‹ Louis MercierChapitre 1 sur 1 · PARIS JOUVE ET C'% ÉDITEURS · texte numérisé non relu

PARIS JOUVE ET C'% ÉDITEURS

l5, RUE RACINE, l5 I9I2

M. Louis Mercier est de ces poètes qui ont la chance d'écouter leur àme et de Texprimer à loisir dans le calme d'une existence lente et réfléchie. A l'abri de toute dissipation, loin du tumulte, insoucieux des succès éclatants, mais fugitifs, dont se contentent, parfois, les artistes peu scrupuleux, il goûte, dans la petite ville de Roanne où l'a fixé, depuis 1897, une besogne de journaliste, le charme d'un décor familier, et laisse longuement mûrir en lui de graves pensées qui, se détachant comme les fruits lourds et dorés de l'automne, nous valent ces recueils d'une inspiration sans faiblesse par lesquels vivra son nom. Il a une autre chance. La gloire qu'il n'a pas cherchée n'est pas encore venue

jusqu'à lui et, s'il possède l'estime des lettrés qui est le juste prix de son noble effort et le plus sûr encouragement à persévérer dans son ambition, il n'est pas tenté, pour ménager certains, ou pour leur plaire, de les imiter, de modifier ou de restreindre son inspiration et d'aliéner avec son indépendance l'originalité de son talent. Protégé des manifestes des écoles aussi bien que des recettes des maîtres à la mode, il garde, dans la solitude qu'il a choisie et au perpétuel contact des choses et des gens qu'il peint, cette liberté et cette lucidité qui nous permettent de nous découvrir tout entier et nous assurent de nous réaliser pleinement. L'on ne sétonnera donc pas que M. Louis Mercier soit en progrès constant et que, fort isolé, sans notoriété appréciable, il soit, néanmoins, un poète digne de nous retenir.

Quelques indications biographiques permettront de le connaître davantage. Du reste, elles ne sont pas inutiles à l'intelligence de son œuvre. Il est né, le 6 avril 1870, à Coutoudre, pays du Roannais. Ses parents, paysans, faisaient valoir un petit domaine. C'étaient des croyants d'une vie exem-

plaire, d'une piété sévère, voire même rigoriste, et M. Louis Mercier a toujours pensé, sans en avoir eu des preuves définitives, que ses ascendants paternels avaient subi, à un moment donné, l'influence d'un curé janséniste. Le père du poète possédait une sensibilité très vive ; malgré l'humilité de sa condition, il avait eu la curiosité de s'instruire et connaissait beaucoup de choses qu'il avait apprises, seul. Il lisait l'Histoire sainte, l'Histoire de France, le Code, savait le plain-chant, un peu de musique. Sa science lui valut d'être maire sous l'Empire. Je le vois, ce vieil homme, suivant d'un doigt lourd la phrase qu'il a de la peine à lire, et combien il me paraît touchant quand il donne à son fils, qui en devait si bien profiter, l'exemple du travail et du tenace effort ! Je l'entends quand il chante, le dimanche, un cantique d'un rythme simple et un peu lent, accordé à son àme un peu lente et simple de laboureur. Et l'enfant attentif écoutait s'éveiller et résonner en lui l'harmonie paisible qui règle, aujourd'hui, ses vers... Tandis que naissait M. Louis Mercier, son frère aîné était à la guerre. Cet aîné est resté cultivateur.

Ses deux frères sont dominicains; sa sœur est morte religieuse de Saint-Vincent de Paul. IS'est-ce point assez dire le milieu auquel ils appartenaient et les exemples qu'ils y avaient reçus?

Le futur poète manifestait peu de goût pour le labeur des champs, et la propriété, dont l'aîné devait avoir le quart, était trop petite pour deux. On résolut donc de le faire instruire. Ayant passé quelques mois chez le vicaire de la paroisse, il entra au petit séminaire de Saint-Jodard où il fit ses études secondaires, et suivit ensuite les cours de la Faculté catholique de Lyon. Après une absence de trois ans, à Tunis, consacrée à son service militaire, il se fixa définitivement, comme je l'ai indiqué, à Roanne. Depuis 1897, il n'est allé à Paris que trois fois, afin d'y voir M. Gabriel Aubray et M. de Ribier, le directeur de la Revue des Poètes, qui sont à peu près ses seuls amis. Mais Paris épouvante ce sage qui n'a pas besoin d'intrigues et refuse de se laisser accaparer par les salons ou les cafés littéraires. Aussi revient-il bien vite dans sa chère province, et ses trois voyages réunis n'ont pas duré trois semaines.

La poésie était, naturellement, la distraction favorite de l'élève du petit séminaire de Saint- Jodard, et, dès la classe de seconde, il alignait quantité de vers. Les vers que l'on écrit au collège sont souvent mauvais, et les raisons de cette maladresse ne manquent pas ; l'arrivée inopinée du surveillant dérange l'inspiration ; les mots de la version latine que l'on néglige au profit de la Muse se substituent aux rimes ; le pensum est à craindre ; on n'a nullement souffert de la jeune femme que l'on maudit dans ses strophes, puisque, — motif unique, mais excellent, — elle n'existe pas; désire-t-on exalter les attraits et les charmes de la môme improbable jeune femme, on le fait de confiance, par ouï-dire, et rien ne vaut, en pareille matière, la sincérité; les réminiscences vous assaillent, et puis, vraiment, la bonne volonté remplace trop l'expérience. Bref, les vers du jeune Louis Mercier étaient exécrables.

Cependant, vers 1800, il commençait à savoir son métier, et plusieurs poèmes passables de cette date se trouvent dans L Enchantée , son premier livre. C'est en 1890 qu'il se fit imprimer pour la

première fois, àoxi^ le Journal de Roanne, à Toccasion d'un concours littéraire. La pièce ne figure pas dans ses recueils. Il envoyait également à l'Académie des Jeux Floraux des sonnets, des ballades et des idylles qui lui valurent un œillet d'argent. Peu après il collabora au Magasin littéraire de Gand, revue maintenant défunte où écrivaient Eugène Demolder, Paul Demade, H. Carton de Wiart, et autres auteurs belges plus ou moins arrivés depuis. En 1895, r Ermitage d'Henri Mazel et d'Edouard Ducoté insérait le Tueur de Sirènes, long poème composé en Tunisie. M. Louis Mercier s'intéressait alors, — et U Enchantée le prouve, — aux querelles et aux polémiques soulevées par Verlaine, Mallarmé et leurs disciples. E Enchantée parut en 1897. Tiré d'ailleurs à petit nombre, l'ouvrage n'eut ni bonne ni mauvaise presse, attendu que personne n'en parla. Rendons pourtant justice à M. Gaston Deschamps qui le signala en dix lignes du Temps. Certes, ce livre de début a plus d'un défaut, et nous allons le voir. Il méritait toutefois un autre accueil et l'aurait certainement obtenu si la

critique n'avait été lasse des bouffonneries des mauvais ouvriers du symbolisme et des sottes exagérations de plusieurs de ses partisans animés d'un zèle malencontreux. Or, iM. Louis Mercier pouvait être soupçonné d'adopter les théories subversives qui avaient cours et, d'autre part, plusieurs des poèmes de IS Enchantée, limpides et harmonieux, devaient forcément mécontenter les novateurs. L'insuccès fut complet.

M. Louis Mercier ne se découragea pas et continua sa collaboration à l Ermitage. L'un de ses poèmes, Laus Herbarum, lui attira dans le Journal du 12 janvier 1908, une très bienveillante appréciation deTlieuriet, et, lorsque L Enchantée eut été envoyée au romancier, il signala le recueil à ses lecteurs, louant M. Louis Mercier de savoir puiser à des sources vierges, d'être un « vrai poète toujours ému et très personnel », citant quelques vers bien choisis .

On connaissait maintenant l'existence littéraire du débutant. Oh ! forl peu ! Mais enfin on la connaissait et, sans doute, ces aimables articles permirent-ils à M. Louis Monicr d'ohlenir la uliis

importante fraction du prix Archon-Despérouses pour les Voix de la Terre et du Temps, le volume qui succéda à U Enchantée, en 1903. Cette fois, le poète n'eut pas à se plaindre. Les critiques ne lui ménagèrent pas les éloges, et M. Gabriel Aubray, dans un vibrant article du Mois littéraire et pittoresque \ osa écrire : « M. Louis Mercier m apparaît, je ne dis pas seulement comme un imitateur ou un héritier de Vigny, je dis en toute sincérité. et après avoir bien mûri mon jugement, comme un autre Vigny ; j'ajoute encore : d'inspiration plus variée, de plastique plus égale, de jaillissement plus spontané, plus chaud, d'âme plus fervente et plus tendre. » L'éloge n'était pas mince. M. Louis Mercier s'appliqua à le mériter par de nouvelles œuvres fortes et consciencieuses, le Poème de la Maison paru en 1906, Lazare le Ressuscité et Ponce Pilate\ Nous en espérons d'autres qui ne leur seront pas inférieures.

1. /.'Alfred dp l'if/ni/ du imtirenii siècle : M. /.oiiis Mercier, par Gabriel Aubray. fc Mois litlrraire et pittoresque, juin 1903.

2. Les livres de M. Louis Mercier oui été édités cbez Calmann- Lévy. Avant d'être réunis en un seul volume, Lazare le /iessuscité et Ponce-Pilale oni paru séparément en éditions de luxe, chez Lardanchet, à Lyou .

Il est temps de clore cette courte biographie que la modestie de M. Louis Mercier n'a pas voulu plus longue ni plus explicite. Néanmoins, avant de la terminer, remarquons qu'il nous est déjà facile d'apercevoir les caractères essentiels de notre poète. Issu d'une famille de paysans, ayant longtemps vécu près de la terre, il conservera aux horizons de son enfance et à la vie rurale, une grande tendresse ; tout imprégné de catholicisme par son éducation, se souvenant des pieux enseignements qu'il a reçus des siens et des prêtres qui l'ont élevé, il gardera une foi profonde, et il aura, du catholi(iue, la crainte du péclié, le sentiment de la vanité de la vie, l'intime persuasion qu'il est vain de chercher, hors de Dieu, l'amour qui ne trompe pas et le sens de notre destinée. Ainsi l'existence de M. Louis Mercier explique les idées que nous découvrons dans son œuvre.

L'amour du poète pour la nature et son rare bonheur à peindre les actes et les pensées de ceux qui vivent constamment avec elle, le pessimisme de M. Louis Mercier, sa raysoginie et sa foi, vous trouverez tout cela dans LEnchanlèc. Dès son premier recueil, il s'est entièrement exprimé. Au moins a-t-il indiqué les thèmes qu'il devait reprendre et développer ensuite. Mais nous étudierons, dans un instant, l'œuvre de l'auteur de Ponce Pilate sous chacun de ses aspects. Je voudrais, en commençant, laisser de côté son inspiration et envisager de préférence son art, montrer d'où il sort, comment il s'est façonné et mûri, et de quelle manière M. Louis Mercier est arrivé à conquérir sa forme.

Trois iafluences presque simultanées sont manifestes chez lui : celle des symbolistes, celle des parnassiens et celle, enfin, des romantiques.

Et, d'abord, M. Louis Mercier a subi l'influence des symbolistes. La nouveauté et l'indépendance de celle école ne pouvaient, en effet, que séduire son enthousiasme de débutant et répondre à sou jeune idéal. Toutefois, s'il est vrai qu'il lui doit de réels services dont nous aurons à rendre compte, il n'est pas moins vrai qu'il commença par emprunter aux symbolistes ce que leur art eul de plus faux et de plus arbitraire. Je vais doue être obligé de dire un peu de mal de M. Louis Mercier, quitte à révéler prochainement tout le bien que je pense de lui. et, puisque j'ai l'intention d'être sévère, il n'est que juste de replacer L Enchantée dans son milieu ; il faut, pour se montrer équitable, juger les œuvres en fonction de leur époque.

Lorsque V Enchantée ixxi publiée, M. Henri de Régnier donnait ses Jeux rustiques et divins. Les symbolistes avaient déjà livré des luttes fameuses, de rudes combats, et M. Louis Mercier y avait pris part. Or, qu'était-ce que le symbolisme et en

— lo —

quoi élail-il capable de marquer de son empreinte noire poète Hl y a lieu d'être renseigné sur ce mouvement, non pour le tourner en ridicule, car presque tous ses principes sont excellents, mais pour démontrer combien l'application de ces principes fut défectueuse, et pour expliquer que M. Louis Mercier se soit laissé surprendre.

Le symbolisme a été une réaction contre le naturalisme autant que contre la poésie parnassienne et la romantique.

