, déterminé brelteur, assez connu par la méchante figure que ses frères avaient faite en certain canton de la ville (o), demanda permission à ce seigneur de le suivre à Rome. Il lui en accorda la grâce, dont il eut sujet de se repentir dans la suite. Car, dès son arrivée à Lyon, Papillon appela en duel un maître en fait d'armes et le tua sur-le-champ. Etant à Rome, tout son exercice était de chercher à se battre. Il allait régulièrement tous les jours se promener sur le pont du Tibre (6) et faisait

(1) Siècle de Louis XIV, chap. vu.

(2) T. II, p. 105.

(3) A Lionne, o juin. Rome, 145.

(i) Publiés sous le pseudonyme de Vigneul Marville : édition de 1700, t. Il, p. 422.

(5) La place de Grève, lieu des exécutions.

(6) Le ponte Sisto, précisément le lieu où, le 20 août, les Corses furent provoqués une première fois par les Français.

querelle d^\llemand au premier venu » el surtout aux miliciens corses. Ceux-ci « voulant se venger, bien appuyés des puissances, en vinrent aux excès que tout le monde sait. Mais ceU là, comme je le sais d'origitial^ la véritable cause de ce terrible mouvement qui a commis, avec tant d'éclat, la France avec Rome(l). »

C'est avec un pareil cortèg-e que le duc de Créquy vint prendre pour demeure le palais Farnèse,*situé dans le voisinage du ponte Sisto, sur la rive gauche du Tibre, et qui a sa façade d'honneur sur la grande place Farnèse, tandis que la porte des écuries et arrière-cours ouvre sur la rue Giulia. Il n'assignait à son quartier d'autres limites que celles de son bon plaisir, et il défendit aux officiers du pape de passer à la vue de son palais. Depuis quelques mois la police de la ville était plus vigilante, parce qu'on y attendait Christine, reine de Suède, qui devait habiter, avec une suite mal disciplinée, le palais Riario aujourd'hui Corsini(2), dans la Longara. Ces hôtes peu commodes venaient accroîtrelemouvementetlesembarras dans deux régions de Rome, séparées seulement par le fleuve, déjà très peuplées, couvertes de palais, de prisons, de casernes et d'autres établissements publics, et ne communiquant entre elles que par le ponte Sisto. On renforça donc les corps de garde, comme l'annoncent ces «t'2:;:;2 clandestins dont quelques feuilles ont été citées avec tant d'affectation par Louis XIV et par ses ministres. Le soin de la sécurité publique fut confié à des soldats d'élite : sur les huit cents Corses répandus dans les diverses provinces de l'Etat ecclésiastique, on en manda deux cents à Rome, pris parmi les meilleurs sujets [de più megliori) de chaque garnison (3). Cependant, dès les premiers jours,

(1) Papillon est nommé en toutes lettres dans les pièces authentiques qui concernent l'affaire des Corses. Il joua le principal rôle dans le grave incident du 24 juillet, dont il sera parlé ci-après et qui fut le prélude du 20 août: « Un nommé Papillon, tireur d'armes, et un valet... étant à boire dans un cabaret, à deux heures après minuit, etc. » {Réponse aux informations faites par le cardinal Impériale, etc., etc. Rome, 148.)

(2) On montre encore la chambre où elle y mourut, en 1689.

(H) « Si è ordinato che delli 800 soldati Corsi, che si trovano distribuiti in varii luoghi dello Stato ecclesiastico, ne venghino quà al numéro di 200; e questo numéro si deve compire cou levarne 12 o la perluogo de' piU megliori, e a questi se li dara quartiere poco lonlano dall' altro corpo di guardia délia

Créquy s'offense de ce qu'on fait passer une chaîne de galériens en vue de son palais. Vainement on lui représente que c'est Tusage et qu'il n'y a pas de chemin plus direct pour aller au carceri niiove de la rue Giulia(l). Le lendemain il se plaint d'une perquisition judiciaire, pratiquée aux environs de Farnèse : on lui remontre inutilement qu'aucun Français n'habite la maison où ont paru les magistrats, et qu'on a choisi un9 heure où les gens de l'ambassade sont éloignés. Rome et la cour de France retentissent de ses clameurs auxquels le roi fait écho. A l'époque où furent écrites les dépêches suivantes, l'ambassadeur n'avait pas encore reçu l'ordre de visiter le premier les parents du pape. Si Créquy et Lionne éprouvent déjà une pareille fureur et menacent dès lors de mettre Rome sans dessus dessous, on peut prévoir à quels excès ils se porteront un jour. « J'ai fait, dit le duc(2), toutes les démonstrations possibles de mauvaise satisfaction et, dans la visite que j'ai rendue aux cardinaux Ghigi, Rospigliosi et Gorradi, je m'en suis plaint hautement, leur protestant à tous trois que, si pareille chose arrivait, je ne le soulTrirais plus et que je me lavais les mains des accidents qu'elle pourrait causer. C'a été par ordre du cardinal Impériale que cela s'est fait (3). Je voulais étendre mon

medesima uatione che sta alla Trinltà di ponte Slsto, a segno che si discorre che l'imo e l'altro saraaao viciai al palazzo Faruesiano ; auzi vi è chi soggiunge che cio si fa per evitarequalche improvisa accidente che gia mai potesse succedere dalla numerosa corte ciel nuovo ambascialore fraucese che habitara in detto palazzo. » {Avizzi du 25 mars 1662.) — « Souo digia comparsi quà 130 soldati Corsi, eogni gioruo ne giungono dell'altri, e sin oranoa si forma altro corpo di guardia, ma se gll da allogio con gl' allri slargandosiil quartiere délia Regola alla Trinità di ponte Sisto,accio restidominato quelle conviciae strade ; aazi si diceva si farebbero li carcelli sopra li ponti, massime iu occasione délia venula délia Regina perche habitara alla Longara, ove si fauno gran preparamenti per S. M. » {Avizzi du 15 avril 1662. Rome, 144.) — « Mette gia qualche apprenzione la pr'ossima venula del signore duca di Créquy e si è veduto qualche segno di applicatione a rinforzi di soldalesche. » (Elpidio Benedettl à Lionne, 17 avril 1662. Rome, 144.)

(1) Ces prisons, construites sous Innocent X, existent encore et portent le même nom. Dans sa lettre du 2S juillet citée plus loin, Lionne dit bien que la chaîne avait passé derrière Faruèse, c'est-à-dire rue Giulia, venant des carceri nuove ou y allant.

(2) Au roi, 4 juillet. Rome, 145. — L'ordre de visiter les parents ne partit de Saiul-Germain que le 14 juillet 1662.

(3) Le cardinal était gouverneur de Rome.

ressenliment plus loin ; mais des gens plus sages que moi ont estimé que cette première marque de mécontentement suffisait. Elle a été assez expresse, et j'ose assurer Voire Majesté que mon sentiment était d'en donner encore une plus grande au cardinal Impériale même, en no le voyant point et ne m'arrêtant point quand je le rencontrerais par la ville. 11 n'y a pas d'apparence qu'il ait fait la chose sans ordre dupalais, et Votre Majesté jugera par là que les témoignages de respect et de soumission que j'ai donnés de votre part à Sa Sainteté n'ont pas servi de grand'chose, étant le propre des gens pleins de vaine gloire de s'imaginer que les déférences qu'on rend de bon gré sont des effets du devoir et de l'obligation, opinion dont à l'avenir je détromperai Sa Sainteté même, si par d'autres manières je ne vois une sincère correspondance aus. pie?(x sentiments de Votre Majesté. Il m'a paru, à la visite que je fis hier à M. le cardinal Chigi, avoir découvert le fond du cœur de Sa Sainteté. Certainement elle n'aime point Votre Majesté. Il me répondit avec une telle froideur sur tout ce que je lui dis de sa part que cela justifie bien ce que je mandai sur ce sujet à Votre Majesté par ma dernière, que ce n'était pas assez de simples paroles. J'estime pourtant qu'on pourrait remédier à cela. Comme il est fort attaché à son intérêt, si Votre Majesté m'envoyait un brevet de quelque abbaye considérable pour lui offrir de votre part, peut-être cela le ferail-il changer de sentiment : il pourrait en inspirer d'autres au pape. » Et il ajoutait, dans une lettre particulière au pieux Lionne : « Je vous réponds que, s'ils ne changent de style sur la voie de fait, vous en entendrez parlei'{\). »

Le souverain pontife avait signalé au roi le danger des prétentions de Créquy et s'était appliqué à prévenir toute querelle. Lionne écrivit au duc (2) : Le nonce est venu me voir et nous avons discuté pendant une heure l'accident des sbires. « En premier lieu, il n'est pas tombé d'accord de cette non nécessité [de la perquisition], que je lui établissais, et dont je lirais conséquence que c'a été un strapazzo volontaire (3). Il dit

(d) 4 juillet. Borne, 145.

(2) 28 juillet. Ibid.

(3) Outrage.

qu'elle a été faite pour prendre un faux monnayeur qui s'est trouvé hors du logis, et que, pour cette raison, il n'a point paru de capture; mais qu'on a trouvé les instruments, non pas, à la vérité, de faux monnayeur, comme on avait cru, mais des fourneaux d'un souffleur (1). Après cela, nous avons traité les questions de droit et de fait. Sur la première, il a dit que le roi ne voudrait pas dire, pour ne se pas faire de préjudice à lui-même, que le pape n'eut pas une pleine autorité de faire exercer la justice dans Rome indistinctement en tous lieux; qu'il n'y a nulles bulles ni lois qui donnent aucune franchise qu'aux palais mêmes des ambassadeurs; qu'un pape qui demeurerait d'accord de cette exemption à toutes les maisons des environs se priverait du moyen de pouvoir faire lajustice sur plus de six cents familles de Rome, voire sur tous les malfaiteurs à qui il serait facile de s'y réfugier et de les habiter. Sur la question de fait, il m'a cité tant d'exemples dont il était venu bien préparé, qu'on aurait pu croire que toute l'application de tous les papes n'a jamais été autre que d'envoyer faire des captures autour du palais des ambassadeurs : disant que don Louis Ponce de Léon, en dernier lieu, en a souvent vu faire dans la place d'Espagne, sans qu'il ait pu ou voulu l'empêcher. J'ai paré h. tout cela par les reparties de l'usage et de la tradition de bienséance, qui avait fait en tout temps que l'on avait considéré le voisinage dos ambassadeurs pour être presque aussi sacré que leur propre palais, et que tous les exemples qu'il m'alléguait n'étaient que des cas où les papes, étant d'ailleurs mal satisfaits des ambassadeurs, avaient pris à tâche de leur donner cette mortification qui, le plus souvent, n'était pas demeurée sans ressentiment par voie de fait; que, si Sa Sainteté était en cette disposition (2) envers le roi ou envers vous, je n'avais rien à dire, sachant bien, comme il disait, qu'il n'y avait point de loi écrite pour cette franchise, mais que je vous croyais résolu de ne pas souffrir ces attaques impunément pour ceux qui les feraient (3); que M. le cardinal Impériale

(l) Alchimiste, tireur d'horoscope, escroc, etc..

(2; La démarche seule du nonce prouve la droiture des intentions du pape et la mauvaise foi de la cour de France.

(3) Il ne pouvait pas exciter plus expressément Créquy à engager une lutte ouverte et violente avec le gouvernement pontifical.

304 CHAPITRE SEPTIfîME

qui avait déjà, une autre fois, fait passer derrière votre palais une chaîne de galériens, y devait mieux penser; que quand on lui aura fait un affr^ont à lui-même^ il faudrait qu'il le bût, que peu s'en fallut cette fois même qui ne l'ait déjà reçu; que les rois ont les mains longues et que leur puissance ne finit point avec leur vie; que pareilles insultes et petites finesses romanesques peuvent gâter de grandes affaires et faire entrer dans des engagements de part et d'autre^ où, le pape ne peut gagner que des chagiins, ce qui n est pas le compte de ses parents ; que le roi est le prince du monde le plus sensible et le plus délicat et qu'il est le plus dangereux d'offenser; et enfin je lui ai insinué que l'on pourrait, en un besoin^ mettre Rome sens dessus dessous, parce qu'il est certain que tous les ambassadeurs se joindront à nous, et nous à eux(l), en des cas qui peuvent être communs aux uns et aux autres, et que, par toutes raisous^ ce chemin-là ne valait rien pour ceux qui semblaient y vouloir marcher. Sur la chaîne des g-alériens, il a répondu qu'il fallait donc faire changer le lieu des prisons de Corte Savella; que, si on était allé chercher ce chemin-là exprès, on pourrait croire qu'il y a eu du dessein, mais que c'est l'ordinaire et le seul par oi^i l'on puisse aller sans chercher de grands détours, ce qui ne se peut pratiquer avec l'honneur du pape; et à l'insinuation de la jonction des ambassadeurs il a témoigné que le pape demeurerait toujours maître et n'avait peur de personne dans Rome. La conclusion a été que nous écririons tous deux sincèrement et fortement pour faire éviter de semblables inconvénients, lui demeurant néanmoins toujours dans la protestation que le pape avait droit et voulait faire exercer son autorité dans Rome indistinctement en tous lieux. »

Le même jour, Lionne rédigea, sous le nom du roi, une dépêche à Créquy, aussi peu noble de style et plus menaçante que la première (2) : On a fait cela, dit Louis XIV, « probablement par le seul motif de vous choquer et de vous aigrir. » Comme un simple cardinal doit craindre de m'oiïenser, « on

(1) Dans l'affaire des Corses, Créquy ue ti'ouve pas un seul ambassadeur pour se joindre à lui.

(2) 28 juillet \&Ç,2. Rome, 145.

AFFAIUE DES COUSES 30o

m- peut presque douter » que le cardinal Impériale n'ait « reçu un ordre secret de ceux qui lui peuvent commander^ ou qu'au moins ils ne lui aient fait connaître qu'il leur fera plaisir de vous chicaner. » On dira sans doute qu'aucune loi écrite ne détermine l'étendue de la franchise, et que le pape veut exercer partout sa justice ; mais on peut répondre par l'usage, qui met dans la franchise tout ce (pd peut être vu des fenêtres. Ou ne peut imputer « cette petite et basse supercherie qu'au maltalent qu'ont les parents du pape que vous ne les ayez point visités... Ce jeu néanmoins, s'il avait à continuer, ;90?^rr««7 devenir à la fin un jeu dangereux pour eux et pour l instrumeyit quils emploient; car vous savez que^ naturellement, ye ne suis pas endurant, et que j'ai de quoi me faire respecter et par eux et par de plus puissants qu'eux... » Si les parents, après votre visite, « au lieu de ressentir comme ils y seront obligés, abusaient de leur pouvoir dans Rome et du crédit qu'ils ont auprès du pape, pour vous traiter autrement qu'ils ne doivent, comme je tirerais de là une conséquence infaillible que Sa Sainteté n'a aucune bonne volonté pour moi, je trouverais bien facilement les moyens, sans manquer au respect que je veux toujours rendre au saint-siège, de distinguer la personne du pape d'avec la chaire où il est présentement assis ; mais, je veux croire que je ne serai pas obligé d'en venir là. » Il n'est pas possible que le nonce ait écrit que j'ajusterai tout et que je ne voudrai jamais faire de peine au pape ; car on ne lui dit ici rien de pareil, « et vous pourrez, aux rencontres, pour détruire cette impression, vous, laisser hautement entendre qu'il est vrai que j'ai beaucoup de zèle pour notre religion et beaucoup de respect pour le saint-siège, mais que, pour la personne du pape et celle de tout autre qui occupera sa place, je réglerai toujours ma conduite sur celle qu'on tiendra à mon égard. » Concertez-vous avecles ministres d'Espagne, afin d'intimider le palais. Communiquez cet ordre au cardinal d'Aragon, pour qu'il en écrive à Madrid. « Je suis certain que Ton n'osera vous attaquer ni l'un ni l'autre, ou que, si on le fait, ce ne sera qu'à la confusion de ceux qui l'entreprendront, les partis de France et d'Espagne, lorsqu'ils seront joints dans Rome, pouvant être facilement supérieurs à celui de la personne du

306 CHAPITRE SEPTlÈAfE

pape, qui n'a qu'une puissance passagère, laquelle finit avec sa vie; ce que je ne suggère pourtant que dans les cas d'une absolue et extrême nécessité, vous recommandant au reste d'éviter toutes pareilles occasions, autant qu'il sera en votre pouvoir sans commettre ou préjudicier à ma dignité et à votre honneur, et surtout que vous ayez toujours la raison pour vous. »

De son côté, la turbulente famiglia de l'ambassadeur cherchait sans cesse querelle aux sbires, aux Corses et aux autres soldats placés sous les ordres du cardinal-gouverneur. Une des scènes qui causa le plus d'émotion dans la ville précéda le 20 août de quelques semaines seulement. Dans la nuit du 23 au 2i juillet, une patrouille de quarante fantassins, armée de mousquets, était au cours de sa ronde accoutumée lorsqu'elle fit halte au Campo di fiori, pendant que quatre de ses hommes allaient demander à boire dans un cabaret de la place Farnèse ; ils y trouvèrent le spadassin Papillon et d^autres Français, gens de peu et sans aveu, qui avaient déjà la tête échauffée de vin et que le voisinage du i:>alais de r ambassadeur rendait insolents (1). Ceux-ci insultèrent les soldats, les attaquèrent l'épée à la main, en blessèrent deux et leur enlevèrent quatre mousquets et deux épées. Le gros de la patrouille s'en aperçut trop tard et laissa les agresseurs rentrer au palais avec les armes dont ils s'étaient emparés. Les correspondants de Louis XIV et de Lionne les tenaient au courant de toutes ces rencontres. L'affaire de la patrouille, défigurée à plaisir, excita les moqueries de Louis XIV, qui écrivit à son ambassadeur (2) : « Le sieur de Lionne m'a dit ce qu'on mande dans diverses lettres de laprudence qu'ont témoignée les quarante soldats du pape qui ont abandonné les quatre mousquets et deux épées à un Français tout seul (3) qu'ils avaient entre-

(1) Ces mots soûl de Reguier-Desmarais, p. 8.

