PARIS, IMP. DE L. TINTERLIN ET O
RUE NEUYE-DES-BONS-ENFÀNTS, 3
« Ils sont morts libres r* ont-ils pu « dormir sous un sol asservi. »
{Chant hongrois, par *btofi.
La Hongrie compte cinq périodes dans % son histoire. La cinquième, qui commence avec la guerre de l'Indépendance, appartient à l'histoire contemporaine et se rattache à des faits généraux qui forment encore aujourd'hui la trame des affaires européennes. La masse d'idées qui vinrent, comme en un creuset, se fondre et se solidifier dans la Révolution française, eut pour résultat d'engendrer, sur toute la superficie de l'Europe,
une série de phénomènes analogues.
Le drapeau tricolore promené par la République et l'Empire, agit comme un symbole sur l'âme des peuples qui aperçurent ce signe social à la tête % des régiments français. Et ceux-là même qui, à l'instar du peuple hongrois, tournèrent leurs armes contre la France, ne furent pas les derniers à s'éprendre pour elle d'une vive admiration et à s'efforcer de l'imiter.
La Hongrie, notamment, n'a pas cessé, depuis 1815, d'aspirer à l'état social et politique dont la France a fourni le type principal. Tout le monde sait que, par une des plus étranges combinaisons dont l'histoire offre l'exemple, l'empereur d'Autriche se trouve être, en même temps, roi de Hongrie; et que, tout en conservant son autonomie, cette nation n'en fait pas moins partie* de l'Empire autrichien.
Ce n'est pas ici le lieu d'analyser le plan de la monarchie hongroise. Il nous suffit de constater la situation violemment fausse dans laquelle se trouvent l'empereur d'Autriche et les nations qui, comme la Hongrie, vivent plus ou moins indépendantes. On comprend que l'histoire de ces peuples ne peut être qu'un duel permanent entre l'Empire et les nationalités qui le composent.
A mesure que les siècles s'écoulent, que les lumières se développent, le problème d'absorption que se propose l'Empire d'Autriche et le rôle qu'il prétend jouer en Europe, deviennent plus difficiles. En effet, le développement de l'esprit public, en allumant chez chacun de ces peuples le désir de l'indépendance , les rend plus rebelles à l'assimilation que poursuit depuis si longtemps la maison de Hapsbourg-Lorraine.
La crise dans laquelle, de 1832 à
1849, a figuré la remarquable individualité de Louis Kossuth, n'est qu'une des phases de ce mal endémique qtie nous venons de signaler. La Hongrie donna dans ces circonstances les marques d'une énergie nationale vraiment extraordinaire qui attira l'attention de l'Occident.
Parmi les hompies distingués à divers titres qui suscitèrent cette révolution et s'y dévouèrent, Kossuth est évidemment celui qui la personnifia le plus complé- .tement.
" Kossuth est né le 27 avril 1802, de parents originaires du comitat de Turoçz.
Ce pays, qui dépend de la haute Hongrie, est, on le sait, peuplé de Slovaques.
Le village qui porte le nom de Kossuth fut-il le patrimoine des aïeux du grand agitateur ? on l'ignore. Quoique Slaves de race, ses ancêtres n'en occupèrent pas moins un rang élevé dans la nobl^saemadgyare, « preuve manifeste ,
ajoute M. J. Boldenyi auquel nous empruntons ces détails, que les droits nobiliaires n'étaient pas monopolisés par la race prédominante (1).
Devenus Madgyares par les mœurs et les prérogatives, les aïeux de Kossuth tendaient à quitter le pays slave et à se rapprocher du groupe national hongrois. Son père, après avoir essuyé des revers de fortune, vint dans le cpmitat de Zemplin et habita Bodrog Szerdahely.
La famille de M. Kossuth était nombreuse, ses ressources plus que modestes; mais il devait trouver dans ses enfants, dans l'un d'eux surtout, d'inappréciables consolations à ses chagrins. Dès l'âge le plus tendre, le jeune Louis Kossuth fit la gloire et l'orgueil de ses parents. Son intelligence précoce faisait l'admiration
(1) La Hongrie ancienne et moderne, par M. J. Boldenyi.
de ses professeurs. Il montra dès l'enfance une vivacité d'esprit remarquable.
H joignait à la grâce et à l'impétuosité madgyares, la sensibilité du Slave. Cette souplesse et cette mobilité de sentiments est très remarquable chez les hommes de cette race. Aussi le Slave, avec cette ressource extraordinaire qui lui permet de s'émouvoir à la superficie et d'ajouter a la facilité de l'émotion la mimique théâtrale des Orientaux, devient-il aisément orateur.
Avant que les études du jeune Kossûth fussent terminées, son père mourut brusquement. Sans fortune et chargé d'enfants, madame Kossuth puisa pourtant dans son amour maternel le courage de s'imposer assez de privations pour que le fils, objet de ses espérances, pût continuer ses études commencées au collège de Sarospatack dans celui d'Eperies,et pour*! 'envoyer ensuite suivre ses
cours de droit à l'Université de Pesth.
Ofen ou Pesth, qu'un p««t de bateaux réunit à la ville de Biide, rappelle aux Madgyares le souvenir daleur grandeur passée. C'est aussi un centre commercial et industriel où le mouvement intellectuel est plus développé que dans le reste de la Hongrie. Pesth et Bude forment ensemble une population de plus de cent vingt mille âmes.
Kossuth y étudia le droit et s'exerça en même, temps à écrire. Il devint journaliste et avocat.
N'est-il pas curieux de remarquer que le mouvement de 1848, qu'on l'étudié à Paris, à Venise, en Hongrie ou ailleurs, appartint presqu'exclusiveraent aux avocats et aux journalistes-?
M. Kossuth avait vingt-huit ans lorsque la révolution * de 1830 éclata. La Pologne s'était levée; on sait quel héroïsme désespéré déploya èe noble peuple.
La Hongrie s'émut. Aux yeux du Madgyare la Pologne est mj^ peuple-frère, les deux peuples semblent, en effet, chargés d'une mission analogue en Europe. Ce sont les grand'gardes des civilisations occidentales.
La jeunesse hongroise, impatiente de porter secours à la Pologne, demandait qu'on levât deux mille hommes par comitat, ce qui eût donné cent quatre mille soldats à la cause polonaise.
