LA LITTÉRATURE FRANÇAISE A LA FIN DU XIV® SIÈCLE
Protection accordée par Louis d'Orléans aux hommes de lettres. — Physicien logé en son hôtel. — Jardin botanique. — Librairie du prince.
— Gilles Mallet arrange sa bibliothèque et reçoit une pension. — Achat et préparation du parchemin pour les livres de monseigneur. — Écrivains aux gages du prince. — La chanson de la reine d'Angleterre et autres ouvrages achetés à divers libraires. — Leurs titres. — Leurs prix. — Les translateurs de la Bible en français pour le duc Louis. — Fermoirs pour ses livres. — Eustache Des Champs, maître d'hôtel du prince. — Protection accordée à ce poëte. — Ballade inédite de Louis d'Orléans. — Le livre des cent ballades du maréchal Boucicaut. — Ballade du duc Louis en réponse à ce livre. — Éloquence du prince. — Élevé par Charles V au milieu des écrivains réputés. — Littérature de la seconde moitié du xiv« siècle. — Les traducteurs.— Les poètes et moralistes rapprochés des récits de l'histoire.
— Les Mystères. — Livres d'éducation. — Ballades et chants royaux.
— Chroniqueurs. — Livres divers. — Ouvrages en réputation. — Ceux que les morahstes recommandent le plus sont les moins étudiés. — Livres de la librairie de Charles VI les plus habituellement lus. — Ouvrages plus recherchés pendant la seconde moitié du xiv'^ siècle.
Suivons maintenant le prince Louis d'Orléans dans la jouissance de ses goCits les plus intimes, de ceux qui, pour leur noblesse et les bonnes inspirations dont ils sont les fruits, doivent l'élever au-dessus de ses incultes contemporains. Nous le verrons protéger Christine de Pisan et Eustache Des Champs, ses poètes favoris ; demandant aux hommes
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d'église pieux et érudits la traduction de la Bible, et h d'autres de translater en français les ouvrages de l'histoire ancienne ; achetant à des libraires des livres de chansons, leur commandant de faire écrire et enluminer pour sa bibliothèque la vie de saint Louis, le Miroir liistorial, les Chroniques de France ; enfin, ordonnant aux gens de ses finances de payer à Gilles Mallet, le célèbre bibliothécaire du roi Charles VI, une pension pour les soins qu'il prend des livres de monseigneur.
On pourrait penser, par ce qui vient d'être dit, que les plaisirs delà cour, les dispendieuses réjouissances qu'ils entraînaient avec eux, et la part, quoique bien faible, que le duc d'Orléans prenait aux affaires publiques, durent suffire pour absorber tous les instants de sa vie. Le prince, cependant, se faisait encore quelques loisirs pour s'occuper des arts et des belles -lettres, des productions littéraires contemporaines et des écrivains marquants qui s'illustrèrent alors. Il se trouvait fréquemment au milieu d'eux : sa protection leur fut toujours acquise et sa bourse toujours ouverte. Dans les dépenses de sa maison, celles qui avaient pour objet les arts ou les livres figuraient pour une somme notable. C'est donc avec toute équité qu'on devra considérer ces encouragements publics, accordés par le duc d'Orléans, et avec le même empressement par Valentine de ]Milan, sa femme, comme une des causes qui suscitèrent le plus directement et contribuèrent avec une heureuse efficacité a maintenir le grand mouvement littéraire qui se manifesta pendant le xiv*^ siècle.
Parmi les personnages protégés par le prince, on doit citer a part « maistre Mathieu Régnier, physicien de monseigneur. « II habitait l'hostel Saint Marcel », et le prince lui augmentait sa pension pour lui aider à entretenir la partie du jardin de cet hôtel qui lui était réservée (I), et dans lequel il cultivait les plantes nécessaires a son art. « Colart de Laon, pain- « tre (2), était chargé d'orner les hahillemens de joutes, et des « autres choses touchant son mestier. »
La librairie du prince se composait de deux parties distinctes, dont l'une était confiée « au varlet des livres de la a chambre de monseigneur » , et l'autre, la véritable bibliothèque, était souvent arrangée par les soins du célèbre bibliothécaire du roi Charles VI, « Giles Malet, chevalier, mestre <i d'ostel du Roy, de monseigneur le duc et de madame la « duchesse » ; et ces soins lui étaient payés h raison de cent francs par mois (5). C'est pour cette bibliothèque que le duc achetait fréquemment « aRaoulet Legaj»^, des livres de Bala- « dez, au pris chascun de vingt livres tournois (4); a maisï tre Estienne Langevin, libraire, cinq botes de parchemin, au « pris chascune botes de 5 frans, pour continuer a emploier « es livres commenciés à faire pour monseigneur » . Il en coûtait pour chaque botte « xi livres pour parer et nétoier ledit
(1) Comptes du mois de mars 1395.
(2) Idem, d'avril 1398.
(3) Idem, de novembre 139G.
(i) Idem, de septembre 1393.