(2) 18 août. Rome, 146.

(3) Le roi désigne ainsi le maître d'escrime français Pdpiiloa, chef de ces gens de peu et sa7is aveu dont il était toujours suivi. Les relations françaises varient sur le nombre de ses compagnons dans cette nuit. Régnier dit quatre Français (p. 8); Créquy, deux (18 août. Rome, 146); les M é mob-es dn cardinal d'Esté s'expriment ainsi : « ... Un maître d'escrime, qui fréquentait avec les gens de M. l'ambassadeur, buvant un soir dans un cabaret auprès la place

AFFAir.li DES CORSES 307

pris de maltraiter, dès quils ont vu quil n'était pas d'humeur de le souffrir. Cet incident fera peut-être connaître au cardinal Impériale qu'il ne gagnera rien à harceler la nation avec les braves g^ens qu'il a sous son commandement. Recommandez surtout aux vôtres qu'ils aient en toutes rencontres la raison pour eux et qu'ils se contentent de résister aux violences sans en commettre. »

Leduc de Créquy ne modérait mèmepas sacolèreen présence d Alexandre VII. Le nonce Piccolomini en ayant fait des plaintes, Louis XIV écrivit à son ambassadeur : Le nonce prétend, au nom de Sa Sainteté, « que vous vous êtes emporté à la braver. On a tâché de lui faire connaître que le pape ne pouvait avec raison se plaindre que de lui-même, de l'aversion comme invincible qu'il a, ou qu'il témoig-ne, à m'accorder les choses que je lui demande, et que ce n'était nullement manquer au respect qui lui est dû, de lui déclarer que vous seriez oblig-é de me faire savoir qu'il avait refusé, selon sa coutume, toutes les instances que vous lui aviez faites de ma part. )) — (( Le nonce m'a vu, disait à son tour Lionne ; la substance de son discours se réduit que, de la manière que vous parlez au pape, si vous la continuez, vous ne tirerez jamais aucune grâce de lui. Je l'ai soutenu comme je devais, et lui ai dit que, d'une façon ou d'une autre, nous n'en attendrons guère davantag-e. Il prétend que vous ayez fait une protestation à Sa Sainteté^ quand vous lui avez dit que vous ne voyiez pas de moyen d'étabiirl'union etlabonne correspondance entre elle et Sa Majesté. » — Le pa^ie vous a dit qu'il m'avait fait une grâce qui en vaut cent. Il n'a pas voulu parler du bref de minorité pour mon fils le chevalier, mais de la dispense d'âge pour mon abbé, qui avait neuf ans : sans doute elle peut compter pour deux; « mais de la multiplier jusques à cent, il faut la regarder avec des lunettes de Galilée, et se souvenir peu qu'en lui faisant lever l'exclusion par un courrier exprès

Faraèso, prit querelle avec ceux de la patrouille, les désarma «L les lit fuir, ce que M. l'ambassadeur ayant su, il l'eavoya hors de Rome et Ot rendre les armes avec protestation qu'il n'approuvait eu aucune façon une telle action» (t. 11, p. 105). Le procès-verbal de la police romaine dit quinze. (Régnier, Pièces justificatives, p. 24.)

que je dépècliai à la cour durant le conclave, si Je n'eusse fait celte diligence, etquejcne l eusse apjniyé autant que je /is{l), il en serait sorti cardinal (2). »

L'ambassadeur recevait toujours au palais un bienveillant accueil. Le 18 août, Alexandre VII, quoique malade, tient à lui donner l'audience accoutumée du vendredi. Créquy fut seulement prié d'éviter tout sujet pénible ; mais il n'eut aucun ég-ard à cet avis. Il parla aussitôt de la visite des parents, et trouva mauvais que le pape tournât court. Sa Sainteté était dans son lit, écrit-il au roi, et me montra d'abord « un visage assez riant... Je commençai par lui témoigner que j'avais eu une extrême joie de ce que vous m'aviez permis de voir ses parents, ajoutant que, comme c'était une chose dont vous eussiez pu vous dispenser, si vous eussiez voulu la disputer par le droit et par la coutume, il me semblait que, de la manière dont elle s'était passée, il était bien plus avantageux à Sa Sainteté que vous vous fussiez relâché à sa considération particulière, que si vous n'eussiez fait que suivre un usage que vous eussiez trouvé établi et qui eût été sans contestation. Elle me répondit à cela qu'elle avait toujours bien espéré que Votre Majesté ajusterait cet incident, et passa ainsi légèrement sur cette affaire, dont je fus assez surpris. .. » Le cardinal Chigi, que je vis ensuite, me « parut entièrement ouvert et me dit que ses parents et lui n'oublieraient jamais l'honneur qu'il avait plu à Votre Majesté de leur faire. . . », et je reçus de lui de bonnes promesses (3).

Deux jours après (4), le dimanche 20 août, vers vingt-trois heures de Rome(o), trois soldats corses se promenaient dans le Trastevere(6), se dirigeant vers la porta Settimania, lors-

(1) Mensonge d'nne audace inouïe. 11 suffit de renvoyer aux nombreuses lettres de Lionne, citées dans notre récit du conclave.

(2) 4 et 11 août, Roine, 146.

(3) C'est la première dépêche datée du 21 août : elle était écrite d'avance, en attendant le départ du prochain courrier. 11 y en a une seconde, de la même date, racontant l'événement du 20 août.

(4) Voir la Dissertation publiée en appendice à la fin du volume.

(■j) Sept heures environ du soir à Paris, dont le soleil traverse le méridien 45 minutes après avoir passé à celui de Rome. (G) Le lecteur est prié de suivre ce récit sur un plan de Rome. La rue

que, auprès de l'église de Sainte-Dorothée, trois Français les apostrophèrent grossièrement. Après un échange do paroles fort vives, les Français reprirent leur marche pour passer sur la rive gauche du Tibre : ils n'étaient pas encore au ponte Sisto qu'ils revinrent sur les Corses : ceux-ci se retournèrent et firent face à leurs agresseurs. La foule sépara les deux groupes avant qu'ils en vinssent aux coups, et les trois Corses poursuivirent leur chemin. Les Français, qui avaient déjà l'épée hors du fourreau, traversèrent le pont et rencontrèrent d'autres soldats qu'ils traitèrent de : h... do Corses ! espions du pape ! Ils frappèrent même l'un d'entre eux; ses compagnons, allant à son aide, repoussèrent les assaillants jusqu'à la rue Giulia, devant une porte qui mène aux écuries et au jardin du palais Farnèse, puis ils rentrèrent à leur caserne, située auprès de la Trinità de' Pellegrini. Les trois Français appelèrent les palefreniers et valets de l'ambassade, qui sortirent en grand nombre, munis d'épées, de bâtons et de fourches. Cette troupe descendit la rue Giulia et marcha vers le pont, où elle espérait retrouver les premiers soldats. Ne les apercevant pas, elle erra çà et là et se jeta sur deux autres Corses, qui n'avaient eu aucune part aux scènes précédentes : l'un d'eux fut grièvement blessé avant même d'avoir pu se mettre en garde, et l'autre échappa, non sans peine, aux mêmes violences. La nouvelle de ces attaques répétées parvint de proche en proche à la caserne de la Trinité, où elle causa beaucoup d'émotion. Vainement le capilano présent défendit à ses hommes de prendre les armes et de sortir; la plupart des soldats se mutinèrent et, après une délibération tumultuaire, décidèrent d'aller au secours de leurs camarades ou de les venger : les plus sages ayant fermé la porte, les autres escaladèrent les grilles et les murs, marchèrent en confusion vers

Giulia, arrivant au coiu de Faruèse le plus rapproché du ponte Sisto, rencoutre une foutaiue qui jette son eau par un moscherone, d'où fat nommée la rue qui monte de la rue Giulia à la place Farnèse. Il y a quelques années encore, la rue Giulia quittait son nom, nu même endroit, pour prendre celui del Fontanone, d'une autre fontaine qu'on a déplacée provisoirement pour endiguer le Tibre aux abords du pont. Uue plaque posée réci;mment sur le mur porte les mots : « Via Giulia, giàdfi\ Fontanone. » J'écris rela sur le lieu même, eu 188G.

•SiO CHAPITRE SEPTIÈME

le quartier des Français, se répandirent autour du palais de l'ambassadeur et tirèrent au hasard. Trois passants, un Italien, un Français ot un inconnu, furent tués; d'autres furent blessés. Le duc do Créquy, rentrant alors chez lui sans cortège (1), monta sur la terrasse pour se rendre compte de ce qui arrivait, et des balles, dit-on, sifflèrent à ses oreilles : la nuit tombait ou même était tombée tout à fait, et il n'avait pas été aperçu. L'ambassadrice, qui avait quitté Farnèse de bonne heure (2) pour visiter plusieurs églises, revenait avec deux carrosses seulement et sans être précédée de torches. Elle sortait de Saint-Charles ai Catinari et s'engageait déjà dans la rue dés Guibbonari, lorsque des soldats corses, arrêtés à un carrefour et entendant le bruit dos chevaux, sans distinguer les objets ni les personnes, crièrent : Qui va là? Arrière! et firent une décharge qui blessa mortellement un page de la duchesse. M"^ de Créquy rebroussa chemin et se réfugia chez le cardinal d'Esté, à son palais du monte Giordano ; mais, grâce aux mesures prises par le gouvernement pontifical, le désordre fut bientôt apaisé, et la duchesse put rentrer chez elle, en traversant la grande place Farnèse, au milieu des témoignages du plus grand respect.

Le cardinal Impériale, gouverneur de Rome^ et don Mario Chigi, chef des armes, avertis par la clameur publique,, n'avaient pas perdu un moment pour arrêter le désordre : on pouvait craindre que les soldats mutins ne trouvassent des auxiliaires dans quelques sbires souvent maltraités par les Français, et même parmi les malfaiteurs et gens de mauvaise vie qui, à l'approche de la nuit, venaient chercher leur refuge accoutumé dans le quartier de France. Les chevau-légers, dirigés par le frère du pape, cernèrent le lieu du tumulte, et la sécurité fut bien vite rétablie autour de Farnèse, commedans Rome tout entière. Ces soins ayant réclamé la présence de don

(1) « 11 rentrait chez lui avec peu de suite, parce que, au sortir d'uue visite de cérémouie qu'il avait faite à la princesse Borghèse, il avait congédié tout so>i cortège. » (Régnier, p. 13.) — Et Créquy lui-même : « La plupart de mes gentilsliommes étaient avec M. le duc Gesarini, qui les avait priés à souper. » (Dépèche du 21 août 4662.)

{■1) Régnier, p. 13.

Mario au milieu des soldais, il avait fait porter sans retard au duc ses excuses et ses regrets : son gentilhomme ne put pénétrer jusqu'à Créquy et se retira, non sans avoir entendu discuter sérieusement si on ne le jetterait pas par la fenêtre (1). Les Français avaient été les agresseurs ce jour-là, comme dans toutefi les rixes précédentes; mais un petit nombre des soldats corses avaient excédé les droits de la légitime défense. C'est ce qu'Alexandre VII reconnut aussitôt, et son" langage ne varia jamais, ni dans ses brefs à la cour de France, ni dans ses allocutions au consistoire. Après avoir constaté que les Caorses vaientété provoqués. Corsi plus semel conviciis et iiisidtationibus pi^ovocati, il n'hésitait ni à déplorer, ni à condamner leur taiitum scelus; et la vérité tout entière est dans ce passage de Tun de ses brefs ; Vix exprimere possiimus Majestati Tuœ queiii gravem animi dolorem perceperimiis ex successu turbarum quœ^ ortœ ab injuriis et aggressionibus quorumdam ex familiô diicisCrequii adversiis milites corsos^ eorum furorem ita concitarunt ut sane fines naturalis justseque defensionis jiluriYnum excesserint. Aussi un courrier porta sans délai au nonce Piccolomini l'ordre d'olfrir à Louis XIV les réparations qu'exigeait la dignité de sa couronne, et neuf cardinaux furent chargés sur-le-champ de préparer les articles dont on pourrait convenir avec le roi : cette congrégation extraordinaire compta parmi ses membres Rospigliosi et Azzolino, si notoirement favorables aux Français, et le pape en confia la présidence à Sacchetti, l'ancien ami de Mazarin, le candidat préféré de la France dans les conclaves de 1644 et de 16oo. Dès la première heure, le duc et la duchesse avaient reçu de tous côtés les marques d'une juste sympathie. La reine de Suède notamment, qui était alors en relations étroites avec eux, offrit à Créquy ses offices pour obtenir satisfaction ; mais, connaissant trop bien le caractère de l'ambassadeur, elle lui recommanda « de n'écouter pas ses premiers ressentiments en celte occasion, ni ceux [le cardinal d'Esté] qui voudraient lui aigrir l' esprit à la vengeance », et l'adjura « d'user de toutes les précautions qui sont nécessaires à ne s^ embarquer

<\) Mémoires du cardiaal d'Esle, l il, p. 110.

pas dans une affaire qui pourrait avoir de mauvaises suites (1). » Voici comment le duc se conforma aux conseils de la reine. Un consistoire devait se tenir le 21 août pour l'expédition des affaires courantes de l'Eglise. Créquy défendit à la faction française d'y paraître : un seul cardinal, Orsino, désobéit et brava le courroux royal, qui ne larda pas à le frapper(2). Le même jour, l'ambassadeur délibéra s'il ne ferait pas attaquer les Corses par ses g-ens ; mais il fut arrêté par cette considération que (( quand, par une furie française, on 'pourrait venir à bout de poignarder tout le corps de garde des Corses », on aurait devant soi la garnison entière et qu'on risquerait « un saccagement g-énéra^S). » Le cardinal Ghigi, ayant demandé deux fois l'ambassadrice, qui recevait publiquement toutes les visites, se vit refuser sa porte, sur l'ordre exprès de l'ambassadeur (4). Avant de se faire annoncer chez le duc luimême, ne voulant pas s^exposer à un affront qui eût tout aggravé, il le fit pressentir par la reine de Suède : Créquy « ne donna aucune parole, lui étant indifférent de le rassurer de ses craintes (5). » Cependant, sur le désir du pape, le cardinal se

(1) Régnier, Preuves,^. 3.

