‹ Louis DavidChapitre 106 sur 170 · RÉACTION DANS LES ARTS · texte numérisé non relu

RÉACTION DANS LES ARTS

entrait peu de nu et beaucoup d'accessoires, faisaient parfois produire à des peintres secondaires des tableaux très-satisfaisants pour le public, bien que leur mérite fût des plus équivoques.

D'ailleurs la vue et l'étude des monuments français, au musée des Petits-Augustins, avaient déjà fait concevoir l'idée d'une réaction contre l'admiration exclusive des ouvrages de l'antiquité, quand l'apparition des trois ou quatre premiers ouvrages de Gros la déterminèrent. C'est en effet de 1803 à 1808 que le genre anecdotique commença à être cultivé avec succès par Richard , Revoil et Vermey ; mais c'est aussi de cette même époque, il faut bien le dire, que datent ces éternelles batailles ou scènes d'étiquette que Bonaparte a fait exécuter durant son règne, sous la surveillance de son directeur des beaux -arts Denon, et qu'enfin la peinture de genre proprement dite fut remise en honneur et prépara la vogue excessive qu'elle devait obtenir quelques années plus tard.

Cette opinion était celle de Gros lui-même , et il l'a exprimée avec tant de franchise et dans une occasion si solennelle, qu'il est bon que l'on sache comment ce grand artiste se reprochait à lui-même d'avoir porté atteinte aux doctrines professées par David son maître, et s'accusait d'être cause du déclin des grands principes de l'art en France. Le jour de l'enterrement de Girodet, au moment où les membres de l'Institut et les plus habites artistes étaient réunis dans la chambre du défunt , dont on allait conduire les dépouilles mortelles au cimetière, la conversation eut naturellement pour objet le mérite du mort et la perte irréparable que faisait l'école dans un moment où elle avait besoin d'une main puissante qui la retînt sur la pente où elle était entraînée par

l'école dite romantique. Gérard, malgré la tristesse dont il paraissait accablé , essaya de faire l'éloge de son ancien camarade, regrettant que Girodet ne fût plus là pour maintenir les jeunes artistes par son exemple. « Que ne le remplacez-vous, Gérard, lui dit aussitôt 1 un de ses confrères, et que ne vous levez-vous pour remettre l'école dans la bonne voie , puisque David est exilé? — C'est ce que je devrais faire, dit Gérard ; mais je confesse que je ne m'en sens pas la force : j'en suis incapable. — Pour moi , s'écria tout à coup Gros , dont les yeux étaient tout rouges et la voix altérée , non-seulement je n'ai point assez d'autorité pour diriger l'école, mais je dois m'accuser encore d'avoir été l'un des premiers à donner le mauvais exemple que l'on a suivi , en ne mettant pas dans le choix des sujets que j'ai traités et dans leur exécution cette sévérité que recommandait notre maître , et qu'il n'a jamais cessé de montrer dans ses ouvrages*. «

Ainsi, on le voit, cet homme regardait ses meilleurs ouvrages avec dédain ; il se reprochait même en quelque sorte de les avoir produits ; et lorsqu'à la fm de sa carrière, devenu riche et maître de traiter les sujets de son goût, il reprit le cours des idées qu'il avait été obligé de quitter, après son faible tableau de Sapho, il exposa au Salon de 1834 un énorme et monstrueux

1 . Quatorze ans avant que Gros se fît ces reproches, M. Guizot , dans une brochure qu'il publia en 1810, sur l'état des arts, disait ( prophétiquement) àpropos de ce peintre : « Il n'a ni froideur, ni roideur, ni appareil théâtral ; peut-être même son genre est-il celui qui convient le mieux aux sujets nationaux ; ses défauts sont ceux de son école , et son école n'aura pas son génie; accoutumée à ne chercher que la vérité, sans y joindre la beauté comme condition nécessaire, elle tombera facilement dans une exagération hideuse , car elle n'en sera point préservée par l'habitude de vouloir des formes nobles et régulières; elle s'appuiera sur des exemples tirés des ouvrages de son maître »

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