Le cabinet de Vienne fit naître des obstacles , agita les paysans slaves , souleva des questions d'intérêt local, convoqua la Diète , et soumit aux Etats la révision du code urbarial. Les élections de 1832, faites sous l'impression des événements, furent libérales; Kossuth fut nommé suppléant à la Diète de Posonie.
Ces suppléances étaient fort nombreuses. Un nombre considérable de magnats s'absentèrent en 1832, ils fu-
rent suppléés par un nombre égal d'avocats; ces. fonctions donnaient droit à un siège à la Chambre basse et à un logement gratuit.
La Diète fut très-agitée. Le mouvement national hongrois, dont le début eut lieu en 1815 , prenait plus d'énergie ■d'année en année et se précipitait par une sorte de force acquise . La question polonaise fut agitée de nouveau, les États envoyèrent une adresse au roi qui ne tint nul compte de l'appel qui lui était fait pour secourir la Pologne.
Perdu dans la foule des députés, Kossuth suivait avec passion les phases des discussions de la Diète. Il avait alors trente ans. Il était obscur; sa profession de journaliste ne le relevait pas beaucoup. Les Madgyares ignoraient encore la puissance de la plume, et, dans leur barbare orgueil, ils regardaient d'un assez mauvais œil un homme qui, quoique
gentilhomme , ne dédaignait pas de se faire ga?etier.
L'Autriche connaissait mieux Kossuth. Elle pressentait en quelque sorte l'avenir réservé au jeune avocat. Elle le suspectait, ne négligeait aucune occasion de lui infliger des tracasseries et de petites persécutions.
L'un des hommes les plus remarquables de la Diète était alors l'économiste Széchenyi. Ses succès donnèrent à Kossuth le désir de s'essayer à la tribune. H parla, mais il parla mal, et rien chez lui n'annonça le futur orateur qui devait, comme l'agitateur de l'Irlande, entraîner les multitudes par la puissance de sa parole.
Cet insuccès n'abattit point le courage de Kossuth. Ne pouvant présentement conquérir l'importance et l'autorité par la parole, il eut recours à la plume. Son idée fut bien simple. Elle consistait à
imiter ce qui, depuis plus de quarante ans, se pratiquait en France. D publia, sous forme de journal, le compte-rendu des séances des députés en y joignant une sorte de sténographie des principaux discours. Rien de semblable n'existait encore en Hongrie. Le public n'était pas même initié aux procès-verbaux des séances.
Mais Kossuth, au lieu de faire de cette feuille une manière de Moniteur impartial, lui donna une couleur exclusivement libérale en reproduisant particulièrement les discours des députés progressistes et ajoutant même à ces discours les fleurs de sa propre rhétorique.
Ce journal obtint un succès considérable. Il compta bientôt plus de sept mille abonnés, ce qui formait un chiffre énorme pour un pays où la presse périodique n'était pas encore entrée dans les mœurs. Kossuth devint d'autant plus im-
portant qu'il n'avait aucun concurrent.
Là où n'existe point de presse, il n'est pas question de censure. Rien ne s'opposait donc, aux termes de la loi, à la publication du journal de Kossuth. Le ministère ne permit pourtant pas qu'il fut publié plus longtemps. L'opposition défendit son organe. Le ministère ne céda pas. Tout ce qu'on put obtenir de lui fut de laisser publier le journal en copies faites à la main. Alors ce fut, dans la jeunesse, à qui s'emploierait à ce travail , tandis que les députés poussaient à la propagation de cette singulière gazette. Avec son armée de copistes , Kossuth fut bientôt un personnage trèsinfluent. Quand la Diète fut finie, il continua d'entretenir l'agitation en répandant les comptes rendus des discours des candidats, et enflamma l'opinion pour des questions d'intérêt local.
Kossuth devint dès lors, aux yeux de
^^^^•^rnmm
la cour de Vienne, un de ces hommes qu'il faut détruire. Accusé de haute trahison, il fut recherché par la police.
L'archiduc palatin reçut ordre de s'emparer de lui.
On le trouva, malade, fatigué, dans les montagnes de Bude. H fut arrêté au mois d'avril 1837 et conduit prisonnier à Pesth dans la citadelle de Neuhauss. C'était la prison des nobles. Kossuth s'y livra à l'étude des langues et de l'histoire. La Révolution française, qu'on peut considérer comme le rudiment obligé de la politique moderne , l'occupa beaucoup. H se prépara, comme un autre avocat et agitateur illustre, Daniel Manin dans sa prison de Venise , au rôle qu'il se propesait de jouer pour exciter son pays à reconquérir l'indépendance.
Les persécutions de l'Autriche contre les députés progressistes continuèrent.
Kossuth eut Mentôt pour compagnon de
ltt KOSSUTH
captivité le baron Vasselenyi,que la prison frappa de cécité , et qui mêlait la haine et la vengeance à l'amour çlu progrès.
Les deux prisonniers s'excitèrent l'un l'autre, et quand l'amnistie de 1840 leur rendit la liberté, ils résolurent d'en profiter pour abattre la tyrannie autrichienne et poursuivre l'œuvre de la réforme.
Les principes d'unité, de nationalité, d'égalité devant la loi, faisaient chaque jour des progrès , et tandis que l'Autriche s'efforçait d'user l'autonomie madgyare au profit du pouvoir central autrichien, la Hongrie, au contraire, s'affirmait elle-même en décrétant que la langue madgyare deviendrait, à l'exclusion du latin , la langue des actes civils. Le mouvement industriel suivit et aida le mouvement politique. Les questions économiques se débrouillèrent. La
KOfcSUTH 17
aécessité d'mfle banque nationale se fit sentir à tous ; mais l'Autriche s'opposa péremptoirement à sa création. L'agitation*^ tourna vers les choses littéraires; c'était un terrain favorable aux facultés de Kossuth.
Un imprimeur, Landerer, ayant obtenu l'autorisation de publier un journal* en oint à Kossuth la direction. Cettç feuille parut bientôt sous le titre : Journal de Pesth. Kossuth quitta la solitude de sa petite maison et ses calmes études pour se jeter de nouveau dans les périls de la publicité.
tJndeses compatriotes, dont l'ouvrage dijàcité nous fournit, sur la personne de Logis Kossuth , de précieux renseignements, apprécie de là manière suivante son rôle d'écrivain pendant qu'il dirigeait la rédaction dû journal de Pesth.