(2) « Le cardinal Orsino ayant, par de mauvaises raisons, méprisé l'instance que lui avait faite lo sieur ambassadeur de n'aller point au consistoire qui s'est tenu le lendemain de cet assassinat, comme déjà, en plusieurs autres occasions, il n'a tenu compte de ce qu'out désiré les ministres de S. M., elle désire que le sieur de Bourlemont... aille dire de sa part au sieur cardinal qu'il ait à ôter à l'instant même de dessus la porte de son palais les armes de France et qu'il lui remette le brevet de la Comprotection de cette couroune pour le renvoyer à S. M., laquelle ne veut pas plus lonotemps avoir dans sou parti une personne qui, dans les occasions qui s'offrent de son service, a accoutumé de montrer qu il ne lui est guère à cœur... » [Mémoire du roi au sieur de Bourlemont, 30 août 1662,)

(3) Régnier, p. 19 et suiv. — Créquy an roi, 21 et 22 août 1662.

(4) « Le cardinal Chigi envoya deux lois hier demander audience à ma femme, mais je la lui fis refuser. Pour moi, s'il me veut venir voir, je le verr&i. » (Créquy au roi, 22 août.)

(5) Régnier, p. 23. — « La reine de Suède me demanda si je recevrais le cardinal Chigi en cas qu'il désirât de me voir : je demeurai dans les termes de lui dire gue je ferais ce que je jugerais à propos pour voire service, ne voulant pas m'ouvrir davantage afin de n'entrer en parole de rien. Elle me pressa ensuite de lui dire si, lorsqu'il viendrait chez moi, je ne lui ferais pas quelque affront, ajoutant qu'il appréhendait de se commettre sur cette incertitude. Je lui répondis que je ne prétendais point donner aucune parole à S. M. ; qu'il m'était

rendit sans condition chez le duc et lui exprima, dans les meilleurs ternnes, sa douleur de ce qui s'était passé : « Je lui dois cette justice, dit Créquy, qu'il me parla comme un homme louché et presque la larme à l'œil; mais, après tout, ne s'élant point mis en devoir d'autre chose que de me faire des excuses dans une affaire où les réparations les plus grandes ne le peuvent être assez, j'ai cru avoir sujet d'être plutôt scandalisé que satisfait d'une telle visite (1). » Les excuses présentées à lambassadeur par le neveu du pape en personne étaient la première et la plus éclatante des réparations, et Créquy ne devait imputer qu'à lui-même de ne l'avoir pas reçue plus tôt. La Congrégation d'Élat délibérait sur les autres satisfactions, et l'accommodement, qu'il était facile de conclure en quelques jours, ne fut rendu impossible que par la conduite odieuse de l'ambassadeur et de sa cour.

L'ordre à peine rétabli dans Rome fut troublé de nouveau par les Français. Le duc feignit de croire qu'on voulait prendre Farnèse d'assaut, s'emparer do sa personne, et il renouvela les scènes dont le cardinal d'Esté avait donné l'exemple en 4660(2). Il amassa ostensiblement dans son palais des muni-

indifférent ce que le cardinal Cbii^i put craindre ou penser de moi, » etc. (Créquy au roi, 28 août.)

(1) 28 août. — Régnier, p. 24.

(2) « Il fallait encore seconder le génie de .M. le due de Créquy Ils [le

cardinal d'Esté et l'ambassadeui] furent donc d'avis de voir venir les autres [le pape et ses miuistres], et cependant de mettre quelques geas dans le palais Farnèse plutôt pour mettre l'affaire en réputation et faire connaître au pape qu'on avait sujet de se déHcr de ses déportements que pour faire aucune entreprise. Eu effet, lorsqu'on vit M. l'ambassadeur marclier armé et plus accompagné qu'à l'ordinaire, \e pape lui ayantfait demander à quel sujet, S. Exclut fit dire qu'il n'avait pas occasion d'être en sûreté en suite de ce qui s'était passé et que, quand S. S. pourrait justifier de n'avoir ni lui ni ses parents aucune part à l'action et quand on lui aurait donné toutes les paroles du monde, elle ne devait pas pour cela user de moins de précaution puisque, quaud on eu serait assuré du côté du pape, on ne l'était pas pour cela du côté de ses soldats. » [Mémoires du cardinal d'Esté, t. II, p. 114.) Mais le rédacteur de ces mémoires ne cite pas un seul fait postérieur au 20 août, et justifie ainsi les plaintes portées par le cardinal Cliigi contre Créquy, dans ses deux lettres à .Lionne du 30 août et du l^"" septembre : « Il signorc ambasciatore, poco dopo il giorno del successo, uscî incognito con poca comit'iva, e fu stimato communemenle atto dcgno délia sua prudenza, 7ion havendo di chet'imere. .Mapoi d'improviso, senza sapersene l'occasioue, [le génie de l'ambassadeur était alors secondé

314 CHAPITRE SKI'TIÈME

lions de g-uerre et des approvisionnements de toute espèce, comme à la veille d'un siège, appela auprès de lui tous les avenluriers et parcourut la ville entouré d'un g-rand nombre d'hommes armés : « Je suis sorti trois fois depuis cette belle affaire, dit-il : la première, avec peu de monde, et, les deux autres, /o?'^ bipn accompagné, ce qui est vu fort mal volontiers de Sa Sainteté; mais, s'il ne fait sortir les Corses et s'il ne donne sa parole au cardinal d'Aragon (1) qu'il y aura sûreté pour moi et pour ma femme, je continuerai toujours d'aller avec la même comitive (2). Il a prié MM. les évêques de France (3) de me dire qu'il y avait toute sûreté, mais je n'ai point voulu l'accepter, voulant que ce soit un ministre public qui me la donne, ce qui est, ce me semble, assez extraordinaire, sur quoi j'insiste fort(4). » Quand le cardinal d'Aragon

par le cardinal d'Esté], amraassô di molta gente, fece trasportar armi nel suo palazzo e use! con graa comitiva d'armali a cavallo e a piedi coa plstole e carabine, e con carozze dielro piene d'altr' armi da fuoco. Nel suo palazzo si fà levata publica di gente, si è posta insieme gran quantità di munizioui d'ogui sorte, armi in hasta, moschetti, e fine si sono per sua parte o de suoi partiggiani cercate délie granate a bombardieri, uscendo del continuo dal suo palazzo voci e minaccie d' attacchi e d'attentat!. » (30 août.) — V'oicice que le cardinal d'Esté et Créquy entendaient par quelques gens appelés à Faruèse : « Denlro il palazzo di S. Ecc. gli huomini erano al numéro di seicento senza la sua faynlglla, che è di dugent' huomini. Si parlava di fare una compania di cavalli, e S. Ecc. e i suoi adhèrent! ne havevano ben tant!, da poterli far montare in un tratlo... E ben che il signore cardinale d'Esté nell' appareuza affettasse di andar con pochi staffieri e di non muoversi, era ben noto che non lasciava cosa intentata allô stesso fiue, e per la mauo e autorità sua, vi era giusta cagione di sospettare ancora piii d! quelio che poleva vedersi... » ({«' septembre.) — On voit que la cour pontificale était bien informée et n'exagérait rieu. — (Régnier, Preuves, p. 17 et 48.)

(1) Cbargé des affaires d'Espagne à Rome.

(2) Comitiva, cortège.

(3) Les évêques du Puy et de Soissoos, qui poursuivaient alors, à Rome, la béatification de François de Sales.

(4) Ces provocations causèrent, un grand sc.mdale, que la cour de France voulut plus tard dissimuler ou justifier : Créquy éluda longtemps les explications qu'elle lui demandait, il avait tourné en dérision les feintes alarmes du pape, à propos de cinquante ou soixante pauvres Français, poursuivis et outragés par tout Rome et réfugies à Farnëse, qui naturellemeyit était le véritable asile de tous ceux de la nation : c'est ainsi qu'il désignait les gens de sac et de corde qui remplissaient -^on quartier et dont il fit déguiser plusieurs en pèlerins ! Pressé de questions, il avoua (demeurant encore bien loin de la vérité) qu'il avait, outre sa famille -< assez nombreuse », non plus seulement cin-

AFFAIRE DES CORSKS 315

lui demande, au nom d'Alexandre, les motifs de celle conduite, il répond que sa vie est en danger et que dix-sept Corses ont ordre de le tuer (1). Le cardinal Sacchetti vient l'informer que les Corses seront désormais casernes à l'autre bout de la ville : il déclare qu'il peul passer aussi par là et que cette précaution ne suffit pas. On presse le procès et on met à prix la tête des plus coupables : Créquy prétend que « ceux dont les Corses ont suivi les ordres » ont procuré leur évasion ; que « les informations ne vont à rien », et que c'est ajouter « la raillerie à l'injure o (2). La reine de Suède et l'ambassadeur de Venise s'interposent, mais il rejette une médiation, si opportune cependant en une affaire que les ressentiments personnels ne manqueront pas d'aigrir. Le gouverneur de Rome défend avec raison aux habitants de concourir aux enrôlements, aux autres préparatifs de guerre que fonlles Français, etquisontune injure et une menace contre le pape : Créquy s'en offense. On instruit le procès de Cesarini, sujet du pape et même gonfalonier du peuple romain, qui s'est vendu depuis longtemps à la France (3), qui participe aux armements du palais Farnèse, qui excite la populace contre le gouvernement pontifical et qui offrira bientôt à Louis XIV de lui livrer une partie de l'Etat ecclésiastique (4) : Créquy le déclare protégé do la France elle soustrait

([liante ou soixante, mais « trois cents Français..., tons armés par Ini de bons mousquetons, ou de fusils et de mousquets «, et dont il menait par la ville une centaine, avec manteaux de ses livrées. (Au roi, 2 septembre et 2 octobre; à Lionne, 29 septembre 16G2. Rome, 147.) Ou peut remarquer d'ailleurs la réticence de l'ambassadeur, qui parle seulement de sa famille et des Français auxiliaires, en se taisant sur les étrangers recrutés de tous côtés par le cardinal d'Esté et par lui-même.

(1) Au roi, 28 août.

(2) Régnier, p. 25.

(3) « Il duca Cesariuo m'est venu trouver pour me dire que dans le dessein qu'il a d'embrasser notre parti, ayant sujet de croire que M. le cardinal Antoine, qui a son affaire entre les mains, ne lui est pas favorable, » à cause de leurs différends personnels, « il me priait d'écrire à V. É. qu'il souhaite avec passion de se voir bientôt en état de pouvoir servir la France comme il promet de faire de tout son pouvoir. » Il demande une indemnité pour des châteaux situés en terre espagnole et qu'il est exposé à perdre. Il désire être traité par les ambassadeurs du roi sur le même piod que les seigneurs romains, neveux du pape. (Le P. Duneau à.Mazarin, 21 janvier 1659. Rome, 137.)

(4) Voici deux de ses nombreuses lettres à la cour île France : « J'ai songé qu'en cas que l'opiniâtreté de ces gens-là [le pape] forcAl S. M. à envoyer une

à la justice (1), avec d'autres barons romains qui ont imité sa conduite.

Sans attendre les instructions de sa cour, l'ambassadeur, pressé par le cardinal d'Esté, annonçait Tintention de quitter Rome et même les Etals de l'Eglise (2). Il fut retenu quelque temps par l'abbé de Bourlemont, qui lui disait : Si des ministres étrangers sont jamais sortis de Rome sans ordres, c'était pour des actes ou des déclarations du gouvernement pontifical contre le prince ou son représentant ; u mais^ lorsque le nom du prince ne paraît point, et qu'il n'y a d'autres craintes que des insultes de gens sans aveu et sans commandement des puissances, M. l'ambassadeur est assez fort pour les bien battre avec sa seule famille et se garantir de toutes choses, jusquesà ce que le pape, par sa sage conduite et prudence, donne les ordres nécessaires pour empêcher de telles entreprises, ainsi qu'a commencé à faire Sa Sainteté (3). » Ces discours ne prévalurent pas sur les instances du cardinal modénais, dont les conseils réglaient toutes les actions de l'ambassadeur (4). Voici ce qu'avoue le secrétaire français de ce prélat, rédacteur de ses Mémoires (5) : « M. le cardinal d'Esté et M. le duc de Créquy étaient continuellement en conférence. Je ne dis pas ce que le premier aurait fait^ si c'avait

armée dans l'Italie, un des plus prompts moyens de les mettre à la raison serait de conduire par mer cinq ou six mille hommes en un lieu qui m'appartient,appelé Ardea,... et oie Von pourrait facilement débarquer la soldatesque. » (A Lionne, 26 avril 1663. Rome, 154.) — « Si les choses allaient à une rupture ouverte, possédant la charge de grand gonfalonier du peuple romain et me servant du mécontentement dans lequel il est, à cause de la tyrannie avec laquelle il est traité, je pourrais roUiger à une soulévation et me rendre maître dans Rome, en cas que S. M. agi'éàt de me donner deux ou trois mille chevaux et de bons chefs pour les commander et faire paraître quelques vaisseaux en mer du côté de Cività-Vecchia. » (Au même, 2 mai 1663. Rome, 135.)

(1) Régnier, p. 28. — « lu questo stato di cose il popolo iutimorito chiedeva larmi, o d' esser difeso; e andavano i capi de' rioni a farue iu Campidoglio istauze al Senatore. I baroni trnltavano di armare, alcuni per difcsa propria : allri erano in sospetto di cercar sotto questo pretesto ancora quello che mena dovevano. » (Le cardinal Chigi à Lionne, 1" septembre 1662 )

(2) Dès le 22 août, Bourlemont écrivait à Lionne : « Certaines personnes » portent l'ambassadeur à quitter Rome.

(3) A Lionne, 22 août. Rome, 146.

(4) Au roi, 21 août.

(5) T. 11, p. 113 et suiv.

été son ditférencl et do co que j'enlendis là-dessus de lui ; et on peut jug-er de ses résolutions en cette rencontre par ce qu'il avait fait dans son dernier démêlé (1)... Les persuasions [de la reine de Snède] firent quelque coup sur l'esprit de M. l'ambassadeur et déjà il commençait à ne paraître plus accompagné de gens armés. Mais M. le cardinal d'Esté , qui voyait où cela allait, en eut un sensible déplaisir. Il savait qu'à la cour de Rome on a la maxime d'Archimède : Da locum ubi pedem figam et terrain movebo ; que, si on se relâche dans un point avec eux, tout est dépêché; que Sa Sainteté et ses parents feraient entendre à tout le monde et surtout en France, que M. de Créquy lui-même aurait connu et avoué, en désarmant, qu'il n'avait rien à craindre à Rome, et que, par conséquent, ce qui s'était passé avait été une pure disg-râce, oii le g'ouvernement n'avait aucune part; qu'il lui en viendrait à lui-même du désavantag-e, comme ayant été l'auteur d'une résolution où il n'y avait pas du fondement. Nonobstant ces considérations M. le cardinal était presque résolu de laisser aller les choses, et m'en parla même en ce sentiment. Je vis bien où allait le discours qu'il me tint, c'est-à-dire qu'en se déclarant à moi : Lasciero fare, il voulait que je fisse passer à M. de Créquy ses réflexions. J'en profilai bien, et, sans attendre autre ordre sur sa déclaration, je fis pénétrer à M. l'ambassadeur toutes les suites et dépendances du conseil qui lui venait d'ailleurs et les sentiments de M. le cardinal là-dessus. Son Excellence ouvrit les yeux et s'unit plus que jamais à Son Altesse. »

Grâce aux mesures énerg'iques du cardinal Impériale, l'ambassadeur français put braver le pape pendant dix jours, sans que personne relevât ses défis, sans que le duc ni le moindre de ses valets eussent à se plaindre d'une voie de fait ou d'une parole (2). Mais le rôle qu'il s'était donné ne pouvait être

(1) On a vu plus haut les exécrables violeuces, commises par ses ordres eu

(2) Le gouverneur et le chef desarmes répétèrent les mouvements de troupe qui leur avaient si bien réussi pour arrêter le désordre dans la nuit du 20 au 21 août. Ils firent occuper tous les points stratégiques qui commandaient le quartier de l'ambassade, afin d'étoutfer dans sa naissance toute tentative d'agitation, de quelque côté qu'elle vint. C'est ce que Créquy raconte lui-même avec dépit, et eu donnant un nouvel exemple des travestissements que sa

