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Portraits d'hier
N° 35. — 15 Août 1910
La loi biologique de l'héridité, telle qu'a cherché à l'établir la science moderne, se vérifie parfois d'une façon tout à fait remarquable dans certaines familles privilégiées. Celle du professeur Louis Bûchner a incontestablement été de ce nombre. Le père, Ernest Bûchner, né en 1782 à Reinheim, petite ville située à trois lieues de Darmstadt, fut médecin du grand-duc de Hesse, et plus tard membre du Conseil supérieur de médecine. Il était pravenu, à force de travail et de volonté, à se faire une place honorable parmi ses confrères. Avant de se fixer dans la capitale du grand-duché, il avait appartenu, pendant cinq ans. à Gouda, en Hollande, en qualité de chirurgien militaire, à l'armée nouvellement organisée du roi Louis-Napoléon et il accompagna les troupes hollandaises lorsqu'elles allèrent tenir garnison près de Paris. De retour en Allemagne, il fut nommé médecin de l'asile d'aliénés de Hofheim, sur le Rhin.
C'est dans cette dernière ville qu'en 1812, il eut la bonne fortune de rencontrer Caroline Reuss, jeune fille de dix-huit ans, d'une grande beauté, d'un esprit remarquable, et qui était en même temps une ardente patriote allemande, qu'enflammaient les strophes belliqueuses de Schiller, de Théodore Koerner et des autres poètes excitant les populations à la guerre sainte contre l'envahisseur. Quoiqu'il fût, en politique, très éloigné de toute idée libérale, à plus forte raison démocratique, il épousa la fille du conseiller de gouvernement Reuss, et cette union, malgré la divergence d'opinions des conjoints, fut particulièrement heureuse. Il se retira avec elle à Darmstadt, où il exerça la médecine jusque dans un âge très avancé. Il mourut en 1862.
Le docteur Bûchner eut sept enfants. Deux d'entre eux, Mathilde et Guillaume, ne se sont pas adonnés spécialement à la littérature ou la science. Celui-ci, propriétaire et directeur d'une importante fabrique de bleu d'outremer à Pfûngstadt, dans le grand-duché de Hesse, fut
élu, en 1877, député libéral au Reichstag pour la circonscription de Darmstadt-Grosgerau.
Alexandre, un frère cadet, chassé de sa patrie à vingt ans, à la suite des événements de 1848, demanda asile à la France. Il a occupé pendant plus d'un quart de siècle la chaire de littérature étrangère à la Faculté des lettres de Caen. C'est un voltairien d'une rare culture et d'une érudition très étendue, un fin lettré à qui l'on doit de nombreux travaux philologiques, et des mémoires historiques et littéraires d'une valeur considérable. Entre autres ouvrages, il a publié une Histoire de la littérature anglaise; des Tableaux de littérature française: une traduction du Child-Harold de Byron; un roman, der Wunderknabe von Bristol (L'enfant merveilleux de Bristol) ; Lord Byron' s letzte Liebe (les dernières amours de lord Byron ) ; et un grand nombre d'essais ayant trait à l'enseignement supérieur. En 1900, il fit paraître un volume de souvenirs (Das toile Jahr} l'année fougueuse), se rapportant aux événements de 1848.
Louise, une sœur aînée du professeur, a consacré toute sa vie à l'éducation des femmes et à leur émancipation morale et matérielle. Elle a publié plusieurs ouvrages fort estimés sur le rôle social de la femme, sur la possibilité, pour elle, de vivre libre et indépendante, du produit de son travail, et des dissertations savamment documentées sur la question du féminisme en Allemagne et en Europe. Ses deux livres Die Fraueu und ihr Beruf (Les femmes et leur fonction) et Praktische Versuche sur Losung der Frmtetvfrage ( Essais pratiques relatifs à la solution de la question des femmes) sont encore souvent cités aujourd'hui. Elle a publié aussi un certain nombre de romans, de nouvelles, de contes de Noël, et des poésies remarquables, d'un sentiment très élevé, entre autres Fraucnherz (Cœur de femme) et Dichterstiinnien (Voix des poètes), choix de poésies allemandes, anglaises et françaises, qui eut au moins une demi-douzaine d'éditions. Elle mourut en 1877 et cinq ans après, en 1882. la Société allemande pour l'éducation et pour le patronage des femmes, à la prospérité de laquelle la défunte avait largement contribué, lui a élevé un monument splendide dans le cimetière de Darmstadt.
Georges Btichner, le poète de la famille, l'auteur célèbre de La Mort de Danton, s'engagea, sur les traces de Weidàg, mais avec plus de logique que celui-ci, dans le mouvement révolutionnaire et mourut en exil, à Zurich, où malgré sa jeunesse, il était déjà privat-docent à l'Université. Des professeurs éminents, Onken. Arnold. Schoenlein avaient conçu les plus grandes espérances pour son avenir, mais sa mort prématurée déjoua malheureusement leur attente. Le parti social-démocratique en Allemagne exalte aujourd'hui encore Buchncr comme un de ses principaux représentants. On a vu en lui le saint Jean qui a précédé le messie La^sallc. Mai- le précurseur l'a emporté
en noblesse d'âme, en désintéressement, en dignité morale sur celui dont il annonçait la venue. Ce que le bel et orgueilleux israélite de Breslau a fait avant tout par ambition, par soif de domination, par amour du luxe et des jouissances, le jeune étudiant de Giessen l'a fait par tendresse profonde pour les malheureux et les opprimés, par commisération intense pour la classe populaire, de tout temps maltraitée dans sa chair et refoulée dans ses aspirations les plus légitimes. Son pamphlet fameux, Dcr hessische Landbote (le Messager hessois), dont le retentissement fut immense, et qui, après plus d'un demisiècle, occupe encore une bonne place dans la littérature socialiste allemande, suffirait à le prouver (i).
'(i) « Ce pamphlet vient annoncer la vérité au pays hessois, mais qui dit la vérité, sera pendu ! » ainsi débute Bùchner qui bravait la persécution. Le Messager hessois avait été à l'origine quelque peu tripatouillé par Weidig, par l'addition d'une légère couche de vernis religieux, rappelant YAthanase du fougueux teutomane catholique Goërres ou les Paroles d'un croyant de Lamennais, et qui contraste avec l'âpreté implacable et voulue du fond de son œuvre, qui n'a d'égale que la virulence sarcastique de la forme. Aujourd'hui, le travail a été rendu à son originalité première par un érudit très informé, M. Edouard Fuchs, de Munich.
Frédéric-Charles-Chrétien-Louis Bùchner naquit à Darmstadt, le 29 mars 1824. Après avoir suivi les cours du lycée de sa ville natale, il reçut, à l'âge de dix-huit ans, un diplôme constatant « qu'il s'était distingué dans ses études très complètes de littérature, de philosophie et de poésie, et avait fait preuve, dans ses compositions littéraires, d'un remarquable talent ». Il entra ensuite à l'école professionnelle supérieure, où il s'adonna, sans quitter l'étude des belleslettres, à la physique, à la chimie, à la botanique et à la minéralogie. On conserve encore dans la famille (1) une édition in- 12 des œuvres de Schiller, où le jeune étudiant a tracé de sa main de nombreuses annotations d'histoire, de philosophie et de linguistique.