La génération de 1885 étaitlasse de la grossièreté, de la bassesse et do la trivialité de Zola, de son observation à la fois trop exacte et fausse, de ses livres dtnses que n'idéalisait aucune tendresse pour le personnage étudié ni aucune émotion en face de l'épisode décrit. Les jeunes gens d'alors ne consentaient pas que l'art se restreignît h imiter servilement la nature. Ils lui assignaient sonidéal véritable quiestd'cmbellir et de transfigurer ce dont il s'inspire ; ou mieux, ils désiraient prolonger en nous, jusqu'à l'inconsistance du rêve, l'émotion créée et dont l'objet ne doit être que le point de départ.

De môme, ils repoussaient l'art parnassien qui

Qe prétend, lui aussi, qu'à enserrer et h exprimer avec netteté et précision ce qu'il veut peindre. Au delà de la chose exacte et linoiitée et du décor que nos yeux perçoivent, il y a l'invisible, et il y a l'inconnaissable derrière ce que nous connaitisons. Il ne suffit pas de se borner aux apparences. Observer est trop peu ; il s'agit d'interpréter, et ces harmonies secrètes, ces mystérieuses correspondances que nous percevons entre l'univers et nous, nous en font un devoir. Ainsi la poésie ne saurait être uniquement descriptive; évocatrice, au contraire, ne bornant pas son expression aux mots qui traduisent notre émotion, elle laissera à l'imagination la plus grande part et rendra ces harmonies et ces correspondances presque incommunicables, à force de musicalité, d'imprécision, (le flottement dans la forme et de vague dans les mots. La théorie des symbolistes était, du reste, contenue dans les Phares de Baudelaire et dans ses vers célèbres :

La nature est un lemple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles, L'homme y passe à travers des forêts de symboles Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de lougs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse e{ profonde unité,

Vaste eomme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs cl les sons se répondent.

Enfin, les groupes et les cénacles de 1885 s'insurgeaient contre le romantisme et son goût du faux pittoresque, de la brocante moyenâgeuse, des situations exceptionnelles, des monographies sentimentales. Ils estimaient que le poète ne peut consentir à se livrer, s'il se livre, que par des détours plus subtils, et que, sans rien chercher au dehors d'anormal ou d'extraordinaire, notre vie intérieure est assez riche, notre quotidienne réceptivité assez changeante pour mériter surtout de nous retenir et d'être traduite.

Voici ce que pensaient les jeunes poètes, et, naturellement, le meilleur moyen d'atteindre leur but était d'user du symbole, ce en quoi ils n'étaient ni absurdes, ni ridicules, puisque tout, autour de nous, est symbole, ni très originaux, puisque Victor Hugo, avant eux, avait écrit la Légende des Siècles et Vigny les Destinées, puisque Hamlet et le Songe d'une nuit d'été sont des œuvres symboliques et qu'il n'y a de grande œuvre d'art

— loque symbolique. En outre, le symbole répondait par sa richesse et sa complexité, à leurs besoins. Brunetière * la très bien vu et très bien dit : « Tandis qu'en el'îel, la comparaison ou l'allégorie n'expriment guère que deux choses ensemble, le symbole au contraire en exprime au moins trois, et souvent davantage. Il est image, il est légende, il est idée ; et la pensée, le sentiment, les sens y trouvent également leur compte... Dans cette complexité est la puissance, la beauté, la profondeur du symbole. Ce que la comparaison et l'allégorie distinguent, divisent et séparent pour l'exprimer alternativement, le symbole, au contraire, l'unit, le joint ensemble, et n'en fait qu'une seule et même chose. Il relie l'homme à la nature, et tous les deux à leur principe caché. Ou encore, et tandis que l'allégorie ou la comparaison ne servent qu'à faire briller l'esprit ou Thabileté du poète, le symbole, allant plus loin et plus profondément, nous fait saisir entre le monde et nous quelqu'une de ces affinités secrètes et de ces lois

1. F. Brunetière, te Symbolisme contemporain [Revue des Deux- Mondes, \" avrU 1891).

obscures, qui peuvent bien passer la portée de la science, mais qui n'en sont pas moins pour cela cerlaines. Tout symbole est en ce sens une espèce de révélation, »

Le symbole était, on le voit, absolument convenable aux desseins des poètes de 1885, mais ils n'ont pas toujours su s'en servir ni l'employer à sa véritable fin. Trop souvent, ils se sont imaginé que le symbole doit être obscur, et arrangés de façon à le rendre inintelligible. La méprise est lourde. Il est vrai que l'obscurité est un des caractères et, même, une des beautés du symbole ; néanmoins, c'est à la condition que l'on ne se méprenne pas sur la pensée exprimée et qu'elle paraisse assez clairement pour qu'il soit aisé de la suivre. S'il est légitime de réclamer un effort du lecteur, il y a impuissance et absurdité à ne pas savoir se faire entendre de lui. Les symbolistes ont également perdu de vue que le symbole est destiné à exprimer de grandes idées, de graves vérités, de hauts problèmes, à traduire, avec ou sans enseignement, les préoccupations les plus essentielles et les plus générales. Ils s'en sont

emparés pour nous raconlcr de petites et de très petites histoires, pour noter leurs états d'àmc les plus insignifiants, pour expliquer leurs sensations bizarres et artificielles, pour dire les choses les plus banales. Ils en ont revêtu leurs enfantillages et leurs naïvetés. L'erreur était encore plus grave. Ils ont aussi à peu près échoué dans leurs tentatives de réformer la métrique et la langue. Elles étaient, du reste, louables, non moins louables que leur idée de la poésie, et je n'en disconviens pas. Ne fallait-il pas qu'ils trouvassent un vers nouveau, affranchi des anciennes contraintes et des règles trop sévères de jadis, qui fût complexe, fluide et subtil comme ce qu'il voulait dire, faire sentir et suggérer ? Ce vers, ils ne l'ont pas complètement inventé faute d'avoir suffisamment raisonné leur art et d'avoir nettement défini les besoins auxquels il correspondait, faute d'avoir réfléchi qu'une très grande prudence est nécessaire dès qu'on touche à la forme si essentielle en poésie, et qu'en l'assouplissant, en la libérant, en l'élargissant de plus en plus, on finit par la perdre, ce qui est arrivé et a nécessité un retour

en arrière et la réadoplion de la plupart de rythmes anciens.

Parlerons nous maintenant des erreurs si nombreuses et si fâcheuses que les symbolisles ont commises en prétendant tirer de la langue des ressources nouvelles et l'approprier à leurs besoins? Ils l'ont enrichie, je ne le nierai pas, mais que de bizarreries inutiles et quelle cacophonie ! Sans nous arrêter à ceux qui ont voulu retourner à la syntaxe romane, rappelez-vous tant de comparaisons trop ingénieuses et de rapprochements subversifs, les moti^ qui expriment le son substitués à ceux qui expriment la couleur ou l'odeur et réciproquement, les images étranges et les métaphores incompréhensibles, la préciosité absurde de certains accouplements de mots, les analogies cherchées de trop loin...

Les symbolistes finirent par tomber dans l'anarchie totale. Ils rivalisèrent d'extravagances, chacun préconisant son esthétique. Us oublièrent définitivement que la poésie, si vague soit-elle, a tout de même besoin de contours et de couleurs. Ils cessèrent de se rappeler que, malgré tout, la mis-

sion du poète et de l'écrivain est d'exprimer des sentiments et des idées plus que déveillerdes sensations.A force de subtiliser, ils renoncèrent à être vrais et laissèrent quelquefois la nature de côté, mettant, inconsciemment ou consciemment, leur idéal dans l'artifice, outrant leurs procédés jusqu'au paradoxe. Bref, leur effort, qui eut toutefois le très grand mérite d'assouplir le vers et d'indiquer une nouvelle manière de sentir, échoua à peu près complètement et M.d'Hennezel' en a donné une raison très juste : « Les symbolistes, dit-il, contemplaient les objets, les paysages, la nature, le monde enfin sans cesse transformé par des aspects nouveaux, par la fuite du temps, par la mobilité des pen.sées, par les impressions de chaque jour et de chaque moment ; et ils en tiraient la notion particulière que chacun d'eux se faisait de la vie. C'était une expérience toujours renouvelée et toujours personnelle, tout à fait en dehors de la commune expérience humaine. Et voilà, je pense, ce qui explique pourquoi ces

l. Vicomto d'Uennezel, L'n Poète de la nature, Louis Mercier. Lyon, PaulPhily, éditeur, 1907.

poètes, en qui se réfractaienl des images merveilleusement changeantes suivant les tempéraments et les sensations, n'ont pas été compris. Ils ne pouvaient pas l'être, étant individualistes au point de mettre d'accord le fond avec la forme, c'est-à-dire s'efforçant de créer une langue qui symbolisât, avec des mots arrangés selon des harmonies spéciales et mystérieuses, les rêves de chacun. »

Il nous est maintenant facile d'expliquer les erreurs commises par M. Louis Mercier sous l'influence du symbolisme.

Peu de poètes ont accompli des progrès plus rapides que l'auteur des Voix de la Terre et du Temps et je défierais bien ([ue l'on reconnût, dans ce dernier recueil, Tarliste capricieux et compliqué de L'A'/ic/m/i/tV. Lart de M. Louis Mercier est aujourd'hui robuste et musclé comme les paysans dont il nous parle. Ses poèmes ont la noble et sage régularité des champs attendant la semence, qu'il nous a décrits. Il recherche, d'instinct, la précision, la simplicité et la sobriété qui conviennent à ses graves sujets. 11 prend peu de licences et son vers dit ce qu'il veut dire avec une élégante mode-

ration et une rare plénitude d'accent. La justesse imprévue de ses comparaisons étonne. Enfin, — et par-dessus tout, — il possède l'émotion et la sincérité. Il a pour les êtres et les choses qui l'inspirent celle tendresse véritable d'où naît spontanément l'éloquence.

N'empêche qu'hier M. Louis Mercier se complaisait aux artifices et aux raffinements des symbolistes, et qu'avant de respirer la saine odeur de la terre et des bois, il a distillé le parfum des fleurs étranges que cultiv£dent ces messieurs. Cette émotion et cette sincérité qui sont ses qualités éminentes sont justement celles qui lui manquèrent le plus au début. Lui qui devait sentir la nature si spontanément et l'exprimer de manière si directe, il n'arrive pas, dans L'Enchantée, à nous émouvoir, tant il défigure son impression en la transposant, tant il cherche la singularité de l'image et la rareté du mot. Parle-t-il du crépuscule, il voit les choses b'alauguir « en des nonchalances d'épi » et il entend de légères rumeurs vibrer comme une mandoline que l'on frôle distraitement. Au bord des étangs « l'àme des roseaux erre en pâles mur-

mures». Les eaux de la mer sont « douces comme des mousses «.Des nostalgies rêvent dans les clochers, et les angélus ont, parait-il, l'air de souffrir... Le soir inspire au poêle ces interrogations :

Pourquoi les soirs sout-iis tristes comme des femmes? Pourquoi des pleurs d'argent au fond de leurs yeux noirs? Pourquoi les deux ont-ils des afflictions d'âmes, Et les vents des sanglots de cœurs navrés, les soirs ?

Il se souvient de Rodenbach quand il compare une prière à un cierge « brûlant en plein jour pour la Vierge », et il se souvient de Verlaine, de ses répétitions chantantes, de sa longue phrase musi^ cale reprise et continuée d'une strophe à l'autre, quand il écrit :

Un poème si doux murmure on moi, si doux, Que jo suis près parfois de me mettre à genoux Pour l'entendre mieux, ce poème.

Ce poème si doux, je le voudrais moi-même, Jo le voudrais chanter comme on chante, à genoux, En priant avec ceux qu'on aime.

Ailleurs, il s'efforce de trouver les consonances qui préoccupaient les poètes de sa génération :

Dans les yeux loiotains de la mer lointaine Las I les ramiers las se sont laissés choir — Ah î les yeux lointains clElle plus lointaine! — Et sont morts parmi les lilas du soir.

La mélancolie ne manque pas en ces poèmes de début, mais M. Louis Mercier qui sait si bien, à présent, nous communiquer son désespoir et nous angoisser par sa mâle tristesse, ne réussit guère qu'à nous faire sourire, dans L Enchantée, lorsqu'il use de mille grâces et mièvreries pour nous peindre son « âme plaintive » pareille à un vallon « dont toute l'eau se serait écoulée »,sa souffrance qui veut être u dorlotée » et ses regrets d'amant solitaire. Il n'y a point là l'élan que nous attendons, le cri qu'arrache une J lessure profonde, et nous ne sommes nullement attendris lorsque l'auteur du Poème de la Maison se demande :

— Pourquoi ne mets-tu pas des voiles à tes mâts, 0 mon âme, mon vieux vaisseau mélancolique ? Pourquoi vers le bonheur Ji'appareilles-tu pas, 0 mon âme, mon vieux vaisseau mélancolique?...

