‹ Louis Legrand, peintre et graveurChapitre 12 sur 14 · JOIE MATERNELLE · texte numérisé non relu

JOIE MATERNELLE

conclure non sur ce qu'est et sera Louis Legrand, mais sur ce que nous pouvons penser des œuvres que ce livre analyse, et uniquement là-dessus. 11 est de taille à commander que nous ayons une opinion sur ce que nous venons de voir ensemble. Bonne ou hostile, peu importe ; nous pouvons tout, sauf n'en avoir aucune. On ne quitte pas Legrand sans rien penser : ce serait offensant, ou alors cela prouverait qu'on ne pense rien sur rien. Essayons donc de mesurer sa vie d'artiste, et sa place dans l'art moderne.

Tout d'abord, un trait nous frappe : il est à l'écart. 11 est lui. Il assiste et ne participe pas. On ne peut le ranger dans aucun groupe. C'est le plus magistral des graveurs français, mais avec un caractère insolite qui n'est pas simplement l'originalité. Les autres sont originaux parfois. Ils ont leur manière. On les reconnaît tout de suite à une marque, dont l'engouement public leur demande aussitôt d'abuser. Cependant cette originalité ne consiste qu'en l'assemblage d'éléments dont tous nous sont familiers : leur présentation, leur combinaison nous ravissent, mais nous les reconnaissons séparément. Chez Legrand, il y a autre chose. Nous sommes en présence d'une œuvre faite par un individu tellement confronté à soi-même qu'il paraît avoir touché à l'eau-forte sans s'être jamais demandé si d'autres individus y avaient touché. C'est son monde à lui. Il y crée, il y dispose de tout à sa guise. On n'aperçoit ni une influence, ni une référence. Cet homme ne remonte même pas aux Primitifs, et il a pour cela une raison excellente : il est lui-même un Primitif. « L'âme supérieure, dit encore Nietzsche quelque part, regarde en face d'elle et non au-dessus, ayant conscience qu'elle est elle-même en haut. » Ce n'est pas de l'orgueil, chez Legrand. C'est une condition native. Jamais filiation n'a été plus évidente. Legrand travaille avec la conscience, la tran-

quillité, la naïveté, la subtilité, l'ordre et la belle humeur d'un imagier du moyen âge. 11 travaille pour son plaisir. Il n'a pas de théories, il satisfait à une passion.

Evidemment il n'ignore rien de ce qui s'est fait et se fait encore dans son métier d'aquafortiste. Il a regardé, il sait beaucoup. Il sait tellement ce qui se fait qu'il doit retrouver malicieusement bon nombre de ses trouvailles chez des confrères qui ne les ont pas laissées perdre. Mais il n'en prend aucun souci, et on ne peut découvrir en quoi son temps a pu l'influencer. Le travail forcené est son second trait frappant. D'autres travaillent pour être riches et glorieux, exploitent une veine : lui travaille pour la joie. Sa production est vaste. Elle est constante, elle est déconcertante. On trouvera à la fin de ce livre une liste approximative de ses œuvres. C'est une liste énorme; encore n'y verra-t-on ni les dessins de cinq années au Courrier Fiançais, ni une toulc de pièces isolées, ni les peintures et pastels, ni tout ce que Legrand a gardé pour lui, ni les croquis, ni les recherches. Il y a de quoi remplir une longue vie. C'est un labeur de bénédictin. C'est le fait d'un homme qui ne se prive pas d'aller où il veut, mais qu'on ne voit nulle part où il est prolitable d'être vu, et qui s'est complètement exonéré des obligations mondaines et sociales. Très peu de gens connaissent personnellement Louis Legrand. Il montre son œuvre et cache sa vie. On aperçoit de loin en loin ce grand garçon élégant, affable, point parleur, souriant et discret, qu'on sent absolument décidé à ne faire que ce qui lui convient sur le moment, et qui garde à l'endroit de la vie publique un scepticisme iniîni. 11 est à la campagne, ou bien en Bretagne, ou bien à l'étranger, on ne sait pas au juste : mais il travaille. Quant à en tirer parti, je n'ai rien à dire là-dessus, mais il est bien vraisemblable que la

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sollicitude de son ami Pellet a fait le plus clair de la besogne. Legrand est tout à fait incapable de rassembler des amateurs, de solliciter des critiques, et d'agencer sa vie et sa réputation à la mode parisienne. Il travaille, et on achète si l'on veut. Les procès en outrage aux mœurs, les palmes académiques, le ruban rouge, tout lui est arrivé sans qu'il se donnât la peine de s'en occuper, et peut-être sans qu'il y vit une sérieuse différence. Son flegme de Dijonnais ne s'émeut pas des contingences civiques. Les choses ont bien tourné, voilà tout. Le succès n'a nullement modifié la production.