Au printemps de 1843, faisant sa philosophie à l'Université de Giessen, le docteur Georges Zimmermann exerça pendant quelque temps sur lui une très grande influence, qu'il parvint cependant et fort heureusement à briser, sans quoi il serait probablement resté pour longtemps, pour toujours peut-être, parmi les épigones de l'hégélianisme. Au bout d'un an, son père, qui tenait absolument à ce que son fils fût médecin et qui avait toujours conservé une grande prédilection pour la France, l'envoya à Strasbourg, où les Bùchner. du reste, avaient des parents du côté maternel. Il demeura dans la famille du célèbre exégète protestant Théodore Reuss, et eut avec lui mainte discussion théologique, prélude des polémiques violentes et acharnées qu'il allait soutenir par la suite contre les spiritualistes et les métaphysiciens. Il ne demeura pas longtemps dans la ville alsacienne, l'Université ayant perdu peu à peu sa brillante réputation, grâce à la domination prosaïque exercée par la monarchie de juillet sur le haut enseignement. Il revint passer ses examens à Giessen, au commencement de 1848, et les subit tous avec grande distinction, magna citin lande. Pendant l'été de cette année orageuse et révolutionnaire, tout en continuant d'étudier la philologie et l'esthétique avec des maîtres illustres à des titres divers, tels qu'Hillebrand, Adrian, Carrière et Kroenlein. il publia sa dissertation inaugurale : Contribution à la doctrine de Hall sur l'existence d'un système nerveux excita-moteur (2). Après avoir ensuite passé sa thèse publique
-il Ce Schiller, en 14 volumes in-12, est aujourd'hui en la possession de M. Alexandre Bùchner.
(2) Beitragc sur Hall'schen Lchre von einem excito-motorischen Ncrven-Systcm. Inaugural Abhandlung. — In-8°. Giessen, 1848.
avec la plus grande distinction, maxima cum laude, il alla exercer la médecine dans sa ville natale.
Giessen a été de tout temps un foyer ardent de sociétés révolutionnaires plus ou moins secrètes, selon les circonstances; aussi Louis Biichner se mêla de bonne heure au mouvement politique de cette époque et prit une part importante et active aux tentatives de réforme qui se faisaient jour alors dans les Universités allemandes. Il fut l'un des fondateurs et devint bientôt l'un des chefs de l'Allemania, société d'étudiants à tendances très avancées, qui compta plusieurs centaines de membres, et où sa grande et vigoureuse éloquence le faisait aimer de tous. Lorsqu'arriva 1848 et la révolution de février, qui mit en ébullition les Universités, la plupart des jeunes gens des écoles étaient républicains, voire même socialistes. Un ami de Georges Bùchner, Auguste Becker, revenu de Suisse dans sa ville natale, Giessen, pour y participer au mouvement révolutionnaire, y rédigea un journal intitulé: Der jungste Tag (le Jugement dernier), où Louis Bùchner écrivit de vigoureux articles politiques et prépara, avec son frère Alexandre, l'élection de Cari Vogt au Parlement de Francfort. Il alla ensuite, en compagnie du rouge Becker, — der rothc Becker, — à Francfort, d'où il envoya le compte rendu des séances de l'Assemblée qu'Alexandre publiait dans Der jungste Tag. Ces jeunes démocrates organisèrent même une espèce de garde nationale, armée de vieux fusils de chasse et de piques rouillées, dont Louis Bùchner fut le commandant. Dans ses souvenirs sur l'année fougueuse, — Das toile Jahr, — Alexandre Bùchner a raconté avec infiniment d'esprit et d'humour la façon dont les jeunes gens se procurèrent leurs armes et des cocardes, — noir, rouge et or, — couleurs défendues, dont le port les exposait à des procès de haute trahison politique.
Le capitaine improvisé de ces troupes révolutionnaires collabora aussi, à la même époque, à la Neue deutsche Zeitunc/, qui paraissait à Darmstadt, sous la direction du docteur Otto Luning, et fit partie de toutes les manifestations politiques, jusqu'à ce que la défaite de l'insurrection dans le duché de Bade eût mis fin, pour longtemps, à toute agitation républicaine. Des temps très durs commencèrent alors pour la plupart de ceux qui avaient été mêlés au mouvement, mais Louis Bùchner échappa toutefois aux persécutions qui atteignirent ses amis, parce que, vers la même époque, il entreprit un voyage à Wùrzbourg et à Vienne pour compléter ses études médicales.
Vingt ans après, se souvenant des luttes de son orageuse jeunesse, il rentra une fois encore dans l'arène politique et devint membre de l'Association internationale des Travailleurs. Il ne put prendre part aux travaux du premier congrès de l'Association, tenu à Genève en 1866, mais il écrivit au Conseil général de Londres une remarquable
lettre d'adhésion, qui n'a pas été publiée dans le compte rendu de ce congrès et qui est restée inédite. J'en donne ici, pour la première fois, la traduction intégrale :
« Darmstadt, 28 août 1866.
« Tous les changements politiques de l'Europe qui, à l'heure présente, préoccupent à un si haut point les esprits, sont d'une importance insignifiante et transitoire quand on les compare au bouleversement qui se prépare dans le sein des sociétés européennes, et le peuple appelé à choisir ses ministres devrait bien plutôt s'enquérir de leurs idées sociales que de leurs idées politiques: car à quoi servent les plus grandes libertés politiques, si en même temps la plus grande partie de l'espèce humaine se trouve sous le joug du besoin, de la faim, et si une partie de la société est soumise à l'esclavage pour que l'autre puisse jouir à son aise? Lorsque cette idée aura pénétré dans l'esprit des prolétaires et qu'ils prendront la ferme résolution d'améliorer leur sort, alors la révolution sociale sera faite, car le prolétariat formant l'immense majorité de la population, il ne saurait être question de lui résister. Malheureusement, la connaissance de ces faits dans la classe ouvrière est encore trop exceptionnelle et trop disséminée ; de là le manque d'unité et d'entente mutuelle.
« Quant à vous, plus vous chercherez, au moyen de votre Association, à répandre ces vues et ces dispositions parmi les grandes masses ouvrières, plus vous aiderez au succès de la bonne cause. Le lien international que vous essayez d'établir est un excellent moyen pour atteindre votre but. Il sera prouvé que l'humanité non faussée est partout la même, et que les peuples européens sont destinés à former une grande famille où toutes les affections et tous les secours se trouveront, tandis que les rois les ont toujours poussés à se détruire et à s'égorger les uns les autres comme des bêtes féroces. Pour que cela s'accomplisse, les ouvriers ne doivent plus séparer leurs propres intérêts de la question sociale générale, comme on a voulu le faire depuis dix ou vingt ans. et cela au grand détriment des classes nécessiteuses.
« D'après ma conviction la plus profonde, la classe ouvrière ne pourra jamais obtenir complètement son émancipation avant la solution de la question sociale générale, et les innombrables tentatives faites aujourd'hui en vue d'améliorer la position de cette classe, que ces tentatives soient faites par Schulze-Delitsch. Lassalle ou d'autres réformateurs, ne sont que de simples palliatifs qui ne font que prolonger son agonie. Le genre de sociétés coopératives préconisé par Lassalle, et dont ses partisans espèrent obtenir une panacée pour leurs maux, ne servirait qu'à créer un quatrième état, comme autrefois le tiers état a été créé, et produirait bientôt un cinquième état.
encore plus malheureux, qui se composerait de la grande masse' des prolétaires non employés dans ces sociétés coopératives. La racine du mal est située bien plus profondément que ces messieurs et leurs adhérents ne le croient ou ne veulent le croire. Le mal provient, non pas tant de ce que les intérêts d'une seule classe sont négligés, que de ce que les conditions de la société elle-même sont anormales et injustes ; car, aussi longtemps que les richesses s'obtiendront par droit de naissance et non par le mérite personnel, et qu'elles seront inégalement réparties comme aujourd'hui, il est absurde de parler de succès pour les simples prolétaires, excepté dans des cas rares et particuliers. La bourgeoisie libérale de nos jours demande, comme apogée de la liberté individuelle, le laisser faire, le laisser passer, en d'autres mots, la liberté de développer toutes ses forces par l'abolition de toutes les restrictions imposées par l'Etat, mais elle oublie que la liberté ne suffit pas pour rendre la concurrence égale et que la justice exigerait dans ce cas l'égalité dans les ressources des capitaux.
