CHAPITRE II
toute grande renommée donne aux femmes, solliciter la présentation de Voltaire , qui lui fut strictement refusée. Elle en fit témoigner d’aimables regrets au vieillard , et cet appréciateur avide des plaisirs que donne le succès dut trouver que ces regrets de la reine de France mettaient un attrait de plus dans sa gloire.
Mais l’impression du refus de Louis XVI dut se perdre, pour Voltaire, au milieu de toutes les émotions que l’enthousiasme public lui donnait . « Us veulent donc me faire mourir de plaisir! » disait-il. Les plus grands seigneurs de la monarchie faisaient antichambre dans la maison du marquis de Villettc , où il logeait; on eût dit qu’il y avait deux rois en France, et que le plus absolu n’était pas à Versailles; on rendit à Voltaire des honneurs que n’obtenaient pas les têtes couronnées. Quand il alla à l’Académie, cette compagnie, contrairement à toutes ses traditions, se porta au-devant de lui. Le soir il assista à la représentation d 'Irène , dans la loge des gentilshommes de la chambre, et on faillit l’étouffer dans les embrassements et sous les couronnes. Plusieurs jours après il visita Turgot. « Laissez-moi, lui dit-il, « laissez-moi baiser cette main qui a signé le bonheur « du peuple! » Franklin le pria de bénir son fils; il se montra digne d’un tel hommage, en prononçant sur la tête du fils de Franklin lesdeuxmots qui résument toutes choses : « Dieu et la liberté. '>
Cependant , après la conclusion du traité avec l’Aîné-
riquc, Franklin était reste h Paris, où il avait été nommé
ministre résident des Etats-Unis. Nonobstant la haute estime que Louis XVI lui exprima publiquement, lors de sa nomination; malgré la convention dont le cabinet de Londres s’était plaint et que le cabinet de Versailles avait cherche à justifier, les deux gouvernements n’avaient point rompu ; il ne s’était rien produit de nouveau que des manifestes inutiles, le rappel de lord Stormond et du marquis de Noailles, l’ordonnance sur la navigation des neutres et les efforts heureux de Louis XVI pour entraîner l’Espagne dans les intérêts de l’Amérique (i). Il semblait qu’avant de se frapper, les deux gouvernements se regardaient en silence; mais c’était moins la circonspection d’adversaires qui se mesurent, qu’un embarras péniblement trahi. L’Angleterre ne pouvait souhaiter la guerre avec la France; clic aurait voulu l’éviter, cela se conçoit aisément; mais ce qui se conçoit moins, c’est que Louis XVI, qui avait fini par comprendre, sous la vive lumière de l’opinion, la nécessité de celte guerre pour la France, hésitât après s’être engagé si loin. L’alliance était conclue, déclarée; qu’attcndait-il encore, qui le retenait? Ce qui toujours le retint et l’empêcha, dès qu’il fallut agir : les tremblements de sa conscience; il n’avait jamais fini avec elle. Il passa près de trois mois «à craindre de commencer une guerre
(I) Flassan, Uist. de la dip/oni franc., t. VII, p. 177.