Il a fait partie, en somme, du mouvement symboliste. Mais il apparaît comme un homme robuste, un provincial sain, au milieu d'une génération de neurasthéniques, de malades, de surmenés, et c'est parce qu'il était très sain qu'il a pu aller plus avant que tous les autres dans la peinture du vice qui ne l'émouvait pas. Et là est son troisième caractère.

Legrand est arrivé à Paris dans un moment trouble, et très périlleux pour un jeune artiste cherchant sa direction. Ces contacts d'un débutant de province avec une ville sont toujours dangereux : il y a une façon de poser le pied sur le trottoir roulant et d'entrer dans le mouvement, mais cela est difficile, il y faut la manière et une souplesse des reins au moment voulu. Certains ne savent pas monter et se découragent, d'autres montent mais trébuchent dans la foule. Spécialement à cette heure de la vie moderne, le trottoir roulant des idées parisiennes pouvait donner le vertige. Un enthousiasme tombait, un autre se levait. Le naturalisme commençait à lasser tous ceux qui étaient assez fins pour sentir que, derrière la réalité apparente il y a une réalité essentielle, derrière l'exact le vrai, derrière le précis le profond. Le naturalisme avait habitué tout

le monde à un besoin de vérité et à un courage social, mais la brutalité de son triomphe sur le second romantisme et sur les parnassiens allait être suivie d'une réaction idéaliste déterminée par un grand besoin de mystère, de psychologie, de symboles, de rêveries. Et les premiers réagissants étaient encore tout imprégnés des coutumes du réahsme qui, malgré tout, était le camp des gens hardis en tace de la sempiternelle littérature officielle, du drame hugolâtre, du roman fade, du conte moralisateur. Il y avait là une confusion amusante et fatigante de velléités. On était

Espiègle (eau-forte).

d'abord pressé de faire tout le contraire des réalistes, ne doutant pas qu'on dût faire excellemment par là-même. On cherchait le frisson des sciences occultes, la perversité, le diabolisme, l'allégorie préraphaélite, la synthèse, pour démentir originalement un mouvement qui avait affirmé le matérialisme, affiché la sexualité brute, ri de toute croyance non expérimentale, nié le merveilleux, cherché la poésie dans la modernité, et vanté l'analyse en rejetant toute construction à priori. Il y avait de quoi tourner bien des têtes, et en effet, il y eut à cette époque une quantité considérable de jeunes gens bien doués qui avortèrent misérablement, parce que leur joli petit talent avait fondu comme cire au souffle de ces brûlants tourbillons d'idées.

La peinture était moins bouleversée que les lettres parce que les méthodes impressionnistes se développaient logiquement et conciliaient à la fois l'étude réaliste de la nature et un certain lyrisme décoratif né de l'étude de la lumière. Celui qui ne voulait pas s'astreindre au caractérisme de Manet et de Degas, équivalent à l'art des Concourt, pouvait suivre Claude Monet dans son panthéisme Ivrique, dans ses synthèses de la vie atomique du paysage lumineux, ou encore Renoir dans sa vision gracieuse et sa musique de nuances, sans démentir l'école nouvelle. Mais le dessin de livre et de journal était profondément lié à la crise littéraire, et l'allégorie s'y battait avec la notation directe. C'était le moment où allait éclore, sous l'influence de Rops, une incroyable quantité de dessins mvstico-dèmoniaques avec sphinges, chauves-souris et têtes de morts, que la Rose-Croix allait recueillir. Legrand en fut hanté, je l'ai dit, tout comme les autres. Mais il était plein de bon sens et il se portait fort bien. Son goût l'inclinait à étudier le vice. Il ne le vit pas avec l'imagination boursouflée de ses confrères. Il

