‹ Louis GamacheChapitre 1 sur 17 · Louis Gamache · texte numérisé non relu

Louis Gamache

}, | 1852, je m’embarquais sur la Doris, afin de visiter, pour la première fais, les côtes désertes et inhospitalières de l’île d’Anticosti. Peu élevée, bordée de récifs et souvent couverte de brumes épaisses, cette terre est fort dan-

gereuse pour les bâtiments qui entrent dans le

Zouis-Olivier Gamache

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fleuve Saint-Laurent ou qui en sortent. L'automne et le printemps, les vents soufflent avec une extrême violence sur la mer voisine ; aussi de nombreux naufrages ont rendu tristement célèbre le nom de l'ile d’Anticosti,

Autrefois, quand un vaisseau venait se briser à la côte, les hommes de l'équipage, qui n'étaient pas engloutis par les flots, ou broyés par les rochers, étaient condamnés à périr de faim et de froid, sans pouvoir éspérer de secours. Les sinistres de ce genre devenaient si fréquents et si désastreux, à mesure que le commerce du pays s'étendait au dehors, que la législature du Bas-Canada dut s’occuper de les prévenir, ou du moins de venir en aide aux matelots naufragés. Depuis quinze à vingt ans, deux phares ont été bâtis sur la côté mérédionale d’Anticosti, par les soins du gouvernement provincial. ‘ Ils sont à trente lieues J'un de l’autre ; le premier s'élève sur la pointe

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Louis-Olivier Gamache y

est de l'ile, et le second sur la pointe du sudouest, Ce sont des tours de soixante-dix à quatre-vingts pieds de hauteur, couronnées par un fanal monstre, dont la lumière sert à signaler aux navigateurs deux des points les plus dangereux dé l'île. Chacun de ces phares est à cinq où six étages ; l'appartement le plus rapproché du fanal renferme l'huile et une partie des apparéils qui font tourner les réverbères. Dans les étages inférieurs sont déposés des vivres, réservés pour les besoins des matelots ét des voyageurs, que quelque accident jetterait sur l'ile. Deux autres dépôts ont été établis pour la même fin, lun à la rivière Fupiter ou rivière aux Chaloupes, à mi-chemin éntre les deux phares, et l’autre à dix lieues au-dessus dé la pointe du sud-ouést, vers le fond de la baie de Gamache.

Le vapeur à hélice, la Dorfs, aliait distribuer lès provisions d'huile, de lard et üc farine,

(4 - Louis-Olévier Gamache om avant les gaos temps de l’équinoxe ; il portait quelques membres du bureau de la Trinité, Chargés de visiter les établissements confiés à leur surveillance. Quoique ma mission fût d'un ordre tout différent, j'avais obtenu la Permission de Prendre passage à bord du même bâtirnent, sur lequel messieurs les commissaires me témoignaient la Plus franche amitié

son compte, Dans les récits Populaires, il est

représenté comme le beau idéal d’un forban,

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ZLouis-Olivier Gamache 9

moitié ogre et moitié loup-garou, qui jouit de l'amitié et de la protection spéciale d’un démon familier. “On l’a vu debout sur un banc de sa chaloupe, commander au diable d’apporter un plein bonnet de bon vent ; un instant après, la chaloupe de Gamache faisait vent arrière, les voiles pleines, sur une mer unie comme une glace, tandis que, tout autour, les autres embarcations dormaient sur l’eau, sur un calme plat. Pendant un voyage qu’il fit à Rimouski, il donna un grand souper au démon, non pas à un diablotin de seconde classe, mais au bourgeois lui-même. Seul avec ses compagnons invisibles, 1l à massacré des équipages entiers et s’est ainsi emparé de riches cargai-

sons. Vivement poursuivi par un bâtiment de la compagnie des postes du Roï, il a disparu avec sa goëlette, au moment où il allait être saisi, et l’on n’a plus aperçu qu’une flamme bleuâtre dansant sur les eaux.” Voilà la subs-

tance de bien des légendes que, le soir à là

lumière des étoiles, les matelots débitent sur le gaillard d'avant, et qui se répètent, au coin du feu, dans les réunions du village.