Dans la même note, M. Louis Mercier s'est essayé à traiter de plus vastes sujets, et, ici encore,

lo

le symbolisme a mal secondé son inspiration. Pourtant, je le reconnais, le Tueur de Sirènes, Songe d'Hiver et le Retour ont des passages qui révèlent la prochaine vigueur de l'artiste, et des mérites de composition et d'invention, bien qu'ils présentent des défauts identiques à ceux que je viens de signaler, et bien que l'auteur affaiblisse son idée en accumulant les détails bizarres.

V^oyonsce que M. Louis Mercier a essayé.

Le Tueur de Sirènes est un intrépide chevalier, un « héros au cœur pur comme une aube » qui a décidé de venger les malheureux innombrables que le chant des sirènes a entraînés dans la mer et perdus. Il s'en va, resplendissant « dans sa coite d'argent», prêt à luer les ennemies, et des vierges saluent, de leurs chants, le départ de son vaisseau. Très longtemps, il vogue sur les mers, priant Dieu de lui garder sa force et de le préserver delà femme. Les sirènes tueuses des êtres généreux « qu'exaltait un grand rêve » restent invisibles. La traversée est tellement longue que les voiles se déchirent et que les mousses meurent du regret de leurs parents et de leur chaumière. Enfin,

un soii' voluptueux où passent d'enivrants parfums, où resplendissent des astres inconnus, une île merveilleuse apparaît, et l'on entend chanter les sirènes. Elles disent, les tentatrices, que tout, sauf leur amour et l'oubli qu'elles donnent, est vain :

Matelots, matelots, amarrez au rivage !

Tout est vain, hors l'amour dans les bras des Sirènes..,

Les voici, montrant leurs « torses triomphants ». La tentation est rude. Qu'importe, le chevalier ne succombera pas. De son épieu, de ses flèches, il tue les déesses marines. L'eau s'empourpre ; elles disparaissent. Mais, avant d'expirer, la plus belle a le temps de parler. Elle dit au guerrier féroce qu'elle est heureuse de recevoir ses coups, car elle l'aime, el son unique regret, à l'heure de la mort, est de ne pas presser son bourreau dans ses bras et de ne pas l'enivrer de ses caresses.

Le chevalier est victorieux. Hélas ! pauvre victoire I II ne se rappelle plus le chemin du retour ,

et, vieux, désolé, iaconsolable, il erre sur sa nef verdie de mousse :

Mais le seul souvenir, invincible, est resté

En l'ombre de son cœur qu'un long remords dévaste,

Du poème de mort et d'amour qu'a chanté

Celle qui sous ses traits est morte un soir néfaste...

Ainsi, malgré nos efforts, notre courage, nos résolutions, nous ne pouvons pas nous passer de la femme ni fuir sa séduction dangereuse, et si nous triomphons d'elle, c'est en nous suppliciant, en perdant notre iepos. Elle est un mal inévitable et nécessaire puisque nous y renonçons au prix de noire bonheur et puisque nous abdiquons, eu la prenant, notre noblesse et notre énergie.

La femme perfide qui nous détourne de noire devoir et de notre idéal, la tonlatrice offrant les coupables voluptés qui asservissent l'homme, reparaît dans le Songe d Hiver. Le pèlerin au cœur pur qui a rêvé de conquérir le calice mystique et de bâtir une basili(p.ie sur un très haut sommet ne tarde pas à s'égarer dans la forêt enchantée « où l'attend la Vénus éternelle ». Éblouissante et nue.

sûre de sa force et de sa beauté, du désir qu'elle suscite et des délices qu elle dispense, elle affirme :

Tu n'emporteras pas vers les cimes ton âme Intacte de la lèvre et du sein de la lommc...

Elle ne se trompait pas. Le pèlerin est reparti « accablé par la faute, et honteux du délice » ; il a renoncé à son œuvre trop pure et trop vaste.

Le dernier poème s3'mbolique de M. Louis Mercier, /e/?e^owr, nous montre, dans un vieux château, Lyane attendant le retour de Spératus, son fiancé. On a tout préparé pour la venue de l'absent et la maison est jo3^euse ; néanmoins la jeune fille se sent inquiète:

Or, voici que j'ai peur, ce soir, de le revoir; J'ai peur de son retour comme on a peur d'un rêve, Et j'ai peur de ses yeux comme on a peur du soir, J'ai peur de son retour comme on a peur d'un rêve.

Spératus paraît. Ils s'étreignent. Hélas! il ne retrouve pas sur les lèvres de son amie la saveur des anciens baisers ; il se remémore sans plaisir leurs souvenirs communs. Qu'y a-t-il donc? Lyane

angoissée et jalouse l'interroge. Là-bas, cii Orient, il a rencontré une femnae?... Elle l'a séduit? Spératus avoue. Oui, une femme est venue, un jour, s'asseoir à la poupe de son navire, femme étrange et fatale :

Elle croisait se« mains pàlc3 comme l'opale ; Des diamants obscurs scintillaient à ses doigts ; Et le tissu de .sa tunique d'hyacinthe Se cassait en plis lourds à ses pieds, sous le poids De vieux joyaux dont la lueur semblait éteinte.

La femme mystérieuse endormait les vigies et les rameurs ; les matelots tombaient à ses pieds, des haubans; sous son regard, les mousses grelottaient de fièvre, et Spératus lui-même était glacé en la contemplant. Terminant son récit, il dit à Lyane :

J'ai le froid de ses mains d'opale sur mon Ame: J'ai froid même sous tes caresses, et j'ai peur, OhJ j'ai peur de revoir les yeux de cette femme.

Après cette confession les deux fiancés restent immobiles et silencieux, quand, tout à coup, le vieil intendant du château pénètre dans la chambre.

Une femme aux mains pâles, affirme-t-il, a tué le cygne, une femme venue inopinément et qui a failli les faire tous mourir « de ses yeux froids ». Entre Spératus et Lyane, c'est la mort qui s'est glissée.

Ces brèves analyses et ces citations suffisent, je pense, à prouver tout ce que l'art de M. Louis Mercier eut, au commencement, de factice et de conventionnel. Les cygnes qui nagent sur l'eau sombre des étangs, « le chef orné d un diadème ». les reines filantleur quenouille « dans la chambre où triomphe un féodal décor », les lévriers danois, les princesses aux manteaux chamarrés et orfèvres, les chevaliers et les pèlerins, les vieux manoirs, les « paons divins » qui, sur leur juchoir, « ocellent d'or lointain les pennes de leur queue », les tuniques d'hyacinthe, les opales, tout cela est furieusement démodé. Ce sont des accessoires que l'on a rangés depuis longtemps, après que la pièce a été jouée et presque manquée. En les employant, en usant des subterfuges cliers à sa génération, M. Louis Mercier n'a fait que relarder l'expression de son véritable tempérament poétique et de son

solide taleut. Il nous est bien facile de le constater lorsqu'il reprend, sous une nouvelle forme et avec un relief saisissant, les idées exprimées dans le Songe d'hiver ou le Tueur de Sirènes.

J'ai dit cependant que le symbolisme lui a rendu de réels services ; je le répète. Sil a obtenu une forme parfaite et équilibrée, c'est qu'il a pu s'apercevoir, pour ne les avoir pas toujours évités, des dangers à craindre. S'il a usé du symbole, en restant simple et clair à la façon de Vigny, c'est que ses tentatives lui ont enseigné les erreurs possibles en pareil cas. En outre, le symbolisme lui a donné ce sens du mystère qui prête à son œuvre une signification profonde, etilluiaindiqué des rythmes divers qu'il a su a{)proprier à ses sujets avec une merveilleuse habileté.

Quelque contradictoire (]ue cela paraisse, dans le môme temps qu'il acceptait lexcmple des symbolistes, M. Louis Mercier était attiré par les parnassiens, et L'Enchantée contient des poèmes qui n'auraient pas déplu à Leconte de Lisle ou des sonnets que Théophile Gautier et Heredia eussent approuvés.

Du coup, l'auteur du Tueur de Sirènes ne vise ([u'à la perfection et à l'impersonnalité d'un artiste qui ne veut mettre de soi dans son œuvre que son talent ou son génie. Il suit le conseil du ciseleur des Émaux et Camées, disant : « Le poète doit voir les choses humaines comme les verrait un Dieu du haut de son Olympe, les réfléchir dans ses vagues prunelles et leur donner, avec un détachement parfait, la vie supérieure de la forme. » En effet, la forme seule occupe, ici, M. Louis Mercier, et il révèle une imagination uniquement plastique. Il ne veut plus que se soumettre à l'objet qu'il décrit et le reproduire avec exactitude. Ses dons de voir et de peindre, sa faculté d'invention verbale, son sens de l'épithète et de l'adjectif divers et nuancé nous ravissent. D'ailleurs, comme Gautier, il aime surtout à travailler dans une matière précieuse et rare. Ce lui est une joie de broder la tapisserie où Sylvains et Pans, sous un ciel bleuâtre parsemé d'étoiles, cueillent à la vigue étagée au revers du coteau des grappes embaumées qu'ils mordent avidement. Il peint à fresque des moines d'Ombrie qui, las

d'avoir coupé l'orge mûre, « se sont couchés au pied d'un olivier ancien » et reposent, tandis que trois anges voyageurs viennent les visiter. Il grave l'estampe où Francesca di Sforza, duchesse de Modène, « laissant un éventail pendre au bout de ses doigts », écoute le cardinal Bembo, docte humaniste et fin diseur de concetti. A touches menues et précises, il compose ce panneau renaissance où faunes et nymphes s'ébattent dans les bois baignés d'un jour mauve. Plus loin, les « dames du passé » se promènent dans un jardin crépusculaire, en robes de lampas. Voici, maintenant, l'épitaphe d'une jeune danseuse pompéienne et une épicurienne inscription d'amphore. Un autre sonnet célèbre la gloire des dahlias « somptueux et vermeils o, ou bien M. Louis Mercier copie pour nous un tableau de l'école flamande représentant le bon Samaritain qui ramène sur sa selle « un bourgeois mis à mal d'un coup destramaçon ». Décidément, le poète possède déjà une adresse et une sûreté de moyens étonnantes. Le symbolisme n'a pu lui faire perdre son goût de l'ordre et de la mesure, sa faculté de voir net. Je

n'en veux d'autre preuve que celte Sainte Famille inspirée par une toile italienne :

Sous un hangar construit en joncs tressés du Nil, Joseph vers l'établi courbe sa tête grise ; Une madone brune, à sou rouet assise, Entre ses doigts fluets dévide un léger fil.

Au-devant d'eux, l'Enfant au suave profil, Sous ses cheveux dont l'or cerclé d'un nimbe frise. Se penche souriant, et sur sa paume exquise 11 offre à des ramiers des grains menus de mil.

Au loin, sur les roseaux, un couple d'ibis passe. Le ciel est d'un azur immuable ; l'espace Vibre dans la splendeur sereine du jour blanc.

Et par le fleuve on voit des canges et des prames. Où se tient à la proue un pilote indolent, Lentes, se balancer à l'unisson des rames.

De môme que Gautier, M. Louis Mercier doit encore à la faculté de se distinguer de son œuvre, de se dédoubler, de revivre par 1 imagination les siècles disparus et les civilisations éteintes, quelques-unes de ses meilleures pages. Les lectures de la Bible et son séjour en Orient lui ont inspiré des évocations qui ne sentent nullement la sécheresse

d'un labeur volontaire. Soit qu'il nous montre un « paysage évangélique » avec le lac Génésareth dormant entre les coteaux, et le Christ « royal et doux » enseignant les pêcheurs assis autour de lui, soit encore qu'il se plaise à décrire un « soir romain » peuplé de dames passant en leurs litières, de sénateurs drapés de laticlaves.d'éphèbes flânant une rose à la main, tandis que les chevaux ramènent « les oisifs des villas de Tibur » et que les lions élèvent leurs rugissements des profondeurs du Cotisée, sa poésie reste vivante. Il sait nous rendre poignante et véritable l'aventure de Nabi, fils d'Amos le Voyant, qui, fier de sa science, avait rêvé, dans les temps anciens, d'être l'égal de Dieu, et qui sentit, brusquement, une immense tristesse succédera sa joie orgueilleuse parce qu'il avait rencontré la fille de Nachor descendant « lente, candide et superbe », vers la ville. Grâce au poète, la joie des Israélites est la nôtre quand Dieu envoie la manne « sur le lin vibrant des tentes matinales » de leur tribu. Nous sommes émus de Tennui de cette reine qui, couchée « sur un lit en pourpre de Surate » , devant la mer du

soir, se pique la poitrine du bout de sou stylet et s'amuse à voir s'élargir et trembler, dans l'eau d'un bassin, le sang qui s'égoutte, perle à perle, de sa poitrine. Nous compatissons à la mélancolie du monarque déchu se promenant dans son palais désert « sous l'ombre opaque des séculaires allées «.Les vers de M.Louis Mercier sont, ici, tout chargés de nostalgie, de tristesse hautaine^ et la somptuosité de son verbe, la noble allure de ses strophes le rapprochent aussi de LecontedeLisle. Ne dirait-on pas qu'il est de l'auteur des Poèmes Antiques, ce Soii' d'Eté :

Soir de juillet. La fin d'un jour incandescent: Tel un grand lion roux qui regagne les plaines, Le roi dévorateur des midis sans haleines, Le Soleil, par delà les Atlas bleus descend.