« L'ouvrier le plus vigoureux et le plus habile, s'il ne possède rien, est aussi impuissant devant le capital que le sauvage devant les canons et les fusils à aiguille.
« Tout cela est si clair et si évident, que l'on éprouve quelque répugnance à le répéter ; et cependant l'habitude a aveuglé les hommes à tel point qu'il leur est impossible de comprendre des vérités aussi simples.
« Certes, je ne veux pas dire que l'ouvrier ne doit pas faire tous ses efforts pour améliorer sa position. Au contraire, il doit se servir des sociétés coopératives et de tous les autres moyens qui peuvent lui apporter un soulagement transitoire, et cela de la manière la plus empressée, en attendant le temps oit il lui sera permis d'en finir avec ses maux d'une manière plus radicale. Pendant qu'il accomplit les réformes qui sont à sa portée, il ne doit jamais oublier le grand but de l'avenir, qui seul pourra lui fournir la guérison complète et dernière de tous ses maux. Tout ouvrier qui fait de la Révolution le but de sa vie, ne doit pas être seulement l'ami et le partisan de sa classe, il doit être en même temps un socialiste ; il doit comprendre, non seulement les souffrances de sa classe, mais encore celles de la société elle-même. Alors il sera un humanitaire et un cosmopolite, au lieu d'être un membre d'une classe égoïste.
« Enfin, encouragez les travailleurs, dans leurs prochaines tentatives, à ne se fier qu'à eux-mêmes et à quelques vrais amis qui sont peu nombreux, s'ils veulent éviter de nombreuses déceptions. Ni les possesseurs actuels du pouvoir, ni la bourgeoisie libérale, ni la démocratie politique, ne feront quelque chose de sérieux pour le prolétaire, à moins d'y être forcés. La classe ouvrière doit adopter pour maxime :
Ne te fie qu'à toi-même. Au milieu du tohu-bohu politique, vous rencontrerez certainement beaucoup de gens qui se proclameront « les amis du peuple », mais qui en réalité seront ses plus dangereux ennemis. Tenez-vous sur vos gardes: que les faits parlent et non les }>wts!...
« Ce sont là les seules observations que je désirais faire à vous et à vos amis. Je n*ai pas parlé de la question de l'émancipation intellectuelle, parce que je considère que tout ouvrier qui lutte pour la liberté contre la tyrannie sociale doit déjà avoir accompli en lui-même sa libération intellectuelle ou est en voie de l'accomplir. Il faut à l'homme la liberté de la pensée avant qu'il puisse détruire la servitude imposée par l'Etat et la société.
« Combien j'aurais été heureux d'assister à votre congrès! Mais je regrette de dire que des affaires domestiques m'ont mis dans l'impossibilité de satisfaire ce désir cette année. Je vous souhaite le plus grand succès pour la rapide propagation de votre œuvre.
« Votre dévoué Louis Bùchxer,
« Docteur en Médecine. »
Il prit part, en qualité de délégué des ouvriers de Darmstadt, aii Congrès de Lausanne de cette Association, en septembre 1867, et ce fut sur sa proposition, appuyée par MM. Chemalé, De Paepe, Eccarius, Tolain, Coullery et quelques autres, que le congrès décida à l'unanimité d'adhérer pleinement et entièrement au Congrès de la Paix (réuni à la même époque à Genève), de le soutenir énergiquement et de participer à tout ce qu'il pourrait entreprendre pour réaliser l'abolition des armées permanentes et le maintien de la paix, dans le but d'arriver le plus promptement possible à l'émancipation de la classe ouvrière et à son affranchissement du pouvoir et de l'influence du capital, ainsi qu'à la formation d'une confédération d'Etats libres dans toute l'Europe. Ce fut également dans ce Congrès qu'à l'occasion d'un discours prononcé par le citoyen Aviolat, de Lausanne, en sa qualité de président du comité d'organisation, Bùchner fit entendre une protestation énergique. Cet honorable président avait trouvé bon de terminer son speecJi de réception des délégués en appelant sur les travaux du Congrès ouvrier les bénédictions de la divine Providence. Biïchner montra, par sa protestation, sur quel terrain, franchement positif et scientifique, le Congrès devait se placer. Quiconque veut réaliser ici-bas la justice, doit cesser d'attendre la justice d'en haut, et doit la trouver dans le cœur même de l'homme : ce que cherchent les travailleurs, ce n'est pas la justice divine, la justice distributive, cette bonne déesse Astrée remontée au ciel depuis l'âge d'or, mais c'est la justice humaine, la justice commutative. la justice immanente à l'humanité. D'ailleurs, pour éteindre bourgeoisisme et prolétariat, pour détruire la fatalité économique, il faut que les travailleurs sa-
client dans quelle mesure peut s'exercer leur intervention dans les phénomènes sociaux, et pour cela, il faut aux prolétaires et une grande force morale et beaucoup de science ; or, que devient l'énergie morale quand l'esprit et le cœur commencent par s'incliner devant la volonté de puissances invisibles, et que devient la science en présence de la croyance au surnaturel, au miracle?
Ce fut aussi à Lausanne, après les travaux du Congrès, que Louis Bùchner fit ses belles conférences, livrées plus tard à l'impression, sur les tendances économiques des deux partis qui se disputaient à cette époque, en Allemagne, la faveur populaire : le parti des adhérents de Schulze-Delitsch, et celui des partisans de Ferdinand Lassalle.
AWiïrzbourg, le docteur Louis Bùchner s'attacha spécialement à Rodolphe Virchow, dont la réputation scientifique était déjà grande et dont l'influence détermina la marche que le jeune savant allait suivre dans ses études médico-philosophiques. A son retour de Vienne, où les célébrités médicales de l'Autriche l'avaient reçu avec la plus grande bienveillance, il se livra à la pratique de son art, sous la direction de son père qui le fit travailler dans son laboratoire, riche en préparations anatomiques, jusqu'à ce qu'il fut nommé médecin-adjoint et privat-docent à la clinique médicale de Tubingue, dirigée alors Dar l'illustre Rapp. La place n'était pas fameuse : il dut se contenter d'un logement gratuit à la clinique avec quatre cents florins d'émoluments, mais il avait le pied dans l'étrier pour devenir professeur dans une Université. Il y resta trois ans, et publia, en dehors de mémoires relatifs à ses occupations professionnelles, des travaux de médecine légale qui parurent dans la Vereinte dcutsche Zcitschrift fur die Staatsarsneikuude (Revue allemande de médecine légale) de Schrôder, Schùrmayer, etc., à Fribourg-en-Brisgau. Ses études, toujours très documentées, appelèrent sur lui l'attention de la Société des médecins badois qui le reçut, en 1855, au nombre de ses membres d'honneur. Un travail qu'il fit sur les cristaux d'hémine et sur leur signification au point de vue médico-légal (1), parut dans les Archives de Yirchow et lui valut, en 1860, la grande médaille d'honneur de la Société des médecins-légistes du duché de Bade. Ce travail parut plus tard, en 1861, avec des études sur le cœur, le sang, la chaleur et la vie, la cellule, l'air et le poumon, le chloroforme, sous le titre de Tableaux physiologiques. Le second volume ne fut publié qu'en 1875 et contient des essais remarquables sur le cerveau et sur les nerfs. Il fit également à Tubingue, devant des auditoires sans cesse grandissants, des conférences sur la syphilis, la pharmacologie, le diagnostic médical et la médecine légale. Cette dernière branche des sciences juridico-médicales qui l'attirait par son côté humanitaire, devint le pricipal de ses travaux, et il mit à profit, à cette occasion, les nouveaux résultat^ obtenus par la physiologie et l'anatomie pathologique. Sa leçon d'ouverture, en qualité de privat-docent, sur « la vie nocturne de l'âme dans ses rapports avec la médecine légale », parut ensuite dans un journal badois et suscita de vives polémiques, dont on peut suivre
Ci") En collaboration avec le Dr Simon, de Darmstadt, mort à Heidelberg, où il enseigna la physiologie et l'anatomie à l'Université.
les traces clans les Archives de Yichow, dans celles de Yierordt, dans la Deutsche Klinik, dans le Vicrteljahrschrift, de Prague, et dans plusieurs autres publications scientifiques de l'époque.