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< parchemin » (I ); d'autre part, le prince payait «quatre « escripvains qui escrivent des livres pour ycellui seigneur » . Il achetait aussi à des chanteurs « une chançon de la royne « d'Englelerre » (2), ou bien il faisait payer a « un nommé « Henri de Trenon, libraire, ^10 frans pour cause d'un « livre en François appelé le Racionnel des divins offices ; « à Estienne Langevin, libraire, inixx et xii francs 4 sols « parisis (92 fr. 4 s.) pour cause d'un autre livre en fran- « cois appelé les Histoires scolastiques, et 30 francs (a « compte) pour faire escrire et enluminer, pour mon dit sei- « gneur, le livre appelle le Miroir historial et autres ; 'a Gi- « let Prévost, semblablement pour cause d'un livre en fran- € cois où est contenu la Somme le Roij des vices et des « vertus, et la Vie saint Denis de France, au pris et « somme de 18 frans (5) ». En même temps Louis d'Orléans faisait distribuer de l'argent, par le même Estienne Langevin, « aux escripvains qui font livres pour mon dit « seigneur , » ainsi qu'aux personnes employées par le prince a faire des traductions, et parmi elles on trouve les neuf personnes dont voici les noms : « Maistre Jehan Mor las, « frère Guillaume Vacier, frère Jehan de Chambly, demou- « rant a Poissy, maistre Pymont Dulmont, messire GilIePa-
(1) Idem, des mois de septembre, octobre et novembre 1394.
(2) Même compte. Cette chanson était vendue au prix de n sols parisis, valant ii sols \i deniers tournois. Elle est aujourd'hui inconnue.
(3) Compte de dépenses du mois de décembre 1394.
« quel, maistre Henri Chicot, maistre Jehan de Signeville, <r maistre Gieffroy de Pierrefons, demourant a Orhens, mes- « sire Nicole Vales, demourant à Rouen, pour avoir trans- « laté une partie de la grant Bible, laquel monseigneur « fait translater de latin en françois (!). » Il donne encore « aux escripvains qui escripvent livres pour mon dit sei- « gneur, c'est à sçavoir la dicte grant Bible, le Livre de la « cité de Dieu et autres. » Enfin une dépense assez forte était occasionnée « pour l'or et la façon de quatre «■ fertnoirs « pour fermer deux livres, l'un nommé le Livre de l'em- « pereur Cèlestial, et l'autre le Livre des remèdes de cha- « cune fortune que ycellui seigneur vouloit donner a. mon- « seigneur le duc de Berry (2). »
D'autres documents nous ont aussi conservé le souvenir d'une Bible très remarquable donnée par Louis d'Orléans aux Célestins de Paris, et le titre des ouvrages que Valenline de Milan offrit au roi Charles. Enfin la collection Joursanvault nous apprend encore que les ouvrages suivants furent faits pour le duc d'Orléans ou achetés par lui : « Deux Bibles acquises, l'une en 1592, et l'autre, de Pierre de Veronne, en
(1) Le prince leur accorde xx escus valant ii c n livres x sols tournois. (Compte du mois d'avril 1398.) Cette traduction de la Bible par ordre du duc d'Orléans, dont il serait aujourd'hui difficile de reconnaître le texte au milieu des autres traductions du même ouvrage, doit donc être ajoutée à la liste de ceux qui ont été traduits pendant le xiv^ siècle. (Voyez ci-après.)
(2) Compte des mois de septembre, octobre et novembre 1394.
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\ 594 ; le Dit royal payé 20 francs d'or a Jehan Froissart ; le Miroir historial en 4 volumes ; les Chroniques de France historiées et toutes complètes; le Roman de Lancelot ; les Fables d'Isopet ; la Cité de Dieu ; les OEuvres d'Aristote ; le Livre du Ciel et du Monde; le Roman de la Rose ; le Livre des Echecs ; Suétone ; Tite-Live ; Lncain ; Boëce ; les Homélies de St Grégoire ; les Êpistres de Si Paulj achetés 20 francs d'or ; les Histoires scolastiques ; le Rational des divins offices ; Heures et Bibles ; chroniques de Burgues ; la Légende dorée, achetée 40 escus h un bachelier en décret ; Valère-Maxime ; les Lamentations de St Bernard; les Histoires scolastiques, achetées 82 escus d'or a Estienne Engevin ; le Trésor Bruneio Latini, acheté avec plusieurs autres livres qui ne sont pas désignés; les Trois pèlerinages: delà vie, de Jésus-Christ et de l'âme, payé24 escus d'or ; V Apostille de maistre Nicole de Lire ; les Concordances de la Bible ; les Histoires du roi Artus ; le Bréviaire de Paris, acheté 200 francs d'or ; le Livre de Josephus ; le Roman de Lancelot ; quatre autres livres de Boëce de consolation, glosés ou non glosés, et un autre livre desÊpUres de St Paul. Les titres originaux d'où sont tirés ces derniers renseignements bibliographiques, sont aujourd'hui conservés à la bibliothèque du Louvre, et ils ont été publiés par M. Le Roux de Lmcy, dans un article sur la bibliothèque du duc Charles d'Orléans ( I ) .
(1) Voyez aussi sur ce sujet le Château de Blois, par M. de la Saussaye.
On ne doit pas s'étonner des soins particuliers que ce prince donnait a sa librairie, puisque «EustaclieDes Champs ditMo- « rel, bailly de Senlis » et Gilles Mallet étaient les « maistre < d'ostel de mondit seigneur. » Le duc d'Orléans honora toujours de sa bienveillance le poëte, son ancien serviteur, et ne cessa d'avoir pour lui les ménagements que son grand âge commandait. On en trouve la preuve dans les ballades suivantes, l'une d'Eustache Des Champs, en forme de « Supplica- « cion a monseigneur d'Orliens par manière de balade. »
L'autre est une « Lettre de monseigneur d'Orliens par ma- « nière de balade. » Elle nous conserve un des rares modèles des compositions poétiques de Louis d'Orléans, et elle décide l'opinion souvent contestée au sujet des ouvrages poétiques que ce prince aurait composés.