Une lourde tiédeur pèse sur toutes choses. La lassitude immense règne; dans les cieux, Clairs saharas semés de sables radieux.

Les souffles de l'été dorment, les ailes closes.

M. Louis Mercier a subi enfin l'influence des romantiques et, surtout, de Victor Hugo. L'artiste subtil et précieux du Retour^ Texcellent et minu-

tieux ouvrier de la Sainte Famille est également épris delarges images efcde métaphores audacieuses . Il aime la fougue et l'éclat, la facilité et l'abondance. Le tumulte et l'éloquence ne sont pas pour lui déplaire. Les sonorités puissantes d'amples récits le séduisent, et il revient volontiers à la Légende des siècles lorsqu'il délaisse les Trophées ou les Jeux rustiques et divins. M. Louis Mercier n'a pas emprunté aux romantiques leur habitude de la confession directe et son sentiment de la natiu'c n'a rien à voir avec le caractère factice du Lac et de ia Tristesse d' Olympia, mais je suis certain quil n'aurait pas écrit son (lEdipe victorieux ou sa Tentation de Moïse, s'il n'avait d'abord aimé le beau fracas des épopées hugoliennes. Lisez, par exemple, dans L'Enchantée, ce poème intitulé Épisode, où les hommes et les femmes de Phlégor, hordes maudites, livrent contre lesmurs de l'Éden qu'ils convoitent un furieux assaut repoussé par les Archanges. L'imitation de Hugo n'est pas niable. Il suffit d'écouter ce récit du combat :

Et les glaives divins, avec des bruits de faux. Tournent comme des vols effrénés de gerfauts ;

La terre rouge semble un pressoir en automne ;

Les multitudes font la remous d'une mer

Que cingle la tempête et que fouette l'éclair,

Ou d'un haut champ d'épis qui sous le vent moutonne.

Blasphèmes et clameurs, râles et hurlements; Les morts forment bientôt des amoncellements Si hauts que l'on dirait d'effroyables murailles; Et les Vaincus, hurlant sous la rage des Forts, Se tordent, et, parfois, en d'ultimes efforts, Aux jambes des Tueurs enlacent leurs entrailles!

Ne nous plaignons pas de ces imitations et gardons-nous de blâmer M. Louis Mercier de s'être laissé séduire avec trop de complaisance par ses maîtres. Aucun poète n'a conquis son originalité du premier coup, et l'originalité, quand elle existe vraiment, éclate tôt ou tard. L'élève qui le mérite est assuré de forcer à son tour l'admiration des autres, et, en lui apprenant ce qui lui manque, ce qu'il doit éviter et cultiver, en lui découvrant, peut-être, des aspects insoupçonnés de son âme et des ressources imprévues de son esprit, en le faisant bénéficier de leur expérience, les génies qu'il a choisis pour guide lui sont utiles. Qu'importe s'il les suit d'abord avec une docilité timide et s'il

les imite. M. Louis Mercier a pris sa langue nombreuse aux romantiques comme il a pris aux parnassiens l'art (le se servir de son vocabulaire et de mettre les mots à leur place, comme il a pris aux symbolistes la notion des harmonies secrètes qui s'établissent entre les choses et nous, et ni les romantiques, ni les parnassiens, ni les symbolistes ne l'ont empêché d'être lui-même. Malgré ces influences simultanées, il a su devenir un poète personnel, clair et vigoureux.

Comme je l'ai déjà dit, personne n'a célébré la nature ni la vie rurale avec une plus sincère tendresse et une émotion plus comraunicative que l'auteur des Voix de la Terre et du Temps, et personne, plus que ce fils de paysans, n'était mieux placé pour le faire. Il faut avoir vécu des mois et des années à la campagne si l'on veut dégager toute la grâce et tout le pathétique de ses changeants aspects. Le printemps et l'hiver, l'automne et l'été, les labours, les semailles, les récoltes, sont des fêtes ou des drames dont beaucoup ne soupçonnent pas l'allégresse, ni l'épouvante, ni la mélancolie. Celui qui n'a pas tremblé de voir se détruire, en une heure, le jeune espoir d'une mois-

son ne sentira jamais complètement la majesté des larges champs immobiles sous le soleil de juillet, ni le bonheur de posséder la fauve richesse du grain ruisselant. Celui qui n'a pas écouté les plaines et les bois de décembre se taire dans une consternation inexprimable et puis tressaillir et renaître, ne soupçonne pas la joie du renouveau. La nature ne livre pas tout de suite ses charmants et douloureux mystères. Elle ne se confie pas quand on lui demande seulement la distraction ou le délassement d'une heure, l'allégement d'une peine, l'exaltalioQ d'une ivresse. Jalouse de ses secrets, elle veut que l'on s'empare deUe par un long commerce et par des soins patients, lentement et avec précaution. Elle se dévoile toute à qui ne la quitte pas, et vous me comprendrez, vous qui vous êtes réveillé, chaque matin, devant un jardin toujours différent quoique toujours pareil. Vous me comprendrez, vous qui avez vu la terre nue et gercée de l'hiver et la terre souriante du printemps, les arbres dépouillés et les arbres orgueilleux de leurs frondaisons . C'est la même terre et c'est une autre terre ; ce sont les mornes arbres et

ce sont d'autres arbres. Nous ne saisissons l'àme d'un paysage qu'à travers ses aspects innombrables et variés, en étant chaque jour attentif à sa lente transformation. Le poète qui veut pénétrer l'intime beauté de la nature doit être en face d'elle comme devant un vis£ige qu'il chérirait passionnément, tout en gardant la clairvoyance et l'énergie nécessaires pour l'épier de minute en minute et chercher, en ses changements successifs, l'être mystérieux qu'ils manifestent. Il doit être un amant, mais encore un observateur scrupuleux, et tel est, en effet, le cas de M. Louis Mercier. Il aime 3a terre natale, mais il sait la regarder et découvrir la signification profonde, la splendeur et le charme essentiels de ce (ju'il conleniplc quotidiennement, depuis son enfance. Dès lors, ne soyons pas surpris qu'il s'en tienne à ses horizons famiUers et qu'il y puise les thèmes d'une inspiration sans cesse renouvelée. Seuls, les mauvais ouvriers et les faux artistes recherchent les endroits exceptionnels et les décors extraordinaires parce qu'ils espèrent que la meignificence ou l'étrangeté du lieu suppléera à leur impuissance d être émus

et à la faiblesse de leur inspiration. M. Louis Mercier n'a chanté que sa province et un petit coin de sa province; il a su dire et faire sentir, néanmoins, ce qu'il y a d'éternel et d'universel en chacun des spectacles ou des moments qu'il a choisis.

Que l'auteur de Ponce Pilate soit un observateur subtil et précis de la nature, il suffit, pour leconstater, d'ouvrir au hasard l'un de ses recueils. De l'aube au soir, il a perçu les moindres bruits, respiré les parfums des plantes et des fleurs, épié les mille caprices de l'ombre et de la lumière. Il sait le nom et la forme des arbres ; il reconnaît la bête qui s'enfuit, apeurée, dans le fourré. Il a regardé le « vol triangulaire et noir » des oiseaux venant du Nord, qui glissent dans les vents de l'automne, noté la « jaune éclaircie » luisant au bas du couchant, « le profil grelottant et fin des peupliers ». 11 a entendu « le matinal babil des mauvis et des merles » et le vent aigre « qui froisse les sommets fragiles des futaies ». Chaque saison, chaque moment du jour a un aspect, une odeur, une couleur que M. Louis Mercier excelle à caractériser. En juin, le matin déjà est torride,

les champs sommeillent ivres de lumière, et le foin que l'on fauche exhale un parfum « savoureux et profond ». En septembre, la terre respire la paix, la plénitude et la fécondité, « le ciel est une coupe immense de clarté », les vignobles sont « chargés du don des pampres lourds » et « les coteaux inclinés se regardent sourire». En janvier, l'on voit tomber du front alourdi des arbres « les fleurs d'argent que le givre y pendit ». Lorsque le soleil est couché, les cônes des meules, dans la plaine indécise, sont « pareils aux toits des vieilles tours». Après la pluie, une senteur féconde et chaude monte du sol « qui fermente et qui fume » . A l'abri des ramures du bois d'automne, l'on entend parfois, dans le lourd silence, dans le «ténébreux sommeil » qui semble choir des arbres, un gland se détacher et crépiter « au contact du sol gras». Quel art possède M. Louis Mercier de choisir les détails les plus significatifs et de rester sobre en donnant une impression complète et intense ! Je n'en désire pas d'autre preuve que ce paysage d'octobre dont il a si bien dégagé la beauté « fragile, un peu souffrante et rare », le doux charme atténué :

L'air est lait d'un cristal fluide qu'on croit voir ; L'horizon délicat tremble dans les buées, Et dès l'après-midi l'on sent déjà le soir.

Car le soleil a des lueurs atténuées ;

Il paraît très lointain et, sous ses pâles feux,

Les arbres ont toujours beaucoup d'ombre autour d'eux.

Touffus encor, les bois qui dorment à mi-côte Ourlent déjà d'un or léger leur masse haute, Et les fils de la Vierge argentent les labours.

Par les ferres l'on voit, en blancheurs indécises, Cheminer sous le joug des couples de bœufs lourds Et fumer doucement le toit des maisons grises.

L'air n'est ému d'aucun souffle. Le vent attend... Et tel est le silence où l'heure se recueille

Qu'à travers la campagne anxieuse on entend, Parfois, le bruit que fait la chute d'une feuille.

Prenons garde cependant de ne pas réduire le mérite de M. Louis Mercier à ce rôle de notateur exact et pittoresque, et rappelons-nous qu'il aime tendrement la nature. La terre, pour lui, est la bonne terre. Elle nous est maternelle et nourricière ; elle nous dispense la vie de 1 ame et celle du corps; avec la paix, elle nous offre sa beauté. La terre n'est pas inerte et indifiérente ; elle vit, tressaille

et respire, enfante dans la douleur, tremble de froid, souffre du soc qui la déchire et des coups qui la frappent. Malgré tout, elle garde une inlassable bonté, une sollicitude sans défaillance, endort notre peine, rassasie notre faim, se pare pour nous, travaille pour nous, et, pour nous, cisèle les grands lys et fait fleurir les roses. Dans sa Prophétie de la mer, M. Louis Mercier nous a révélé la violence et l'intensité du sincère amour que lui inspirent les plaines et les bois. La mer inféconde rappelle à la terre orgueilleuse de ses moissons et de ses vignes que le sol, épuisé, s'arrêtera un jour de produire. Alors viendra la revanche des flots. Ils s'apaiseront, et, dans leurs profondeurs, germeront des forêts prodigieuses et des fleurs ineffables aux enivrants arômes ; la mer dira à son tour le cantique éternel de la vie. Mais le sujet du porme, si noble soit-il, n'importe pas ici. Ce qui vaut à ces vers leur accent émouvant, c'est la façon dont M. Louis Mercier célèbre la nature et ce que nous lui devons, dont il montre la terre élaborant ses baumes, sculptant l'épi, unissant la grâce à la vigueur, renaissant d'année en année.

dans un prodigieux effort, et s'épuisaut afin de nous nourrir et de réjouir nos yeux.

Ainsi donc la terre vil, respire, souffre, participe à notre existence, comme nous participons à la sienne, et lauteur (\q L Enchantée trouve, dans la fougue de sa sympathie, le secret de rehausser singulièrement le ton de ses poèmes. En effet, au lieu de voir les choses uniquement du dehors et de n'envisager que leur aspect formel, il leur prête une âme, et,les croyant capables de douleurs et de joies, déparier un langage mystérieux, illes élève, en quelque sorte, à la dignité humaine. Elles deviennent ses amies ; il leur parle à son tour ; il les plaint, les bénit,et les remercie. Le don d'animer ce qu'il touche, d'accueiUir les confidences et les avertissements de la nature, d'écouler et de traduire les voix innombrables de l'univers, de puiser un enseignement dans les spectacles du monde et de découvrir un sens éloquent à ce qu'il contemple, prête à l'œuvre de M. Louis Mercier une grandeur et une solennité extraordinaires.

