VEILLE DU DÉPART POUR L'EXIL
prodigue ordinairement en semblable circonstance. Etienne en se retirant dit adieu à son maître, qui l'embrassa , ce qui n'était jamais arrivé ; il embrassa ensuite M™^ David, qui lui dit en lui donnant la main : « Soyez tranquille, j'aurai bien soin de votre maître. » Le lendemain, David était en route pour Bruxelles.
Jamais peut-être l'influence d'un homme de talent n'a été plus forte que celle qu'exerçait David à Paris et dans toute la France; mais, dès le lendemain de son départ pour l'exil, les artistes, à peu d'exceptions près, se sentant affranchis de sa longue autorité, affectèrent tout à coup mille prétentions qu'ils avaient tenues soigneusement cachées jusqu'alors. Ce fut, dans des proportions plus grandes et dans des intentions beaucoup plus graves, un hourra tumultueux qui rappelait les bruyantes espiègleries des élèves de ce maître lorsque, après les avoir corrigés, il s'éloignait de l'atelier. L'école et les principes de David étaient presque universellement rejetés.
Rien n*est plus dangereux pour la gloire d'un artiste que les louanges qui lui sont indiscrètement prodiguées. Les regrets qu'excita l'exil de David chez ses admirateurs sincères, et surtout les déclamations des partisans de Napoléon , qui exploitèrent l'expulsion de David au profit de la haine qu'ils portaient aux Bourbons, turent les premières causes du refroidissement du public à l'égard de David et de ses doctrines. A en croire les écrivains et les critiques qui exaltèrent le mérite de l'artiste, David était dans toute la force de son talent ; le tableau des Thermopijles devait passer pour le meilleur ouvrage qu'il eût encore fait, et on pouvait attendre -de sa main un nouveau chef-d'œuvre qui surpasserait tout ce que l'on connaissait déjà de lui. Bien plus, ces paroles inconsidérément avancées furent répétées, soutenues avec passion; et pendant tout le temps de l'exil de l'artiste, à chaque production nouvelle qu'il acheva sur la terre étrangère , on ne manqua pas d'assigner à la dernière une supériorité marquée sur la précédente.
Deux motifs que la faiblesse humaine doit faire juger avec indulgence ont entretenu cette illusion pendant