« Cependant Kossuth, prudent et &ir~ conspectau ccwipeniwpeïit, ne dressage*
grandes batteries que lorsque l'usage eut consacré cette concession tout accidentelle; mais alors on le vit plus grand, plus terrible que jamais. A aucune époque, le sentiment public n'avait eu d'interprète plus redoutable, plus palpitant de vérité, que le rédacteur duPestihirlap (Journal de Pesth). Jamais lutteur ne fut mieux doué par la nature , et jamais plus heureuses circonstances ne s'étaient réunies pour jeter dans la lice un caractère irascible, quoique maître de lui-même. Kossuth savait employer les ressources de la colère et en éviter les imprudences. De l'habileté dans l'audace , l'à-propos du courage, une âme à l'épreuve de la fortune, un esprit éblouissant, une ironie acérée, un style ciselé, fouillé comme ces manches de poignard qui sortaient des mains de Cellim, tel était le journaliste et l'agitateur Kossuth. Sa vie n'est qu'une série de combats» »
~Z3fe— S
KOSSUTH 19 î
Plus habile cette fois que la première, '
l'Autriche ne supprima point le Journal ,
de Pesth ; mais au Pesti hirlap, elle op- «
posa le Novine Horvatzke , journal de ^
Croatie; au publiciste Kossuth, elle op- »
posa le publiciste Louis Gaj. Profitant astucieusement du principe même des »
nationalités mis en avant par les progressistes, elle suscita, en face de la nationalité madgyare, la nationalité illyrienne, irrita l'orgueil des Croates et des Esclavons , et prépara l'antagonisme et la guerre des races, grâce à laquelle environ Jiuit millions d'Allemands de l'Empire d'Autriche ont pu maintenir sous un même sceptre trente-cinq millions d'hommes.
La rivalité des races ne peut être expliquée ici d'une manière suffisante (1). <
(1) Vdir le livre III de VHistoire de la Révolution *
à* Hongrie , par MM. Daniel Iranyi et Lot»»
Chassin.
C'est une question fort complexe, dans laquelle se meuvent l'intrigue 'et le pré* jugé, les passions aveugles et les légitimes aspirations. Le génie de l'Autriche et celui de la Russie, leurs prêter tions réciproques s'entre-croisent dans des ténèbres politiques d'une profondeur si intense, que les faits eux-rtiêmes revêtent un caractère douteux et laissent à l'interprétation une part considérable.
Pour se faire une idée de la complication qu'engendre cette question des races, il suffit de les énumérer.
Ainsi, la Croatie, la Dalmatie et la Slavonie , quoique incorporées au royaume de Hongrie depuis la fin du onzième siècle , conservèrent l'autonomie provinciale et eurent leur chef ou ban. Là Dalmatie fut ensuite considérée par l'Autriche -somme simple province de l'Empire, quoique le ban de Croatie continuât de
WJX! JI^..^2
KOSSUTH il
prendre à la fois le titre de ban de la Dalmatie.
Entre les Serbes, les Tchèques, les Roumains de la Transylvanie, du Banat, de la Buchovine, etc. , et la Hongrie, des distinctions de race et par suite des rivalités ont toujours surgi dès que la politique du cabinet de Vienne le jugeait à propos.
Louis Gaj, dans sou Journal National IWyrien, parut surtout occupé d'une question littéraire : il s'agissait de grouper les Slaves du Sud, Illyriens, Dalmates, Croates, Bulgares, Serbes, Bosniaques et Monténégrins, en un seul faisceau linguistique illyrien.
Or, comme les Slaves de Bohême agissaient dans un même sens, les deux tronçons du panslavisme pouvaient se nouer un jour aux dépens des Madgyares et des Roumains, qui semblent portés, par la Providence, entre les deux élé-
ments slaves pour empêcher le débordement de cette race sur l'Europe entière.
Car, il est à peine besoin de le dire* ces questions de linguistique, de littérature et quelquefois d'industrie, comme à Venise, sont les moyens détournés auxquels ont recours les peuples soumis à un régime trop arbitraire.
La cour de Vienne qui, pour entraver la Hongrie dans son mouvement vers l'indépendance, avait encouragé Louis Gaj, faillit devenir victime de ses propres intrigues. Paul-Joseph Shafarick et Jean Kollar, Fauteur de la Feuille Hongroise, montrèrent ce qu'il fallait attendre de ces doctrines, dont la véritable clef était à Pétersbourg.
A travers le tissu des complications qui se produisirent en Hongrie, de 1840 à 1848, l'idée du cabinet de Vienne apparaît. Elle consiste à favoriser, en apparence, le mouvement progressiste, tout
en maintenant la division dans les races.
Kossuth représentait l'idée diamétralement opposée à ce système, et tous ses efforts tendirent, au contraire, à fondre les diverses races dans l'unité madgyare.
Le spectacle de l'ancienne France s'unissant définitivement en 1789 par le beau mouvement des fédérations, avait frappé son imagination. Il ne tiat pas compte du travail profond accompli en France par quatorze siècles d'une libre monarchie. Les préparations historiques de l'unité française avaient des racines bien autrement puissantes que celles de l'unité madgyare.
Nous verrons quel fut le résultat des efforts de Kossuth et par quels motifs ces efforts avortèrent. Malgré son apparente prudenoe, l'agitateur n'avait pas tardé à lancer le journal qui lui était confié dans une voie où son imprimeur, uniquement préoccupé d'intérêts corn*
merciaux, ne se souciait pas dé le nér vre. Ce journal lui fut retiré.
Kossuth rentra un moment dams la vie privée. Il avait, d'ailleurs, épousé la fille d'un noble madgyare de Gyor, et dé son mariage avec Thérèse Mezlenyi lui étaient nés des enfants qui pouvaient le retenir un moment sous le charme d»
la vie* domestique.
Les élections de 1847, qui devaient provoquer en Hongrie de si graves événements, le ramenèrent sur le terrain de la
* lutte. Les lettres royales fixèrent les élections au 17 octobre dans le comiat de Pesth. Le cercle de l'opposition présentait deux candidats : le vicomte Maurice Szentkiralyi et Kossuth.