Voici que tout s'éveille et palpite à son ordre inspiré. La terre, semblable à une vierge, est, le

malin « heureuse et reposée ». Les feuilles, l'eau, les herbes et les fleurs sont « des créatures divines ». Les collines ont le charme de ces femmes qui cheminaient, jadis, l'amphore sur le front. Les arbres, fils pieux de la terre, vivront des jours nombreux et bénis, parce qu'ils n'ont point, pareils à nous, retourné leurs bras contre celle qui les a allaités de son lait divin. Avec ses ceps qui se tordent « en farouches postures » et qui sont tels que les corps des gladiateurs nus, la vigne livre au sol de rudes combats et enfante en des douleurs ce qui font pleurer la sève aux pores des sarments » . La rivière se souvient des filles aux yeux d'or qui « traversent les gués en marchant sur les pierres » ; elle dit à ses bords les rires des lavandières, les chansons des nids et les murmures des saules. Le moulin a une face de vieillard et un fard impalpable le poudre. Dans un parc abandonné, les grands chênes et « les ormes patriciens » parlent des splendeurs disparues. Noire vendangeuse, la nuit, durant le jour, récolte les grappes vermeilles, et, le soir tombé, verse aux hommes le philtre ténébreux qui les pacifie. Le

printemps venu,« la terre au jeune ciel rit heureuse et surprise ». L'on entend encore sur les feuilles des bois, quand la pluie est finie, « laverse aux pieds légers qui s'éloigne bruire ». Jamais M. Louis Mercier n'a mieux prouvé sou pouvoir d'exalter et de transfigurer la plus humble chose que dans son Laus Herbarurn :

Bénissons l'Herbe, fille aimante de la Terre, Qui jette son manteau sur le corps de sa mère,

Qui, pour que le printemps soit salubre et joyeux, Souffre, pendant l'hiver, des maux mystérieux.

Bénissons-la d'aimer l'Homme qui la dédaigne Et sous les pieds de qui son cœur fragile saigne.

Bénissons l'Herbe dans ses bienfaits. Bénissons Ses sucs où se nourrit la laine des toisons.

Bénissons-la dans la richesse des mamelles

Qui font d'un pas plus lent cheminer les agnelles.

Bénissons-la dans la douceur du lait, meilleur Que les vins delà vigne et les miels de la fleur.

Louons-la dans les bœufs patients et superbes Qui creusent les sillons pères des nobles gerbes.

Bénissons l'Herbe dans les nids et les berceaux, Dans le ramage des enfants et des oiseaux.

Vivants, bénissons-la de sa fraîcheur qui tombe Sur le sommeil de ceux que possède la tombe...

Et gloire à Dieu, qui pour les bons et les méchants. Fit, sous le pur soleil, croître l'herbe des champs !

Mais si les choses vivent et sentent comme nous, elles peuvent nous être hostiles ou amicales, nuisibles ou bienfaisantes, et le mystère nous environne de toutes parts. Savons-nous ce qui nous guette derrière cet inconnaissable ? Devinons-nous les dangers qui nous menacent et l'imprévu que nous réserve demain ? Mille raisons de craindre et de trembler s'offrent à l'homme qui cherche au delà des apparences. II se sent entouré de forces redoutables, appréhende les influences mauvaises, et la peur, la fiévreuse peur instinctive et irraisonnée de l'enfance s'empare de lui. Cette peur, M. Louis Mercier réprouve. La hantise du mystère palpite dans ses poèmes. Elle le poursuit en tout lieu, jusqu'au cauchemar, jusqu'à l'hallucination. Le soir, la route dont la blancheur confuse sinue dans l'ombre, l'angoisse. Qu'elle est étrange ! Et que réserve-t-elle ?. . .

D'où vient-elle ? Où va-t-elle si tard ? Et qui sait l'ennemi qui nous guette, De derrière les haliiors hagards Où s'enfonce la route inquiète ?

On distingue des pas. Les feuilles mortes craquent. Qui est-il, celui que l'on n'attend pas et qui vient « quand on ferme les portes » ? C'est, sans doute, le mauvais hôte envoyé par les ténèbres, « le messager qui sait la nouvelle inconnue et funèbre ». Enfin les pas s'éloignent, le bruit diminue, cesse, et l'on reste là, dans la nuit, à écouter les sourds battements de son cœur.

Nous qui avons marché plus vite dans l'obscurité, talonnés par je ne sais quel ennemi chimérique, ou qui nous sommes effarés, au détour d'un chemin, devantla forme humaine et le visage grimaçant d'un arbre, nous qui avons entendu l'hiver, l 'ouragan faucher la plaine et saccager les branches, nous qui avons pensé aux morts, à la veillée, nous retrouverons nos tremblements dans l'œuvre de M. Louis Mercier.

Vous le connaissez aussi cet air d'attente que paraît avoir la nature en ses heures de grand

calme, durant les journées d'arrière- saison, et qui nous vaut un malaise indicible. Il semble, comme l'écrit le poète,que la terre sait un secret et qu'elle va nous le confier. Rien ne remue. Peu à peu le crépuscule baigne les champs, emplit les ravins, gagne les profondeurs des taillis roux. Les bois ne sont plus que des masses imprécises. Tout à coup, le vent se lève, passe en un large frisson, agite les rameaux, et ceux-ci, croirait-on, ébauchent des gestes noirs. M. Louis Mercier se demande :

Qu'est-ce que la Nuit louche et muette complote?

Une sourde rumeur dans le silence flotte.

Et c'est comme le bruit que ferait un marcheur

Dont les pieds sur le sol ne poseraient qu'à peine. Mais que l'on entendrait venir à son haleine... Qui donc dans l'ombre s'approche ainsi ?

Les bois ont peur...

Et les vieilles maisons, le soleil éteint, à quoi rêvent-elles ? Qu'espèrent-elles quand personne n'entre ni ne sort par leurs portes pleines d'ombre? Songent-elles aux absents, à ceux qui les ontquittées et ne sont pas revenus? Mon Dieu ! si les maîtres de jadis allaient reparaître, ce soir, tels qu'ils étaient

dans l'aQciea temps, avec les habits de dimanche dont on les avait vêtus pour aller là-bas :

Oh! pendant que l'ombre s'amasse, Si les vivants qui sont dehors, En rentrant, trouvaient, à leurs places, Assis à table, tous ces morts...

Oui, des complots se trament dans la nuit contre notre sécurité et l'ombre réserve à qui ne se méfie pas de sa traîtrise mille pièges et mille embûches. Les choses veillent, guettent et surveillent. Les bêtes elles-mêmes secouent leur torpeur et parlent dans leurs étables. Les bœufs se remémorent leur gloire ; ils évoquent le temps oià, comme des rois, ils dormaient, sans labeur, sous les palmiers sonores. Dieux d Egypte, indolents et superbes, ils avaient des temples au lieu d'élables, et des crèches de santal. A présent, ils sont avilis et courbent sous le joug leurs fronts altiers. Ils détestent l'homme qu'ils sont obligés de servir:

Mort et malheur sur toi, maître et bourreau d'esclaves l

Toi qui mets au timon les monarques déchus.

Lâche insulteuT des dieux quand tu ne les crains plus...

Ces poèmes et d'autres d'une inspiration analogue attestent cliez M. Louis Mercier une âme tourmentée, et, sans doute, pouvons-nous attribuer à son tempérament inquiet, autant qu'à son atavisme, son amour de la vie rustique qu'il célèbre en chacune de ses manifestations. La paix, le calme, le repos, ne naissent-ils pas des occupations monotones et identiques du paysan ? Sa besogne régulière lui vaut l'équilibre de l'espritet laquiétudedu cœur. Elle lui impose une sage discipline. Exigeant une attention constante, elle lui interdit les vains rêves et les souffrances illusoires. Le spectacle des immuables lois qui régissent le monde, le retour périodique des phénomènes lui enseignent que nos agitations sont petites et nos plaintes inutiles. M. Louis Mercier le comprend, il a besoin de ce calme que dispense l'existence campagnarde et il l'aime parce qu'elle le procure à ceux qui restent aux champs. Il l'aime encore parce qu'elle répond à son instinct de poète et qu'il en discerne la beauté et la grandeur. Nous l'avons vu personnifiant les choses et donnant une âme aux pays8iges. En parlant des travaux des laboureurs, — et bien

que son observation qui est, ici, non moins bonne qu'en étudiant la nature, lui permette un excellent réalisme, — il ne perdra point son pouvoir de parer ce qu'il peint d'un souverain prestige, de le revêtir d'un caractère sacré et den dégager la splendeur cachée. Il est salutaire de gagner son pain, il est digne de remplir sa tâche, sans faiblesse, et le geste éternel aidant à l'homme à assurer sa vie et à enseigner la vaillance à ses descendants a une incomparable noblesse. Aucun acte n'est indifférent, ni banal, ni trivial. Par une sorto de gravité religieuse et de recueillement ému, par le goût qui lui est naturel de l'épithète austère et magnifique, l'auteur de L Enchantée élargit, jusqu'aux confins du passé, les tableaux qu'il a sous les yeux, montre leur signification majestueuse depuis les temps les plus reculés, et force notre respect en nous rappelant ce caractère immémorial. Représente t-il un paysan dans la vérité de son labeur, tous les paysans qui l'ont précédé surgissent en face de nous avec une attitude identique, et le héros du poète grandit prodigieusement ; il devient un type d'humanité.

Lisez le Chant du Semeur. M. Louis Mercier s'en tient d'abord à une simple description et ne révèle que ses qualités d'artiste attentif. Dans un soir d'automne qu'éclairent les rayons violacés et doux du soleil, un laboureur « ayant l'air de chasser devant lui sa grande ombre » épand la semence en marchant. L'attelage le suit. Des bœufs traînent la herse aux dents luisantes. La glèbe fume, et, tandis qu'il va, jetant le grain, le paysan chante. Alors, M. Louis Mercier change d'accent; il s'exalte; le sens sacré de la scène se dévoile à lui ; la mélopée du semeur retentit immense, chargée d'un enseignement extraordinaire. Nous remontons, d'une superbe envolée, à l'origine des âges. « Tout ce qui s'accomplit de sacré sur la terre, enseigne le poète, s'accomplit en chantant. » Le sol que réjouissent les sons accueille les semailles avec plus d'amour, et, lorsque le froment dispersé, ce soir, aura germé, lorsque les blés mûrs onduleront au vent en un remous d'or pâle, ils répéteront le chant « vénérable et mystique » du laboureur. M. Louis Mercier s'écrie:

Or, plus que ton labeur nulle œu-\Te n'est profonde. Car c'est un sacerdoce aussi vieux que le monde,

Et qui te vient des cieux, Que de sacrifier 5 la terre en offrande, Afin que l'an prochain la terre te le rende,

Le grain mystérieux.

Ce don de transfigurer les moindres actes d'une humble destinée et d'enfermer dans une image du pj'ésent la grandeur du passé, je le retrouve dans les pages où M. Louis Mercier raconte le repas des paysans. De même que pour le Chant du Semeur, il commence par reproduire exactement ce qu'il voit, et ses notations sont d'une vérité scrupuleuse. Un jour d'été, le père, les grands fils, les tâcherons à gage se mettent à table. Selon l'usage ancien, les femmes restent debout. Les hommes, eux, « mangent sans rien dire et sans penser a rien ». Le chien rôde, les cuillères tintent sur les écuelles. La lumière de midi frappe un pot « dont les flancs obèses suent l'eau fraîche ». Tous les détails du spectacle sont pittoresques et vécus. Mais, prenez garde, si vous ne vous bornez pas à regarder ces gens qui rassasient leur faim, lourdement et gauchement, si vous

réfléchissez, une soudaine splendeur illuminera les habitants de la ferme. En se nourrissant, ils accomplissent une fonction sacrée. Il y a, dans le pain qu'ils mordent, « la vertu des sillons w.l'àme du sol, le meilleur de la terre. Elle les envahit et les pénètre ; elle les rend persévérants et forts et ils reconnaissent ses bienfaits en l'aimant avec leur sang, leurs os, leur chair, « d'un amour ombrageux et tendre ». Certes, ils ne sont plus vulgaires, les paysans attablés, quand M. Louis Mercier affirme :

Mère des clairs épis et des ardents raisins. Quelque chose de grand, quelque chose de saint

S'accomplit chaque fois, ô Terre, Qu'à cette table où les aieux se sont assis, Les sobres laboureurs viennent s'asseoir ainsi

Au retour des lâches austères.

Car en mangeant le pain de tes blés, c'est ta chair Qu'ils font s'incorporer au profond de leur chair,

Et c'est, au secret de leurs veines, Le plus chaud de ton sang qu'ils mêlent à leur sang. Quand ils boivent le vin que ton sein tout-puissant

Verse pour réjouir leurs peines.

