I. — L'inégalité des salaires
Toutefois de l'examen de la théorie de Louis Blanc découle un fait indéniable, c’est qu’il déclare l’égalité des salaires inapplicable à l’état de société actuel, au régime de la concurrence. Aujourd’hui la difrérence derétribution s'impose. « Nul doute que l’égalité des salaires ne soit le système le plus approprié à notre éducation, à nos habitudes, à nos mœurs, à l’ensemble des idées généralement répandues. Nul doute, par conséquent, que ce système ne fut préférable. Au point de vue purement pratique : aussi n’avons-nous eu garde de l’exclure, quoi qu’en aient pu dire des critiques superficiels ou intéressés peutêtre à obscurcir la vérité, quoi qu’en aient pu dire les hommes qui trompent le peuple, voulant continuer de l’asservir » (3 avril). Aussi c’est dans un but purement pratique que dans la société économique actuelle, Louis Blanc admet l'inégalité des salaires.
Pour que le régime de l'inégalité des salaires puisse régner sans que la production en souffre, il faudrait que les ouvriers aient un stimulant, une obligation d'ordre matériel ou d’ordre moral. Le stimulant d'ordre matériel ne pourrait exister que si l’on réservait aux ouvriers une part dans les bénéfices, moyen que Louis Blanc établit dans son système
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d'ateliers sociaux, de sorte que chacun soit encouragé dans ses efforts par la perspective d’une somme de jouissances dont le taux dépend de la volonté de travail de chacun. Rien de semblable n’a lieu et ne peut avoir lieu dans le système individualiste. Il en est de même pour le stimulant d'obligation morale. L'obligation morale consiste dans le fait que l’ouvrier se sent contraint sans mesurer sa peine aux taux de son salaire, à fournir le maximum d'efforts. Voyons si le stimulant peut exister à l'heure actuelle. Aujourd’hui les ouvriers traitent isolément avec le patron ; il n’existe entre eux aucun lien de solidarité, et le caractère de l’œuvre commune qu’ils poursuivent, œuvre stigmatisée par l’union intime de leurs eflorts, leur échappe. Ils n’ont qu'un intérêt strictement égoïste borné au salaire qu’ils perçoivent. On ne saurait parler pour l’ouvrier d’amour-propre, de souci de considération et de probité vis-à-vis de ses camarades, sentiments qui pourraient être garants de son entraînement au labeur.
Qui, parmi les travailleurs aurait intérêt à ce que le voisin remplisse conscieusement sa journée de travail ? Que leur importerait que tel camarade ne déployât pas toute son activité on ne la déployât pas du tout, et s’adonnât à la paresse ? La paresse, qui dans le système d'étroite association paraïitrait un crime, c’est l’affaire du patron, c'est à lui à s’en débarrasser, cela ne regarde nullement les travail-
leurs : c'est pour ces raisons que Louis Blanc veut l'inégalité des salaires. «Il est manifeste que là où les travailleurs ne sont attachés l’un à l’autre par aucun lien, les rétribuer également, ce serait une prime à la paresse et détendre le ressort de l’activité individuelle » (3 avril). Le 29 avril, il parle à peu près dans les mêmes termes. « Ainsi dans un pareil système, introduire l'égalité des salaires ce serait évidemment encourager énormément la paresse. Aussi Jamais de la vie ai-je proposé d'introduire l'égalité des salaires pour l'individu considéré isolément. » Bien plus, instituer l'égalité des salaires serait aller à l'encontre de la justice, car se serait établir une sorte de monopole au profit des moins actifs, monopole dont souffriraient les plus dignes d'intérêt. C’est donc bien un but uniquement pratique qui force Louis Blanc à maintenir l’état actuel des choses, c’est la nécessité d’avoir un stimulant suffisamment puissant pour ne pas diminuer la production. « Dans le régime d’individualisme où nous vivons en ce moment, l'inégalité des salaires est un stimulant indispensable. » (3 avril).
Il. — L'égalité des salaires
« L'égalité des salaires n’a été indiquée par nous qu’en vue d’un régime tout différent de celui d’au-
jourd'hui, qu’en vue d’un régime d’association et d’étroite solidarité. » (3 avril).
Telles sont les conditions de possibilité d'existence pour le système de l’égalité des salaires, conditions réalisés dans l'atelier social.
Nous avons dit à propos de l'égalité que la seule égalité vraie pour Louis Blanc était l'égalité proportionnelle. S'agit-il dans l’atelier social de cette égalité ou de l’égalité absolue ? D'après les discours du Luxembourg, c’est de cette dernière qu'il s’agit dans un même atelier : tous les membres auraient la même rémunération ; dans ses Questions d'aujourd'hui et demain, il nous dit que l'égalité absolue est désirable dans un même atelier ; elle lui paraît conforme à l’organisation démocratique (Voir Quest., V, p.42). Mais très souvent, selon la deuxième partie de la formule «à chacun selonses besoins », l'égalité proportionnelle lui paraît préférable. Cette proportionnalité, il l’applique non dans un mêmeatelier, mais pour les ateliers de même industrie dans de villes différentes ; cette conception est plus conforme à l'équité : les conditions de la vie variant avec chaque centre de production, les salaires doivent suivre la même variation. € On établirait dans tous les ateliers de même industrie un salaire, non pas égal, mais proportion nel, les conditions de la vie matérielle n'étant pas identiques sur tous les points de la France » (20 mars).
