CHAPITRE IV
autre personnage étranger faisait fermenter les memes têtes : c’était Mesmer, médecin allemand, l’importateur du magnétisme en France. Au fond , la découverte de Mesmer pouvait sembler du ressort de la science , et se rattacher de près à d’autres découvertes sur le magnétisme terrestre et l’électricité; c’était de la science pour l’esprit fort, c’était du merveilleux pour les tètes faibles; tout Paris courut chez Mesmer. S’il v avait, comme on le rapporte , des connaissances positives et des talents chez cet homme, tout cela se perdit sous la plus bizarre fantasmagorie, et compromit sa théorie aux yeux des observateurs sérieux. Ces mystérieux baquets autour desquels allaient se ranger des femmes vaporeuses ; ces branches de fer, ces ténèbres, ces sons d’harmonica , tout cet appareil mis en œuvre pour agir sur les imaginations et sur les nerfs, l’esprit scientifique, dans sa gravité consciencieuse, ne pouvait l’accepter (i) , tout cela enrichit Mesmer et le déshonora.
Ces choses se passaient à la fin du dix-huitième siècle, cpii riait des anciennes croyances; époque de foi, cependant, ou de crédulité comme toute époque pleine de pressentiments et d’attente. L’horizon social, la science, promettaient tant de choses! L’ivresse de toute nouveauté , l’enthousiasme de tout ce qui commence, prè-
(I) l' ne commission nommée par l’ Académie des sciences et présidée par Bailly, conclut contre le magnétisme.
1,01 IS XVI ET SA court.
taient au\ illusions, et ne faisaient <[iic déplacer la foi. C’était le temps îles fables pour l’esprit scientifique; ainsi , la découverte des ballons fut accueillie comme l’eût été, dans un autre temps, une révélation religieuse; ce fut un spectacle h bouleverser les têtes que celui des premiers hommes qui traversèrent les airs aux yeux de Paris rassemblé. Quand les physiciens Charles et Robert tentèrent leur ascension (i cr déc. 1783), la foule fut saisie de vertige; les femmes s’évanouirent en poussant des cris; une ardente jeunesse courut à cheval dans la direction de ces hardis voyageurs. Que n’espérait-on pas de la découverte de Mongol fier, ce Colomb des airs? On crut que l’hominc s’était assujetti l’espace, on voyait déjà toutes les nations communiquer par cette voie sans limite; le commerce allait s’y élancer et les ar-
niées s’y combattre.
La navigation, en attendant, payait son tribut de découvertes à ce siècle entraîné sur toutes les routes de l’inconnu : Lapérouse faisait, comme marin, ce que faisaient Turgot dans la politique, Mongol fier, Lavoisier dans la science, et Mesmer lui-même, tout en s’égarant ; il était poussé par l’esprit du temps au fond des mers lointaines : c’était renouveler la terre elle-même par les découvertes.
Ce mouvement plus fort que les hommes va les prendre dans tous les postes qu’ils occupent, il les emporte en tous sens; cette unité de tendances se voit partout; c’était
rhcurc d’ent reprendre, de réformer, de recommencer toutes choses, tant leschoses existantes étaient peu dignes des spéculations et de l'ambition des esprits : nobles efforts souvent déjoués! Ambition féconde, mais pleine de déceptions! Bien des idées manquèrent à l’essai, bien des hommes moururent à la peine; dans ce grand ébranlement de la vie humaine, il y eut de l’aventure en tout, et, comme Lapérouse, beaucoup ne revinrent pas! Ce courageux marin, qui s’était fait un nom dans la guerre d’Amérique, partit en août 1785, pour un voyage autour du monde. 11 devait explorer le grand Océan; on en attendait de belles découvertes, dans l’émulation qui régnait alors entre les nations maritimes. L’Angleterre venait d’avoir les grandes explorations de Cook. Lapérouse découvrit plusieurs îles , mais sa navigation fut traversée par toutes sortes d’accidents; il donna de ses nouvelles, pour la dernière fois, en août 1788, et le dénoûment de sa triste expédition resta caché au milieu des mers. Le roi avait pris grand intérêt «à celte entreprise, pour laquelle il avait écrit , de sa main , des instructions (1); le souvenir de sa cruelle issue lui revint souvent, dit-on, comme un pressentiment de sa propre destinée!
Louis XVI avait quelque entente de la marine, de la construction navale, ce qui tenait à son goût pour les
(I) l' lassa 11, ///.*/. de la diplomatie, t. VII, p. 410 .
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unis XVI ET SA COl’R.
travaux mécaniques ; il entreprit un voyage à Cherbourg, et y étonna les marins par le détail de scs connaissances techniques.
C’est toujours à cet endroit de la marine, en effet, que se retrouvent les efforts les plus honorables de ce règne. On commença le port de Cherbourg : c’était parler résolument à l’Angleterre, c’était relever, en vue de ses rivages, les ruines qu’elle avait faites à Dunkerque. Ce courage était encore un des bénéfices de la dernière guerre , et la Grande-Bretagne s’en émut , tout étonnée de voir la France agir à l’aise et creuser un port sans sa permission. Il y eut dans le Parlement des sorties véhémentes à ce sujet. Le haineux Burke dénonça le fait avec toute l’exagération irlandaise de son éloquence :
« La France nous ouvre ses bras, disait-il , mais c’est pour se saisir de notre commerce. A Cherbourg aussi la France ouvre les bras; mais c’est pour y placer sa marine en présence de nos ports, c’est pour s’y établir, malgré la nature; c’est pour lutter contre l’Océan, et le disputer avec la Providence, qui avait assigné des limites «à son empire. Les pyramides d’Égvpte s’anéantissent en les comparant à des travaux si prodigieux. Les constructions de Cherbourg sont telles, qu’elles permettront bientôt «à la France d’étendre ses bras jusqu’à
Portsmouth et Plymouth. C’est sans doute dans cette
position que la France, devenue la gardienne du canal ,