Bùchner se préparait ainsi peu à peu au professorat universitaire, et il eût certainement brillé d'un vif éclat dans la carrière de l'enseignement supérieur, lorsque le célèbre ouvrage de Moleschott sur la circulation de la vie (i) lui donna l'idée de son livre : Force et Matière, études de philosophie naturelle et expérimentale. « Si ce livre a un mérite ou un caractère spécial, disait Bùchner dans la préface de la première édition, ils consistent surtout dans ce fait que l'auteur n'a reculé devant aucune des conséquences, aussi simples (2) qu'inévitables, découlant d'une étude impartiale de la nature, basée sur la philosophie expérimentale, et que, sur tous les points, il a confessé la vérité. On ne peut pas faire que les choses soient autrement qu'elles ne sont, et rien ne nous paraît plus déplorable que les efforts de certains naturalistes pour introduire l'orthodoxie dans le domaine des sciences naturelles... Le spiritualisme perd du terrain en raison de l'épanouissement rapide des sciences expérimentales qui permettent de moins en moins de douter que le macroscome et le microscome ne soient soumis, dans toutes les phases de la naissance, de la vie et de la mort, à des lois purement mécaniques et inhérentes aux choses elles-mêmes. Partant de la notion de ce rapport constant entre la force et la matière, comme d'un principe inébranlable, l'étude philosophique et expérimentale de la nature arrivera nécessairement à bannir d'une façon complète le surnaturel et l'idéalisme (3) de la théorie de l'ordre naturel du monde, représenté comme entièrement indépendant de l'action d'une naissance extérieure quelconque, siégeant en dehors de la connexion naturelle des choses. »
Bùchner avait débuté dans la science au moment où, sous l'influence de Darwin, le transformisme commençait à imprimer aux sciences biologiques une impulsion nouvelle. Lui qui aimait tant la science et lui attribuait une mission si haute, il n'eut pu restreindre son activité intellectuelle aux spéculations purement théoriques et aux déductions plus ou moins plausibles. Il plaçait au-dessus de tout l'observation scrupuleuse des faits, mais il voulait aussi que, ceux-ci définitivement cons-
(1) Dcr Kreislauf des Lebens, dont la première édition parut en 1852 et eut immédiatement un retentissement énorme.
(2) En effet, les théories philosophiques qui ne sont pas à la portée de tout esprit cultivé ne valent pas l'encre qu'on use pour les imprimer, tel était l'avis de Bùchner qui aimait avant tout la simplicité et la clarté. Une phraséologie abstraite, obscure et savante est presque toujours la marque d'un manque de profondeur.
(3) « La spéculation, dit Louis Feuerbach, est la philosophie en état d'ivresse ; qu'elle se dégrise, et elle sera pour l'esprit ce que l'eau de source est pour le corps. »
tatés, le savant pût en tirer toutes les concluusions qu'ils comportent, sans qu'aucune barrière, quelle qu'elle fût, ne vint entraver sa pensée. Aussi était-il un transformiste convaincu, alors que la réaction scientifique tenait encore le haut du pavé. Son livre, qui bat impitoyablement en brèche la conception théologico-métaphysique du système du monde, valut à son auteur une célébrité européenne, mais provoqua en même temps une telle levée de boucliers de la part de la réaction que les autorités académiques enlevèrent au courageux iconoclaste le droit d'enseigner à l'avenir. Il fallait une audace peu ordinaire, a reconnu plus tard le D1' Bûchner lui-même (1), pour se présenter en quelque sorte comme un ordonnateur et un juge, et, en réintroduisant une méthode d'observation philosophique dans les sciences naturelles, arriver à des résultats importants et conciliante La contradiction des savants spécialistes, le mépris et les sarcasmes des marchands de détail scientifiques ne pouvaient pas tarder à venir ; mais le temps a triomphé de ces résistances et rendu pleinement justice à cette audace. Comme délivré d'un lien, l'esprit philosophique reprit de nouveau son vol et reparut peu à peu dans presque tous les domaines des sciences empiriques, et sous ce rapport, le succès a été complet. En s'appuyant sur la théorie du développement, si longtemps oubliée et méprisée, les sciences naturelles avancèrent dès lors dans la direction d'une voie nouvelle et brillante et vers leur véritable destinée, qui est d'être les libératrices spirituelles de l'humanité.
Les limites que quelques naturalistes de renom ont voulu tracer eux-mêmes à leur science, n'ont pas de raison d'être, disait Bûchner (2). Et il concluait bravement de la sorte, à une époque où, en Allemagne plus encore qu'ailleurs, il y avait quelque courage à le faire : une science n'a pas d'autres bornes que celles qui lui sont assignées par son sujet même, et rien n'est plus insensé que de vouloir imposer aux recherches de l'homme (en tant qu'elles ne s'égarent pas sur le terrain du transcendentalisme) des limites infranchissables et déterminées a priori. Celui qui tente cette entreprise est lui-même incapable de s'élever jamais au-dessus de son temps et de dépasser le niveau des connaissances de son siècle, et il faudrait véritablement qu'il eût le don de prophétie pour pouvoir, dans ces conditions, porter un jugement définitif sur la marche future des connaissances humaines. Si un savant se fût avisé d'affirmer, il y a un millier d'années, qu'on n'arriverait jamais à connaître à fond la nature du serpent de mer ou celle des démons, ou à savoir quoi que ce soit de précis touchant la pierre philosophale, le mouvement perpétuel, la nature des étoiles, la formation de la terre, l'origine de l'homme ou
(1) L. BiirnxER, Aus Natur und IVissenschaft, p. 409.