Du reste, ne l’oublions pas, Louis Blanc ne présente pas l'égalité des salaires comme la réalisation d’un principe de justice absolue, et s’il l’applique au régime d’association et de solidarité, ce n’est que comme procédé transitoire. La raison nous est donnée dans son discours du 29 avril, € or, si l’on doit exiger de chacun selon ses forces, il n’est pas juste de donner à chacun autrement que selon ses besoins. » C’est conforme à sa formule type de société idéale. L'égalité absolue ne répond pas à cette idée : celui qui a le plus de besoins est traité comme celui qui en a le moins, ce qui est souverainement injuste. Pourquoi alors parler d'égalité absolue, même comme procédé transitoire ? C’est que Louis Blanc veut être fidèle à sa ligne de conduite, qui est de procéder par étapes ; peut-être aussi étaitil embarrassé pour nous donner une solution pratique du problème. Quoi qu’il en soit, le président de la commission du Luxembourg voit dans cette égalité un acheminement vers son idéal, pour le moment irréalisable ; par elle, il nous montre le chemin «qui conduira graduellement par l’éducation des esprits et des cœurs à la réalisation de ce principe » (29 avril) «à chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins, » car si ce principe est irréalisable, cela tient à la mauvaise direction des habitudes et à la fausseté des notions générales.
Cette égalité, quoique imparfaite, constitue un
grand progrès dans cette marche en avant ; c’est une transition entre la proportionnalité fausse et la proportionnalité vraie. La « proportionnalité fausse est celle que nous possédons aujourd'hui et qui consiste dans la rétribution mesurée à la capacité, proportionnalité contre laquelle le genre humain a toujours protesté. La proportionnalité vraie est celle qui consiste dans la rétribution mesurée aux besoins. L'égalité des salaires est donc une amélioration. «Quand je demande que le principe de l’égalité du salaire soit proclamée, vous comprenez que cela ne réalise pas le véritable principe ; mais je dis qu'il y alà un acheminement à la réalisation du principe véritable, parce qu'on détruit le rapport injuste, le rapport inique qui a été établi jusqu'ici dans la société entre les facultés qui correspondent à l’homme actif et la rétribution qui correspond à l’homme passif, c’est-à-dire à l’homme qui a besoin, et non pas à l’homme qui a des forces » (29 avril).
Le système de l’égalité des salaires présente un autre avantage, celui d'être «un principe d'ordre ». Il est «comme une garantie de la durée de l’association » (3 avril) et par cela même, vaut la peine d’être essayé. Il supprime tout motif de haine et de jalousie et facilite l'existence des liens de solidarité et de fraternité, «rien n'étant plus propre que l’inégalité à faire naître des divisions, à susciter l'envie, à engendrer la haine (3 avril).
Louis Blanc est allé au devant de quelques objections que l’on pouvait opposer au principe de l’égalité des salaires : le 20 mars il répond à celle consistant à dire que l’égalité ne tenait pas compte des aptitudes diverses.
Pour lui, « si les aptitudes peuvent régler la hiérarchie des fonctions, elles ne sont pas appelées à déterminer des différences dans la rétribution. » (20 mars.) Le contraire serait dénaturer le pouvoir, le rabaisser, ce serait méconnaître la grandeur des fonctions que d'en mesurer l’importance à celle du gain : « quigouverne est tenu de se dévouer », nous dit-il, dans un article du Journal des Débats(Débats, 17 fév. 1845). D'ailleurs, c’est introduire dans la hiérarchie en même temps qu’un principe d'ordre, un principe de discipline que de faire du désintéressement une condition de pouvoir ; nous savons qu’après les premières années, les chefs sont élus par leurs pairs ; l'égalité du salaire sera une certitude de plus pour prévenir les candidatures que provoqueraient les convoitises du gain ; elle coupera court d’une façon plus efficace aux ambitions des médiocrités cupides. Le pouvoir deviendra plus digne de respect et sera moins sujet à l’envie ; les aptitudes ne seront plus déclassées et le mérite ayant fait place à l'intrigue, les avis des chefs n’en seront que plus écoutés. C’est en un mot « convier à l’exercice de l'autorité ceux qui s'y sentent appelés par le
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besoin de développer les hautes facultés de leur esprit et d'appliquer à des idées utiles : c’est faire de l’obéissance un acte de gratilude. » (Débats, 17 février 1845.)Ce système renforcera dans les esprits l’idée du devoir, si cher à Louis Blanc, en indiquant aux plus forts que leur devoir est de protéger les plus faibles, et que si la nature les a dotés de capacités exceptionnelles, c’est pour les mettre au service de leurs semblables. & I doit plus, celui qui peut davantage.» (Discours du 20 mars.)
Autre objection au-devant de laquelle va Louis Blanc : Est-ce que cette égalité de rétribution ne va pas tuer l’émulation et par là abaisser la production ?
Dans le régime d'association, l'égalité des salaires ne saurait avoir semblable résultat, car les ouvriers ne sont pas juxtaposés ; ils sont solidaires. Il existe entre eux ce que Louis Blanc appelle le Point d'Honneur du travail (Disc. du 20 mars.) Ce point d’honneur est très important ; il est la base sur laquelle repose le système de l'égalité des salaires, et joue le rôle de stimulant dans l’association au même titre que l'égalité des salaires dans l’individualisme. Mais ici c’est un stimulant moral de même ordre que l’idée dont Louis Blanc se sert pour diriger la production dans sa société idéale.
Louis Blanc affecte d'y avoir une très grande confiance : c’est un ressort d’une énergie souveraine. « Qui oserait ne pas payer sa dette de travail, quant