318 CHAPITRE SLPTIÈME

longtemps soutenu. Bientôt tout le monde s écarta de lui, en condamnant ses extravag-ances. Il confessa lui-même au roi que le seul approbateur de sa conduite était le prince modénais, dont il suivait aveuglément les avis intéressés : « Quoique le procédé, dit il, de M. Je cardinal d'Aragon avec M. l'ambassadeur de Venise, dans la conjoncture présente, ait été honnête, je ne laisse pas de voir que l'un et l'autre agissent fort froidement, de sorte qu'à bien parler, je ne puis compter ici que sur M. le cardinal d'Esté (1). » Quelques jours après, nouvelles doléances sur son abandon : « M. le cardinal d'Aragon et l'ambassadeur de Venise en usaient fort mal dans ce rencontre, étant étrange que ni l'un ni l'autre n'aient jamais demandé une audience au pape (2). » Le duc et son conseiller se décidèrent à passer sur les terres de Toscane, et leur retraite est ainsi racontée par le secrétaire du prélat : « Ils prirent donc, un beau soir, la résolution de sortir de grand matin, sans que personne sût où ils allaient, sinon quelques-uns des plus confi-

plume fait subir à la vérité : « V. M. saura, dit-il, que, toute l'application de la cour de Rome ayant été de soutenir avec violence ce qui avait élc violemment entrepris, elle avait fait venir des troupes de tous côtés; qu'il était entré dans la ville quatre à cinq mille hommes de guerre, tant cavalerie qu'infanterie; que je m'étais vu chaque jour investi d'un nouveau corps de garde, qu'on en avait mis huit ou dix autour de mon palais, qui s'étaient retranches avec des râteaux (ras/e^^i, palissades) dans toutes les rues qui y aboutissent; qu'on eu avait posé deux devant le logis de M. le cardinal d'Esté; qu'on en avait encore mis deux autres, l'un devant le logis de M. le cardinal Antoine, l'autre devant celui de M. le duc Cesarini avec de pareilles barricades. » (Créquy au roi, 2 septembre 1662.) — Voici la vérité sur les légitimes précautions du gouvernement ponliflcal : « Ce n'est que trois jours après le départ de l'ambassadeur que les soldats sont entrés dans les nouveaux postes. 11 est parti au moment où on commençait à poser les raslelli, et il avait été préalablement averti que cette mesure était prise pour sa propie sûreté, pour prévenir toute lutte avec la populace ; que d'ailleurs, s'il voulait désarmer, on ne

serait pas réduit à ces précautions Les nouveaux postes ont été posés, l'un

près de la prison de la rue Giulia, et l'autre à Saint-Andréa délia Valle, et on ne les voyait pas du palais Farnèse... Quant aux cinq ou six mille soldats que le pape aurait fait outrer à Rome, ce sont seulement cinq cents hommes de milice venus de Viterbe et de Velletripour garder les portes de la ville contre les étrangers et gens sans aveu signalés par les autoriti-s provinciales, comme se dirigeant sur Rome, beaucoup en habits de pèlerins, etc.. » (Mémoire des ministres du pape, envoyé par la voie du nonce de Turin et accompagnant la bref du pape au roi, du 22 octobre 1662. [En italien).)

(1) 28 août.

(2) 2 septembre.

AFFAIRE DKS CORSFS 319

deiils : ce qu'ils firent le premier jour de septembre (1). » Le 4, Alexandre VI[ annonça en ces termes au consistoire le départ de l'ambassadeur : « En quelle confusion, en quel péril et en quel trouble il jetait nos sujets et la tranquillité publique par des amas d'armes et des levées de soldats, cbacun de vous le sait. Dès qu'il fit entendre qu'il désarmerait pourvu qu'il eût parole de nous qu'il serait en sûreté, nous la lui donnâmes, lui faisant dire que ce que nous avions de troupes dans la ville suffisait pour ce sujet, mais que, s'il fallait, nous en ferions encore venir d'autres, et que toutes combattraient pour sa garde et pour son service. Il prétendit encore, après cela, n'être pas en sûreté, à cause du voisinage des Corses, et, quoique nous ne dussions pas avoir la même indulgence là-dessus, parce que tous les coupables ou étaient aux fers ou étaient cherchés pour y être mis, et que le lieu où étaient les Corses était Tancien quartier oi^i ils avaient été établis pour la sûreté du Mont-de-Piété et pour celle des prisons publiques (2), nous nous laissâmes toutefois aller au sentiment de ceux qui nous conseillaient de retirer les Corses et nous mîmes d'autres soldats en leur place. Il témoigna encore qu'il no pouvait souffrir qu'il y eût des Corses dans la ville, en quelque endroit que ce fût : on lui offrit qu'on pourrait les en faire sortir, en les remplaçant par d'autres troupes. Mais cela ne servit de rien. Et, comme les levées qu'il faisait augmentaient de jour en jour, en sorte que nos sujets commençaient à ne se croire plus en sûreté et appréhendaient à tout moment de se voir exposés au meurtre et au pillage, nous avons été obligés de faire entrer de nouvelles forces dans la ville et de les distribuer en différents postes de côté et d autre, afin que, s'il survenait quelque chose, ellespussenty apporter un prompt remède. Cependant notre très chère fille la reine de Suède... donna parol.e elle-même à l'ambassadeur qu'il serait dans une

(1) WmoiresAVi cardinal d'Esté, t. II, p. 122. — Régnier lui-même déclare expressément que l'ambassadeur m faisait rien sans la participation et le conseil du cardinal d'Esté (p. 29).

(2) Rien n'est changé dans cette partie de la ville. Le Mont-de-Piété, avec la même destination, est inscrit dans un triangle quia pour sommets Farnèse, la Trinità de' Pellegrini et San-Carlo a' Catinari.

320 CHAPITRE SKPTIÈME

entière sûreté;... elle essaya en même temps de lui faire prendre de meilleurs sentiments et de le porter à la tranquillité et à la paix. Tout ce quil ij a et ambassadeurs à Borne ont essayé aussi la même chose ^ el tous se sont acquittés admirablement bien de leur devoir, mais tous inutilement (d). »

Au nombre de ces ambassadeurs était celui de Malte, le commandeur d'Elbène, Français, ami particulier de Lionne, dont les lettres citées plus haut attestent les bonnes intentions du pape pour la France. Aussitôt après le départ de Créquy, Alexandre VII le manda au palais avec les autres ministres étrangers (2) pour leur confier sa douleur et son inquiétude, et la relation que d'Elbène fit à Lionne de son audience prouve avec quelle sincérité le pape cherchait un accommodement honorable pour le roi. Quinze jours se sont écoulés depuis Je 20 août : les actes les plus récents du gouvernement pontifical semblent à d'Elbène si peu offensants pour Créquy et pour la nation, qu'il regrette de s'être exprimé lui-même avec trop de colère dans une première dépêche(.3). Quand je me suis plaint, écrit-il, qu'on fût a trop lent au châtiment d'un tel attentat, je confesse que j'étais en colère et outré de douleur, ce qui me fit écrire si chaudement. Il est constant que les ministres du pape donnèrent ordre à ces Corses que, si les Français ou les gens de la famille de M. P ambassadeur les allaient attaquer, de se défendre et d'empêcher qu'il ne leur arrivât pas le même qu'à la patrouille, comme vous aurez su, quelques jours auparavant; ce n'est que la brutalité de cette canaille, qui n'ont pas su faire le discernement, qui leur a fait tirer sur des personnes à qui l'on doit toute sorte de respect. C'est pourquoi ye voulais qu'à la chaude on en pendit quelques-uns et qii ensuite Von vînt à des excuses, comme l'on fait à présent. Vous connaissez mieux que moi le style de cette cour qui ne

(1) Régnier, p. 31-33.

(2) D'Elbène fut reçu séparément par Alexandre VII, un accès de goutte l'ayant empêché de se rendre au palais en même temps que ses collègues. (A Lionne, 4 septembre. Rome, 146.)

(3) Du 2i août. D'Elbène n'avait cependant reproché aux ministres du pape que « d'avoir donné des commandements si absolus à des gens brutaux et incapables de faire le discernement du bien et du mal cl sur qui il fallait tirer >', et d'avoir été lents à punir. {Ronic, 146 )

fait les choses que lentement... » Le pape, m'ayant appelé au palais, « me parla, dans des termes extrêmes de douleur et de déplaisir, du malheur qui était arrivé; quil voulait donner toute sorte de satisfaction au roi et que, pour cet effets il avait dépêché deux courriers en France; qu'il était très taché que M. l'ambassadeur fut parti d'ici, après lui avoir fait assurer qu'il y était en toute sorte de sûreté ; qu'il avait fait venir des troupes ici pour la sûreté de la ville, pour empêcher les désordres qui y pouvaient arriver ; enfin,quil ne serait pas en repos ni content qu il ri eiït donné satisfaction au roi. Il me fit ensuite de grandes plaintes contre M. le duc de Créquy, de sa façon d'agir dans ses premières audiences., et du peu de respect qu'il lui avait porté, ne se voulant pas même mettre à genoux., si le maître des cérémonies ne l'eût quasi comme forcé... Il faudrait faire un volume des plaintes qu'il me fit et dos reproches que lui avait faits l'ambassadeur, si je voulais tout dire. Le pape me pria ensuite d'écrire à mes amis en France les véritables sentiments dans lesquels il est de donner entière satisfaction au roi, à quoi je l'exhortai beaucoup, puisque tout le tort est de son côté., arrivé par la brutalité des Corses. Il me dit qu'il s'en trouvait trente-trois ou environ de coupables qui avaient fui sur l'heure, et qu'il avait mis leurs têtes à prix, et qu'il ferait toute la diligence possible pour en pouvoir avoir entre ses mains quelques-uns. Je connus, par le discours du pape me disant d'écrire à mes amis, que cela voulait dire à vous et à M. de Souvré... M. le cardinal-patron me fit le même discours que le pape et me pria d'écrire à la décharge de Sa Sainteté sur ce sujet. Je lui dis que je le ferais^ mais qu'il fallait songer à opérer promptement et non pas à tant écrire ni faire de congrégations; que, si Ion eût pendu quelques Corses, selon lavis de M. l'ambassadeur de Venise et le mien, les affaires seraient à présent bien avancées. Il me répondit que, sur la chaude, ils n'étaient pas maîtres de trois cents Corses armés, et n'avaient pas le pouvoir d'en prendre sans grand désordre (1). »

Mais le duc de Créquy avait eu raison de supposer qu'en

(1) 4 septembre 1662. Rome, 146.

France on ne se bornerait pas à réclamer une réparation légitime, et qu'on saisirait avec joie cette occasion d'humilier le pape et le saint-siège. Toutes ses dépêches avaient été concertées avec le cardinal d'Esté en vue d'enflammer le courroux de Louis XIV. La première débute ainsi : a Sire, je demande veng'eance à Votre Majesté de l'assassinat qui fut commis hier tant en ma personne qu'en celle de ma femme..., » et il accuse directement le pape et sa famille : « Les précautions les plus sag-es, dit-il, ne servent de rien contre des g'ens qui veulent querelle à quelque prix que ce soit, et toutes les civilités que je leur ai faites, depuis votre ordre, n'ont fait que les rendre plus org-ueilleux et plus hardis, au lieu de les faire devenir plus traitables... » Le lendemain, il écrit encore : «... Il n'y a aucun doute que l'entreprise d'avanthier il ail été faite par le mouvement de cette cour et par son ordre... (l). » La nouvelle du 20 août fit éclater autour du jeune Louis XIV des sentiments dont s'alarmèrent les sincères amis de l'Église et de la monarchie. Lionne allait enfin veng'er ses mécomptes de 1655 : quoiqu'il n'eût pas encore le titre de secrétaire d'État, c'est lui qui dirig^ea toute l'affaire depuis le premier moment jusqu'au traité de Pise. Toutes les pièces, sans aucune exception, sont de sa main : leur longueur est démesurée, inusitée même pour ce ministre dont la prolixité est célèbre, et elles sont rédig-ées avec une foug:ue, une furia telle qu'après plus de deux siècles le lecteur ne se défend pas sans peine contre la passion communicative de l'écrivain. Quand on parcourt ces monuments du passé, on est frappé, ce n'est pas assez dire, on est confondu de la témérité avec laquelle un prince catholique engagea cette lutte brutale et impie contre le chef de l'Église, sans aucun souci des dangers qu'un tel scandale faisait courir à la foi des peuples. Le courrier de Gréquy avait gagné douze heures sur celui du pape (2). Acceptant aveuglément le récit de son ambassadeur, sans attendre aucune communication du nonce, Louis XIV répond sur-le-champ : « Le forfait de la milice du

(1) 21 et 22 août.

(2) Le roi à Créquy, 30 août.

pape contre votre personne, contre la personne de ma cousine, la duchesse de Créquy, et son carrosse, contre tous vos domestiques et tous les Français qui ont été rencontrés dans les rues, a des circonstances si atroces et si cruelles qu'il sera à jamais détesté par les nations même les plus barbares. » Supposant que « ceux qui ont donné les ordres à cette canaille de commettre une si méchante action auront assez de crédit sur l'esprit de Sa Sainteté pour la détourner d'en faire un châtiment exemplaire, il lui ordonne de quitter une ville où l'on assassine les ambassadeurs et les ambassadrices, où l'on investit leur palais et où l'on tâche de faire main basse sur toute une nation qui a souvent tiré l'épée pour mettre les papes dans leur siège ». Il informe, en même temps, le duc qu'il a déjà défendu au nonce de paraître à la cour et dans Paris, sous prétexte qu'il n'y serait pas « en sûreté du ressentiment de ses peuples. » Piccolomini, ayant reçu ses dépêches, se rendit aussitôt à Saint-Germain, et, ne pouvant approcher Louis XIV, força brusquement la porto de Lionne, à minuit. Sa première parole fut « quil n apportait pas des justifications, mais des satisfactions, et qu'avant d'entrer dans aucun détail du fait, il voulait l'assurer que l'action des Corses avait déplu au pape autant qu'au roi; qu'il l'avait trouvée si brutale, particulièremont à l'égard do la duchesse de Créquy, que Sa Sainteté en était dans une colère dont il ne pouvait exprimer la grandeur; qu'il les châtierait sévèrement et que déjà, quand le courrier était parti, il y en avait neuf d'emprisonnés et qu'on continuerait encore d'autres captures. » Lionne osa prendre sur lui de déclarer que la rupture était consommée, et Louis XIV ratifia ce discours en écrivant le lendemain à l'ambassadeur : Lionne a répondu au nonce « que le premier pas que faisait le pape était bien de m'assurer qu'il voulait me satisfaire; mais que, comme le cas était si atroce qu'on ne pouvait savoir si, quand il serait question de venir au détail de cette satisfaction, Sa Sainteté voudrait la faire telle qu'il convient et que je le prétendrais, il ne croyait pas, les choses demeurant dans cette incertitude, que je voulusse rien changer aux résolutions que j'avais prises, entendant parler de celle de la retraite du nonce à Meaux, qu'il aurait fait instance

défaire révoquer, sur ce qu'on savait, disait-il, la bonne intention du pape de me contenter. Lionne m'a rendu compte, ce matin, de tout ce que dessus; et en effet il a bien jugé de mon sentiment, car je n'ai rien changé à ma première résolution, et le sieur Le Tellier, que le nonce a aussi depuis demandé à voir, la lui a confirmée de ma part, nonobstant tout ce qu'il m'avait fait représenter. » Le roi écrivit sur-le-champ au pape une lettre « pleine de ressentiment (1), dans laquelle Sa Majesté,... sans demander autrement réparation de l'attentat, insinuait qu'elle pourrait bien se faire raison; et, se plaignant de la conduite du pape par le passé, elle lui disait qu'il pensât mieux qu'il n'avait fait jusqu'à présent à lui donner sujet de prier Dieu qu'il le conservât pour son Eglise : c'était la conclusion (2). » Une circulaire menaçante aux cardinaux était destinée à les frapper de terreur et à semer la division entre le sacré collège et le souverain pontife. L'abbé de Bourlemont, auditeur de rote, laissé à Rome par Créquy, était chargé de rendre ces lettres; et, en informant Alexandre lui-même des premiers actes du roi, il devait, de vive voix, en donner pour motif que, <.< sous le gouvernement de ses ministres, Rome était devenue un lieu où Von assassinait de guet-apens les ambassadeurs et les ambassadrices et toute une nation par la seule haine de son nom, quoiqu'elle eût de tout temps assez mérité du saint-siège... » Enfin Lionne dressait aussitôt une liste des satisfactions préliminaires que le duc de Créquy, le cardinal d'Esté et Bourlemont devaient exiger de la cour pontificale : envoi d'un nonce extraordinaire en France pour faire des excuses à Sa Majesté de ce qui s'était passé et lui témoigner le déplaisir du pape; compliments au duc et à la duchesse de Créquy par bon nombre de cardinaux, dans lesquels serait le cardinal Ghigi; création d'un cardinal à la recommandation du roi et hors tour; induit des Trois-Évêchés; pendaison de vingt Corses au moins et de leurs officiers devant le palais Farnèse, et condamnation d'un même nombre aux galè-

(1) Mémoires du cardinal d'Esté, t. II, p. 133.