Le parti autrichien, pour mieux tromper l'opposition, ne s'occupa point du
% premier candidat , mais il concentra tous ses efforts contre le second, opposant à M. Kossuth, M. André Balba,
pretaier secrétaire rapporteur de k congrégation et des tribunaux wonici* paux. M. Balbaeut beau refuser d'accepter cette candidature, le parti conservateur persista à le porter.
Mais M. Kossuth, puissamment soutenu par les comtes Louis et Kasimir Batthyanyi, devait l'emporter. Il eut pour lui les femmes et les salons, e»
même temps que les électeurs can*pagnards et la jeunesse libérale.
MM. Szentkiralyi et Kossuth furent élus à une majorité considérable*
La ftraille royale assista à l'ouverture solennelle de l'Assemblée à Poeonie. Les archiducs parlèrent aux députés en langue madgyare. L'opposition qui dominait à la seconde Chambre n'en protesta pas moins, dans la discussion 4e l'adresse au trône , contre les em- .
piétements administratifs du cabinet de Vienne.
Le3 magnats ayant refusé d'adopter une adresse conçue en ce sens, Kossuth parvint à faire décider que la seconde Chambre ne répondrait pas au discours de la couronne. Il était alors devenu le tacticien de l'Assemblée en même temps que son orateur le plus influent. Sa parole claire et incisive, ses mouvements oratoires où l'habileté se cachait souvent sous le masque de la passion, entraînaient les conservateurs eux-mêmes.
Cependant le cabinet de Vienne n'était pas encore vaincu, et lorsque la délicate question de la langue diplomatique fut de nouveau agitée, les dissidences antérieurement fomentées éclatèrent avec plus de violences. Le parti illyrien conservateur, ligué contre la Croatie constitutionnelle ou Madgyare- Croate, reparut plus menaçant et déploya un fanatisme extraordinaire.
Les États n'en décidèrent pas moins
que la langue madgyare serait la seule langue légale. En ce qui concernait les annexes du royaume, notamment la Croatie, on leur concéda le droit d'employer le latin dans les questions municipales. L'étude de la langue madgyare.
fut obligatoire pour toutes les écoles.
Ce principe unitaire soutenu par Kossuth et le parti démocratique hongrois, fut considéré par ceux dont il contrariait les habitudes comme une persécution inouïe. Il est juste de faire observer que tandis que M. Kossuth essayait d'imposer au royaume entier une langue parlée par cinq ou six millions de Madgyares, M. Heliade s'efforçait de son côté de donner à la langue roumaine, parlée par huit ou neuf millions de Roumains, un caractère à la fois légal et littéraire.
Or, les Roumains n'habitent pas seulement la Bessarabie, la Moldavie et la
Valachie. Un grand nombre d'entre eux font partie des annexes du royaume d* Hongrie.
D'où il résulte que le principe soutenu par Kossuth et ses partisans ne laissa pas seulement prise à l'intrigue ; il froissa des intérêts analogues à ceux qu'il favorisait.
. Il est constant pour nous que la Diète madgyare se proposait un but excellent, mais qu'elle se trompa sur la situation de la Hongrie, si eHe crut trouver une ressemblance exacte entre cette situation et celle de la France en 1791 visà-vis de quelques-unes de ses provinces.
Les Madgyares se considéraient comme la race conquérante, et, à ce titre, ils se croyaient au moins le droit de la force.
Mais quiconque invoque la force n'est pas tenu de prouver. Louis Batthyanyi fut mieux inspiré lorsqu'il chercha le lfen national de la Hongrie dans les affinités
de la liberté plutôt que dans celles du langage. Toutefois, comme on Ta vu, les questions d'idiomes, dans cette tour de Babel des nationalités qu'on nomme l'empire d'Autriche, cachent de telles embûches, que Batthy anyi eut l'air d'un mauvais politique.
La révolution de février 1848 rompit la trame des événements. Le 1 er mars on connut à Vienne la chute du roi Louis-Philippe. On sait quel effet y produisit cette nouvelle imprévue.
En Hongrie, où les esprits étaient déjà disposés à l'agitation, cette révolution causa une émotion profonde. Elle enflamma surtout l'imagination de Kossùth, déjà tourmentée par cette grande histoire des révolutions de l'Occident qu'il avait eu autrefois le loisir d'étudier dans sa prison. D'un coup d'œil, il comprit l'avantage que son pays pouvait trouve t dans les compli-
JK> KQSSUTH
cations mêmes qui allaient sortir d'une crise aussi grave. « Je prie les États, « s'écria-t-il, d'élever leur politique à la » hauteur que réclament l'immense res- « ponsabilité du moment et les événe- « ments qui viennent de s'accomplir. »
Profitant aussitôt d une motion relative, à une question financière, il réclame non-seulement la fondation d'une banque nationale, mais encore la formation d'un ministère des finances madgyare et indépendant.
« J'ai déjà, dit-il, énoncé ma convic- « tion, tendant à prouver que l'avenir « constitutionnel de notre patrie n'est « pas assuré tant que le roi ne sera pas « entouré partout dans ses États de for- « mes constitutionnelles ; il .est évident « que notre forme de gouvernement étant « en opposition directe avec le système « monarchique pratiqué dans les autres « provinces, notre position sera toujours
KOSSUTH 3i
« un point de mire à de continuelles at- « taques, à des menées inconstitution- 4* nelles. J'ai dit et je répète encore, que « partout où vos intérêts se rencontrent «* avec ceux delà monarchie, ils peuvent « s'équilibrer, en prenant pour base le « constitutionalisme commun, sans por- « ter préjudice à notre indépendance.