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C'était un provincial qui venait observer du dehors. Ceux qui vivaient dans Paris se brûlèrent au feu qu'ils observaient. Ils furent trop sincères en voulant vivre tout ce qu'ils se proposaient d'exprimer : et il suffit de consulter les sommaires des revues et des teuilles illustrées de ce temps-là pour être effrayé de la liste des noms de jeunes gens de talent qui sont morts ou disparus, alcooliques, phtisiques, tous, suicidés, poètes déchus aux basses besognes du reportage, tous dévorés par la fille ou le cabaret. Et de ceux qui résistèrent, beaucoup gardent d'imbéciles meurtrissures, et bien peu sont restés indemnes. De ceux-là notre Dijonnais a été le plus ferme, parce qu'il gardait le bon sens et la belle humeur de la Bourgogne, et parce que surtout il admettait peu de pensées à la fois, allant lentement au bout de chacune et repoussant leur assaut loin de sa mentalité obstinée et simplificatrice. C'est pourquoi il commença par être plus lourd et moins brillant que les autres, et je suppose que dans les palabres des cafés de nuit, où chaque soir on bâtissait et minait une esthétique, il devait sembler bien terne, avec son accent traînant, ses propos rares, et son air froid et matois de dessinateur paysannesque, ne s'occupant que de bien dessiner. Il n'eut pas la fièvre cérébrale des autres; et quand il s'installa, crayon en mains, en face de l'animal terrible qui .s'appelle la prostituée, il ne songea pas à lui voir une queue de sirène, ni une tête de mort couronnée de roses. Il vit tout simplement ce qu'elle est, sans peur, sans illusion : et il ne tut pas dévoré. Il ne se fit probablement pas faute de vivre selon sa robustesse et son humeur gauloise. Mais il préférait son travail à tout, et le cliquetis des idées ne le jetait pas, comme trop de ses camarades,

aux doutes, aux découragements après l'emballement, aux crises Imaginatives qui neurasthénisent leur homme et l'offrent vite à

l'alcool, à la fille, ne fût-ce que pour fouetter ses nerfs.

i Legrand était, dans cette cohue, le monsieur de sang-froid qui regarde les gens ivres, et qui, bien équilibré, né dans un pays de vignobles, peut très bien supporter sa bouteille sans rouler sous la table commune.

C'est ainsi qu"il [irit de Paris, et du moment où il y arrivait, tout juste ce qu'il fallait. Et puis il eut un autre mérite, et voilà un quatrième caractère :

quand il eut assez regardé, il s'en alla, car c'est un indépendant de technique, un travailleur, et un homme maître de soi, et ces trois premiers traits se complètent par le goût de la solitude. Il sentit qu'à la fin ce tapage le gênait et risquait tout

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de même de lui troubler la cervelle. Il eut le tact de comprendre le moment précis où il fallait quitter le dessin de journal, renoncer à la petite gloire d'ateliers et de brasseries, aller se retaire un nom de peintre et ne rentrer à Paris que sous cet aspect. Et alors ce tut le séjour au cap de la Chèvre. Henri Rivière aussi est allé en Bretagne, et Steinlen dans le peuple.

De ce moment Louis Legrand a développé ces quatre données, toujours dans le même sens. Nous avons là son portrait moral. Travail forcené, indépendance de vie, technique primitive, bon sens foncier : c'est avec cela qu'il a tout fait. Il a lentement rétléchi. De même qu'il semble réaliser l'eau-forte comme s'il ignorait que personne en eût jamais fait, de même il s'explique avec soi seul sur une idée qui le frappe, il y met le temps qu'il faut, et, quand il est allé au fond, il en a fait une chose à soi. C'est exactement ce qui se passe dans la mentalité de Rodin, et c'est un aspect du génie, pour les artistes plastiques et même pour d'autres, car c'était également le cas de Flaubert. Ces trois hommes si différents nous apparaissent avec le même aspect de rudesse et de lenteur : pas d'illumination, pas d'improvisation, pas de trouvaille brillante, mais un enveloppement pesant et méthodique d'une idée ou d'une torme par toutes les forces sincères du travail d'esprit, une coagulation autour du point à posséder, une formation minutieuse, pénible, terne, ingrate; — et enfin ils savent bien ce qu'ils veulent, et un chet-d'œuvre est tait, et on voit le génie, non pas le génie-flamme, mais le génie de la longue patience. Cela arrive devant nous avec la stabilité hautaine de l'indiscutable, avec la force de la vérité totalement connue et restituée. C'est l'ouvrage de solitaires qui ont écarté tout bruit, toute sollicitation d'idées ambiantes, et qui ont saisi corps à corps un aspect visible ou mental de l'univers. Après quoi ils passent à

un autre. Et auprès de ces hommes, les plus brillants et les plus aisés ont subitement l'air de n'être que des touche-à-tout.