(2) « ... Souhaitant que les résolutions de V. S. s,oi&ni telles qu'elles nous obligent à continuer de prier Dieu qu'il conserve, très Saint-Père, V. S. au régime de notre mère sainte Église. >- (30 août.)

res (1), etc. Mais ce papier où l'on avait jeté « ce qui était d'abord tombé dans l'esprit » devait être bientôt et singulièrement amplifié.

D'autres dépêches (2), datées du même jour et emportées à Rome par le même courrier, révèlent la passion de Lionne et du roi et leurs plans machiavéliques : c'est d'abord une réponse particulière de ce ministre au cardinal Albizzi, l'ancien ami et pensionnaire de Mazarin, qui avait, un dos premiers, écrit à Saint-Germain sur l'accident du 20 août. Le roi, disait Lionne, vous sait gré de votre lettre ; mais vous auriez dû faire connaître « vos sentiments particuliers sur la qualité de la satisfaction que Sa Majesté doit prétendre et sur les moyens qui se peuvent pratiquer pour obliger les auteurs de Toffense à la faire réparer... J'ai ouï dire ici, en ce rencontre, à un évêque que, pour de moindres occasions, 07i avait fait un schisme. Cela n'est pas, Dieu merci, à craindre ni de la piété de Sa Majesté, ni de la prudence du pape, qui a fait dire par son nonce qu'il ferait un châtiment égal au crime. Je doute pourtant que, quand on viendra à l'application de cette réparation, vous autres. Messieurs de Rome, qui êtes glorieux et qui croyez être à couvert de tout sous le bouclier de la religion, ne vouliez trop chicaner. C'est pourquoi on n'a pas fait grand compte de ce qu'a dit le nonce, jusqu'à ce qu'on en voie les effets; et, comme un bouclier ne saurait en même temps couvrir tout le corps, quelque adresse qu'ait aux mains celui qui s'en sert pour sa défense, assurez-vous. Monseigneur, que, s'il en faut venir aux extrémités pour avoir satisfaction, on saura bien porter des coups qui feront suer et jeter des larmes de sang aux auteurs de cet assassinat , qui a renversé et foulé aux pieds tout droit des gens, sans jamais toucher à cet endroit de la religion et de la révérence qui est due et qu'on veut rendre au saint- siège. En mon particulier, j'aurai beaucoup de déplaisir que l'on réduise Sa Majesté à se faire raison

(1) « Mémoire du roi au sieur de Bourlemont, » 30 août; — « Mémoire des satisfactions, etc. >/

(2) Publiées par nous pour la première fois. V. nos articles dans la Revue des Questions historiques : V Affaire des Corses (juillet 1871), et l'Ambassade de Çréquy (juillet 1880).

elle-même; car je la vois si aigrie, et elle a d'ailleurs tant de puissance et de dilîérents moyens en main de se venger, que nous serions pour voir et ouïr des choses qui ne se sont jamais vues ni ouïes; car il ne s'est jamais vu ni ouï une barbarie pareille à ce qui vient d'arriver à Rome (1). » — A cette pièce était jointe une lettre du comte de Ganaples au duc de Créquy, son frère, lettre dont la minute est écrite par Lionne luimême (2) : « N. [Lionne] m'a dit de vous mander qu'il sera bon que, pour intimider les gens à qui vous avez affaire et que vous en puissiez tirer une plus grande satisfaction, vous fassiez semer sous main divers bruits dans Rome par les Français, l'un disant une chose et Tautre une autre, comme s'ils en avaient reçu lettres de la cour de quelques-uns de leurs amis. Ces bruits-là pourraient être que si l'affaire ne s'accommode, le roi armera M. de Parme pour aller reprendre son État de Castro et cependant le mettra en possession d'Avignon afin qu'il lui soit sûrement restitué; que l'on parle déjà denvorjer M. de Beau fort à Toulon^ ou M. le comte d'Harcourt^ et d'y aimer bon nombre de vaisseaux pour aller faire une descente dans l'Etat ecclésiastique, pour brûler toute la principauté Farnèse et toutes les terres appartenant au neveu du pape; que l'on ôtera toutes les annales des bénéfices ; qu'on défendra à tous les Français d'expédier plus aucunes bulles et d'envoyer de l'argent à Rome, qu'on fait état de dépêches exprès en Espagne pour demander la parole du Roi catholique qu'en aucun temps, ni avant ni après la mort du pape, il ne recevra sous sa protection les parents de ce pape-ci et les abandon-

(i) C'était ua déshonneur pour ce cardinal de s'être attiré une pareille lettre. Voici dans quels termes il était alors avec la cour de France. Louis XIV avait écrit à Créquy, le 18 août 1662 : « Le cardinal Albizzi, à qui vous avez remis les 2,000 écus de cette monnaie que je vous avais fait mettre en main pour lui à votre départ, en a écrit ici un mot à un de ses amis comme s'étonnaut qu'on lui eût retranché quelque chose de ce que j'avais accoutumé de lui donner, qui étaient COO pistoles effectives. Comme ce n'a pas été mon intention, que c'est un sujet de grand mérite, qui a besoin de tout, jusqu'à avoir beaucoup de peine à soutenir sa dignité, je désire que vous lui payiez, à la première occasion, ce petit supplément, dont je ferai rembourser ici aussitôt vos gens d'affaires. » {Home, 146.)

(2) En tête, de la main de Lionne : Lettre qu'on a fait écrire par M. dç Canaples à M. de Créquy. {Rome, 146.)

nera au ressentiment de Sa Majesté; que le roi a déjà chargé M. Talon de faire recherche de tous les abus et torts faits,, à la cour de Rome et en daterie, aux Français^ pour y remédier; que l'on a fait informer tous les parlements et premiers présidents de ce qui s'est passé à Rome, afin qu'ils concourent en ce qu'ils pourront, quand il sera besoin, aux ressentiments du roi; que l'on mettra une taille de cent mille éciis sur chacune des trois têtes du frère et des deux neveux séculiers du pape ( 1), et toutes autres choses semblables dont vous vous aviserez et qui vous tomberont dans Tesprit. »

La comédie d'indignation, montée par Lionne, avait donc un plein succès, et il s'en réjouissait cyniquement avec le duc de Créquy : « La dépêche qu'on a dictée à monsieur votre frère^ lui écrivait-il (2), vous fera voir si on songe à tout, quand il est question de vous servir... Toute la cour a fait son devoir à votre égard. M. le maréchal de Villeroi jette feu et flamme. Un autre que vous saurez a opiné d'envoyer le nonce à Vincennes. La cabale des bigots murmure, mais elle est et sera impuissante... J'ai proposé et fait la circulaire aux cardinaux, sachant que rien ne touche davantage dans le vif les papes que quand on s'adresse à eux... (3). »

Le nonce ne fut pas conduit au donjon de Vincennes, mais on le soumit à des traitements non moins injurieux, qu'il souffrit avec dignité. A l'injonction de se retirer à Meaux, pour fuir les vengeances populaires, Piccolomini répondit sur-lechamp qu'il ne pouvait recevoir du roi une relégation comme une grâce, que c'était faire tort à Sa Majesté de croire qu'un innocent, un nonce du pape, fût en danger dans son royaumC;,

(1) Il ne faut pas croire qu'il s'agît seulemeut d'une taxe à payer parle frère et par les neveux du pape. Mettre une taille, taglia, sur la tête de quelqu'un, voulait dire mettre sa tête à prix. C'était l'usage eu Italie à l'égard des grands criminels placés hors la loi, des bandits fugitifs, etc. Lionne, qui connaissait les mœurs italiennes, l'entendait bien ainsi. Cette idée lui était chère, et nous verrons qu'il y revint plus d'une fois.

(2) Créquy triomphait de ces marques de la faveur royale : « Nous n'aurons jamais, écrivait-il à Louis XIV, de plus forte passion, mon frère de Canaples et moi, que d'essayer de mériter par nos services la bonté qu'il plaît à V. M. de me témoigner pour lui. » (14 septembre 1662. Rome, 146.)

^3) 31 août. Rome, 146.

328 CHAPITRE SEPTIÈMK

qu'il n'obéirait qu'à la force ou à l'ordre de son maître (1). Il vit alors paraître autour de lui trente mousquetaires qui ne le quittèrent plus et dont le chef répondait dérisoirement à ses questions qu'il était un ami s'intéressant à sa sûreté, tandis que les ministres opposaient les mêmes moqueries à ses plaintes (2). L'ambassadeur d'Espagne s'étant présenté pour l'entretenir fut arrêté à sa porte par le garde, et ne put entrer qu'après avoir menacé d'un éclat. Deux mousquetaires assistèrent à l'entrevue et, ne sachant ni l'italien ni l'espagnol, prétendirent forcer le nonce et l'ambassadeur à parler français (3). Telle fut la fermeté du ministre pontifical qu'ayant reçu de Rome un second courrier (7 septembre), et des informations plus précises, il obtint que Lionne eût avec lui une nouvelle entrevue (9 septembre) : c'est ce qu'on nomma Xabouchement de Suresnes, dont la relation, composée par Lionne, fut répandue dans le public et n'y eut pas le succès souhaité par la cour (4). A supposer même que le récit de Lionne soit exact, sa monotone raillerie ne supporte pas la comparaison avec le sang-froid de l'archevêque, la vigueur de son raisonnement, la loyauté de sa discussion. Les contemporains furent frappés du contraste, et Régnier laisse voir, sous son langage de commande, que le ministre français, « d'un

(1) V. sa lettre à Le Tellier, du 30 août 1662, dans Régnier, p. 39.

(2) « 11 se pourra faire que le nonce écrive de delà qu'on a mis auprès de lui des cavaliers qui ne le perdent point de vue, l'accompagnant partout où il va, ce qu'il interprétera peut-être quil est comme arrêté et qu'on lui a donné des gardes. Je vous dirai à vous confidemment la vérité du fait. Ayant vu que le nonce ne tenait compte de ce que je lui avais envoyé dire de se retirer à Meaux, abusant de l'opinion qu'il a que je ne lui ferai point de violence, j'ai donné charge à Cazaux [officier des mousquetaires] de s'aller loger sans lui rien dire, avec trente cavaliers, au lieu où il est, d'observer soigneusement ce qu'il fera, quelles personnes iront lui parler, de le suivre de la même sorte en quelque lieu qu'il puisse aller. Cette escorte, à ce que j'apprends, lui est un peu fâcheuse et importune. Si on vous en parle, vous pourrez dire la même chose qu'a répondue Cazaux au maître d'hôtel du nonce : qu'il faut que ce soit quelque gentilhomme qui lui a obligation ou au pape, lequel a appréhendé qu'il ne lui arrivât quelque inconvénient du ressentiment des peuples et qui se donnera à connaître quand l'occasion sera cessée de lui rendre ce petit service. » (Le roi à Créquy, 11 septembre. Cf. Régnier, p. 43.)

(3) Relation du nonce, lue au consistoire par le pape. (Régnier, Preuves, p. 75.)

(4) Elle est tout entière dansRegnier. {Preuves^ p. 30.) — L'original est de a main de Lionne.

génie vif, aisé, souple, pénétrant et rompu dans les affaires, et ayante outre cela, acquis par une longue pratique une connaissance particulière des esprits de la cour de Rome », n'avait pas eu l'avantage sur un rival « habile, hardi et toujours ouvert en apparence, possédant admirablement bien cette partie de l'art de persuader, qui consiste à parler avec confiance et à faire croire qu'on est convaincu des choses qu'on dit (1). » Mais Lionne était décidé à écarter tout éclaircissement sincère, qui pût réfuter les calomnies déjà répandues par la cour de Saint-Germain contre le gouvernement pontifical, dans le royaume et dans toute l'Europe.

En effet,, les dénonciations de Créquy avaient été communiquées à tous les Etats catholiques (2), et les gouvernements de toutes les provinces de France avaient donné la plus grande publicité à des relations du 20 août, rédigées, par ordre du roi , et vouant le souverain pontife à l'exécration des peuples (3).

On ne peut pas même supposer que Louis XÏV et ses conseillers aient été un seul instant de bonne foi. On a déjà lu la dépêche du commandeur d'Elbène; d'autres avis, également sûrs, leur parvenaient de tous côtés : mais ils s'offensaient des vérités qui ne flattaient pas leur haine contre Rome. Des lettres de la reine Christine portèrent au plus haut degré une colère qu'elles auraient dû apaiser sur-le-champ. Christine en effet avait tout d'abord olfert son concours le plus actif à l'ambassadeur, qui en avait rendu compte au roi (4). Ses préventions la rangeaient dans le parti français. Oubliant les

(1) Régnier, p. 49.

(2) « ... J'ai donné pari en Espagne, en Allemagne et généralement à tous les princes catholiques de l'offense qu'on m'a faite à Rome en votre personne. » (Le roi à Créquy, 8 septembre.)

(3) « ... Vous devez savoir que j'ai ordonné aux secrétaires d'État d'envoyer une lettre circulaire de moi à tous les gouverneurs des provinces de mon royaume, avec une relation de ce qui est arrivé, les chargeant d'en faire part à tous mes sujets de leur gouvernement. » (Le roi à Créquy^ 8 septembre, Rome, 147.) Cf. la lettre adressée au gouverneur de Paris, le maréchal d'Aumont. (Ribl. nat., Recueil Thoisy.)