« Mais j'ai jeté un regard plein de tris- « tesse sur l'origine et le développement « de ce système bureaucratique de « Vienne qui élève les constructions de « sa puissance énervée sur les ruines de « la liberté de ses voisins, et j'ai dit « que celui de la maison régnante qui « aura la hardiesse de substituer une « nouvelle organisation constitutionnelle « à l'ancien mécanisme gouvernemental, m sera le second fondateur de la dynastie « des Hapsbourgs. »
On le voit par ce peu de mots, les personnes qui mêlèrent à Paris le nom
de Kossuth aux déclamations démagogiques, sfe trompèrent singulièrement sur le caractère et sur le rôle de cet agitateur. Le passage suivant du même disttmrs en est une preuve nouvelle :
« Je supplie donc les États» dit- il, de' « se mettre à la hauteur des événements, *^en puisant des forces dans leur atta- « chement pour la dynastie régnante et « dans le sentiment de leur responsabi- « lité. L'avenir de cette dynastie est con- « fondu avec la parenté fraternelle des « peuples divers delà monarchie, eteette * fraternité n'est réalisable qu'avec le « respect des nationalités, ayant pour « ciment le censtitutionalismeJui^même .
« Mon point de départ est dans «elûi des « intérêts de la maison royale ; car, Dieu « merci ! ils se lient intimement avsc «« ceux de notre patrie* Je ne veux pas « me restreindre à l'énumération de nos « grieés; fls trouveront probftbtenefit
- lear solution dans les réformes fonda- k « mentales que j'ai l'intention de pro- « poser ; et si malheureusement des « questions telles que celle» de nos dïïfé- « rends avec les Croates n'étaient pas « vidées, je les aborderais alors avec « toute la sympathie de mon âme , « dusse - je rouvrir d'anciennes blçs- <« sures, n
M. Kossuth put être regardé comme le Mirabeau de la Hongrie, mais il ne s'écarta point des limites du respect pour son souverain.
La révolution de Vienne et la fuite de M. de Mettermch ne changèrent point cette attitude des députés madgyares. Pendant ces jours d'orage, l'Assemblée de Posonie envoya simplement une dép«tation composée de Kossuth , Louis Batthyanyi, Széchènyi et Joseph Cziraki, demander au roi la création d'un ministère nation al 'madgy are.
Les bons Viennois, sortis de leur immobilité, accueillirent avec enthousiasme cette députation. Elle était suivie d'une foule de jeunes secrétaires des députés hongrois qui venaient aider les Viennois à casser les réverbères. On les nommait jurâtes.
Le ministère hongrois fut concédé.
Kossuth et Louis Batthyanyi en furent les deux principaux membres. Ce dernier en occupa la présidence, les jurâtes et les Viennois poussèrent des cris de triomphe. Us coururent aussitôt aux bateaux du Danube afin de répandre la bonne nouvelle.
Pesth était dans une grande agitation.
En attendant le retour de la députation, elle avait aussi fait ses journées; les têtes se montaient. Des clubs s'improvisaient; ils avaient déjà formé un comité de salut public ; la troupe n'agissait pas. Les meneurs parlaient de sortir du
Kossçpa 35
terrain légal et de rompre les relations avec l'Autriche.
Les jeunes gens qui revenaient de Vienne calmèrent les esprits en annonçant que le roi avait nommé l'archiduc .palatin Etienne vice-roi de Hongrie et que celui-ci venait de nommer le ministère madgyare. La, plupart des ministres étaient des députés madgyare s. Kossuth, auteur de la motion relative à un ministère des finances, était précisément ministre de ce département.
Les noms de Kpssuth et d'un autre ministre populaire, M. Szmere, inquiétèrent la cour de Vienne. La défiance succéda à l'enthousiasine. Le comité de salut public de Pesth se déclara en permanence; Ferdinand consentit pourtant à reconnaître le ministère hongrois,pourvu que le ministre des affaires étrangères fût à poste fixe à Vienne.
Ce ministre était un prince Estherhazy .
8fl KOSSUTH
Le calme se rétablit et l'empereur-roi vint en personne, le 11 avril, clore la session de l'Assemblée hongroise.
Kossuth crut alors à la sincérité des concessions de la cour de Vienne. Il répondit du moins dans ce sens aux questions qui lui furent posées par ses amis.
L'accueil que les Viennois avaient fait à M. Kossuth était pourtant de nature à lui inspirer des inquiétudes. Son rôle prenait des proportions trop larges. Il ne se bornait plus aux destinées de son pays, il planait sur l'empire d'Autriche. La cour de Vienne le comprit en voyant les Viennois, accoutumés depuis tant d'années à mettre en pratique cet axiome : « Faisons comme nos ancêtres, »
demander, eux aussi, l'inauguration des principes nouveaux. Elle attendait avec anxiété l'éclosion des semences de division qu'elle avait répandues.
La Hongrie, en apparence , n'avait
plus rien à demander qu'à elle-même ; mais le branle était donné. Les rivalités de race ne pouvaient s'apaiser que dans le sang. Chacune d'ailleurs prétendait à un rôle indépendant : les Bohèmes parlèrent slavisme ; la Lombardie et la Vériétie s'insurgèrent ; les Serbes voulurent se séparer de la Hongrie ; les Croates, sous l'inspiration du baron Jellachich, formèrent une Diète à Zagabrie, refusèrent de reconnaître la nouvelle loi électorale et interdirent aux députés croates de se rendre à Pesth, où siégeait l'Assemblée hongroise.
Jellachich prit pour devise : « Sauvons V Empereur! » La cour de Vienne lui conféra le titre de ban de Croatie. C'était l'armer pour la révolte. Kossuth prit la parole le 11 juillet sur les affaires de Croatie. L'imminence du péril rendait les circonstances solennelles. Kossuth répéta le mot des Français de 1792 :
38' KOSSUTB
« La patrie est en danger! » Il montrai dans quelle situation déplorable le premier ministère hongrois avait trouvé le pays. H lui fallait, sans armes ni trésor, par la seule force de l'enthousiasme et du patriotisme, conjurer le péril. Expliquant ensuite le mouvement organisé par les Slaves : S
« La Croatie, dit-il, est en état de « révolte. Il y a bien des années que « nous avons dit maintes fois au pouvoir « qu'en tolérant les intrigues illyrierines, .« il nourrissait dans son sein un serpent « qui s'attaquerait un jour à la maison «< régnante. Les Croates ont pensé qu'à « la faveur de la crise révolutionnaire de « l'Europe, ils pourraient impunément « en venir à une révolte ouverte contre ' « la nation hongroise. Si nous avions « fourni quelque motif à cette déteMii* « nation funeste, même en ce moment, « sans penser à leur crime , je vous
« conseillerai» de donner satisfaction à « ia Croatie et d'apaiser la révolte en * réparant nos tort» au lien de la répri- « mer par la force des armes. Mais vous « savez tous, Messieurs, que la nation, « dans le temps où elle n'obtenait pas « pour elle-même toutes les libertés qui « lui étaient dues, n'en refusait aucune à « la Croatie. »
Comparant avec habileté le rôle de la Hongrie vis-à-vis des Croates à celui de l'Angleterre dans ses rapports avec l'Irlande, il n'eut pas de peine à démontrer que la première avait beaucoup plus fait pour les Croates que la seconde pour les Irlandais. Ce que la Hongrie demandait à ses annexes se bornait à l'emploi de la langue madgyare dans les commuaîcations officielles. Le ministère avait prié le ban insurgé de venir prendre sa place au conseil d'État et d'y délibérer avec les ministres sur les intérêts des Croates.