De là cette impartialité apparente de Legrand. Comme Flaubert, il semble se désintéresser. Il n'est que le serviteur du vrai. Mais il ne copie pas : il approfondit et il synthétise. Plus on avance dans l'examen de son œuvre, plus on voit s'effacer les traces du symbolisme, assez maladroit, du début, et grandir l'attrait de la vérité. Et il se trouve qu'une œuvre comme les Amants donne plus à rêver que tous les dessins à accessoires et à légendes faits dix ou douze ans auparavant. C'est que l'idée est jaillie de la forme pressurée par l'étude intense, c'est la forme qui parle et non l'artiste. Le symbolisme ropsien et la blague montmartroise ont imposé à Legrand, il y a quinze ou dix-huit ans, un peu de mauvais goût, de gouaillerie, de manie du. calembour, mais, en vérité, aussi peu que possible et moin-s qu'à tout autre. Et puis tout cela s'en est allé dans le grand vent du cap de la Chèvre, et ce n'était que pous- . siére : au-dessous, l'esprit net, froid et poli comme l'acier, n'avait pas une piqûre de rouille.

Personne n'a étudié plus sérieusement. L'art officiel, au nom de ses écoles, de ses stages, de ses diplômes, raille les autodidactes et accuse volontiers les schismatiques indépendants de remplacer le savoir par l'improvisation. C'est .malheureusement trop vrai et nous en voyons actuellement de bien fâcheux exemples dans un milieu de jeunes auxquels il serait pourtant bien agréable de n'adresser que des louanges. Mais Legrand est le type même de l'autodidacte qui s'est fait une école plus sévère que toutes les autres. Chacun de ses dessins a deux sens : son sens apparent, et une recherche privée de l'auteur. Les écoles prétendent apprendre à dessiner : Legrand apprend en dessinant, et il apprend toujours.

Portrait (pasttl, coll. Eisa Koeberlé)

C'est là le secret de sa santé morale. Il a fait une grande évolution en s'élevant du journalisme railleur et bohème au grand art psychologique. Il en a fait une non moins belle, techniquement, en ne s'arrêtant jamais aux résukats de son habileté native, en voulant la perfection. Cela a pu donner de la froideur, par trop d'application, à certaines de ses œuvres, et sa façon de traduire les pires licences avec un métier presque classique a pu surprendre ceux qui aiment voir traduire le désordre par le désordre. Mais on a bien vu ensuite que cette perfection n'éteignait ni la vivacité de l'observation, ni l'ardeur du sentiment : en réalisant les Amants, un maître nous est né. Les eaux-fortes de Legrand sont les diverses pièces d'une même armure. Aujourd'hui, il peut tout dire, tout rendre, tout oser, parce qu'il sait. Le dessin n'est plus pour lui un art, c'est un prolongement direct de son tempérament, un réflexe de son esprit, et il pense en dessin comme Inaudi pensait en chiffres.

Legrand n'a rien fait pour appeler notre attention sur la variété, la richesse de ses nuances psychologiques. Ses oeuvres ont paru sans tapage, tirées à peu d'exemplaires, aussitôt confinées chez des amateurs jaloux, exposées souvent mais sans réclame et rapidement remplacées. Il a fallu aller à lui. Et cependant il est glorieux, parce que l'esprit de son art, étonnamment salubre, a pénétré la critique et l'opinion comme un sel corrosif. Il faut bien apercevoir à présent que Legrand a, non point touché à tout, mais défini profondément presque tout. 11 a dit de la fille de notre époque autant et plus que tous les romans. Il a dessiné exquisement l'enfant. Il a fait les plus beaux dessins religieux de son temps. Il a pénétré la psychologie essentielle du paysan. Il n'a rien laissé à dire sur la danseuse et l'hétaïre. 11 a su se placer à la hauteur des maîtres du fantastique en commentant Edgar Poë. Il a dessiné en maître les animaux. Il

a prouve des dons de premier ordre dans Fillustration des livres. 11 compte parmi les plus forts pastellistes. 11 a inventé complètement son eau-torte. Il est coloriste autant que quiconque, et plus

que quiconque dans le blanc et noir. Voilà son bilan. Voilà ce qu'il est impossible de contester lorsqu'on a parcouru son œuvre. Mais l'important n'est pas là : l'important est de bien comprendre comment tout cela est le produit d'une même volonté.