(2) Cf. L. Bûchner, Force et Matière, p. 226.
du monde organique, etc., etc., cela aurait produit à cette époque tout juste autant d'effet qu'aujourd'hui les tirades et les déclamations à la mode sur l'impossibilité de résoudre un si grand nombre « d'énigmes relatives à l'univers ». C'est seulement lorsqu'on met en jeu l'essence même ou le « pourquoi? » des choses que cette manière de voir semble justifiée; elle ne l'est pas, en tant que nos recherches portent sur la connexion intime des êtres, basée sur la loi inviolable de la cause et de l'effet, et que nous nous occupons du « comment? » et du « pourquoi? ». La seule limite de nos connaissances, c'est l'ignorance, selon l'heureuse expression de Virchow, et, comme le dit Wieland, tout ce que nous pouvons savoir, — nous avons le droit de le savoir. Les enthousiastes ou les fanatiques de l'ignorance sont, dans leur genre, aussi intolérants que ceux de la foi, et d'autant plus dangereux qu'ils savent se couvrir des apparences de la réalité objective, tandis qu'au fond ils choisissent cette position mixte surtout, à ce qu'il semble, par la crainte ridicule d'encourir le reproche d'athéisme, et parce qu'ils n'ont pas le courage d'être conséquents dans leurs idées. Si, dans les choses de la religion et dans celles qui dépassent les limites de la connaissance sensible, nous n'avions rien de mieux à faire qu'à nous jeter à genoux devant l'ombre que projette notre propre ignorance, il y aurait de quoi douter de toute étude, comme le remarque un écrivain anglais, et le sort des morts paraîtrait préférable à celui des vivants. Mais, en y regardant de près, on s'aperçoit que le fameux unknowablc, l'inconnaissable de nos modernes agnostiques, n'est autre chose que l'ancien « bon dieu » cher aux théologiens, qu'on a déjà vu aparaître dans l'histoire de la philosophie sous tant de déguisements divers. Qu'on le nomme « Volonté » (IVille), « Inconscient » (Unbewusste), « Chose en soi », {ping an sich), « Ame universelle » (Allseele), « Raison du monde » ou ((Inconnaissable», cela ne fait pas de différence; c'est toujours la même idée fondamentale, la même aberration de l'anthropomorphisme, la même entité obscure enfantée par cette crainte de l'inconnu qui dominait déjà l'homme grossier des temps primitifs, et qui continuera à dominer les hommes civilisés, jusqu'à ce que le soleil de la science et la notion généralisée de l'existence d'un ordre indépendant et naturel des choses aient fait du « Fiat lux ! » une vérité.
Oui, certes, les sciences naturelles deviennent de plus en plus les libératrices spirituelles de l'humanité, mais l'auteur de Force et Matière, aussi modeste que savant, n'a jamais élevé la moindre prétention à avoir amené cet important résultat à lui tout seul ; d'autres circonstances et des travaux scientifiques de la plus grande valeur ont fourni leur part de collaboration. Mais, dans tous les cas, c'est lui qui le premier a donné à ces disciplines une impulsion vigoureuse et systématique. Tout ce qui a été fait avant lui dans cette direction,
c'étaient plutôt des assertions occasionnelles, ou bien des allusions, des indications fournies par quelques savants isolés, qui provoquaient parfois une sensation considérable, mais passagère. La voie ne fut aplanie que par Force et Matière; la lutte fut alors ouverte de telle façon que l'on y vit prendre part le monde savant et le monde profane et qu'elle ne pouvait plus cesser sans avoir produit un résultat positif. Aussi est-ce dans ce sens que l'on peut et que l'on doit même appeler Force et Matière un ouvrage qui réellement a fait époque ; ce livre remarquable devra être et sera cité et discuté dans l'histoire des sciences, aussi longtemps qu'en général il existera une telle histoire, i
La France, à ce moment, était encore plongée dans la réaction la plus noire ; le pouvoir, aux mains du bandit du Deux-Décembre, avait bâillonné la parole, mutilé la presse sous les griffes de la censure et étendu sur tout le pays comme une immense calotte de plomb où les citoyens avaient peine à respirer librement. Le silence était universel ; puisqu'on était gêné dans l'expression de sa pensée, les idées demeuraient cachées au fond des intelligences et les honnêtes gens attendaient avec impatience le moment où elles éclateraient en faits positifs. La jeunesse des écoles surtout subissait malaisément le joug; des velléités de résistance aux leçons truquées des maîtres, qui mettaient leur science en règle avec les doctrines de l'Eglise, se faisaient jour un peu partout ; bientôt allait éclater la banqueroute définitive de l'idéalisme. En 1863, la première traduction du livre de Bùchner vit le jour à Paris; « ce livre court et nerveux, dit Paul Janet, un adversaire (1), écrit avec rapidité et clarté, qualités toutes nouvelles dans un livre allemand, peut servir à résumer tous les autres et contient en peu de pages (2) tout le suc de la doctrine. C'est le système matérialiste le plus net, le plus franc, le plus lumineux qui ait paru en Europe depuis le Système de la Araturc. » L'apparition de ce livre fut comme un coup de foudre tombé au sein de la réaction européenne; en France, il sonna le glas du spiritualisme: les esprits, longtemps trompés par les rêves décevants de la métaphysique et comprenant enfin l'impuissance radicale, absolue, de la spéculation à rien édifier de sérieux sans le secours de l'observation et l'appui de l'expérience, allaient enfin pouvoir se réfugier dans la science.
On a quelque peine à se rendre compte aujourd'hui de l'influence exercée par ce seul ouvrage sur le développement (\e^ idées révolutionnaires dans la science, dans la politique, dans la religion, dans les arts; on peut suivre cependant pas à pas ce progrès qui va, pour
/i) P. Janf.t, Le matérialisme contemporain en Allemagne. 1864. (2) La première édition ne comprenait que 267 pages in-8". la dix-septième en avait 505.
vu
Autographe de Biichuer.
(Traduction de l'autographe ci-dessus.)
En envoyant des services de presse, je vous serai obligé de ne pas envoyer mon livre à la Revue mensuelle de Westermann (Westermann's Monatshefte.
Si vous avez besoin d'autres indications pour la presse, pour le lancement du livre, je vous prie de me les demander.
Compliments amicaux de votre respectueux et dévoué
Prof. Buchner.
la France notamment, des Essais d'histoire et de critique, une profession de foi matérialiste, d'A. Regnard, publiée en 1865, de la Revue encyclopédique de la même année, avec Clemenceau, Naquet, Onimus, Asseline, Farabeuf, Taule, etc., de La Libre Pensée, publiée en 1866 et 1867 avec Coudureau, Letourneau, Lefèvre, jusqu'à La Pensée nouvelle, paraissant l'année suivante, et L'Encyclopédie générale, en 1869, avec Bertillon, Paul Broca, L. Combes, Castagnary, Marey, Ranc, Spuller, Jules Soury et quelques autres. C'est en 1865 aussi que Jaclard, Protot, Rey, Rousselle, Rigault, Casse, Lafargue et cent autres, passant la frontière, allèrent porter au Congrès révolutionnaire des étudiants de Liège « la bonne parole matérialiste et rédemptrice » (1); c'est là que les plus grandes illustrations du siècle, Foucher, le commentateur de Leibnitz, l'étudiant de la dernière heure, comme Socrate, vinrent discuter avec des jeunes gens de vingt ans sur les questions les plus ardues de la philosophie. Les étudiants accumulaient sur leurs têtes les colères et les haines de toute l'Europe; jamais un congrès ne fut malmené comme celui-là, première explosion d'une jeunesse longtemps contenue; toute la presse fut unanime à lui lancer ses anathèmes; la jeunesse studieuse venait de troubler sa libre jouissance et son commerce d'annonces politiques; de graves évêques, comme Dupanloup, répandaient par le monde des milliers de livres, dénonçant « le péril social de l'athéisme et du matérialisme » ; les bourgeois ventrus qui aiment surtout ce qui ne trouble ni la tranquillité publique ni le cours de la Bourse, criaient casse-cou et demandaient aux gouvernements une répression sévère pour ces audacieux qui essayaient d'implanter partout les idées dangereuses et subversives d'Outre-Rhin. Vains efforts ! Il avait suffi de ce seul livre, Force et Matière, pour mettre le feu aux poudres ; désormais la brèche demeura ouverte et l'on s'aperçut bientôt que les excès des spéculations métaphysiques n'avaient pas détruit pour toujours le goût de la pensée affranchie.
(1) Congrès de Liège. Discours de G. Casse.