4D «OSSUtH
« Le ban n'apas paru,, ajouta M. Kos- « suth; il a, d une manière insolente, re- « jrepoussé l'initiative, et, s'appuyantsur « la révolte, il s'est mis dans une posi- « tion qui ne tend à rien moins qu'à « détacher la Croatie de la Hongrie. Je « ne nie pas que la Croatie n'ait de jus- « tes griefs ; mais ces griefs sont du fait « de l'ancien gouvernement et non im- « putables au ministère actuel. Au con- « traire , la nation hongroise s'est m toujours empressée de les accueillir « comme s'ils eussent été les siens mê- « mes, en adressant les représentations « nécessaires au gouvernement autri- « chien. »
Kossuth termina son discours en demandant une levée de deux cent mille hommes et un emprunt de cent millions.
L'Assemblée se leva et vota ce qu'on lui demandait. « Vous vous êtes levés, « s'écria Kossuth., moi, je me pros-
KQSSUTA 41
* terne davant la grandeur de notre peu- « pie ! »
Le palatin Etienne parut incliner dans un sens favorable. Le cabinet de Vienne, qui devenait en quelque sorte arbitre, déclara Jellachich rebelle et hors la loi, et le somma de venir rendre compte de sa conduite à l'Empereur lui-même dansr la ville d'Inspruck.
Que se passa-t-il dans cette entrevue ?
On l'ignore ; mais Jellachich put retourner à son poste. Des conférences furent ouvertes à Vienne ; on sait comment elles se terminèrent.
— • « Nous nous reverrons bientôt sur les bords de la Drave ! « s'écria Batthyanyi.
. — « Non pas , répondit Jellachich , c'est sur les bords du Danube que j'irai vous trouver. »
Il leva cinquante mille hommes. On assure que Vienne lui envoya des muni-
tions de guerre; Serbes et Slaves se
levèrent en même temps.
Les Hongrois firent appel à l'Empereur ; on les éconduisit. Les députés en.
mission quittèrent Vienne , la plume
4 rouge au kalpack, la rage dans le cœur.
En arrivant le 15 à Pesth, ils apprirent tjue le commandant des troupes hongroises venait de se rendre sans combattre. Batthyanyi propose d'inviter l'archiduc palatin à prendre le commandement des troupes. « J'y consens, s'é-^ cria Kossuth, mais à la condition qu'il n'abandonnera pas un pouce de terrain. »» Le palatin accepta sous cette réserve qu'on ne sortirait pas de la légalité.
Qu'entendait-il par ces paroles? Kossuth essaya d'en donner la définition en circonscrivant ces termes trop vagues à ceux d'une simple promesse de fidélité envers le roi .
KOSSTJTH 43
Le palatin , suivi de trois députés hongrois, se rendit an lac Balaton,où, sur un bateau à vapeur, devait avoir lieu une entrevue avec le ban révolté ; mais Jellachich ne vint pas, et le palatin, comprenant sa connivence avec la cour de Vienne, ne se soucia pas d'accepter plus longtemps une aussi grave responsabilité.
H s'éloigna.
Le peuple hongrois, furieux et déconcerté, vit revenir ses députés seuls. La révolution devenait inévitable. Ce que comprenant, le comte Batthyanyi donna sa démission de président du conseil des ministres et laissa Kossuth prendre le rôle difficile qui convenait à son génie et que les circonstances rendaient fatale* ment nécessaire.
La Diète nomma, le 25 septembre,un comité de défense nationale dont Kos* suth fut le chef.
Le cabinet de Vienne blâma cette conduite, et envoya le comte deLamberg prendre le commandement des troupes hongroises.
La populace l'égorgea sur le pont de Bude.
Ferdinand, irrité, nomma Jellachich commissaire plénipotentiaire de la Hongrie, et mit à la tête du ministère le capitaine Adam Récsei.
La première bataille entre les Hongrois et les Croates eut lieu sur la route d'Albe-Royale. Jellachich, battu, demanda trois jours de trêve. Pendant ce temps, une révolution nouvelle éclatait à Vienne. Jellachich y court, et, de concert avec Windischgraetz, assiège Vienne. Kossuth voulut que l'armée hongroise marchât au secours de Vienne insurgée. Pendant quelques jours, les p Viennois ne* cessèrent d'avoir l'œil sur l'horizon et de dire : « les Hongrois ar-
ROSSUTH 49
rivent. >• Ils vinrent an moment où la râle venait de se rendre.
La lutte recommença. Bera commandait les Hongrois. .11 dut se replier après un combat vigoureux. Casimir Batthyany t i, Maurice Perckzel et Goergeï battaient pendant ce temps les Croates
L'Empereur abdiqua, son frère François-Charles refusa la couronne, et le jeune archiduc François-Joseph monta sur le trône. Il organisa une invasion générale de la Hongrie. Ce malheureux pays se vit littéralement enveloppé d'ennemis. Goergeï, qui commandait 1 armée du centre, dut se retirer derrière la Theiss, tandis que le gouvernement se réfugiait dans la ville de Debreczin.
Wendischgraetz occupa Pesth.
Le comte Ladislas Telecki, envoyé extraordinaire de Hongrie en France, avait gagné à la cause madgyarele brave général Dembinski. L'insurrection hon-
groise comptait aussi Klapka parmi ses défenseurs. Elle ne manquait donc pas de généraux braves et intelligents.