Legrand est avant tout une volonté. 11 veut avec une violence sourde qui a fait sa patience, son acharnement, son génie.

J'v insiste, il est venu du dehors. 11 n'est pas né dans la ville monstrueuse où vivent ses héros. Il y est arrivé, froid, équilibré, narquois, sain, avec l'humour, la placidité et l'esprit d'ordre de son terroir. Il a été très intéressé, et il a voulu comprendre, et il est

Dancing girl (pastel).

allé au fond, avec une terrible impartialité, sans jamais oublier qu'un artiste de grande race doit toujours dominer son sujet et réserver sa propre mentalité. Il s'est attaché à analyser, à démonter, à forer, à scruter avec la patience inlassable de l'artisan japonais qui travaille dans un canot sur un lac pour n'être pas troublé. Il ne faut jamais oublier cela si l'on veut bien comprendre l'aspect insolite de Legrand. Rops, Lautrec, les autres, ont vécu, ont vibré, ont souffert, se sont déréglés et névrosés dans la vie qu'ils peignaient et qu'ils faisaient leur : c'étaient un peu, si l'on veut, des damnés racontant leur enfer du sein même de cet enfer. Legrand s'est penché dessus sans y tomber. Il disait si vrai qu'on l'assimilait aux autres. Et puis on a été très surpris de voir que ce descripteur du vice tragique était capable d'une tendresse exquise, qu'il dessinait amoureusement des bambins, des mères, qu'il retrouvait l'accent rude et émouvant des vieux maîtres pour peindre le Christ, qu'il atteignait à la pureté, à l'idéologie, à la grcâce. Était-ce donc un virtuose assez souple, simplement, pour imiter à force de talent tous les mouvements de l'âme sans les ressentir ? Non. C'était un homme qui se racontait sincèrement et auquel rien d'humain n'était étranger. Chacun de ces états d'àme procédait logiquement de l'évolution de sa vie solitaire, et il les disait avec la bonne foi d'un artiste de jadis. Et nous ne pourrons penser à aucun de ces états d'âme sans penser à un ou plusieurs dessins de Legrand qui l'expriment très intensément. Son oeuvre répond toujours par quelque côté à une de nos préoccupations.

La plupart des artistes actuels nous émeuvent par l'expansion de leur âme ou de leur instinctivité à travers leurs œuvres. Cette expansion va du dedans au dehors, et la force de la personnalité nous atteint. Legrand va du dehors au dedans. Il ne s'épanche

pas. 11 pénètre. Son œuvre est avant tout une merveille de perfection, de volonté et d'intelligence. Elle est organisée comme un appareil sans défaut. Elle renseigne le biologiste, le psychologue, le romancier, l'historiographe. Elle procure une satisfaction cérébrale, la joie de l'observation absolument juste, de la chose dite bien et complètement une lois pour toutes. En ce sens elle est à part de toutes les autres.

Willette raconte avec un bonheur inégal une àme fantasque et charmante. Eautrec confesse ses haines, qui font de chacun de ses dessins une vengeance et sont la matière unique de son talent. Steinlen dit" avec énergie et pitié son socialisme plébéien. Tous passionnent et se passionnent. 11 v a dans l'art de Legrand une sévérité savante et hautaine qui n'est qu'à lui seul. 11 est plus fort que tous. Ils esquissent, ils donnent une impression,

D.insc'use assise ^pastel).

ils s'enfièvrent, l'idée est pour eux l'essentiel : Legrand, sans fignoler, achève tout. Un pied, un genou, une main, une omoplate, aucune idée, aucun projet ne l'empêcheront de faire de tout cela, à l'heure qu'il faut, une chose accomplie et impeccable, quoique jamais dans le sens où l'École l'entend. Sa minutie est, comme chez les Primitifs, un respect infini du moindre détail donné par la nature. Cette discipline est un de ses caractères essentiels. Regardez n'importe quoi de lui : c'est fait par un homme qui n'a jamais l'air pressé, dans un temps où tout le monde travaille au galop — et pourtant cet ouvrier soigneux produit au moins autant que les autres.

