CHAPITRE V
car la populace était toute pour la maison d’Orange; et la cour de Berlin , poussée par Pitt et Harris, s’écartait chaque jour davantage de la politique du grand Frédéric. De vulgaires passions s’étaient jointes à ces influences toutes puissantes : la femme du stathouder fut arrêtée par les Etats de Hollande, dans un voyage, et relâchée avec beaucoup d’égards. Il n’en fallut pas davantage pour entraîner le roi de Prusse à tous les excès delà violence et du ressentiment; il ne parlait que de l’outrage fait à sa sœur. Cette princesse, d’un esprit borné et d’une vanité implacable, entretenait les mauvais sentiments de son frère. Pitt s’essayait au rôle qu’il joua plus tard : l’argent anglais corrompait tout. Les patriotes étaient placés entre l’intrigue, les émeutes, et un parti qui voulait abolir le stathoudérat. Ces émeutes avaient épouvanté les villes de Flessingue et de Middelbourg. Le roi de Prusse crut le moment favorable pour venger sa sœur de l’injure imaginaire qu’on lui avait faite. Un homme seul eût pu l’arrêter : c’était le duc de Brunswick; mais il aimait la guerre , parce qu’il croyait la bien faire , et il fut placé à la tête du corps d’armée qui devait entrer en Hollande. Ses instructions portaient pourtant qu’il fallait éviter une rupture avec la France; mais, sûr de l’incurie d’un cabinet qui envoyait presque dérisoirement une centaine d’artilleurs à ses alliés, il entra brusquement dans les Provinces-Unies. Le rhingrave de Salin , aventurier sans courage , que Louis XVI avait fait ma-
récital <lc camp, à la demande de Vergennes, et (jui commandait les troupes hollandaises, avait, à son approche, évacue toutes les forteresses. Ut rccht et Amsterdam furent prises par le duc avec une facilité désolante pour lui , qui recherchait la gloire. « Les Hollandais, dit un historien, ouvrirent leurs digues; mais les inondations étaient imparfaites , parce qu’elles n’avaient point été combinées, et d’ailleurs, il ne fallait pas user sitôt d’un pareil moyen. Un peuple qui défend son indépendance doit couvrir ses champs de soldats avant d’être réduit «à les inonder (i). »
Ainsi le stathouder Guillaume rentra en Hollande, cl la France osa dire à ses alliés qu’il fallait se soumettre à une nécessité dont elleétait coupable» Brienne crut sans doute avoir fait assez, en offrant l’hospitalitéaux émigrés hollandais. Mais cette assistance ne réparait pas le mal de l’abandon ; il était grand en effet , et avait pour conséquence directe de rendre sans signification et sans profit le traité d’alliance conclu à Versailles avec les Provinccs-Unies; car c’étaient la Prusse et l’Angleterre qui allaient prendre, à notre détriment, le premier rang à La Haye. De plus, cet événement semblait nous effacer de la politique du monde, dans laquelle nous avions joué si longtemps,
(I) M. de Lacretelle, Hist. du dix-huitième siècle , t. VI, p. 218. C’était le chevalier de Ternant, distingué dans la guerre d’Amérique, qui commandait Amsterdam, mais l'indiscipline des troupes le força d'abandonner le commandement.