Mais la rivalité des races paralysait ses efforts. Chaque race, Saxons, Roumains, etc., voulait former un peuple à part sous la suzeraineté de l'Autriche et devenir indépendante des Hongrois.
Bem avec une petite armée battit les Autrichiens, les Busses venus au secours de l'Autriche et les «Roumains révoltés. Gœrgeï rejeta l'ennemi au delà des Carpathes et occupa Cassovie.
Au Midi, les Hongrois contenaient; les Serbes <et les Roumains du Temesvar.
Wendischgraetz, Jellachich et Sehlick ayant repris l'offensive , une .grande bataille fut livrée à Kapolna. JDembinaki commandait en chef. Goergeï, jaloux, tint son corps d'armée immobile.
Le général Dembinski n'était p$e •bommé à faire à Goergeï des concessànns
.■ EOSSUTH *?
dont il rie voyait pas l'utilité au point de wie da l'intérêt général. Tout le monde apu rencontrer, à Paris, ce grand vieitlard aux cheveux blancs, à laiace rouge, à la stature athlétique. Les malheurs de la patrie polonaise ont donné à son caractère une sorte de rude mélancolie. Dembinski, homme de commandement, loyal, •fidèle, sembla pénétrer les secrets sentiments de Goergeï, le livra à toute les fureurs et à toutes les mauvaises pensées de l'ambition déçue.
L'entretien qui eut Heu entre Dembinski et droergeï après la bataille de Ktfpbia, fut d'une amertume extrême.
Dembinski eût peut-être puni Goergeï de son abandon; mais il sentit que ce général ne se laisserait pas arrêter, et «qu'une lutte terrible entre les soldats d'usé même cause pouvait éclater dès que la personne de Goergeï serait menacée,
€ette modération du général Dem-
48 HOSSUTfl \
binski eut sur les destinées 4e la guerre de l'Indépendance les plus fâcheuses conséquences. On prit pour de la faiblesse ce qui n'était que de la prudence et de l'abnégation. Une intrigue se forma contre le général Dembinski, au profit de Goergëï.
Il est vrai que l'armée autrichienne présentait le spectacle des mêmes dissensions, que le mauvais temps paralysait ses opérations, et qu'une grande bataille perdue à Isaszeg sembla, un moment, assurer le triomphe de la Hongrie révoltée. Vaines promesses de la fortune ! Là où a été semée la graine de la discorde, nul succès durable ne saurait croître.
Nous n'avons suivi l'insurrection hongroise jusqu'ici, que pour indiquer comment une mesquine rivalité prépara sa parte. L'histoire de la guerre de Hongrie a été écrite parKlapka lui-même et
le sera plus d'une fois encore. Elle est digne d'un vaste cadre.
L'Assemblée de Debreczin avait pendant ce temps, sur une motion, prononcé la déchéance des Hapsbourgs. Le 14 avril 1848, Kossuth fut nommé gouverneur général du royaume. Il forma aussitôt un ministère, et confia le portefeuille de la guerre à l'ambitieux Goergeï qui fut en même temps général en chef de l'armée.
Celui-ci, au lieu de poursuivre l'armée autrichienne jusqu'à Vienne, fit le siège de Bude qu'il prit aux Croates.
Les Hongrois redevenus maîtres de leur j>jays, tinrent un moment les destinées de l'Autriche dans leurs mains.
Mais la Russie, qui ne prévoyait pas qu'elle . allait sauver une nation qui devait plus tard la payer de tant d'ingratitude, intervint.
Le courage plojra sous la puissance
du nombre. Le gouvernement madgyare dut se réfugier à Arad. Autour <te lui se concentrèrent les dernières forces militaires de la Hongrie. Jaloux de Kossuth, Goergeï commença dès lors à entretenir des intelligences avec les Russes.
Kossuth se montra parfaitement noble et généreux dans ces circonstances.
Voyant que le salut de la patrie était peut-être encore dans les mains de Goergeï et que le pouvoir suprême pouvait en devenir le prix, il eut avec lui une entrevue à Arad.
Là, Kossuth oubliant toutes les dissHences passées résigna ses pouvoirs et remit la dictature à Goergeï.
Celui-ci parut n'avoir attendu que ce moment pour se rendre. Il le fit sous des conditions illusoires. Elles consistaient à ne déposer les armes qu'entre les mains des Russes, qui, au fond de
KOSSOTH 51
Ttoie, déploraient cette guerre, plaignaient et estimaient les Hongrois vaincus ; mais qui, soldats, devaient obéir à leur gouvernement.
La trahison était accomplie.
L'armée hongroise poussa un cri de douleur. Chefs et soldats brisaient leurs armes. Quelques-uns se tuèrent.
Goergeï semblait n'avoir aspiré à la dictature que pour livrer son pays.
La Hongrie succomba pour la défense d'intérêts qui n'eurent rien de commun avec les principes mis en avant à Paris à la même époque par les chefs du parti avancé. Ses prétentions paraîtraient aujourd'hui en France bien modestes.
Elles atteignent à peine à la hauteur des idées mises en circulation en France à la convocation des États-Généraux.
L'égalité devant la loi civile et - religieuse, la garde nationale, le jury, l'abolition des droits féodaux, une langue
nationale, tels furent les principaux objets de cette révolution digne au moins dans son but de la sympathie' des esprits éclairés et des honnêtes gens..
L'insurrection madgyare de 1848 , comme l'insurrection polonaise de 1832, a laissé un vif souvenir dans la mémoire des contemporains. Ces grandes révoltes troublent sans doute le repos de l'Europe; mais un peuple qui se soulève contre l'oppression étrangère et qui livre des batailles rangées, n'a rien de commun avec l'insurrection d'une société secrète qui lève les pavés des rues, renverse les voitures et donne lieu aux horreurs delà guerre civile.
C'est à une insurrection dumême genre que celles de Pologne et de Hongrie,qne le royaume "de Grèce doit son existence.
La vieille loi historique est détruite. Les peuples ne disparaissent plus, ils renaissent de leurs cendres.
Quand la Hongrie fut vaincue, les massacres commencèrent.
Cette légende d'exterminatioh est restée dans la mémoire de l'Europe. La forteresse d'Arad vit des mystères' de sang*pires que ceux de la tour d'Ugolin.