Sur ces récits merveilleux s'était élevée et avait grandi la réputation du redoutable sorcier ; aussi la plupart des voyageurs auraient-ils mieux aimé escalader la citadelle de Québec que d'approcher, pendant la nuit, de la maison de Gamache.

Ces contes avaient été accueillis même sur les navires anglais, qui, dans la traversée entre la Grande-Bretagne et le Canada, sont forcéa de côtoyer l’île d’Anticosti. Un de mes crmpagnons de voyage, ancien officier de la aarine royale, en arrivant dans ce pays, il y a environ quinze ans, fut tout étonné, lorsqu'il passa visà-vis de l’île d’Anticosti, d'entendre les récits des matelots anglais sur le compte du terrible Gamache, Les fables les plus merveiiieuses

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Louis-Olivier Gamacke 2t

étaient débitées par un marchand juif, de Montréal, qui, pendant deux jours, fut dans des transes continuelles, tant il craignait d’être mis à la broche et dévoré à belles dents dans l'antre du polyphème d’Anticosti

La Doris, arrêtée par une brume épaisse, avait mouillé au large de la Baie de Gzmache, Vers huit heures du matin, les bancs de brume se dispersent sous le souffle d’un vent frais, et un soleil brillant nous laisse apercevoir, à une lieue de distance, les deux caps qui marquent l'entrée de la baie, Nous doublons la pointe à l’Aigle, et devant nous se déroule, sur une longueur de cinq milles, une belle nappe d’eau, abritée contre tous les vents, à l'exception de "ceux qui viennent du sud. Nous entrons dans

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la Baïe de Gamache, seul port de l’île d’Anticosti Sur un côteau, qui s’étend au fond de la baie, brillent, par leur blancheur, des édifices groupés en forme de village ; il n’y a là cependant que la maison, les granges et les hangars du maître du lieu. Ils sont sur les bords d’une petite rivière, qui serpente au milieu de belles prairies, et se décharge à la mer, tout près de la maison,

Dans les eaux de la baïe il y a chasse et pêche en abondance ; à notre passage se lèvent canards, sarcelles, huards, outardes. Dès que nous avons jeté l'ancre, des loups-marins s’approchent ; se tenant à une distance respectueuse, ils examinent attentivement, et avec un certain air d'intelligence, la masse noire qui, au milieu de flots d’écume, lance le feu et a fumée. ils la prennent sans doute pour quel.

que baleine extraordinaire, qui vient envahir, leur paisible domaine ; aussi ont-ils ia Prudence

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Zouis-Olivir Camacñe 19

de se tenir hors de la portée le sa queue et de ses lourdes mâchoires,.

À peine avons-nous mis pied à terre qu'un 10omme, en cheveux blancs, mais encore vert ct vigoureux, s’avance vers nous et vient me saisir la main avec une énergique cordialité. # C’est à vous le premier que je dois donner la main, monsieur le curé ; soyez le bienvenu. Excusez, messieurs, mais je dois commencer par mon prêtre.” C'était Louis-Olivier Gamache, maître du lieu. A son compte, notre hôte avait alors soixante-huit ans ; il était plein de feu et d'activité, parlait fort et ferme, et s’occupait de ses affaires avec tout l’entrain d’un jeune homme. “ Voyez-vous, messieurs, en est porté à vivre vieux ici,” nous réponditil, lorsque nous le complimentions de sa vigueur ; “ l'air de la mer entretient la santé, Regardez mon poulin, là-bas : il ne songe pas encore à mourir. Ce n’est pourtant plus une

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14 Louis-Olivier Gamache

seunesse, car il avait six ans quand il arriva ici, i y a bientôt vingt-neuf ans.”

La maison, consistant en un rez-de-chaussée surmonté d’un étage et d’une mansarde, était un véritable arsenal. Dans la chambre voisine de la porte d’entrée, je comptai douze fusils,

dont plusieurs étaient à deux coups. Chargés

et amorcés, ils étaient suspendus aux poutres et aux cloisons, au milieu d’épées, de sabres, de piques, de baïonnettes, de pistolets. (Chaque appartement, même dans les mansardes, renfermait au moins deux ou trois fusils De plus, toutes les précautions avaient été prises pour empêcher les étrangers d’entrer sans la permission du maître; toutes les portes et les fenêtres se fermaient de manière à pouvoir être solidement barricadées et à résister aux efforts d’un ennemi placé à l'extérieur. Au moyen de ces arrangements, deux ou trois hommes, retirés dans la maison, auraient pu

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soutenir un siége régulier contre une douzaine d’assaillants. Près du perron, un canon était monté sur un affût de mauvaise mine ; mais il n’était plus guère en état que de faire du bruit.