(4) « ... La reine de Suède, aussitôt qu'elle eut nouvelle de cette affaire, m'envoya ici m'assurer de tout ce qui dépendait d'elle. » (Créquy au roi, 21 août.) — Christine appelle sur-le-champ l'abbé de Rourlemont et offre aux Français ses offices les plus sympathiques. (Bourlemont à Lionue, 22 août. Rome, 146.)

bienfaits d'Alexandre VII, et ulcérée de la rigueur qu'elle trouvait en lui depuis le meurtre de Monaldeschi (1), elle ne devait qu'aux bons offices de Louis XIV, étroitement lié avec la cour de Stockholm, la jouissance paisible des biens qu'elle s'était réservés dans son ancien royaume. Les Mémoires du cardinal d'Esté nous apprennent que les intérêts propres de Sa Majesté fengageaietit en ceux de la couronne de France (2), et Reg-nier avoue que, le mécontentement du roi contre elle ayant duré trois ans, les intérêts de cette princesse reçurent quelque préjudice de cette espèce de rupture (3). D'un autre côté, Alexandre VII lui avait imposé, comme surintendant de ses affaires et pour régler sa conduite, un des membres les plus disting-ués du sacré coUèg-e, le cardinal Azzolino, si bien intentionné pour la France que, cinq jours

(1) Après le crime de la galerie des Cerfs, dit M^^ de Motteville, « elle s'en retourna à Rome (1658), où l'action qu'elle avait faite en France ne la fit pas estimer. ^ (T. IV, p. !02, édit.1891). — Elle demanda audience, mais « le pape la remit à un autre jour, lequel étant arrivé, il la remit encore à un autre; ce qu'il fit tant de fois qu'il était aisé de connaître que ses intentions n'allaient à autre but que de lui donner mille dégoûts, pour lui faire quitter le séjour de Rome. 11 ajouta à tous ces refus le bannissement de Sentinelli le père, un ordre à son fils, frère de celui qui avait tué, à Fontainebleau, ftlonaldeschi, de ne mettre jamais le pied dans son palais, soit avec la reine, soit sans la reine, et l'enlèvement de la duchesse de Ceri qu'il fit mettre dans un couvent, sous le prétexte qu'elle était amoureuse de Sentinelli... Elle nous parlait quelquefois du pape et tournait en ridicule, avec un esprit incroyable, tout ce qu'il faisait contre elle. Elle fut depuis le 29 mai... jusque bien avant dans le mois de juin, sans pouvoir obtenir audience. Mais enfin elle l'eut : tous les Français l'accompagnèrent et servirent fort à grossir son cortège. » [Mémoires de Coulanges, édit. 1820, p. 38 à 41.) Coulanges était bien informé : le 28 janvier 1659, le P. Duneau écrivait à Mazarin : >< La reine de Suède ayant fait demander l'audience au pape, on lui fit réponse que S. S., se trouvant un peu indisposée, ne lui pouvait donner pour lors, mais qu'on lui ferait savoir quand cela se pourrait. Depuis, le cardinal Cbigi dit au cardinal Azzolino que, si la reine envoyait demander audience^ ou lui donnerait, mais qu'on la priait de ne point parler d'affaires, ce qu'elle a trouvé fort mauvais, disant qu'on ne traiterait pas de cette sorte le moindre agent d'un petit prince... Le pape se plaint d'elle, disant qu'elle protège Sentinelli contre lui; qu'il a vu des billets écrits départ et d'autre pour enlever la duchesse de Ceri, et que dans trois jours elle devait être tirée du monastère, s'il ne l'eût fait transférer au château Saint Ange. » Après sa première et très courte audience, elle aU'ecta de « montrer visage gai et riant lorsqu'elle passa par l'antichambre » ; mais elle était « vivement piquée de cet affront. » [Rome, 137.)

AFFAIRE UKS CORSES 331

seulement avant le 20 août, Créquy l'avait sig-nalé au roi comme prêt à entrer publiquement dans sa faction (1). Or, le 29 août, Christine avait écrit à Lionne : K ... Il est constant que ceux de la maison de M. de Créquy ont vécu dans cette ville d'une manière si extraordinaire et se sont émancipés à des libertés et à des insolences qui n'auraient jamais été soufTertes à Rome, à moins que l'on n'eût porté un extrême respect à l'ambassadeur de France... Abusant de mille façons de l'indulgence que le gouvernement avait pour eux, outrageant non seulement les particuliers de la ville, mais les gardes et soldats du pape dans leur poste, et particulièrement les Corses qui, après une longue patience, se sont laissés à la fin emporter à la fureur de la vengeance, laquelle ils ont tirée si barbare, comme vous aurez appris. Il est aussi très certain que l'action des Corses n'a pas été ni commandée, ni approuvée d'en haut; au contraire, je puis vous assurer qu'elle a été détestée comme elle le méritait..., 11 faut donc que je vous assure et que je rende ce témoignage à la vérité que l'unique source de ce fâcheux accident est la mauvaise conduite des domestiques de l'ambassadeur, qui se sont attiré la haine et la rage des Corses; et, quoi que l'on vous puisse dire, cet accident n'a ni suite, ni conséquences, sinon celles que lui donnent ceux [le cardinal d'Esté] qui sont ennemis du repos de Rome, et peut-être même de la

(1) « Je vois, avait répoudu Louis XIV, dans votre lettre chi iS", la disposition ail est M. le cardinal Azzolino de se mettre sons ma protection. Comme c'est un sujet de mérite et capable de me servir utilement, je désire que vous cultiviez la chose du lieu même où vous vous serez retiré, et que vous l'assuriez que j'ai beaucoup d'estime et d'affection pour sa personne, et que je lui en donnerai des preuves avec plaisir, s'il prend la résolution de se déclarer de mon parti. » (A Créquy, 8 septembre 1662.) — Sans la moindre apparence de l'aisou, un écrivain moderne représente Christine comme nécessairement partiale pour Alexandre, dont elle recevait une pension. J'ai lu^ sur le séjour de cette reine à Rome, une infinité de pièces originales, dont voici la conclusion indiscutable. Comblée de bontés par quatre papes, elle fut ingrate envers tous et leur causa mille ennuis. Dans sa dépêche du 2 septembre, Créquy, se plaignant que Christine se fût « relâchée de sa première chaleur », avouait la prévention favorable de cette princesse pour les I<'rançais. Louis XIV attestait le même l'ait, dans sa lettre à la reine du 16 septembre : « J'ai reçu les deux lettres de V. M., du 29 de l'autre mois et du i<^^ du courant. J'avoue que j'ai été un peu surpris de les trouver si différentes... de celle qu'elle m'écrivit le lendemain de l'action des Corses, et des offres qu'elle fit alors au sieur de Buurlemont... dont je me tins très obligé. » (Hegnier, Preuves, p. 53.

gloire du roi, et qui veulent en cette occasion sacrifier son service à leur intérêt... C'est un conseil à donner à un ambassadeur en cette cour de se défier éternellement de ceux de la faction, qui fort souvent ont leur intérêt à part, et ne se servent du nom et de l'autorité du roi que pour leur intérêt et pour satisfaire leurs passions. » Et, aussitôt que la reine de Suède avait vu partir le duc de Créquy, elle avait écrit au roi : « Je ne sais quelles raisons ont obligé l'ambassadeur de Votre Majesté de quitter cette cour, puisqu'il a trouvé à propos de me le cacher et que je ne veux pas pénétrer des mystères qui passent peut-être ma capacité; mais je puis assurer Votre Majesté que, depuis le malheur qui lui est arrivé, il n'a eu nul nouveau sujet de se plaindre. C'est un malheur pour cette cour de voir que toutes les démonstrations qu'on a voulu faire pour le contenter ont été inutiles et qu'à la fin il en est parti, ôtant toute espérance de le fléchir. Je suis témoin de plusieurs projets que l'on a faits pour le satisfaire et pour Tassurer de toute sorte de soupçons qu'on lui avait inspirés; mais le malheur de Rome a voulu qu'on lui ait préoccupé l'esprit d'une si forte manière qu'il a toujours compté pour rien tout ce que l'on a fait pour l'adoucir. Votre Majesté voit donc que l'unique espérance qui reste à Sa Sainteté est en votre bonté et générosité, qui se rendra sans doute plus équitable et n'exigera pas de Sa Sainteté des satisfactions impossibles. Si Votre Majesté a la bonté de n'épouser pas les passions ni les intérêts de ses ministres, on ne désespère pas de pouvoir vous satisfaire selon Tardent désir que l'on en a... »

Passé maître dans l'art des pamphlétaires, qui avait atteint S0U3 la Fronde la plus haute perfection, Lionne rédigea, sous le nom du roi et sous le sien, deux réponses à la reine de Suède. Les lettres de cette princesse étaient secrètes; celles de Louis XIV et de Lionne furent bientôt pubhées, en français et en italien (1). Ce sont deux philippiques ardentes contre Alexandre VII, contre la cour et contre Christine, représentant les parents du pape et le cardinal Impériale comme les

(1) Régnier, qui a soin de ne pas reproduire les quatre lettres de Christine au roi et à Lionne, des 29 août et ["^r septembre, donne in extenso celles de Lionne et de Louis XIV. {Preuves, p. 53.)

auteurs et les iastigateurs de l'action des Corses. Lionne et son maître employaient là des armes qu'ils savaient bien n'être pas àTusag^e du pontife; ils avaient froidement calculé leur coup, et Louis XIV disait à son ambassadeur (1) : « Comme ma lettre à la reine de Suède et celle de Lionne contiennent une déclaration ouverte que je fais contre les parents de Sa Sainteté, à la personne desquels je témoigne me vouloir prendre de l'offense qui m'a été faite, et que cette déclaration, qui peut avoir de très grandes suites, étant une fois faite, ne se peut plus révoquer », vous les rendrez à cette princesse, à moins que le pape ne se soumette aux conditions qui seront arrêtées par le cardinal d'Esté et par vous !

Ne se peut plus révoque)! ainsi, quelque lumière qu'on répande sur les événements du 20 août, les conseillers du roi étoufferont la vérité, et proclameront que la cour pontificale est un repaire d'assassins! La postérité ne les avait pas crus sur parole : la calomnie ne pesait plus que sur la mémoire de ses auteurs, et l'équitable histoire reconnaissait que Louis XIV avait commis contre Alexandre VII un outrage dépassant de bien haut celui que son ambassadeur avait reçu d'une soldatesque irritée. Mais un auteur moderne a interverti de nouveau les rôles (2), et, selon lui, Alexandre VII, ses parents et ses ministres ont été les auteurs d'un horrible guet-apenSy de nouvelles Vêpres siciliennes^ dont le cardinal Chigi a donné V ordre écrit au cardinal Impériale I

L'attentat, dit-on, ela.it prétjiédité : rien ?ie s' est fait sans ordre ou sans co7inivence(3). Et l'on cite comme preuve principale et presque unique, un de ces avizzi manuscrits, rédigés par des libellistes inconnus, colportés sous le manteau, et qu'Alexandre VII avait, dès la première audience, désignés aux défiances de Créquy (4). Voici ce qu'on y lisait, sous la

(1) 15 et 16 septembre 1662.

(2) Chantelauze : Le Cardinal de Retz et ses Missions diplotnatiques à Rome, p. 91, 95, 132 et passim; et le VII^ volume des Œuvres du cardinal de Retz, daus la collectioa des Grands Écrivains de la France.

(3) Chantelauze, p. 96 et 97.

(4) Les auteurs de ces avizzi, traqués avec tant de raison parla police pontificale, trouvaient des refuges dans les quartiers des ambassadeurs. On se rappelle la relation peu suspecte émanée d'un agent français et citée plus

(laie du 5 août, dix jours après l'incident de la patrouille : A causa del scritto dkordine che segid tra II Francesi e la pattiiglia, sono stati dati varii ordini secreti alli capi di questa e concessa licenza disparare controdetti Francesi perquahivoglia minima occasione che li succéda, e ogni se?'a, pri7na di màrchiare^ il comandante di essa fa la visita a ciascun soldato per vedere s' esta proviso dimonitioni e altre cose necessarie. Cette gazette à la main n'a aucune autorité; elle est hostile au gouvernement et à la police de Rome, et il n'y a pas d'autre indice de ces prétendus ordres secrets! Mais prenons-la pour un Journal officiel. Il faut convenir d'abord que le cardinal Impériale et don Mario étaient des conspirateurs peu habiles, puisque leurs ordres secrets étaient aussitôt divulgués que donnés. En tout cas, ces ordres, vrais ou controuvés, secrets ou publics, ne concernent, d'après l'écrivain anonyme, que la patrouille de quarante soldats parcourant chaque nuit la ville de Rome, sous le commandement d'un officier : c'est à elle seulement et à ses chefs, alli capi di questa, qu'il est désormais permis de repousser la force par la force ; elle pourra se défendre même contre les Français dans les moindres occasions qui s'offriront à elle, che li succéda, et c'est Toffioier de service, il comandante di essa, qui surveillera son armement. Il s'agirait donc tout au plus d'une consigne destinée à protéger le guet contre toute agression, même des Français. 11 semble étrange qu'on ait besoin d'un ordre pour faire ce qui est le droit naturel et le devoir le plus impérieux de tout militaire sous les armes; mais le gouvernement pontifical était si débonnaire que les archers et soldats du guet, quoique porteurs d'armes à feu, n'avaient pas la permission de s'en servir, et cela résulte même des relations françaises : « Les sbires ou sergents, dit l'une d'elles, ont toujours eu une défense générale de tirer, sur de très rigoureuses peines .. . » (1) Régnier rap-

haut. Elle nomme expressément, parmi les différentes catégories des malfaiteurs que les ambassadeurs mirent tant d'orgueil à protéger : « les filous au jeu ,... les blasphémateurs, les adultères, les faux mouuayeurs, les faiseum d'avis secrets, les femmes de joie, les voleurs reconnus et les assassins, » etc. (i) Bibl. nat., Recueil Tlioisy. C'est la relation même envoyée par le roi à tous les gouverneurs de provinces.

AFFAIHE DES CORSES 335

porto que les agents de la force publique ont ordre de ne jamais tirer, en aucune occasion (1), Ainsi, le 24 juillet, les soldats de la patrouille portaient Icîirs mousquets sur l'épaule, mèche allumée, et ne s'en étaient pas servi contre leurs af/resseurs. C'est cette consigne qui aurait été changée, selon les avizzi^ pour mettre fin aux excès de nos nationaux. Or, voici comment le texte irréprochable des avizzi a été traduit par Lionne pour accréditer l'opinion que chaque soldat du pape, fùt-il ou non en service commandé, avait reçu l'ordre de faire mainbasse sur tous les Français, sous le plus frivole prétexte : « A cause du désordre arrivé ces jours passés à la patrouille... on a donné une licence générale à la soldatesque de tirer contre tous les Français à la m,oindre petite occasion qui lui en arrivera; et, tous les soirs, les officiers font une exacte visite à chaque soldat pour reconnaître s'il est bien pourvu de munitions et de toutes les autres choses nécessaires pour la fin qu'on se propose (2). » L'addition de ces notes équivoques était calculée pour faire croire à un complot ténébreux dont les faits du 20 août auraient été l'exécution. Les détracteurs de la maison Chigi citent encore un propos qui aurait été recueilli, à Florence, de la bouche de Corses fugitifs : ces soldats auraient raconté qu'un peu de temps après l'incident de la patrouille, don Mario les rencontrant, accidentalmente, les aurait appelés à la portière de son carrosse, et là, en pleine rue, leur aurait dit : Canaglia, 7ion sapete piii adoprare le carabine? Fate che piii nonne andiate con lapeggio^ perche vi faro andare in una galera. Ma quando segua piii casa alcuna, amm.azzate

(1) Reguier, p. 14. Cette confiance et cette douceur excessives ont été le caractère particulier et permanent du gouvernement des papes. Treize uns plus tard, dans un temps où, sans aucune raison, Louis XIV menaçait de rompre avec le pape Clément X, un agent, fixé à Rome, conseillait au roi comme moyen d'intimidation et de vengeance, de provoquer des émeutes et des pillages dans l'État ecclésiastique, en y faisant introduire des bandits recrutés dans les Deux-Siciles; et il montrait combien il serait facile de pénétrer jusque dans Rome, « parce qu'il n'y a, à\sa.\{-i\, nulle garde aux portes de la ville; qu'elles restent ouvertes dans la nuit, et que le château Saint-Ange n'oserait tirer pour ne pas détruire la ville inutilement... >- (Mémoires de l'abbé Servieu, du 19 juin 1673, envoyés à la cour avec une lettre conlidentielle du 22. Rome, 239.)

(2) Régnier, p. 57, et Preuves, p. 40.

e fate quello che bisogna. Cette anecdote fût-elle véritable, il n'y a qu'une chose à en retenir, c'est que l'affaire de la patrouille avait été précédée d'autres querelles toujours provoquées par les Français et quC;, dans toutes ces rencontres, comme Régnier l'avoue, les Corses avaient eu le dessous, la peggio. Mais ce récit n'offre aucune garantie d'authenticité. Il est attribué à un abbé Sirozzi, agent du roi à Florence, qui aurait appris le fait, non pas de Corses présents à Rome le 20 août, mais de gens du même pays, altri Corsi loro paesani. Et quels étaient ces p«e5«m? C'étaient, d'après une dépêche de Louis XIV lui-même, des déserteurs de l'armée pontificale qui, en 1660, quand le cardinal d'Esté s'était mis en rébellion ouverte contre les officiers du pape, l'avaient assisté avec un grand nombre d'aventuriers, et qui, depuis cette époque, étaient demeurés en Toscane (1). Voilà les hommes chargés par Strozzi iVintendere destramente les fugitifs du 20 août! Louis XIV feignit d'abord de croire qu'il avait dans cette pièce une preuve de quelque importance à l'appui de ses accusations contre la cour pontificale : « Elle ne laissera plus lieu au monde, écrivait-il à Créquy, de douter de ce que je savais déjà certainement que les parents du pape et le cardinal Impériale ont été les auteurs et les instigateurs de l'action des Corses, sinon en toute son étendue, du moins à avoir lâché entièrement la bride à ces brutaux, jusques aies menacer de les envoyer aux galères s'ils ne se servaient mieux à l'avenir de leurs carabines pour tuer les Français. On a pu voir aussi, par Yingénue déclaration que les trois Corses qui s'étaient retirés à Florence ont faite à leurs compagnons, la cause pour laquelle les plus coupables d'entre eux ont trouvé tant de facilité à s'évader, et je ne doute pas que si, dans le temps que vous avez écrit aux ministres étrangers qui sont à Rome, vous eussiez déjà reçu la lettre de l'abbé Strozzi (2), vous n'eussiez pris l'occasion d'y insérer tout ce qu'il vous mande, sans le nommer, parce que les circonstances dont il vous a donné avis^ aggravant notablement la faute des parents du pape et

(1) Le roi à Créquy, 2° lettre du 13 octobre, m fine.