Louis Batthyanyi, comme un héros de l'antiquité romaine, s'ouvrit les veines de la pointe de son poignard.
H aimait mieux mourir libre que vivre esclave.
L'ennemi lui ôta cette suprême consolation. Ses veines furent fermées et on le conduisit au supplice.
Il tomba sous les balles des soldats autrichiens en articulant ces seuls mots:
— « Vive la patrie ! «(Eljeu a hazal)
Treize généraux hongrois furent égorgés. Une muraille de cadavres s'éleva entre la Hongrie et l'Autriche.
La cour de Vienne, par ces représailles exagérées , dont la Russie elle-
même fut indignée , créa l'irréparable.
Klapkatint encore, à Comorn, comme un capitaine de navire sur son bord démâté. Mais, enveloppé par des forças considérables , la place dut capituler.
Cette capitulation fut, d'ailleurs, honorable ; mais l'ennemi en viola les clauses.
Les Slaves ne tirèrent aucun profit de l'appui qu'ils avaient prêté à la cour de Vienne. Les Croates surtout s'en aperçurent plus tard. Sans abandonner cet esprit de nationalité dont l'Autriche , par le moyen de Louis Gaj et du ban Jellachich, leur avait soufflé l'inspiration, ils commencèrent à regarder d'un autre œil que par le passé le Hongrois vaincu. Une lente réconciliation s'opéra.
Et, pourvu que leur langue et leurs privilèges provinciaux fussent respectés, ils ne marquèrent plus la même répugnance qu'autrefois à faire partie du royaume de Hongrie.
Kçssuth se retira en Turquie. Les Turcs l'arrêtèrent. Mais, réclamé avec une vive insistance par les Américains et les Anglais, il fut relâché le 22 août 1851.
* Il voulut alors traverser la France ; mais on craignit que sa présence servît de prétexte à des agitations de nature à troubler l'ordre public. M. Kossuth passa en Angleterre où il fut accueilli avec l'enthousiasme singulier qu'éprouvent les Anglais pour toutes les personnes qui , à un titré quelconque , occupent l'attention du public.
Peu de temps après, M. Kossuth s'embarqua sur le Humboldt et passa aux États-Unis. L'enthousiasme des Yankees pour l'agitateur hongrois dépassa celui des Anglais eux-mêmes.
M. Kossuth revint ensuite à Londres.
Le gouvernement autrichien s'était empressé de lui rendre sa femme et ses
enfants. Avec la fortune qu'il s'était acquise par ses travaux, Kossûth ne con- * nut pas du moins la pauvreté dans l'exil.
Quoique le nom de M. Kossuth ait figuré au bas d'un manifeste signé Ledru-Rollin et Mazzini, on voit par ck qui précède que la révolution nationale et militaire de la Hongrie ne ressemble pas à la révolution socialiste de 1848 en France, et chacun sait que le mouvement national italien ne pouvait être représenté par les idées particulières de M. Mazzini.
Pendant les derniers événements de la guerre, M. Kossuth s'est rapproché de son pays afin de se tenir prêt aux éventualités de l'avenir. Il a traversé Turin où sa présence a causé une émotion très- -vive. Les Italiens, exaltés par leurs propres sentiments patriotiques, dételèrent les chevaux de la voiture de Kossuth, et le traînèrent jusqu'à son hôtel.
Où va M. Kossuth l où est-il ? que deviendra-t-il ? C'est ce que l'avenir nous apprendra.
Mais g est toujours un spectacle affligeant de voir un homme aussi distii*gué par ses talents, son patriotisme et ses lumières, obligé de fuir sa patrie faute d'y trouver les institutions les plus élémentaires du droit public européen.
M. Kossuth est de petite taille. Le travail a brisé la force de son organisation. Son visage est pâle , mais d'une grande douceur et d'une sympathie qui explique ses succès oratoires. Le type de ce visage se retrouve dans les montagnes slovaques. Son compatriote, M. Boldenyi, le dépeint avec le soin et la inimitié d'un miniaturiste et en même temps avec cette tendresse admirativé qui donne à un portrait le charme en même temps que la vie. « Ses cheveux châtains ne couvraient pas entièrement le
haut de sa tête; son visage ovale et encadré d'un magnifique collier de barbe brune, était mâle et mélancolique. La largeur de son front, la beauté proverbiale de ses grands yeux bleus, arqués de sourcils bruns nettement dessinés, et qu'il tenait souvent fixés au ciel, donnaient à sa physionomie quelque chose d'inspiré et de prophétique. Son nez effilé, pur dans ses lignes droites , annonçait la hardiesse , tandis que sa bouche, petite, bien fermée, couverte d'une belle moustache, et son menton gracieusement arrondi, trahissaient les secrètes douceurs d'une âme sensible et aimante. Bien que faiblement doté sous le rapport de la puissance musculaice, il avait des formes agréables, et ses mains étaient d'une beauté rare chez un homme.
En outre, le maintien de Kossuth était solennel, sa conversation cadencée comme le mètre d'une poésie, tantôt
onctueuse et méditative, tantôt vibrante de lyrisme et de fureur patriotique ; sa voix douce, sonore, pure dans ses intonations, pénétrait les âmes d'un attrait inconnu, et il suffisait de l'entendre une fois pour céder à sa puissante fascination. »
La plupart des généraux qui prêtèrent à Kossuth l'appui de leur bras sont morts ou dispersés.
Le brave Dembinski a pu regagner la France, qu'il avait déjà choisie pour Heu d'exil. Le vieux soldat de Smolensk et de Leipzick se plaît dans ce pays,qui lui parle des jours de sa jeunesse militaire.
Nous avons rencontré le général Dembinski aux funérailles de Maiïin. En contemplant les traits de ce colossal vieillard, nous nous répétions l'inscription que le corps d'armée de Iithuanie lit graver en l'honneur de son chef, sur un sabre de Damas qu'il lui offrait
60 KOS8UTH •
comme un témoignage d'admiration et d'amitié :
« Dembinski, Ion bras intrépide donnera à cet acier une trempe nouvelle : il brillera ; les chaînes tomberont ; et, par lui, l'aigle et le cavalier seront libres. »»