Tenus avec un soin et une propreté remarquables, les hangars contenaient de longues rangées de barils, de seaux, de barriques et d’épaves de tout genre, “ Mes étables ne renferment plus d'animaux, ”’nous dit Gamache, en nous les indiquant de la main ; “ avant la mort de la bonne femme, j'avais ordinairement quatorze à quinze vaches ; par défaut de soins tout a fondu, depuis qu’elle n’y est plus pour veiller sur le #raix. Je vois bien que je serai forcé de me marier une troisième fois, Je pense, monsieur le curé, que si vous pouviez me trouver, à Québec, une femme qui voudrait devenir madame Gamache, vous me rendriez service et à elle aussi, peut-être.” Je n’osai

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promettre que je m'eccuperais de l'affaire ; je n’en avais point le temps, et d’ailleurs je n'avais aucun espoir de trouver une personne qui voulût consentir à être maîtresse de ce manoir, à condition d’y passer presque toute l’année dans un complet isolement. Les absences du bourgeois étaient fréquentes : durant l'été, il naviguait ; en hiver, il courait les bois pour faire la chasse,

Sa seconde femme est morte pendant qu'il était dans la forêt, occupé à tendre et à visiter des piéges. Quand il rentra à la maison, après

une absence de deux semaines, il ne trouva.

plus qu’un cadavre glacé et raidi, auprès duquel

se pressaient, exténués de faim et transis de

froid, ses deux petits enfants, âgés l’un de cinq et l’autre de six ans. “Voilà comme on me trouvera quelque bon jour; chacun aura son tour. Eh bien ! puisqu’elle est morte, il faut l'enterrer.” Ce fut la seule remarque qu'il fit

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Louis-Oiivi Gamacie r?

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au chasseur qui l'accompagnait : il avait cepen

eurs je tant toujours témoigné à sa femme de la bonté -Tsonne et de l’affection,

de ce Pendant ts quelques heures que nows toute passâmes en ce lieu, nos préjugés contre Ga Æs ab- mache se dissipèrent, Dans sa personne, les on dehors étaient rudes, mais le fond du cœur était >s bois

bon Il était le premier à rire desmoyens qu'il avait employés pour acquérir sa terribie res tqu | nommée, et 11 se félicitait de la sécurité qu’elle visiter. | Jui procurait dans son poste périllenx, Nous après | pêmes recueillir de sa bouchetuelques détails Touva | sur sa vie et, eh particulier, sur les espièglerres uquel qui avaient rendu son mom célèbre dans les quartiers d'alentour,

Le

Louis-Olivier Gamache naquit à l’Islet, vers 2784, d’une famille originaire de Saint-Illier.

+8 Louis-Olivier Gañacie

h-Ville, dans le diocèse de Chartres. Ses

ancêtres s’établirent, 1} y a près de deux cents.

ans, dans la côte de Beaupré, d’où ils passèrent sur la rive méridionale du Saint-Laurent. C'est d'un membre de cette famille que le fief Gamache a reçu son nom.

D'un caractère ardent et «ventureux, le jeune Olivier quitta ses parents à Fâge de onze ans, pour s'engagèr comme mousse à bord d’une frégate anglaise ; son éducation se fit dans les haubans et sous la direction de la garcette.

Aussi, quand il revint au pays, après avoir servi pendant de longues années dans la mariné soyale, il rapporta toute l'intrépidité et er même temps totite la rudesse d’un vièux matelot anglais. N'ayant point réussi dans le négocé qu’il entreprit d’abord à Rimouski, il alla se fixer dans l’île d’Anticosti, au fond de la baie qui porte aujourd’hui son ñom; il acheta cet établissement d’un sieur Hamel, qui y avait

réside assez longtemps,

es. Ses ux cents assèrent t,. C'est le fief

le jeune nze ans, d d’une dans les rarcette.