(2) Ce qu'où appelle aujourd'hui uae 7'évélation, (Chaatelauze, p. 97.)

du cardinal Impériale, auraieul encore mieux justifié dans le monde ce que vous avez dit sur leur sujet dans la lettre que vous avez écrite au cardinal d'Aragon et autres (1). » Mais précisément, le 6 septembre, date de la circulaire aux ministres étrangers (2), Créquy avait entre les mains la lettre de Strozzi, partie de Florence le 29 août : c'est le même jour qu'il en expédiait un extrait en France (3). Après réflexion, Louis XIY et Lionne comprirent que leur argument n'était pas soutenable, et ils en cherchèrent de meilleurs, qu'ils ne trouvèrent jamais. Strozzi, auquel ils avaient d'abord envoyé une gratification de 1,5U0 livres (4), reçut bientôt de durs reproches. Lionne lui écrivit (o) : « Je ne dois pas vous celer que le roi a trouvé à dire que vous n'ayez fait aucune diligence pour avoir, en forme authentique et prouvante, les dépositions de ces Corses qui ont passé à Florence et n'ont fait aucune difficulté de s'expliquer comment toutes les choses se sont passées le 20 août, et par quels moyens ils ont pu s'évader. Sa Majesté a dit que les ministres d'Espagne, en pareille occasion, se seraient remués plus utilement que les siens et n'auraient pas négligé, comme on a fait, le passage desdits Corses (6). »

Louis XIV et ses ministres refusaient de se prêter à une information contradictoire sur le lieu même de l'action, et cherchaient à suborner des témoins contre la cour pontificale, à Florence, à Gênes, à Venise et dans tous les États italiens. Les procédures étaient ouvertes à Rome depuis le 21 août sous la surveillance d'une commission de prélats, où Alexandre avait placé M. Antaldi, auditeur du cardinal Antoine, afin

(1) 16 septembre.

(2) llegnier, Preuves, p. 7, et la correspoudaoce autlientique de Créquy. {'■')) 6 septembre. Rome, 132.

(4) i ... S. M. a ordouué à M. Colbert en ma présence, de lui faire payer uue uiiuée de ce qu'on a quelquefois accoutumé de lui donner, que je pense être oÛO écus. » (Lionne à Créquy, 19 septembre. Rome, loi.)

(o) 27 octobre. Rome, loi.

(6) Créquy vint au secours de Strozzi, son protégé. Ses excuses prouvent qu'il s'agissait seulement de propos recueillis au vol, de rumeurs qui échappaient à toute vériQcation : « Ce qu'il a manqué à faire à l'égard des Corses vient plutôt de ce que leur passage inopiné et leur prompte retraite ne lui en a pas laissé le temps, que de défaut de zèle ou d'intelligence. '< (A Lionne, 14 novembre 1662. Rome, l48 et lo2.)

338 CHAPITRE SKPTIÈME

que rien n'échappât à la connaissance des serviteurs du roi(l). Un certain nombre de Corses avaient été aussitôt arrêtés par les ordres de don Mario. Le cardinal Impériale faisait proposer à l'ambassadeur, par l'agent du roi, Elpidio Benedetli, que les officiers de justice pénétrassent jusqu'au palais Farnèso pour visiter les morts et les blessés et vérifier les faits. Créquy s'y était refusé et avait répondu que les assassins étaient sous le commandement du gouverneur. Bourlemont qui rapporte l'incident ajoutait : « Je veux croire que le pape, qui est très juste et très saint, lorsqu'il sera informé d'un pareil excès, en fera faire une punition grande et exemplaire, et telle que requiert un crime, le plus noir et ie plus énorme, qui est sans exemple, même parmi les Turcs. — Hier (21 août), don Mario, comme chef des armes, a envoyé dire, sur le soir, àM.Tambassadeur que, cette nuit, il ferait conduire dans les prisons les soldats qui étaient arrêtés dans leur corps de g-arde (2). » Des courriers pontificaux avaient été expédiés sans retard dans l'Etat ecclésiastique et dans les cours italiennes pour réclamer l'arrestation des soldats qui s'étaient évadés dans la première nuit. Le duc de Créquy luimême écrivait : « Don Mario m'a envoyé plusieurs fois ici son maître de chambre pour me faire des compliments et des excuses et me témoig-ner qu'il voulait punir exemplairement les Corses. J'ai tout écouté toujours fort paisiblement; mais, la dernière fois, m'étant venu dire de sa part que, comme la justice ne pouvait pas se faire s'il ne paraissait des preuves du crime, il me priait de soufï'rir qu'un caponotaro vînt chez moi pour voir les marques de coups qui avaient été tirés aux fenêtres, je ne pus m'empêcher de traiter cette proposition

(1) « Iiiter quos, disait le pape, praelatum etiam posuimiis, qui clientelse tuae characterem habet. » (Bref au roi du 28 août). — « . . Una congregazione di prelali di valore e dottrina, fra qnali ha posto anco luonsignore Antaldi, auditore del siguor cardinale Aotonio... Coutro 1 fugiti si è spedito subito gente per liavergli in mauo, ed insieme ordine a tutti i ministri dello Stato ecclesiastico per fargli arrestare... Ai principi, ûpgli stati de" quali possouo essere rlcoverati si è fatta strestissima istanza per mezzo di loro ambasciatori e ministri clie qui risedono, per che sieao coasegaati. . » (Le cardinal Chigi à Lionne, 30 août. Régnier, Preuves, p. 12 eteuiv.).

(2) A Lionne, 21 et 22 août. Rome, 146.

de ridicule et de lui dire que ce n'étail. pas par des formes de chicane qu'on réparait une oflense de la nature de celle qui avait été faite (1). » Six semaines plus tard, l'ambassadeur écrivait encore : « L'abbé Rospigliosi me dit que^, si je voulais, on laisserait même faire à M. de Bourlemont des informalions du fait. Je traitai cette proposition de ridicule (2). » Les instructions adressées par Louis XIV à ses ag-ents en Italie prouvent qu'il n'avait pas un indice sérieux à produire contre la cour ponlilicale; il écrivait à Crcquy : « Le grand-duc m'a fait avertir qu'il avait, sur les instances du pape (3), fait arrêter dans son Etat quatre Corses qui s'y étaient retirés. Ce serait

(1) 28 août. Rome, 146.

(2) 7 octobre.

(3) J'ai tenu à voir, aux Archives du Vatican, les dépêches attestant les diligences de la cour pontificale. En voici quelques-unes adressées par le secrétairn d'État au nonce en Toscane, où l'eu supposait avec raison que s'étaient cachés les fugitifs. Rome, 26 août 1662 : « Si manda a Y. S. con sigillo volante l'aggiuata litlera per il Serenissimo Gran duca, acciô V. S. la présent! a S. Alt. unitamente con il foglio de' uomi, cognorai e controsigni de' so'dati corsi, circa quali désira sommamente N. Siguore che si usi in coteste parti esatta diligeuza per haverli nelle mani a effetto di farli couseguare alla Sanlitâ Sua. Dovra pertanto V. S. accompagnar tal istauza cou ogai maggior efficacia. » — Rome, 5 septembre : « ... Con quauto godiraento si sia udito l'avviso deir arresto costa seguito d'uno de' Corsi fuggitivi di Roma, puô V. S. compreuderlù dalla premura che si ha in questo affare, oud'ella ne! rendimeuto di gratia che dovra passarne col Serenissimo Gran duca. Si coutenti ancora di pregar S. Alt. per la cousegna dell' istesso Corso e d'intendersi circa il di lui trasporto nello Stato ecclesiastico con monsiguore governatore di Perugia, il quale ha ordine di farlo ricevere nel luogo che sara convenuto con esso lui... » — Rome, 8 se[ttembre : « ... L'arresto seguito in Livorno degl' altri tre Corsi fuggitivi di quà s"è udito con summo piacere, onde V. S., nel renderne nuove e vivissime gratie al Serenissimo Grau duca, si coûtent! di supplicarlo délia consegna di essi, e dintendersi pur, per il ricevimento de' medesimi Corsi nello Stato ecclesicistico, con monsignore goveruatore di Perugia, al quale sono state inviate sopra ciô le commission! necessarie. » — Même jour, ordre semblable pour un autre Corse arrêté à Pistoie. {Nunziaiura di Firenze, vol. 130.) — Au surplus, ce que l'on voulait en France, c'était, quoi que fît le pape, nôtre content de rien, crier, faire du scandale, soulever l'opinion publique contre le saint-siège,, comme le Grandduc et l'abbé Strozzi lui-même le confiaient au nonce. Le nonce à Florence au secrétaire d'État, 24 septembre 1G62 : « Scrivo tutto quello che io so. Sono perô nolitie che io potre! dire vere, perche le cavo da/la ùocca di qiiesli prijicipi et dt'lV ahbate Strozzi, ?ninistro del re di Francia. Il siguore anibasciatore si duole che, havendo Nostro Siguore desiderato che fossero da S. Eccelleuza visitât! prima ! signori principi don .Mario c don Agostiuo, non ne mostrasse

un grand bonheur si, clans ce nombre, il y en avait quelqu'un des trois qui eurent démêlé sur le pont Sixte avec les Français et qui furent ensuite parler au cardinal Impériale, et un bien plus grand coup si, en ce cas-là, on pouvait, par promesse dinipunité et même de récompense, l'obliger à dire la vérité de ce que lui dit le cardinal, à quoi même d'ailleurs il aurait intérêt pour sa décharge. » — « Vous ne devez épargner ni soins ni dépenses [en vue] d'avoir d'autres dépositions des Corses mêmes qui se sont retirés en divers endroits d'Italie pour savoir d'eux, en forme prouvante et authentique, comme s'est passée l'action du 20 août et toutes les circonstances de leur évasion. Vous en voyez la conséquence aussi bien que moi, et combien pareilsactos peuvent servir, et présentement et en un autre pontificat, pour faire faire le procès au cardinal Impériale et à don Mario. J'apprends que la plupart des Corses les plus coupables se sont réfugiés dans l'Etat de la République (l). » — M. de Bonsy, évêque de Béziers, nommé récemment ambassadeur à Venise, s'était arrêté à Turin. Lionne lui écrivit aussitôt : « Ce serait un bon coup à faire que vous puissiez les engager à vous fournir des dépositions authentiques de l'action du 20 août, et par quels ordres ils commirent un si grand attentat (2). » — Le duc de Créquy ne tenait pas à ce qu'on vérifiât avec tant de soins l'exactitude de ses récits ; il avait écrit dès l'origine (3) : « Comme j'ai déjà mandé à Votre Majesté plusieurs circonstances qui font assez

s. Beatitudiue cou S. Eccelleaza un minimo gradimento cou una, beuche simplice, parola cortese doppo otteuulo l'intento. Il re ha scriUo al signore ambasciatore che non suffragheranno a S. Bealitudine lutte le offerte di ricompensa ancoia rir/uai'devole e ohligarsi i minislri a miligare lo sdegno di Sua Maestù per l'accidente occorso, vulendo solamente la M. S. maneggiare quesi' affare per haver le saiisfationi che destdera. » [Xunzialiire di Veneziu, Torino e Firenze, vol. 98, anno 1662.)

(1) Louis XIV à Créquy, 13 septembre et 1 octobre 1662. Rome, 147.

(2) 13 octobre 1662. Safo/e, S6. — M. de Bonsy, arrivé à Yeuise, répond aussitôt à Lionne : « J'ai mis des gens en campagne pour trouver des Corses, et, si j'en pnis avoir des nouvelles, je ferai ce que vous m'ordonnez. » (4 novembre. Venise, 82.) A Gênes, c'est un pensionnaire du roi, le marquis Giusliniani, qui est chargé par Créquy de trouver des témoins complaisants. (Créqay au roi, 23 octobre.)

(3) 13 septembre 1662.

clairement connaître que tout ce qui s'est passé à Rome le 20 août a été une affaire de concert entre don Mario et le cardinal Impériale et ordonnée par eux, je n'alléguerai rien ici davantage que la seule voix publique pour réfuter tout ce que peut dire M. le nonce... La cour de Rome a eu la honte de ne trouver aucune créance dans toutes celles d'Italie... » Lionne lui-même n'était pas si téméraire, et le roi reprocha plus d'une fois à son ambassadeur de dissimuler la vérité sur les incidents les plus graves : « Le nonce a dit ici que le cardinal Chigi vous avait vu chez vous^ et qu'il y était allé sans conditions et sans que vous eussiez voulu vous expliquer, ni rien promettre sur la manière dont vous le recevriez. Je n'en trouve rien dans aucune de vos dépêches. Je n'y vois pas non plus le véritable nombre d'hommes que vous aviez assemblés, ni la quantité d'armes dont vous vous étiez pourvu, ni ce qu'avait fait le duc Cesarini par le moyen de ses terres et de ses sujets. Il importe que je sache jusques aux moindres circonstances : autrement, on ne sait que répondre, et on ne peut pas bien prendre ses résolutions (I)... » — Mais toutes les recherches, les menaces et les tentatives de corruption furent vaines, et jamais le roi ne recueillit l'apparence d'une preuve contre les parents du pape ou contre le cardinal Impériale.

Sans savoir seulement si cette consigne nouvelle, et d'ailleurs très lég"itime, avait été donnée, les Français alfectaient de dire qu'elle était uniquement dirig-ée contre eux, par haine de la nation. Puisque l'on invoque \Q?,avizzi duo août, pourquoi ne pas citer la feuille précédente, oîi l'on voit que le renfort projeté de certains postes est motivé non seulement par la venue d'un ambassadeur de France, mais encore par le service des prisons voisines du ponte Sisto et par la prochaine installation de lareineChristine dans laLongara(2)?Ne devraiton pas rappeler que, dans la feuille du 22 juillet, le libelliste reproche au g'ouvernement romain la rig^ueur avec laquelle une ronde de soldats a traité les gens des cardinaux Charles Barberini et Sforza, tous deux de la faction espagnole^ et ajoute

(1) 16 septembre 16G2.

(2)Voy. p. 301.

que tous les corps employés à la garde de la ville ont reçu du palais l'ordre de se faire respecter ;j«r tout le monde sans exception : Il r/enio di palazzo è che lutte le rjuardie di qiialsivoylia sorte si faccino stimare senza riguardo alcuno continu chi si sia (1)? — Admettons des instructions secrètes, transmises aux chefs, aux capi délia pattucjlia; l'événement même du 20 août prouve qu'elles n'autorisaient rien de ce que firent les Corses; car précisément les capi de cette milice ne prirent aucune part au désordre. Les officiers qui étaient de service à la caserne, au moment où plusieurs soldats vinrent y chercher du secours, avaient défendu de sortir, et fermé les portes; mais leurs hommes mutinés^ s'échappant ma/^/re e?<j:, se portèrent sans eux vers Farnèse, et aucune relation française ne signala un seul officier corse parmi les assaillants (2).