Ce scrupule, cette impartialité, cette méthode ont conduit Legrand a refaire à neuf les sujets du réalisme. Ce n'était pas un visionnaire. Il était armé pour exprimer ce qu'il voyait au moment où il arrivait. Il ne pouvait pas être le seul à le voir et à le dire. Mais il l'a vu et dit autrement. Il a fait des danseuses comme Degas et Renouard, des filles comme Lautrec et Rops, des pierreuses et des voyous comme Steinlen , et aussi bien qu'eux : mais il a surtout fait l'art de Louis Legrand. Des deux tendances réaliste et symboliste qui se partageaient l'opinion lorsqu'il vint à Paris, l'une, s'accordant pleinement à son ascendance et à sa nature, lui a fait faire tout de suite de belles choses. L'autre a commencé par lui faire faire des choses médiocres, parce que le genre même était irrationnel. Mais plus tard Legrand a compris dans quel véritable sens devait s'exercer son désir de s'élever au-dessus de la réalité. En suivant Rops, en usant et abusant du décor moyenâgeux, des hiboux, des crânes, des pégases, des têtes de porcs, il se trompait. Il ne se trompa plus en créant le Livre d'Heures, les grandes eauxfortes religieuses, et les illustrations pour Poë. Là apparaît, sans

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de misérables accessoires, la vérité seconde : et là se révèle, sous la perfection, l'émotion, là l'idée se fait chair et nous parle, là se

prouve le maître. Là sont dites des choses que Rops n'a point dites, et qui séparent tout à fait son art baudelairien , romantique et très littéraire de l'art psychologique, infiniment plus moderniste, de son disciple et successeur. Là Louis Legrand réaliste, par la sagesse de sa primitivité, devient un idéaliste.

Cet idéalisme, qui n'est que l'affleurement du tragique intérieur, est le riche et mvstérieux domaine où Legrand na encore fait que poser le pied et qui s'ouvre à lui plus qu'à personne dans l'art actuel. Edgar Poe. je le répète à dessein, a dit qu'en art » la profondeur doit se jouer à la surface. « Le magique poète commenté par Legrand a, dans toute

Flore .irtificielle ^eau-forte, extrait de « Louis Legrand peintre-graveur »).

son œuvre, donné avant Baudelaire la formule de cette sorte d'idéalisme extrait du vrai, de ce soulèvement de la profondeur. Dans la considérable production de Legrand, quelques créations le contiennent déjà. On le pressent dans /c Beau Soir, dans le Fils du Chdrpeniicv, dans h Diviue Parole, dans Mater iuviolala, dans Joie maternelle. On voit tout à fait dans la Femme de trente am, le Charles II, Maîtresse, les Amants. Là vraiment nous pouvons dire : « Personne n'a fait cela. » Ni Rops, ni Degas, ni Lautrec, ni Steinlen, ni France, ni Huysmans, ni Jean Lorrain, ni les Concourt, personne n'a donné ce frisson spécial de l'émotion de pensée. C'est le très grand art, et c'est le prélude d'un art nouveau, condensateur d'idées à un degré inconnu. Il n'existe pas un artiste qui nous donne mieux la notion de la puissance idéographique du dessin. Et en examinant ces quelques oeuvres, j'en viens à penser que l'artiste déjà si admirable recèle quand même des ressources encore bien plus grandes que celles qu'il a employées. Oui, l'homme qui a lait de telles synthèses reste supérieur à l'ensemble de sa production jusqu'à ce jour, et ce livre ne peut se conclure par un jugement, mais par une prévision et une attente presque impatiente. Louis Legrand a donné probablement sa mesure technique : il est loin d'avoir donné sa mesure intellectuelle. Il est désigné par son écrasante maîtrise, par sa passion du travail, par sa logique, par son indépendance, pour construire tout un art sur les données de Maîtresse, des Amants, du Charles FI, de la Femme de trente ans. Il ne faut pas que ce soient là des exceptions, mais la règle future de son esprit créateur.. Nous l'attendons bien anxieusement, le dessin qui, hors du sujet, hors de l'anecdote, sera par soi-même, par la seule éloquence de sa synthèse des formes, un langage psychique à la fois aussi émouvant et aussi généralisé que la musique, et qui dira

par quelques traits un monde de pensées, le dessin que je \iens d'appeler idéographique, riiiéroglyphe dune élite intelligente, la révélation de Tàme dans l'image, le dessin qui sera conslanmient le portrait mental de toute chose représentée. Si quelqu'un peut le réaliser, doit vouloir le réaliser, si quelqu'un existe auquel nous avons le droit de le demander, ce quelqu'un est Louis Legrand, et alors, au lieu d'être le premier dessinateur de son temps, il en sera véritablement le seul.

Ex-libris Louis LegranJ (eau-forte, extrait de « Livre d'Heures de Louis Legrand ») .

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