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Louis - Vivier Gamache 10

Cette situation était conforme aux goûts de Gamache, car il aimait l'indépendance; il pouvait, en ce lieu, se livrer à ses occupations favorites, la pêche, la chasse, la navigation. Seul avec sa femme, ses enfants et un ou deux serviteurs, il passait six mois d’un long hiver sans avoir de rapports avec le reste du monde, Ses plus proches voisins, placés à dix lieues de lui, vivaient dans un semblable isolement.

En été sa baiïc était visitée par des navires cherchant un havre, et quelquefois par des coureurs d'aventures. Par suite de l’éloignement de tout secours, sa maison était exposée à des attaques de la part de ces derniers ; il songea donc à la mettre à l’abri d’un coup de main, en multipliant les moyens de défense et en attachant à son nom le prestige d’une terreur superstitieuse,

Une veine de plaisanterie se cachait souvent au fond des mesures qu'employait Gamache

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pour se faire craindre, Arrivant un jour à Kimouski après un jeüne force, il s'arrête à une auberge et demande au’on prépare à souper pour deux personnes, dans une chambre séparée, Le souper est servi; selon ses ordres, deux couverts sont placés sur la table.-—‘ Mais, qüi attendez-vous pour souper ? ” demande l’hôtelière.—‘* Est-ce que cela vous regarde ? vous serez payée comme il faut; c’est assez, Retirez-vous, et ne rentrez point sans que je vous appelle,”

Le prétendu sorcier ferme soigneusement la porte. Après s'être acquitté ncblement de la tâche de deux bons mangeurs, il appelle l’hôtesse, qui faillit perdre connaissance en entrant dans la chambre, Ia porte est bien jusque-là restée fermée : et cependant voilà deux chaises auprès de la table, les deux couverts ont servi, et, qui plus est, un seul homme n'aurait jamais eu le courage de manger tout ce qui avait éti

tnis sur la nappe,

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Le lendemain matin, tout le canton était informé que Gamache avait passé la veillée avec le diable, On les avait entendus parler tout bas, et bien des circonstances mystérieuses avaient été remarquées ; mais on n’osait pas les répéter. Gamache riait sous cape et se disait tout bas : Eh bien ! mes b........s, puisque vous êtes si bêtes, on va mettre une double charge à la peur.”—“ Madame, ce soir, je veux encore un souper pour deux, entendezvous ? Je ne dinerai pas ici, mais jy souperai.* A six heures, le souper était servi. En entrant dans la maison, Gamache aperçoit un groupe d'hommes et de femmes qui s’éloignent de iui à son passage.—‘* Est-il venu un monsieur habillé tout en noir ? ” demande:t-il à l’hôtesse, Pas vu,” répond celle-ci en tremblant.— ‘“ N'importe, je vais l’attendre ; tenez ma porte fermée.” Depuis quelques minutes les curieux chuchotaient dans la cuisine, lorsque tout à

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coup la porte s’ouvrit, sans que personne se montrât. Gamache, au moyen d'un bâton ramé d’une longuc ficelle, avait fait l'opération, tout en restant à l’autre extrémité de la salle à manger, Pâles de fraveur, hommes, femmes, enfants s’enfuient par les portes et par les fenêtres; Gamache est resté maître du champ de bataille ; il se présente devant l’hôtesse, toute tremblante, après la fuite précipitée des compères et des commères. — “ Eh bien ! madame, vous n'avez pas encore vu venir le monsieur en noirr” — Non; personne ne l’a vu. — “ N'importe, il paiera toujours son écot, et je souperai pour lui et pour moi.”