Pour qui comprend et interprète la vie rustique

de cette manière, pour qui sait en dégager de la sorte le haut symbolisme, la relier à ses origines lointaines, montrer à travers elle la beauté d'un long effort ininterrompu et d'un héritage sacré, transmis, depuis des siècles, d'une génération à l'autre, le paysan n'est pas l'être misérable, pauvre d'esprit et de cœur, guidé par son brutal instinct, asservi à une besogne ingrate et médiocre, que nous a peint le naturalisme. M. Louis Mercier l'a senti à cause de son amour pour la terre et à cause de la sympathie qu'il étend aux gens et aux choses de la campagne, le paysan est, au contraire, conscient et paisible, attaché aux champs de ses aïeux et aux traditions que ceux-ci lui ont léguées ; sa mission est grande ; son sort est enviable ; il mérite nos louanges, nos remerciements, notre respect ; sa lâche est belle, et, fût-elle dure, hostile et revêche, il est joyeux de la remplir. Bien mieux, il l'aime d'être pénible et rude. Le poète le croit, les laboureurs qui dorment leur éternel sommeil ne se souviennent pas des doux angélus ni des moissons nouvelles ; ils ne dressent pas l'oreille à l'appel des fléaux sonnant dans l'aire ; ils ne

regrettent pas les sacs remplis de giain ni les jours de grand soleil; que regrettent ils donc?...

C'est aux rudes labeurs que va leur âpre amour, A l'effort acharné par qui la glèbe enfante : Aux matins frissonnants de novembre, aux labours Par les terrains hargneux, lorsque l'automne vente ;

Aux soirs qui les ont vus marcher, courbés et las, Dans la brume, dans le grésil, dans la froidure ; A l'ouvrage où se sont usés leurs pauvres bras. Aux misères sans fin qui rendent l'àme dure.

En combien d'autres poèmes moins solennels et moins éloquents, mais d'une si probe observation et d'un si chaud coloris, M. Louis Mercier n'at-il pas chanté le village, la ferme, les champs, et qu'il nous est facile d'y apercevoir toujours la tendresse qu'il éprouve ! Ici, c'est une messe du matin. L'église est vide ; le bourg s'éveille ; on entend des bruits de voix et de pas ; les portes bâillent une à une ; le treuil d'un puits vibre: un tombereau passe, cahotant : puis le silence renaît, le matin semble en prière...

Et, de loin, dans les champs, pareils A quelque foule qui^se presse, InclinantUeur^front au soleil.

Les blés assistent à la messe.

Là, c'est un après-midi de dimanche et les vêpres sonnent. Les champs sont déserts, les maisons sont fermées et laissent filtrer une fumée de leur toit. Rien ne bouge ; « le vent songe, les bois écoutent » ; l'heure est pensive ; la terre paraît grave...

Et la paix, sous ce ciel qui dort, Est si profonde qu'elle donne Un aAant-goût de bonne mort...

Les vêpres sonnent.

Regardez, maintenant, l'étable, un soir d'hiver. On trait les vaches. Parmi les toiles d'araignée, pend une lanterne qui éclaire les choses à demi. Sa fumeuse lueur modèle vaguement les flancs bombés et les croupes rondes des bêtes. Des reflets tremblent sur la muraille. Un joug s'y dessine. Comme un tas d'or, luit un amas de paille :

... Les bonnes vaches que l'on trait, Immobiles, les yeux béants, devant leur crèche, S'abîment dans un rcve indolent d'herbe fraîche, Au bruit moelleux du lait qui tombe dans du lait.

Pénétrons dans la cour, à l'heure de la sieste.

Les bœufs gisent, repus, devant leur crèche. Les batteurs se sont couchés sur le seigle. D'invisibles essaims vibrent dans l'air. La brise apporte le parfum des trèfles eu fleur. Seules, les poules voraces, appelées par le cri « d'un coq rauque et vermeil » picorent le grain et font ripaille, à l'insu des dormeurs.

Ailleurs, nous assistons à la Naissance du vin. Dans un coin de la grange, se dresse l'énorme cuve. Une écume ardente monte à ses bords ; des ruisseaux rouges sinuent sur ses flancs ; le raisin fermente avec une sourde rumeur. Puis le vin coule aux canaux du pressoir, et TAucien arrive pour le goûter. Les fils se lèvent ; ils tendent à leur père un large verre qu'ils ont rempli :

Mais, devant qu'y tremper ses lèvres, en silence L'xUeul hausse la coupe et contemple, joyeux, La lumière du x'in qui sous le cristal danse.

Donner celte impression d'exactitude suppose que l'on a longuement vécu dans la familiarité des choses, qu'on les a regardées avec une tendre patience et une complaisance minutieuse.

Toutefois, M. Louis Mercier ne chante pas seulement les décors et les épisodes agrestes. Son humeur inquiète que nous avons signalée et à laquelle nous avons attribué sa prédilection pour la calme existence des champs, lui fait apprécier aussi la sécurité de la maison de ses ancêtres. Là est l'asile etTabri, loin des dangers et des hasards périlleux, loin des embûches du monde. Il est donc le poète de la demeure et de ce qu'elle enferme de plus précieux, le cellier, la huche, la table, le berceau des enfants^le Iit,râtre où l'on se réchauffe, la lampe qui nous éclaire, l'horloge qui sonne les heures de la vie et celles de la mort. Je n'ignore pas le péril de traiter ces sujets et qu'ils peuvent n'inspirer que de plates descriptions, de sots attendrissements et de la sentimentalité niaise. Mais je sais également qu'interprétés par un véritable artiste, ils sont une source de magnifique inspiration et les thèmes des plus amples développements.Il suffit d'être capable de les dramatiser et de les grandir. Il suffit d'y apercevoir les éléments d'une fresque et non dun petit tableau de genre. Or, on aurait très mal compris M. Louis Mercier

et je l'aurais bien mal fait comprendre, si l'on ne se doutait déjà que son livre le Poème de la Maison n'est nullement une série d'aimables croquis. Ses diverses qualités et sa façon de sentir et d'exprimer la vie le servent, dans cette œuvre, mieux que nulle part ailleurs. Il nous a montré la nature soucieuse de nos maux, occupée de nos besoins, attentive à notre bonheur, mêlée à notre existence. Sa maison est toute pareille ; vigilante et maternelle, elle est un être vivant. Il a anobli les choses en leur attribuant nos plaisirs et nos peines, en racontant leur intervention dans notre destinée et les services qu'elles nous rendent. De même, il expliquera pieusement pourquoi la maison et ce qu'elle contient ont droit à notre gratitude. Il a perçu le mystère en certains lieux, à certaines heures. Le mystère imprégnera encore les pages où il célèbre sa demeure et il révélera le secret de l'objet le plus insignifiant en apparence. Gomme il a prouvé le caractère auguste de la vie rurale en la rattachant à ses traditions millénaires, il prouvera que la maison est vénérable à cause de tous ceux qui s'y sont succédés et il honorera leur

mémoire. Comme il a indiqué la beauté cachée du geste du semeur et du repas du paysan, il indiquera la beauté des simples actes que nous accomplissons dans le logis familial, de la naissance à la mort. Telle est la façon dont M. Louis Mercier a compris et exécuté son Poème de la Maison, Ai-je besoin d'ajouter que, dans ces conditions, le livre a un sens universel et une si vaste portée que tous les hommes y retrouveront, s'ils sont dignes de les éprouver, les émotions que suscite en eux la demeure où ils ont été élevés. Chacun des poèmes contenus dans ce recueil est une véritable symphonie, un drame en plusieurs actes avec des rythmes nombreux étonnamment adaptés aux divers mouvements de l'âme, et chacun d'eux note tout ce que les choses, conscientes et vivantes par le vouloir du poète, peuvent ressentir à notre contact ou nous suggérer. Mais nulle explication ne vaut la lecture du Poème de la Maison. Suivons, un moment, M. Louis Mercier.

Dès le commencement, la maison acquiert une personnaUté humaine. Cachée au milieu des vergers et de la terre, elle se dissimule aux regards des

passants, et, dédaigneuse de connaître le monde, de voir un vaste horizon, elle contemple seulement le pays des ancêtres. Il lui suffit de regarder les prés et les terres, les bois et la vigne appartenant aux siens, de savoir les noms de leurs champs, de suivre les progrès de leurs semailles, de les surveiller quand ils besognent dehors, et de garder le troupeau quand le berger s'est endormi. Elle aime tant ceux qui vivent dans son ombre:

... Si le poids du jour par moment les oppresse, S'ils ont faim, s'ils ont soif, s'ils sont las et meurtris, Pleine de réconfort et riche de tendresse, Toute prochaine, au bout du sentier qu'ils connaissent, La maison maternelle et douce leur sourit.

Elle leur sourit et se réjouit lorsque l'angélus du soir les invite à rentrer. « Son toit fumant déjà révèle une âme aimante », et son foyer embrasé palpite comme un cœur empli d'allégresse.

Hélas! depuis si longtemps qu'elle est bâtie, la pauvre maison a souffert. Elle a supporté le vent, la neige, les frimas ; elle a pris sa part des années

de mauvaises récoltes ; impuissante, elle a écoulé ses habitants partir sans retour et se souvient de leurs pas, de leurs voix...

La maison a souffert... Mais les chagrins et l'âge Ont mis en elle un charme émouvant et sacré : On ne sait quoi d'humain respire en son visage ; Et ses yeux semblent beaux d'avoir souvent pleuré.

Ce charme émouvant et sacré, ce pouvoir de s'intéresser à nous, de nous surveiller, de nous protéger, de nous garder, de nous donner mille preuves de tendresse, M. Louis Mercier l'attribue à toutes les choses.

La porte constamment ouverte du matin jusqu'au soir laisse entrer « la lumière du ciel et l'odeur des saisons », la chaleur du soleil et les souffles du printemps, le mendiant que nous ne craignons pas et le chien qui est notre ami. Mais, quand tombe la nuit avec ses menaces, ses formes bizarres, ses bruits étranges, elle se referme bien vite afin de préserver les gens de la maison des ombres ennemies et de garantir leur sommeil. Elle attendra, pour s'ouvrir de nouveau, l'aube fraîche, l'heure délicieuse où les êtres délivrés de

l'obscurité se rassurent et reprennent leurs travaux. C'est par la porte, que le soleil, dardant ses traits d'or, pénètre dans la maison :

11 entre : la maison s'emplit de sa présence Et, sauve des dangers dont s'infestait la nuit, La vie avec un clair sourire recommence.

Si la porte nous garde, la cheminée nous procure le feu réchauffant, et M. Louis Mercier, en une invocation grandiose, salue d'abord le feu « prolecteur des premiers habitants de la terre » et gardien du foyer, le feu qui chasse les ombres, qui fait naître la joie et la sécurité, le feu humble serviteur des hommes, et qui, malgré sa puissance tt sa splendeur, s'acquitte simplement de cuire les mets et de chauffer le logis :

Mais les grands paysans dont je suis descendu Ont su te rendre, ô Feu, le culte qui t'est dû :

Afin que leur maison mieux qu'une autre te plaise. Et que ta flamme puisse y rayonner à l'aise,

Leurs mains pieuses t'ont dédié pour autel La cheminée immense et l'âtre solennel.

De la cheminée monte, sinueuse et lente, la fumée qui semble l'haleine de la maison, qui

évoque l'attente des femmes préparant le repas du soir, la calme fumée dont les absents se souviennent... Près de la cheminée se groupent les maîtres du logis, et ils restent immobiles, noyés d'ombre ou éclairés de brusques reflets, selon les jeux de la flamme. Beaucoup sont morts de tous ceux qui se sont assis, cherchant la douce chaleur, et l'âtre pleure leur perte, se souvient de leurs mains^ de leurs visages, de leurs corps... Mais, l'hiver surtout, la cheminée est bonne et affectueuse, quand la neige ensevelit les champs, les hameaux, et accumule, autour de la demeure, du froid et du silence. N'est-ce pas grâce à la cheminée que le feu brûle, paisible et fort, au cœur de l'âtre, annonçant, lui qui est fils du soleil, la splendeur prochaine de l'été :

Et soudain, du réduit obscur dont il est l'hôte,

Sentant un lumineux bien-être l'envahir,

Un grillon se réveille et chante au souvenir

Du chaud parfum des prés quand les herbes sont hautes.

La table assiste à toute notre vie. On s'y asseoit lorsque les nouveaux nés reviennent de l'église ;

le jour des noces, c'est à la table d'abord que l'homme fait siéger l'épouse qu'il a prise ; c'est la table enfin qui pleure la première si quelqu'un des siens est mort...

Car les nôtres, suivout un usage qui semble Vieux comme rexislence et vieux comme la faim. Quand ils ont enterré leurs morts, mangent ensemble.