Dans ce livre d'admirable vulgarisation, le docteur Louis Bùchner établit une des vérités les plus simples et les plus grosses de conséquences, mais aussi et pour cette raison peut-être, l'une de celles qui ont été le plus longtemps méconnues : il n'y a pas de force sans matière, il n'y a pas de matière sans force. Comme choses en soi, elles ne sont ni possibles, ni même concevables. Ce que nous savons, c'est que la force constitue l'aspect dynamique de la matière, selon l'expression de Lewes, et la matière, l'aspect statique de la force. De cette vérité si simple découlent des thèses d'une importance extrême pour le progrès des idées scientifiques : l'immortalité de la matière et celle de la force, l'immutabilité et l'universalité des lois de la nature, l'impossibilité d'une immortalité personnelle, d'une existence personnelle après la mort (i).
Ces thèses matérialistes de Bùchner et leurs conséquences logiques sur le cerveau, l'âme, la pensée, la conscience, le libre arbitre, la morale, Dieu, furent longtemps présentées au monde, par les théologiens et les philosophes spiritualistes, sous les couleurs les plus sombres. Après la réaction formidable qui suivit les années 1848 et 1849, il fallait une grande vaillance et un cœur d'airain pour oser élever la voix, robur et aes triplex circa pectus. La grande masse ignorait tout des sciences naturelles et les savants ne se risquaient pas à parler ouvertement, parce que les résultats de l'anatomie comparée, de l'anthropologie, de la biologie, les découvertes récentes de nombreux fossiles, se trouvaient être en contradiction étrange avec le contenu fantaisiste de la Bible et sapaient par conséquent dans leurs bases mêmes la religion et ses dogmes. Pour faire sortir ses contemporains de la nuit des conceptions réactionnaires, pour délivrer beaucoup d'entre eux du mysticisme philosophique et théologique, il fallait des hommes de la trempe de Bùchner, courageux et désintéressés comme lui. La réaction l'attaqua avec un acharnement inouï, et pour ruiner
(1) « La physiologie se prononce d'une manière péremptoire et catégorique contre l'immortalité individuelle, comme en général contre toutes les conceptions ayant trait à l'existence particulière d'une âme. L'âme n'existe pas dans le fœtus, comme le démon dans le corps d'un possédé : elle est le produit du développement du cerveau, tout comme l'activité musculaire est le produit du développement des glandes. C'est après la naissance que commencent à se développer les facultés intellectuelles ; mais c'est aussi après la naissance seulement que le cerveau commence à tendre peu à peu vers le perfectionnement matériel dont il est susceptible. A mesure que la vie se déroule, les facultés de l'âme subissent des modifications déterminées pour s'éteindre complètement avec la mort de l'organe. » (Carl Vogt.)
le savant, ne craignit pas de s'en prendre à l'homme privé. Pendant longtemps, il put passer pour l'homme le plus haï, le plus détesté de toute l'Allemagne et les réactionnaires des autres nations faisaient chorus avec ceux de son pays. On ne lui épargna ni injures, ni calomnies, ni dénonciations. L'homme, disait-on, ne valait pas plus que son œuvre. On dut finir cependant par rendre justice à l'un et à l'autre. « Cette négation accentuée, dit Lange, dans son Histoire du matérialisme (1), n'est aucunement le produit d'une intelligence sèche et purement critique : elle procède bien plutôt d'un enthousiasme fanatique pour le progrès de l'humanité, pour la victoire du vrai et du beau. Bùchner est né idéaliste. Il appartient à une famille richement douée du côté de la poésie. Lui-même, comparable en cela à La Mettrie, il se distingua comme élève par ses études littéraires, philosophiques, poétiques, et par l'éclat de son style (2). Plus sérieux et plus solide que La Mettrie, il appliqua ensuite son talent riche et multiple soit à des recherches scientifiques, soit à la vulgarisation, par la parole et par les écrits, des résultats acquis de nos jours par les sciences physiques. Dans tout le cours de son activité, il ne perdit jamais de vue les rapports de ses études avec les grands problèmes que l'humanité, dans sa marche progressive, a le devoir de résoudre. »
Mais il n'y avait pas que le savant à admirer en lui. Tous ceux qui l'ont connu s'accordent à reconnaître la belle dignité de toute sa vie, son attachement aux grands principes, son orgueil d'être du nombre des privilégiés qui scrutent victorieusement la nature. Je parle d'orgueil et le mot est tout à fait juste, mais j'ajoute qu'il était, pour Bùchner, l'expression du sentiment qu'il avait de l'importante mission qui incombe à la science pure et aux savants.
La fonction sociale de Bùchner a bien été réellement celle d'un émancipateur spirituel de l'humanité. Il pensait, comme l'a dit plus tard M. Poincaré, que la liberté est pour la science ce que l'air est pour l'animal ; privée de liberté, elle meurt d'asphyxie comme un oiseau privé d'oxygène. Et cette liberté doit être sans limites, parce que, si on voulait lui en imposer, on n'aurait qu'une demi-science, et
(1) A. Lange, Histoire du matérialisme, t. II, p. 113 (traduction B. Pommerol).
(2) Bùchner publia en 1858, chez Schâbelitz, à Zurich, sous le pseudonyme de Karl Ludwig, un ouvrage de sa jeunesse, qui ne laissait pas deviner l'écrivain matérialiste qu'il devait être plus tard. Cet ouvrage, intitulé: Dcr ncue H ami et ; Poésie und Prosa ans den Papieren eines verstorbenen Pessimistcn (Le riouvel Hamlet ; Vers et Prose tirés des papiers d'un pessimiste décédé) contient soixante morceaux lyriques d'une grande profondeur de pensée et d'une forme littéraire parfaite. Trois fragments de tragédie : Cronvwell, Rosamund, et Andréa Castagno dénotent un sérieux talent dramatique. Divers essais: Macbeth, lu Vie un rêve, Cola di Rienzi, Histoire de l'amour, sont remarquables par la beauté et l'éclat du style. C'est dans ce volume que Bùchner a donné (Tagcbuchbliittcr, Feuillets de journal) une espèce de confession des premières années de sa vie.
qu'une demi-science, ce n'est plus la science, puisque cela peut être, cela est forcément une science fausse. La pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n'est aux faits eux-mêmes, parce que, pour elle, se soumettre, ce serait cesser d'être.
Profondément pénétré de cette vérité, Buchner fit vaillamment son devoir d'apôtre du progrès et des idées nouvelles, partout où il eut l'occasion d'exercer sa prestigieuse autorité, dans les nombreux ouvrages qu'il a publiés, dans les conférences publiques qu'il a faites en Europe et en Amérique (i), dans les associations de libre pensée qu'il a fondées ou dirigées et dans les congrès du socialisme international aux travaux desquels il fut toujours heureux de prendre part. Mais de semblables dévouements, surtout aux heures tristes de réaction, se paient chèrement. Les bûchers sont éteints pour toujours, mais il arrive encore que les hommes sont punis pour avoir librement pensé. Leurs idées, si elles- ne sont pas celles du jour, sont souvent pour eux l'origine de mille tracasseries ; elles les exposent aux taquineries haineuses de persécuteurs hypocrites qui n'ont plus le courage d'être de francs inquisiteurs. Le docteur Louis Buchner, lui aussi, dut apprendre ce qu'il en coûte de vouloir être et rester un penseur libre. Il l'a dit lui-même, dans une page pleine de franchise et d'émotion contenue, qu'il a placée en tête de la douzième édition allemande de son livre (2). « L'originalité de Force et Matière ne repose pas sur les recherches contenues dans le livre ou dans les matériaux qui y ont été employés et utilisés, mais bien sur les déductions ou conclusions qui en ont été tirées et qui parurent à tant de personnes si nouvelles et si fabuleuses, qu'elles se livrèrent pour cela aux éclats les plus violents de leur sentiment offensé. Il est vrai que l'auteur du livre n'a pas découvert de nouvelle étoile ou un nouveau muscle, qu'il n'a pas fait danser des cuisses de grenouilles, qu'il n'a pas fait de calculs mathématiques, qu'il n'a pas publié d'analyses chimiques ni décrit une nouvelle espèce d'acarus ; mais il n'en a pas moins accompli dans le domaine de l'esprit un travail qui, au point de vue de son importance générale, laisse bien loin derrière lui ces recherches de détail, et qui continuera encore à exercer son influence à une époque où l'on se souviendra à peine de ces recherches et de leurs auteurs... Comme son ardeur pour les recherches et sa passion
(1) En 1874, Buchner fit en Amérique une tournée de conférences qui eut un grand retentissement. Il parla dans trente-deux villes différentes et prononça une centaine de discours.