Après ce fait, passé devant beaucoup de té.

moins, personne dans la paroisse de Rimouski n'aurait osé soutenir que le sorcier d’Anticosti n’avait pas des rapports intimes avec sa majesté satanique,

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Zouis-Olivier Gamacñe 23

De temps à autres, Gamache visitait les Montagnais, de la côte du Nord, pour traiter avec eux, quoi que ces voyages ne fussent pas sans danger pour lui. Voici pourquoi: La compagnie des postes du Roi prétendait avoir le privilége exclusif de faire le commerce des pelleteries au nord du Saint-Laurent, et menait assez durement les caboteurs qui s’aventuraient sur ses prétendus domaines. Élevé à l'école des Anglais, Gamache s'était déclaré l'ennemi des monopoles; dans les courses qu’il entreprenait avec sa goëlette, légère et fine voilière, il usait, à l'exemple de ses modèles, du droit de trafiquer avec le monde entier. Comme ïl aimait à faire les choses franchement, il allait étaler ses marchandises à la barbe des employés de la compagnie, dont il méprisait les menaces, quand leurs forces n'étaient pas doubles des siennes. Il était d’ailleurs assuré de trouver, dans l’occasion,

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des défenseurs parmi les sauvages, qui favorisaient souvent les traiteurs.

Un jour que sa goëlette était mouitlée dans le port de Mingan, au milieu d’un cercle de eanots montagnais, et que le trafic allait rondement, une voile apparaît au loin et semble se rapprocher assez vite. L’œil exercé du vieux loup de mer a reconnu un bâtiment armé, dont # à déjà plusieurs fois éludé la poursuite. — # À demain, de bonne heure, mes amis,” crie t-il aux sauvages : “ne vous éloignez pas trop ; nous reprendrons nos affaires, quand j'aurai donné lair d’aHer à ces messieurs.”

L'ancre est levée, et pendant que Pennemi court une bordée pour venir tomber sur sa proie, h flotte de canots a disparu, et ja goëlette glisse rapidement hors du port, toutes les voiles déployées. Le eroïseur se met à sa poursuite, espérant bientôt la rejoindre ; mais il avait aormpté sans Gamache, habile pilote, qui réussit

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à conserver l'avance prise au départ. Cependant la nuit se fait, et bientôt les deux bâtiments ne sont plus que deux ombres perdues sur la surface des er. — “ Voilà le bon temps,” observe Gamache, en s'adressant à son compagnon ; ‘‘attise le feu dans la cambuse pour que ces gredins-là voient la flamme tout à clair. — Bien. —A présent, il faut les faire courir après un feu-follet.” Il lie ensemble quelques bouts de planches pour en former un radeau ; les tisons enflammés de la cambuse sont enfoncés dans un baril de goudron, qu’il cloue solidement au radeau, et le phare flottant est descendu avec précaution à la mer.

— ‘ Bon ! là, mon garçon; largue l’amarre qui tient le radeau. Pendant qu'ils vont s’a» muser à le rejoindre, nous allons courrir quel.

ques bordées pour aller reprendre notre place dans le port de Mingan. Ils ne sont pas assez futés pour venir nous chercher là.”

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Grande fut la déconvenue des officiers du croiseur, quand, après une chasse prolongée, ils arrivèrent à un petit feu qui semblait se nourrir des eaux de la mer. La poursuite fut continuée au hasard vers le sud, avec le seul résultat de persuader aux matelots que Ga:mache s'était échappé sous la forme d’un feufollet. Grande aussi fut la surprise des commis de Mingan, lorque, le matin du jour suivant, ils aperçurent la goëlctte chassée la veille, tranquillement mouillée à la place qu’elle avait occupée, quelques heures auparavant, et environnée d’un triple rang de canots montagnais.

Quoique Gamache se confiât à la générosité de la tribu montagnaise en général, il y avait cependant des circonstances où il se mettait en garde contre les individus.

Un jour, il était seul, tout-à-fait seul, dans son établissement, quand un canot sauvage, jusque-là caché par les rochers, abcrda à la

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grève voisine, Un énorme montagnais en débarque, et, armé jusqu'aux dents, s’avance d’un pas ferme vers la maison, Comme il était déjà sous l'influence de l’eau-de-vie, il était à craindre qu’il ne voulût user de sa force pour remplir la bouteille vide qu'il portait. Gamache n’était plus d’âge à lutter corps à corps contre un si vigoureux gaillard, Son parti est de suite pris ; il ne faut pas que J’ennemi entre en maître dans sa forteresse, Ilse pose sur le seuil de la porte, une carabine au bras et deux ou trois fusils à ses côtés.‘ Arrête! Je te défends d'avancer ! ” 11 lance ces mots avec sa plus grosse voix, sans troubler aucunement l'étranger qui continue sa marche. — ‘ Si tu fais un pas de plus, je te tue !” Le pas est fait ; mais avant que le sauvage ait pu en faire un second, il tombe frappé d’une balle à la

cuisse. Gamache est déjà à ses côtés ; après avoir désarmé le blessé, il le charge sur ses

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épaules, le porte à la maison, lave et bande sa plaie, puis l’étend sur une paillasse. Les serviteurs furent tout surpris, en entrant au logis, d’y trouver un malade servi avec le plus grand soin par leur bourgeois.