Non moins que la table, le lit fait d'un noyer planté par un ancêtre est sacre, et tout à l'heure, après qu il aura reçu les jeunes époux, un prodige s'opérera en lui. 11 se souviendra du temps où, bel arbre solide, il couronnait une colline et, quoique déchu, il frémira d'être visité par l'amour, tressaillera comme aux printemps de jadis qui lui donnaient de la lumière, des parfums et des nids d'oiseaux jasants dans ses branches. D'ailleurs, toute la maison est en fête et salue les jeunes époux. Toutes les choses participent à la joie du lit et se mettent à parler. Le toit promet, bien qu'il soit vieux, de durer encore longtemps et de protéger le nouveau couple ; la pierre usée du seuil se féhcite d'avoir été foulée par le pas léger

de la ravissante épousée ; la table espère que de clairs enfants la feront rire ; l'àtre souhaite que la femme du maître aime sasseoir, grave et sage, devant le foyer, et la lampe lui demande de répandre la paix et la sécurité dans la maison, tandis que l'horloge lui conseille la diligence. Les champs disent aussi des paroles de bienvenue. Les blés, la vigne, les prés clament leur allégresse. Les grands arbres ont de tendres murmures. Serviteurs invisibles et doux, les souffles de la nuit apportent les arômes du jardin et la fraîcheur des feuilles :

Tout se recueille.

Seul, par le clair silence où s'endort la maison, Au fond du vieux jardin où les roses abondent, Un rossignol secret exalte en sa chanson L'amour, l'antique amour qui rajeunit le monde.

Et l'horloge, ne paraît-elle pas vaguement humaine, avec sa face d'émail et sa robe couleur de chêne où bat son cœur rythmique et lent ? Elle vit à l'écart, étrange et respectée. C'est une vieille personne qui craint les gambades des enfants et les caprices des saisons. Elle a peur du tonnerre,

senroue les jours de pluie, ce qui ne l'empêche pas de garder uii esprit ponctuel et de signifier sa volonté respectée de chacun en allongeant son doigt de fer rigide. Elle indique l'heure du travail et l'heure du sommeil. Seule, elle ne se repose jamais et continue, dans la nuit, son bruit sourd. Autrefois, l'horloge était jeune et coquette. Un bouquet de fleurs rouges et blanches parait sa caisse vernie. Elle sonnait gaiement :

Le rire merveilleux des enfants qui s'éveillent Ne se rappelant plus qu'ils ont pleuré la veille, Le printemps oul)lieux des frimas de l'hiver, Le bonheur dont on n'a pas encor souffert, L'amour qui vient à nous dans sa prime tendresse, Avec des mains de joie et des yeux de promesse; Tout cela, quand l'horloge était jeune, vibrait Dans l'éclat de son timbre harmonieux et frais.

Elle s'est usée, la bonne horloge, et a l'air d'une veuve. Ses fleurs se sont effacées. La brume des années couvre sa voix. Instruite de sa triste expérience, elle ne sonne qu'en tremblant, et n'en finit pas de conter ses misères et les malheurs qu'elle a vus...

A présent, voici la lampe qui ignore tout de

l'univers, des champs et du soleil, mais qui connait admirablement les vieux meubles, les vaisselles du buffet, les rideaux en indienne du lit, l'armoire et la huche, le soufflet et le tisonnier qu'elle caresse de ses feux. Voici la lampe qui met en déroute les ombres sournoises où les vivants s'agitent, terrifiés, et qui, d'un seul rayon de son cœur, rend à chacun le bonheur et la sécurité. La lampe retient dans sa lumière un peu de l'àrae vigilante et sainte de la mère de famille. Elles donnent, toutes deux, jusqu'à la mort, leur vie humble et fidèle, La lampe console le vagabond qui n'a pas de gîte ; elle prend le voyageur sous sa sauvegarde ; elle couve le nouveau-né endormi de son tiède regard, et, frémissante d'amour, touche au berceau, effleure le petit visage du plus pur de sa lumière; recluse et [)0urlant joyeuse de sa captivité, elle suit anxieusement les humains pendant qu'ils vaquent à leurs tâches coutumières avec leur ombFe derrière eux, et. à force d'envelopper leurs traits de sa flamme, elle connaît leurs âmes. La lampe a peur du venl (jui rode ; elle redoute le corridor vide, la cave, les galetas :

0 lampe,luis en paix, car en retour de l'aide Que tes rayons aimants lui donnent, le foyer Saura l'envelopper d'une tendresse tiède Et te protégera des hasards meurtriers.

Et si le vent pervers vient assaillir ta flamme, Sache que nous t'aimons, nous, tes frères humains, Et qu'afin de garder tes bienfaits à notre âme Nous t'environnerons de nos pieuses mains I

Le Four est peut-être le plus beau poème du recueil. Faisant de son sujet un vaste cycle, M. Louis Mercier retrace l'histoire du pain avant qu'il soit prêt pour la cuisson. Jamais le poète n'a été plus hautement inspiré et n'a trouvé de plus abondantes et de plus belles épithèles. Jamais il ne nous a mieux contraints à aimer la nature en nous révélant les miracles qu'elle accomplit en notre faveur. Ses strophes disent une extase presque mystique devant le spectacle (jui lui est offert. Le blé souffre, dès le sein de la terre, afin de soulever la glèbe et de triompher de la corruption de sa propre semence. Ayant germé, il souffre encore et le frêle brin d'herbe portant un espoir sacré doit lutter contre le vent et le froid, contre le

givre et le verglas. Il pousse, et la lutte continue. Les mauvaises plantes, les mauvaises herbes voudraient Tétouf fer. Vient l'été ; les épis ne sont pas orgueilleux de leur splendeur. Ils inclinent leur front couronné d'abondance :

Comme des êtres saints, héroïques et doux,

Qui se senteat élus pour un haut sacrifice,

Ils attendent la faux et s'offrent à ses coups

Pour que l'œuvre qui doit s'accomplir s'accomplisse.

De nouveau, le blé va subir le martyre. Les batteurs s'acharnent sur lui, à coups de fléaux, le dépouillant de sa parure de joie et de soleil. Il sent la meule déchirer sa chair et broyer son corps. Le blé ne se révolte pas. Il sait que ses douleurs sont nécessaires et se rappelle que le meilleur de son être s'exaltera dans le pain. Ce pain, l'heure est arrivée de le pétrir. Ou môle à la farine le sel, l'eau qui lave et baptise, le levain pareil aux antiques pensées que se transmettent les hommes. Le four prend sa proie ; le prodige s'achève :

Il est né ! Gloire au feu créateur et divin ! Car, dans le four profond clos comme un tabernacle, Le feu, seul et secret, en mûrissant le pain, Vient de consommer le miracle !

Une dernière fois le blé, qui ne meurt pas, A d'auguâtes douleurs s'est offert en victime ; Victorieux enfin de ce dernier combat, Il naît à son destin sublime !

Le blé a perdu son éclat de l'été, mais, à travers les épreuves réservées aux élus, dans le recueillement des saintes souffrances qui l'ont purifié, il a conquis la suprême bonté. L'on reconnaît, dans sa chaude et vigoureuse odeur, sa vertu secrète, l'esprit des beaux épis défunts :

Et les hommes joyeux hument dans ce parfum Le parfum merveilleux et profond de la vie !

C'est à regret que je ne parlerai pas des poèmes inspirés par la cave où le vin « fougueux et clair comme le sang d'un dieu » sent revivre en lui l'âme des sarments et se préparc à désaltérer les hommes, par le grenier encombré d'objets disparates et retentissant du bruit léger et confus de la pluie, parles fenêtres qui sont les yeux de la maison et assistent aux travaux des laboureurs, par le puits qui nous garde le trésor inépuisable de l'eau jaillie du sein des collines natales. Je souhaiterais m'attar-

der à ces pages pleines de rapprochements imprévus et de comparaisons charmantes, y vérifier encore la faculté que possède M. Louis Mercier de voir partout la beauté et d'aimer, en justifiant sa tendresse, ce qui nous entoure. Je souhaiterais en outre montrer comment il a associé les animaux aux besognes des paysans et expliqué la reconnaissance que méritent les bœufs patients et robustes, le vaillant petit âne, le porc qui nous nourrit de sa chair, le chien qui nous garde, nous comprend, et accepte, pour l'amour de nous, d'être détesté des bêtes qu'il surveille. Néanmoins, l'admirable poème qui termine le livre l'emporte sur les autres par sa solennité et sa grandeur.

Comme s'il voulait encore ajouter à la majesté de sa demeure et augmenter l'impression de repos et de sécurité qu'elle donne. M. Louis Mercier nous évoque les générations qui s'y sont succédées, ses ancêtres, les laboureurs. Oh ! ils ne furent pas illustres ; ils n'ont rien accompli d'exceptionnel ; ils sont nés, et, leur tâche faite, ils sont morts. On ne sait rien de plus de leur destin. A peine ont-ils laissé d'obscures traces. Leurs pas ont

évidé le bois du seuil; leurs doigts ont usé la clef et le manche des outils ; la table garde les marques de leurs corps et la pierre du foyer est noircie du feu qu'ils allumèrent. Rien autre ne témoigne leur passage dans la maison. Mais quelle noblesse eut leur simplicité et leur sereine existence ! Qu'elle fut généreuse et sainte leur besogne dont beaucoup profitèrent :

L'humanité soumise à la faim éternelle, L'antique mal que nul de ses dieux n'a vaincu, Leur doit un peu du pain dont le monde a vécu.

L'àme de ces disparus continue de vivre et elle inspire au poète né de leur sang de dire les émotions qu'ils ressentaient confusément, sans savoir les exprimer. C'est à cause deux quil a un amour indomptable pour la terre. Et il avoue :

Mon âme paysanne est fille de la vôtre ;

Si j'ai pu quelquefois exprimer mieux qu'un autre

L'émouvante beauté du rustique labeur ;

Si, pour dire ce vieux et candide poème.

Il me vient des accents qui me troublent moi-même

Tant je les sens frémir de tendresse et d'ardeur ;

C'est à vous, mes aïeux, que j'en dois rendre grâce, Car mon œuvre est la fleur de votre esprit vivace : Le souffle de mes morts y revient palpiter, Et, sans doute, ce sont les lointaines pensées Silencieusement dans leur être amassées.

Dont mon àme déborde et qui la font chanter.

[Is sont là, les aïeux du poète. A la chute du jour, ils reviennent s'asseoir dans la grande salle, les mains sur leurs genoux, la face vers la terre, selon l'ordre où la mort les appela jadis. Ils sont tous là, confus, noirs, silencieux, immobiles, et, parce que leur descendant leur a parlé de leurs prés, de leurs vignes, de leurs terres, de leurs labeurs passés, de leur chère demeure, leurs yeux se rouvrent, leur cœur bat, leur visage s'empourpre. Us vont sourire... M. Louis Mercier le comprend à leur joie, il n'a pas démérité de ses ancêtres. Ceuxci l'aiment et le protègent.

Rien n'est comparable à la douceur de vivre enveloppé de la tendresse de ses morts : rien ne vaut la quiétude delà maison familiale. M. Louis Mercier désirerait ne jamais quitter la sienne. Il redoute la ville, ses dangers, sa fièvre et son agitation, les coudoiements et les contacts

qu'elle impose. Pourtant, il y a de petites villes provinciales qui ne sont pas bien périlleuses et qui n'empêchent guère le recueillement. L'auteur de L Enchantée en connaît qu'il nous a décrites avec une malicieuse exactitude. Les gens de la campagne s'y rendent, les jours de marché, dans un coche vieil et ridicule, portant leurs paniers où gloussent des poules. A leur arrivée, la petite ville se réveille ; ses masures gothiques appuyant leur étage à des corbeaux de bois, ses impasses et ses rues aux noms inusités et vieux paraissent s'égayer ; dans les niches des murs massifs les saints tremblent lorsque passent les chars-à-bancs conduits par un valet faraud et déluré ; des troupeaux marchent, soulevant un nuage de poussière; dans les auberges Ihôtcsse mafflue tempête autour de ses fourneaux, et les maquignons portant un long fouet en étole à leur cou, gesticulent et boivent. Le soir, le silence reprend la ville ; les équipages s'éloignent. L'on ne rencontre plus personne :

Tout est redevenu plus tranquille qu'avant,

Et c'est avec un timbre un peu plus sourd que sonnent

L'heure de la Paroisse et l'heure du Couvent.