(2) Critique de l'auteur par lui-même, pour la douzième édition de son livre. Dans Nature et Science, trad. Gustave Lauth, de Strasbourg.
pour la vérité étaient plus grandes que son amour pour des avantages personnels, il ne dut pas seulement s'éloigner violemment de sa place de professeur, mais il lui fallut encore accepter d'être, presque journellement, accablé sous le poids des soupçons, des insultes et des persécutions de toute nature. Celui qui accuse les partisans et les défenseurs du matérialisme philosophique de se livrer d'ordinaire aussi au matérialisme grossier de la vie, celui-là n'a pas le moindre soupçon de cette force idéaliste et stimulante en même temps qu'ennoblissante de l'amour de la vérité, force qui fait peu de cas de tout le reste, lorsqu'il s'agit de rechercher la vérité et de combattre le mensonge et l'ignorance. Mais lorsque ceux qui sacrifient leur existence et le prix de cette existence à une pareille aspiration idéale, récoltent d'ordinaire de la part de leurs contemporains plus de basse calomnie que de reconnaissance, plus de persécution que de récompense, plus de dédain que d'élévation, il ne leur reste plus autre chose qu'à se consoler avec les magnifiques paroles du poète:
Qui aime la vérité doit déjà tenir son cheval par la bride ! Qui pense la vérité, doit déjà avoir le pied dans l'étrier ! Qui parle la vérité, doit avoir des ailes au lieu de bras !
Et cependant Mirza-Schaffy dit :
Celui qui ment ici doit recevoir des coups de bâton ! (1)
En effet, Louis Biichner, calomnié, vilipendé, n'eut plus jamais de chaire universitaire, et son titre de professeur ne fut qu'une distinction purement honorifique que lui conféra, sur le tard, la cour de Saxe-Cobourg-Gotha. Cet ostracisme le peina beaucoup, non pas qu'il aspirât à jouer un rôle, — sa modestie égalait sa science, — mais il estimait que le haut enseignement est une des forces vives d'une nation, qu'il ne suffit pas de faire choix d'un homme capable pour occuper une chaire universitaire, mais qu'il faut chercher le plus capable, et il jugeait avec raison que dans le domaine des sciences expérimentales, son opinion pouvait être de quelque poids. Il n'enseigna donc pas officiellement, mais Force et Afaticrc n'en fit pas moins le tour du monde. L'ouvrage a été traduit en treize langues différentes, en anglais, en français, en italien, en polonais, en suédois, en hollandais, en grec, en russe, en danois, en arménien, en roumain, et toutes ces traductions ont eu de nombreux tirages et clés millions de lecteurs. Beaucoup de ses autres livres, pour n'avoir pas eu une
(1 t Wer die Wahrheit liebt. muss — Schon sein Pferd a m Ziigel haben ! — Wer die Wahrheit denkt. der muss — Schon den Fuss im Biigel haben! — Wer die Wahrheit spricht. der muss — Statt der Arme. Fligel haben! — Und doch spricht Mirza-Schaffy : — Wer da liigt, muss Prftgel haben!
semblable bonne fortune, ont été traduits également dans plusieurs langues et répandus à un très grand nombre d'exemplaires. Tel fut entre autres le cas pour Science et Nature, essais de philosophie et de science naturelle, pour ses Conférences sur la théorie darwinienne de la transmutation des espèces et de l'apparition du monde organique, pour L'homme selon la science, son passé, son présent, son avenir, pour la Vie pratique des bêtes, et pour ses leçons d'histoire naturelle sur la circulation des forces et la fin du monde, sur la philosophie de la génération.
Avant de clore cette esquisse de la vie et de l'œuvre du savant vulgarisateur, on nous en voudrait de ne pas rappeler ici que Bùchner fut invité par le comité organisateur du monument élevé en 1886 à !a gloire de Diderot, à Paris, de venir y prendre la parole au nom des libres-penseurs d'Allemagne. Il prononça, à cette occasion, en français, un discours que les grands journaux de l'époque, Le Temps, la République Française de Gambetta, etc., non seulement ne reproduisirent pas, mais dont ils ne soufflèrent pas même mot (i). Un groupe d'étudiants avait même résolu de protester contre « l'intrusion » de Bùchner à cette solennité et ils n'avaient pas eu honte de faire placarder la veille du 13 juillet, jour de la manifestation, dans tout le quartier latin, cette affiche injurieuse et stupide : « Nous, étudiants français, indignés de l'intrusion des Allemands à l'inauguration de la statue de Diderot, invitons nos camarades à protester contre le discours du mouchard allemand Bùchner demain mardi 13 juillet, place Saint-Germain-des-Prés, à quatre heures et demie
Les premiers mots du discours du célèbre libre penseur furent en effet accueillis par les protestations isolées de quelques jeunes énergumènes dont pas un peut-être n'avait lu une ligne des œuvres du médecin-philosophe, mais à ces protestations indignes répondirent aussitôt de vigoureux applaudissements.
Bùchner prononça d'une voix forte, sans émotion apparente, le discours suivant : « Mesdames et messieurs, l'homme dont nous célébrons la mémoire, n'est pas seulement une des gloires de la France : il est revendiqué par tous les amis de la science libre et de la libre pensée, quelle que soit leur langue, quel que soit leur pays. C'est pour cette raison que le comité Diderot a tenu à donner à cette solennité un caractère international ; c'est pour cela qu'il m'a invité à représenter ici les libres penseurs de ma patrie. J'ai accepté cette aimable invitation d'autant plus volontiers qu'à mes yeux Diderot est un des plus grands et des plus nobles génies de tous les temps, et que l'al-
(1) Bùchner a reproduit son discours en allemand dans son livre : Fremdes und Eigcnes ans don geistigen Leben der Gegenwart (La vie intellectuelle contemporaine d'après les travaux personnels et d'après ceux d'autrui), 1890, pp. 309-312.
iure de sa pensée accuse une étroite parenté avec la nôtre. La profondeur de ses sentiments, l'exubérance de sa fantaisie, unie à l'activité, à la sagacité, à la hardiesse intellectuelle, — cette fusion sympathique des hautes qualités de l'esprit, ou plutôt comme le disait Gœthe, des esprits « parents » des deux côtés du Rhin, — ont fait appeler Diderot le plus allemand des philosophas français, mais Diderot est plus que cela ; il est, dans le vrai sens du mot, le cosmopolite de la science et de la libre pensée. C'est pour le monde entier qu'il a écrit et qu'il a vécu. De son vivant, on l'admirait autant sur les rives de la Neva que sur celles de la Seine.
ce En fêtant un centenaire comme celui-ci, il est impossible de ne pas comparer deux époques : le siècle dernier et le nôtre. La confrontation est loin d'être de tous points satisfaisante; seulement, les classes dirigeantes de la société, au dix-huitième siècle, en Europe, étaient plus que celles de notre temps favorables à la libre pensée. Pourtant, malgré ce recul partiel et apparent, l'esprit humain, représenté par la science, a fait des progrès gigantesques !