Quand la blessure du montagnais fut guérie, son hôte l’avertit qu’il était temps de partir, et le conduisit à la grève. — “ Tiens,” lui dit-il, “voilà ton canot et des provisions que je te donne ; mais écoute bien, sac à rum que tu es; si tu entends jamais dire que Gamache est seul à sa maison, ne te montre pas ici; car

cette fois-là, je te mettrai une balle dans la tête,

aussi sûr que j'en ai mis une dans ta cuisse d'ours.” La leçon eût son effet, et sur le blessé et sur les rôdeurs de sa tribu.

La rude réception faite au sauvage montagnais était un cas exceptionnel ; car Gamache accueillait ordinairement les étrangers avec hospitalité quand il ne se défiait point de leurs

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intentions, —“ Quelquefois, cependant,” disait» il, “ il m'est arrivé de f....r une bonne peur à ceux qui paraissaient me craindre,”

Pendant une tempête qui avait rendu Ja met fürieuse, un jeune pilote, ne pouvant plus tenir au large dans sa chaloupe, se jeta, de désespoir, dans la baie de Gamache. Il avait entendu les mille et un rapports qui circulaient sur ce redoutable individu; aussi ne fallait-il tien moins que la crainte d’une mort certaine en pleine mer, pour l’engager à se hasarder dans le repaire du tigre. Il aurait bien voulu rester sut sa chaloupe; maïs ce dessein lui paraissait plein de dangers Gamache était sur {a grève et l’invitait à descendre; il était moins périlleux de lui témoigner un peu de confiance que de paraitre s’en défier. .\pres

30 Louis-Olirvier Gamacté

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avoir mis sa chaloupe en lieu de sûreté, le pilote s’avance en tremblant vers la maison, où

a été devancé par le maître du lieu. —

Soyez le bienvenu,” dit celui-ci, en serrant la main de l'étranger, “ je suis bien aise de vous voir. Ily a quelque temps que je n’ai point reçu de nouvelles du monde : vous allez m’en donner. Entrez; nous jaserons un peu pendant que la bonne femme nous préparera à souper.”

Les premiers regards du jeune homme tombent sur un pan de cloison garni d’armes, depuis le haut jusqu’au bas. Cette vue le glace ; 1l aurait préféré être couché au fond de sa chaloupe, quand même il eût fallu êtré ballotté par la mer la plus furieuse ; mais il avait donné dans le piége, il n’y avait plus moyen de reculer. Le souper et la veillée se passent assez gaiement ; le nilote contait de son mieux ses meilleures histoires. Après

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avoir remercié son hôte, ii veut retourner à sa chaloupe pour y coucher. — “Non, mon ami,

tu ne partiras pas ; la mer est trop grosse au large, la nuit est froide et humide ; puisque tu he peux pas sortir de la baie, tu n’iras pas coucher dans ta chaloupe. J'ai en haut un bon coin pour toi Demain tu partiras, si tu es encore en vie.” Impossible à l’étranger de rejeter cette invitation pressante, sans offenset celui qui l’a si bien accueilli ; il faut s’exécuter. Un escalier étroit et rapide conduit, par dehors, à la mansarde.—"" Tiens, dors aussi fort et aussi longtemps que tu pourras. Le lit est mou ; il y a dans ce lit de plume le duvet de bien du gibier : car, vois-tu, j'ai la main sûre; je ne manque jamais mon coup quand je tire un fusil.”

En se retirant, Gamache ferme la porte à l'extérieur ; il n’y a plus moyen d'échapper à cette main ferme et sûre, Aussi, la prière du

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