On s'étonne de la supposition que les Corses n'eussent pas reconnu l'ambassadrice : « Rien n'est moins exact, dit-on (3), puisque l'attaque sur le palais Farnèse avait eu lieu à six heures du soir, qu'il était encore g-rand jour, et que le cardinal d'Esté avait pu recevoir sans lumière la duchesse à la descente de son carrosse. » Déjà Régnier avait dit : « Il n'était pas encore vingt-deux heures d'Italie ou six heures de France, » quand les Corses commencèrent à tirer sur la place Farnèse. Mais la page 47, oii cet atli s'exprime ainsi, est inconciliable avec la page 13, oi^i il place précisément à la même heure, vers les vingt-deux heures d'Italie, la première rencontre de Français et de Corses auprès de Sainte-Dorolliée. Il ne peut pas s'être écoulé moins d'une heure entre les premières scènes du Trastevere et le tumulte de Farnèse : querelle en face de 'église de Sainte-Dorothée; rixe auprès du ponte Sisto, sur

(1) Home, 145.

(2) « ... Assai ben chiaro parla il feitto da per se, assai vedono gli occhi non velati dalla passione. Se gli ordini si fussero dati, certo non allri gli haverebbono havuti che gli officiali : e pur guesti, fin dal priiicipio del fatlo seuza haver ordini uuovi, e tîno cou l'aventurarse stessia risctno délia vitu fra quclla moltiludine infierita, non feccro allro che trattenere nel quarliei^e i soldaii, che vi erauo, e ritirarvi, ben che con grande stento, quei che n'erano usciti in questa rissa. Per questo fu battuta la cassa, ed è noto a tutta la città e al signore ambasciatore slesso che il capilano dei Corsi fecele sue parti ottimamente cou suo pericolo. >- (Le cardinal Chigi à Lionne, 30 août 1662. — Régnier, Preuves, p. 15.)

(3) Chanlelauze, p. 102.

la rive droite, interrompue par des passants; première rixe sur la rive gauche; les Français poursuivis] usqu'à la rue Giulia; assemblée et sortie des palefreniers et autres valets de l'ambassade, qui, après avoir pris le temps de s'armer, parcourent les rues voisines jusqu'au pont; autre rixe, dans laquelle un Corse est grièvement blessé; communication de ces nouvelles à la caserne de la Trinité; délibération des soldats; résistance dos officiers; prise d'armes^ escalade des grilles et trajet jusqu'à la place Farnèso. Or, les Mémoires du cardinal d'Esté, si hostiles à la famille Chigi, marquent le début des querelles dans le Trastevere sur les vingt-trois à vingt-quatre heures, c'est-à-dire entre six et sept heures : la relation romaine (1), critiquée par Chantelauze, porte simplement verso le ^23 hore incirca^ et une autre relation, envoyée au roi avec les premières dépêches de Créquy, commence ainsi : « ...Aile ''23 ore sonate (2)... » Gela est confirmé par le récit primitif de l'ambassadeur, qui n'avait pas encore songé à combiner les circonstances les plus propres à charger les Corses : il se borne à dire que les premières injures ont été échangées vers le soir., ce qui exclut /e grand jour. D'un autre côté, Créquy ajoute qu'à ce moment même la plupart de ses gentilshommes étaient avec le duc Cesarini qui les avait priés à souper. Sa femme, dit-il, était sortie pour aller à Saint-Bernard : elle revenait, disent les Mémoires d'Esté, de la dévotion de Saint-Bernard. C'est le 20 août, en effet, que se célèbre cette fête, et sa rencontre avec un dimanche ne diminuait rien de sa solennité ni de la durée des cérémonies (3). L'église de Saint-Bernard,

(1) Régnier, Preiioei^, p. 20.

(2) Rome, 146. — On sait d'ailleurs qu'à Rome des étrangers, comme Créquy, Regnier-Desmarais, elc, peuvent varier facilement et de bonne foi sur l'heure précise d'un événement. Dans leur manière de compter les heures, les Romains se règlent encore sur l'Ave Maria qui est toujours à 24 heures, mais qui avance ou retarde plusieurs fois par mois. 11 faut, pour s'y retrouver, consulter la tabella nel suono delV Ave Maria a tempo mcdio astronomico, et ne pas oublier que : « dal 1" gennaio fiuo a tutto maggio la mulazione succède ogui tredeci giorui ; nell' agosto, ogni dieci; nel settembre, ogui otto, e uell' ottohre ogni nove giorni. »

(3) Le diario romaiio de 1884 porte encore pour le 20 août : S. licrnardo... festa alla sua cliiesa con pauegyrico a 22 orej lu S, Croce in Gerusalemme ed al S. Nome di Maria.

OÙ la duchesse s'était rendue, est précisément à Texlrémité opposée de la ville, à la place de' Termini, auprès des Thermes de Dioclétien. Créquy dit qu'elle revenait des églises : suivant l'usage de Rome, elle en avait visité plusieurs, et c'est en sortant de Saint-Charles ai Catinari qu'elle rencontra les Corses. Il ne faut pas oublier qu'au 20 août les jours décroissent déjà depuis deux mois. L'obscurité s'étendait sur la ville lorsque les Corses parurent devant Farnëse, et la nuit était tout à fait tombée quand la duchesse quitta Saint-Charles. Créquy prétendit plus tard qu'il n'était pas vraisemblable que sa femme, une ambassadrice, marchât la nuit senza torcm : mais il oubliait alors qu'il avait, dès le premier jour, expliqué ce fait si simple. Le duc et la duchesse étaient sortis, chacun de son côté, de bonne heure^ et leurs g-ens n'avaient pas dû se munir de flambeaux. Les Mémoires du cardinal d'Esté ne disent nullement qu'il fît encore jour lorsque l'ambassadrice arriva chez ce prélat : ils laissent entendre, au contraire, que l'heure était fort avancée. Le cardinal avait appris déjà ce qui se passait devant le palais de France et correspondu avec le cardinal Chigi. Pendant que la duchesse était chez lui, il renvoya aux nouvelles, et son messager revint lui annoncer que les avenues de Farnèse étaient occupées, non plus par les Corses, mais par tonte la sbirerie, c'est-à-dire que l'ordre était déjà rétabli (1). Voici le texte entier : « M. le cardinal d'Esté avait déjà eu le bruit de ce qui se passait, en ayant envoyé dire au cardinal Chigi que, s'il arrivait un sac dans Rome, c'était à lui d'y penser. Il était donc prêt de se faire porter au palais Farnèse, lorsque Madame l'ambassadrice avec sa suite entra dans le palais demi-morte. Son Altesse la reçut et

(1) C'est ce que le nonce avait fait connaître au roi, dès l'origine, avec les pièces à l'appui : <c II n'a pas désavoué, écrivait Louis XIV h Créquy, qu'ils ne tirassent indistinctement dans vos fenêtres et dans le balcon, [mais seulement après une décharge qu'on fit sur eux des mêmes fenêtres. V., dans Régnier, l'abouchement de Suresnes, Preuves, p. 31], sans que la relation qu'on lui envoie dise que votre personne y fût; mais 11 a nié qu'ils aient marché tambour battant avec l'étendard, et a dit que le tambour ne battit que par l'ordre de don Mario, quand il y arriva avec les cfievau-îe'f/ers, et que ce fui à dessein de les assembler et faire retirer, à quoi il prétend qu'il n'eut pas de peine... » (2« dépêche du 30 août 1662.)

la rassura, et en même temps envoya reconnaître en quel état étaient les choses à Farnèse. On lu' rapporta que toute la sbirerie en gardait les avenues et le tenait comme investi. Le cardinal-gouverneur voulut faire entendre, depuis, qu'il les avait envoyés là pour arrêter les Corses, etc.... (1) » Or il avait fallu avertir le cardinal Impériale et don M»rio; délibérer sur une occurence si extraordinaire; rassembler, avec la garde du pape, les corps les plus sûrs de la police et les diriger sur Farnèse; disperser les Corses et les forcer à la retraite; poster soldats et sbires à toutes les avenues, et la centaine de flambeaux qui éclairèrent le retour de la duchesse avaient été pris chez le cardinal d'Esté ou apportés par les gens de l'ambassadeur, qui, à la nouvelle du danger couru par sa femme, envoya toute sa maison au-devant d'elle, comme l'atteste Régnier (2).

Mais toutes ces réflexions eussent été importunes à la cour de France qui, depuis V abouchement de Suresnes, se dérobait à toute discussion, et laissait sans réponse les lettres du pape et du cardinal Chigi(3). Le nonce étant réduit au silence, il n'y avait personne dans le royaume qui pût élever la voix en faveur du pape. Les ordres donnés par le roi aux évêques du Puy et de Soissons, qui s'étaient trouvés à Rome le 20 août montrent à quel point il redoutait toute communication pouvant éclairer l'opinion publique. Il ne leur permit ni de rester

(1) T. II, p. lOT.

(2) P. 15. — « Ilanao aacora vokito far apprehendere che si era assediato il palazzo : e pur, dalla parte di Strada Gluliadove ha moite larghissime venute non vi parve uomo. La corte accorse solo dove era il confliUo, e per dividere e impedire il coucorso délie parti fu necessario che si mettesseael medio. Ma stette loutaua; non ci si trateuue che qiiauto bisogao per fare ritirare i Corsi, e ciô seguito, subito si parti. » (Le cardinal Chigi à Lioune, 30 août 1662. Réguler, Preuves, p. 16.) — Chunlelauze, chargé de compléter la publication des Œuvres de Retz, a inséré au tome VII les pièces que contenait son volume sur les prétendues missions diplomatiques de ce cardinal, et y a raconté de nouveau l'Affaire de la garde corse (p. vi à xui et 1 à 22). Les graves erreurs que nous avions signalées n'y sont pas rétractées.

(3) « On ne répondit point aux lettres du cardinal Chigi, les ministres du roi ayant jugé que, dans la situation où étaient les choses, il fallait absolument rompre tout commerce de lettres avec Rome. La même résolution fut prise à l'égard des brefs du pape et le roi leslaissaparcillement sans réponse. » (Régnier, p. 70.)

à Rome ni de rentrer en France et les força de rejoindre le duc de Créquy en Toscane. Lionne écrivit à l'ambassadeur : « Touchant les deux évoques, le roi leur ordonne de demeurer près de vous, parce qu'on a jugé que, de la manière qu'ils se sont conduits et ayant même été voir le pape depuis le cas du 20 août (1), il ne serait peut-être pas bon qu'il vinssent de deçà débiter ce que Sa Sainteté peut leur avoir dit; car tous ces messieurs les prêtres ont toujours grande propension, pour leurs intérêts particuliers, de complaire à la cour de Rome (2).»

(1) Des évêques français aiZe/- ron- le pape! Les libertés gallicanes ue peuvent tolérer cela.

(2) A Créquy, 16 septembre 1062. Rome, 147. — V. VAppendice k la fin du volume.

SUITE DE l'aFFAIPvE DES CORSES. — RETRAITE DE CRÉQUY EN TOS- CANE. — CONFÉRENCES DE SAN QUIRICO. — CAMPAGNE DIPLOMA- TIQUE DE LOUIS XIV POUR ENLEVER AU PAPE L'APPUI DES ÉTATS CATHOLIQUES (SEPTEMBRE Hi&l A MAI 1663).

Premiers ordres donnés pour la lexée dune armée contre le pape : d'AubeviUe reuvoyé en iLalic pour préparer le passage des Français. Mission du clic\ aller de liusca pour provoquer la révolte d'Aviguon et du Comtat Venaissin. Septembre i6G2. — Le roirefuse les brel'sdu pape et ne veut pas de médiation. Alternative imposée au pape; conditions des deux: partis. — Créfiuy et l'abbé Rospigliosi. — Conférences de San Quirico entre Créquy et l'abbé Rasponi. Crequy exige la mise en jugement du cardinal Impériale, gouverueurde Rome : examende la conduite de ce prélat. Consistoire du 30 octobre. Colère de la cour de France. Appui que le roi trouve chez des évêques français : Grimaldi, Ondedci, Retz, Bonsy, la Feuillade. Conseil extraordinaire du 6 novembre : le roi y appelle les archevêques d'Auch et de Paris. Dépèches violentes du roi et de Lionne à Créquy. Menace de mettre à prix la tète d'Impériale Rupture des conférences; ellorts du pape pour les faire reprendre. Lettres du sacré collège au roi, à la reinemère, à Créquy. Le roi exige un décret d'exil ou de relégation contre Impériale : le pape refuse absolument; consistoire du 11 décembre. Créquy s'embarque pour la France. — INégociations ouvertes par Louis XIV pour isoler le pape : 1" à Madrid : reproches sévères que lui font l'.iilippe IV et le duc de Mediua, mais ils se soumettent par peur; i" à Venise : embarras, duplicité et faiblesse de la Seigneurie; 3° eu Suisse : la cause pontilicale ferm.'menl soutenue par les cautoiis catholiques : écliecs de l'ambassadeur français la Barde; 4» à Gènes ; dureté de Louis XIV; il force celle république de bannir Impériale et sa famille; o* à Florence : le grand-duc promet de laisser passer les Français. — Intervention de Grimaui, ambassadeur de Venise, et d'Uurietta, ministre d'Espagne, en faveur du pape : ellorts de Louis XIV pour les suborner ; secret du pape trahi. — Projet de conférences qui se licndrout à Lyon.

Arrivé sur les terres du grand-duc, l'ambassadeur français indiqua, dans une lellre circulaire aux ministres étrangers qui résidaient à Rome, \q's, préliminaires du traité qu'il entendait imposer au souverain pontife (1). 11 débutait par un aveu qui, rapproché des démarches du nonce à Saint-Germain , constale l'empressement d'Alexandre VU à désintéresser l'honneur de la couronne. « 11 est vrai, disait-il, que M. le cardinal Chigi m'est venu voir une fois; que M. le cardinal Sachetti (2) y est

(1) 6 septembre. Réguler, Preuves, p. 7.

(2) Président de la Gougrégatiou spéciale.

venu deux; et que l'un et l'autre m'ont dit que le pape avait envie de donner toute sorte de contentement au roi. mon maître. » Mais il continuait en ces termes : « ... Si les intentions du pape sont telles qu'on le veut faire croire, et s'il veut s'appliquer sérieusement à satisfaire Sa Majesté, il faut, pour faire répondre les effets aux paroles : Qu'il ôle le chapeau au cardinal Impériale comme auteur de l'attentat...; — Qu'il remette incessamment don Mario entre les mains de Sa Majesté, pour en faire ce qu'il lui plaira, étant très facile de prouver qu'il a eu part à cet attentat et qu'il y a agi de concert avec le cardinal Impériale ; — Qu'on îasse pendre, dans la place Farnèse, le capitaine, le lieutenant et l'enseigne corse avec cinquante de leurs soldats... ; — Que pareillement on fasse pendre, dans la place Navone^, le barigel de Raine avec cinquante sbires;— Qu'outre cela, le pape assure qu'il enverra un légat en France... pour faire excuse,... et pour déclarer publiquement que Sa Saiiiteté n'a jamais eu de part à l'outrage fait à Sa Majesté dans cette rencontre, et n'a vu qu'avec un extrême regret que ses ministres en aient été les auteurs. Quand on aura commencé par là, alors on pourra croire que le pape veut tout de bon se mettre en état de satisfaire le roi... »

Aussitôt que Louis XIV eut appris la retraite de son ambassadeur, le nonce pontifical, déjà chassé de Saint-Germain et de Paris, et gardé à vue dans les environs de cette dernière ville, fut reconduit ignominieusement jusqu'à la frontière. Piccolomini écrivit à sa cour : « Le dernier gentilhomme envoyé par le duc de Créquy démontra en termes si violents la prétendue nécessité pour Son Excellence de quitter les Etats du pape, et irrita les esprits à tel point qu'on n'hésita plus à donner cours aux mesures de rigueur depuis longtemps préméditées contre moi. Je ne doute pas que la peur conçue dans celte cour de me voir publier toute la suite des événements et particulièrement lesbrefs de Sa Sainteté, ses saintes intentions de donner au roi une satisfaction proportionnée, ce qui aurait prouvé à tous l'inanité des accusations portées contre Sa Sainteté, n'ait inspiré l'ordre de ne me laisser communiquer avec personne. Ils m'ont conduit sur la route de Lyon, mais je suis forcé d'aller où ils veulent et de marcher du train qu'il leur

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