« Aujourd'hui c'est à la science que la libre pensée emprunte ses armes les plus irrésistibles. Si le grand Diderot pouvait secouer la mort et reprendre sa place sur le champ de bataille de l'esprit, quelle joie serait la sienne! Ses larges théories, ses vues géniales, enfantées par son clair et pénétrant esprit, il les verrait toutes sanctionnées par la science elle-même; il verrait la grande doctrine de l'évolution dont il avait le pressentiment net, solidement fondée aujourd'hui par Lamarck et par Darwin, et résolvant sans peine nombre de problèmes qui le tourmentaient. Mais le contentement de notre grand apôtre de la libre pensée ne serait pas sans mélange. Un siècle entier, et l'un de plus féconds au point de vue scientifique, n'a pas suffi pour faire triompher la vérité. Aujourd'hui encore, comme au temps de Diderot, la superstition enserre dans ses filets le plus grand nombre; la foule, aveugle et inconsciente, s'incline encore devant les autels des dieux. Seule, une minorité, toujours grandissante il est vrai, suit les traces de Diderot, de Voltaire, de d'Holbach. d'Helvétius, de Bayle, de Feuerbach, de Strauss, de Darwin, de Haeckel et de tant d'autres héros de la science et de la pensée libre. J'aurais pu sans peine allonger la liste des grands hommes que je viens de citer pêle-mêle et sans distinction de nationalité, car dans le domaine de la science et de la vérité, les distinctions de pays disparaissent ; dans cette grande république intellectuelle, tous les hommes de bonne volonté sont frères, car tous visent au même but. c'est-à-dire à l'affranchissement du genre humain, des esprit- nussi bien que des corps. La vérité est cosmopolite; comme son illustre défenseur Diderot, elle n'est ni française ni allemande, ni russe ni italienne; elle est la vérité, identique et la même pour qui la peut comprendre et découvrir.
(( Non pas certes que la recherche du vrai soit une besogne facile. « La vérité, comme le dit le grand philosophe Schopenhauer, n'est <( pas une courtisane sautant au cou de qui la dédaigne ; au contraire, « c'est une belle si fière et si orgueilleuse que celui qui lui sacrifie « tout, ne peut pas être sur de la posséder. » Mais cette difficulté même est un stimulant, et si par cette noble poursuite, le but final semble se dérober sans cesse, il suffit à l'esprit humain de l'avoir entrevue. La vérité a des droits imprescriptibles, a dit Voltaire. La vérité, c'est notre étoile conductrice, nous l'adorons, et sur ses autels nous sacrifions en vue du plus grand bonheur, du plus grand savoir, de la plus grande liberté du genre humain.
« C'est au nom de ces nobles intérêts que je me suis risqué à prendre ici la parole, sous le patronage du grand nom de Diderot, d'un homme dont l'esprit et le cœur planaient bien au-dessus des mesquines rivalités des peuples et des nations. Dans un ouvrage remarquable sur la vie et les œuvres du grand philosophe français, le professeur Rosenkranz nous a appris à admirer en Diderot à la fois les qualités germaniques et les qualités françaises. Quelle occasion serait donc plus favorable qu'une solennité consacrée à la mémoire de ce grand homme pour proclamer, autant qu'il est en nous, la solidarité des peuples européens, la grande union internationale que nous n'aurons pas le bonheur de voir de nos propres yeux, mais que nous pouvons prophétiser à coup sûr pour ceux qui nous suivront. Il en sera ainsi, en dépit des ennemis du progrès, en dépit des semences de haine déposées dans bien des cœurs par le plus grand des fléaux : la guerre et par toutes les atrocités qui en sont l'inévitable et tragique accompagnement, la guerre, survivance des temps préhistoriques, de ces âges lointains où les hommes avaient entre eux des relations de bêtes fauves.
« Au fond, les rapports entre les peuples ne diffèrent pas essentiellement des rapports entre les individus. Pour les uns comme pour les autres, le devoir est de s'unir étroitement, pour travailler ensemble à accroître le bonheur et le savoir communs. Il faut que la fameuse lutte pour la vie, si à la mode depuis Darwin, cesse d'être une lutte entre les individus, entre les nations, pour devenir un combat commun de tous les hommes contre les fléaux naturels, contre les calamités sociales, contre le vice et contre la faim.
« Voilà pourquoi j'ai accepté de prendre la parole dans cette solennelle occasion. J'ai aussi désiré vous apporter un sincère témoignage de sympathie des libres penseurs d'Outre-Rhin, qui sont peu nombreux, il est vrai, ceux d'entre eux du moins qui osent arborer bravement leur drapeau, mais ils s'appelleront légion, je vous en donne la ferme assurance, le jour où disparaîtra l'oppression politique et théologique qui pèse encore sur les esprits dans ma malheureuse
patrie. En ce jour heureux, nous, libres penseurs, nous serons les premiers à vous tendre la main et à foncier enfin l'entente cordiale de l'avenir entre tous les peuples libres et cultivés.
« Je vous remercie de votre bienveillante attention et je terminerai par cette fameuse sentence sortie de la bouche de Diderot mourant : a Le premier pas vers la philosophie, c'est l'incrédulité. » Oui, il faut opposer l'incrédulité au dogme qui tyrannise le corps et l'esprit, aux creuses spéculations des philosophes spiritualistes, aux fallacieuses promesses des religions, aux flagorneries des despotes politiques, mais il faut croire à la vraie science, à la philosophie expérimentale et aux larges espoirs de ceux qui veulent faire le genre humain tout entier plus heureux, plus noble et plus vertueux qu'il ne l'est à présent.
« C'est sous ce glorieux drapeau que triomphera la pensée libre et qu'elle nous aidera à atteindre le grand but de l'avenir, c'est-à-dire : liberté, instruction et bien-être pour tous les enfants des hommes ! »
La presse germanique jeta feu et flammes contre l'audacieux savant qui avait eu la témérité d'associer son pays à la glorification d'un philosophe français, mais Bùchner, habitué depuis de longues années à être vilipendé par des adversaires de mauvaise foi, ne tint pas plus compte des calomnies et des diffamations des journalistes allemands qu'il n'avait prêté d'attention aux sottes et stnpides injures de quelques étudiants de Paris.
Buchner, après avoir, comme homme et comme écrivain f exercé une grande influence sur ses contemporains, après avoir contribué à délivrer beaucoup d'entre eux du joug du mysticisme philosophique et théologique, entreprit encore une fois, au déclin du siècle dernier et à la fin de sa vie, de résumer, en une vaste synthèse, l'état de nos connaissances générales. Dans un dernier ouvrage, qui est comme son testament scientifique et philosophique, il jette un regard ému sur le passé et en tire des leçons pour l'avenir.
Mous n'avons rien dit, dans les pages qui précèdent, de la vie privée de Buchner. Elle peut se résumer en quelques lignes. Il épousa, en 1860, M1Ie Sophie Thomas, fille d'un écrivain et savant de Francfort. Elle-même fort instruite, elle avait un sens très affiné pour tout ce qui est beau dans la vie. Elle sut faire de sa maison le rendez-vous aimé de tous les esprits libres, indépendants et cultivés qui venaient, de partout, rendre hommage à la science de son illustre époux. Il s'éteignit en 1899, âgé de soixante-seize ans, dans la sérénité d'un sage antique, en philosophe affranchi de toutes les vieilles superstitions, laissant à ses enfants, avec un nom glorieusement porté, l'exemple de toutes les vertus humaines.
Victor Dave.