Si paisible que soit cette petite ville, M. Louis Mercier ne l'aime pas. Il lui préfère le calme absolu des champs, la retraite loin de la grand'route qu'emplit « le bruit triste et brutal de l'existence humaine », et qui est un peu la ville encore, avec son fracas de voitures et ses passants inconnus:

Nous n'habiterons pas au bord de la grand'route; Mais, afin que nos jours soient secrets et joyeux, Et pour que notre seuil paisible ne redoute Rien des passants obscurs ni du soir anxieux,

Nous vivrons ignorés dans la maison ancienne Où conduit un chemin qui ne^va pas plus loin, Un chemin paysan dont les arbres retiennent Entre leurs branches la toison des chars de foin.

Qu'est-ce donc qu'un tel effroi de la vie, et comment l'expliquerions-nous si nous ne reconnaissions pas un profond pessimisme à M, Louis Mercier? Il parle quelque part des âmes qui sont nées frileuses et qui tremblent de vivre comme sous un automne éternel. En vérité, il a une àme pareille et, rarement, la lumière d'une ardente joie, la caresse et la réchauffe. Pour ce poète, qui est cependant capable d'aimer la nature et de s'émouvoir devant elle, tout est vain et trompeur. L'existence est mauvaise, la femme funeste, et si nous essayons d'échapper à la réalité décevante de l'existence et à l'amour perfide de la femme en cherchant l'énigme de notre destinée, notre misé-

rable enlendement nous refuse la solution qui nous apaiserait ; il laisse intactes nos interrogations.

Le premier livre de iNI. Louis Mercier témoigne déjà de son désespoir, de sou sentiment de la vanité des êtres et des choses, du mal de vivre. Il l'a symbolisé en des strophes intitulées Tristesse de Statue. Il imagine que Michel-Ange, ayant terminé son colossal Moïse ^ le frappa de son ciseau et lui enjoignit de parler. Moïse, en effet, s'éveilla tout à coup, mais ce fut pour se plaindre et regretter son iaipassibililé de marbre :

Pourquoi m'avoir tiré du néant solitaire Où j'espérais en paix dormir l'éternité? Marbre, j'étais si bien à l'ombre de la terre, Dans la tranquille nuit de ma virginité!

... Depuis que la vie en mes veines fermente, Et qu'au soleil humain mes flancs ont respiré L'inguérissable mal de l'être me tourmente, Et j'aspire au néant dont tes mains m'ont tiré.

Ce mal inguérissable de lêtre, nous ne saurions y échapper, puisque le maudit règne sur le monde. Dans la Tentation de Moïse, M.Louis Mer-

cier nous montre l'ange noir offrant à Moïse sa puissance. Quelle effroyable puissance ! C'est 1 univers entier qui appartient au démon ; ce sont tous les hommes qu'il courbe sous sa loi. Avant le temps, avant le ciel et les étoiles, avant que Dieu n'eût réalisé son œuvre, il élait né et attendait, dans l'ombre, sa pâture. Aussitôt créé, i'homme fut sa chose docile. Les mères et les épouses, les vierges et les adolescents subissent l'emprise du monstre. Il a ses temples, ses fidèles, ser, richesses incalculables ; on baise l'empreinte de ses pieds ; d'immenses cités acceptent son joug. 11 a le droit d'affirmer :

... Depuis deux mille ans, je triomphe. Le roi

De toute chair qui vit et qui se meurt, c'est moi.

Mon sceptre se repose à la source de Tàme,

Et l'homme m'appartient dès le sein de la femme.

Dans l'Éden reconquis, malgré Dieu, j'ai planté

L'arbre de la science et de la volupté ;

Afin qu'au ciel jaloux la terre fît envie,

J'ai fait fleurir le mal splendide sur la vie,

Et j'ai creusé le puits éternel du péché.

Et de l'amour vers qui l'univers s'est penché.

Soumis au mal, nous nous débattons dans une

ombre éternelle. Vainement, depuis des siècles et des siècles, les étoiles scintillent dans le vide et versent aux ténèbres oii l'humanité s'agite « la stérile lueur qui consume leur sein » . Le ciel reste sombre et le soleil est impuissant à nous guider. Les astres acharnés à luire n'ont pas fait reculer l'obscurité, et, patiente, elle attend l'heure d'engloutir le monde en sa nuit. Hélas ! nous sommes tous semblables à ce troupeau de moutons, « masse bêlante et vague », que conduit un cruel berger, et qui va, dirait-on, comme la horde des nuées poussées par le vent de décembre, « vers quelque inévitable et béant abattoir ».

Quel découragement et quelle lassitude, quelle conviction du néant de nos efforts et de la stérilité de nos travaux, quelle impression d'abandon et de solitude, nous trouvons encore dans ces vers :

Moitié brume, moitié soleil.

Le jour qui va mourir reflète Tout l'ennui des jours trop pareils, Dont la vieille existence est faite.

Des gens sont morts, d'autres sont nés. Innombrables, depuis l'aurore, De pauvres êtres ont peiné.

— Demain ils peineront encore.

Et toute la vie se passe de la sorte, banale et monotone, avec de petites joies, de médiocres chagrins, de piètres événements. Nous sommes les uns près des autres et nous nous ignorons ; nos cœurs sont différents ; nulle âme ne sait la nôtre. Nous mourons, ayant espéré obstinément ce qui ne vient pas, ce qui ne vient jamais. Nous >dvons tels les pauvres êtres qui demeurent sur le rivage et s'acharnent à guetter, sur les flots, le navire chargé de ce qu'ils ont de plus cher. Le navire n'approche pas, et, seul, le désert iUimité des eaux borné par un noir horizon, s'étend sous nos yeux.

Dans le Cri de lo. femme, M. Louis Mercier a exprimé, d'une façon saisissante, l'irrémédiable détresse de l'humanité.

Un soir tragique, dans le désert dont le sable rouge et tiède parait exhaler une vapeur de carnage, sous les cieux où les constellations écrivent

« le problème insoluble et lointain » que l'infini nous propose, le premier homme et la première femme chassés du paradis, se sont arrêtés, épuisés de fatigue, frissonnants, angoissés d'avoir oublié les mots de la prière. Eve va enfanter l'enfant de colère et de meurtre ; Gain va naître, commençant la race maudite. Les flancs déchirés et appesantis par l'œuvre de la chair, la femme se couche dans ses grands cheveux roux et l'homme soutient son front. Alors, dans la solitude, dans la nuit, dans le froid, en proie à la douleur prodigieuse de la maternité, elle crie de tout l'effort qui la brise, de toute l'horreur du sang qu'elle verse, et sa farouche, sa lamentable clameur contient l'universelle misère d'ici-bas :

... Dans sa voix passait comme un pressentiment

Des innomhrabyes maux que les temps innombrables

Iraient accumulant sur la Race coupable,

Et la haine, et l'amour, et la peur, et la faim,

Tout ce qui fait haïr la lumière aux humains,

Tout ce qui fait crier la face de la terre,

Criait dans la clameur de la Mère des mères !

Or, tandis que, hurlante, Eve enfante Caïn, le

ciel impassible garde sa splendeur, la terre reste muette. Riea ne répond; rien ne frémit; rien ne bouge. Dieu lui-même n'entend peut-être pas. Pourtant quelqu'un s'approche et se penche sur le couple humain. Il a pitié sans doute... L'Homme élève son fils nu et débile. Il veut le montrer, mais, plein d'horreur, le laisse aussitôt retomber :

Car il venait de voir dans l'ombre un être étrange. Et qui, debout, plus grand que le plus grand des anges, Le regardait de l'air inexorable et fort D'un moissonneur au bord d'un champ :

C'était la Mort.

La mort..., aucune autre consolation n'est réservée à l'homme. Il est impossible de dépasser l'intensité dramatique que M. Louis Mercier a su atteindre ici. Lucrèce mettant dans le premier cri de l'enfant le pressentiment des douleurs futures, a composé une œuvre moins belle. Celte scène du père joyeux de la naissance de son fils et à qui la mort seule répond, comporte un enseignement terrible et définitif.

Quelle que soit la beauté du Cri de la femme, le Pçème du Vent nous oblige h une admiration

plus grande encore. M. Louis Mercier a voulu dire de nouveau le malheur de l'humanité et il a incarné dans le vent, ses terreurs, ses tristesses, ses fautes, ses remords, ses passions, son inquiétude.

Fils du chaos et de la nuit, avant la première aurore, avant le premier des matins, le vent déchaînait déjà ses appels, ses fureurs et ses râles dans les muettes solitudes que le Néant tenait sous son effroi :

Le jour n'était pas né; pour les pleurs et la joie Les faibles yeux humains ne s'étaient pas ouverts, Que, pareil au limier en quête d'une proie. Le vent avait déjà flairé tout l'univers.

Depuis, le rôdeur surhumain, l'éternel vagabond, tourmenté d'on ne sait quelle envie, poursuivi par on ne sait quelle épouvante, court l'espace vers un but inconnu, vers un asile mystérieux. Que fait-il durant les jours et les siècles ? Que ditil quand il balbutie ? Quelles sont les raisons de ses rires et de ses larmes ? Quel est son visage ? Nous l'ignorons. Et voici exprimés le trouble et l'incertitude de notre destinée, l'anxiété qui nous visite, la marche incessante des générations vers

l'énigme de l'Au-delà, la malédiction divine qui nous accable.

Le vent est frère de la mort. Du plus loin des âges, ils cheminent ensemble, invisibles sur les routes de la vie. Le vent infatigable est le héros qui précède la mort et clame sa venue :

Le Vent, comme la Mort, aime d'amour la nuit ; C'est dans l'ombre surtout que grondent ses rafales ; Et n'est-ce pas la Mort qui chevauche avec lui Lorsqu'il emplit le soir d'un galop de cavales ?

Nous aussi, la mort uous précède. La mort qui nous prendra, un jour, ne nous quitte pas un seul instant.

Le vent expie peut-être un crime. Peut-être

est-il puni d'avoir surpris le mystère et dit le secret

que Dieu voulait taire ? Peut-être est-il châtié

d'avoir su, à l'origine du monde, ce que l'homme

ignorait :

De devant la terrible Face, Frappé d'un exil infini, Le Vent, parle temps, par l'espace, Fuit éternellement banni.

L'homme orgueilleux qui voulut trop savoir ne

fut-il pas également condamné et banni de la présence de Dieu ?

Le vent rôdeur est le compagnon de la souffrance et de la déchéance humaines. Tous ceux qui marchèrent « expiant comme lui d'inexpiables fautes» et poursuivis par la colère divine, l'ont rencontré sur leur chemin. Il a vu Gain et humé le sang tiède qui fumait sur ses mains. Il a vu, un soir qu'il soufflait plus amer et plus rude, le premier homme et la première femme, errants, lamentables et nus, dans la sohtude :

Et pendant qu'ils allaient sans relever la tête De peur d'apercevoir les menaces muettes

Que leur faisaient les Cieux, Ce fut le Vent qui but au bord de leurs paupières Les larmes qui venaient d'y naître, les premières

Larmes des premiers yeux.

Les œuvres du vent sont brèves et fragiles. Tourmenté d'un désir créateur, il s'essaie à faire dinccrtaines musiques en passant à travers les ramures, mais ce sont des bruits informes. Ce qu'il trace sur l'eau des lacs et des étangs, luimême l'efface. S'il fait jaillir des flots de la mer

qu il pétrit de son souffle, de monstrueux chefsd'œuvre, ceux-ci s'écroulent bien vite. Avec les nuages, il sculpte des vallons, des collines, des formes de femmes, il construit de fabuleux palais, il bâtit de légères murailles :

Le nuage croule... Et jamais ne s'achève

Sous les doigts du A'ent l'œuvre fragile et brève

Que le vent maudit recommence sans trêve.

Les œuvres humaines imparfaites, et qui seront anéanties demain, ne sont-elles pas identiques à celles du vent •...

Après que toutes les voix se seront tues, après que tous les yeux se seront fermés, après que la mer ne respirera plus et que les monts se seront écroulés, après que le monde aura péri dans le désastre suprême et que la mort, ayant cessé de trouver sa pâture, sera morte à son tour, le vent survivra :

Rien ne remuera plus que le Vent. Et le Vent,

De tous les bruits épars dans l'univers mouvant.

Fera le dernier bruit dans le dernier silence;

Et vers les profondeurs du monde dévasté

Le vent fuira toujours, toujours, épouvanté

De s'entendre marcher seul dans le vide immense...

Ah ! le prodigieux symbole du néant et de la désolation de la vie, et quelle grandiose équivoque M. Louis Mercier a réussi à créer ! Allier ainsi le mystère, la vanité et la souffrance de la destinée humaine au formidable élément mystérieux, fuyant et destructeur, qui répercute nos sanglots, nos plaintes et nos cris dans ses voix innombrables, en ne montrant de lui que son inquiétude éternelle, c'est vraiment du génie. Et l'exécution du poème vaut lidée qui lïnspire. Ij auteur de L'Enchantée varie ses rythmes avec une adresse inépuisable. Le mouvement de ses strophes, non moins que ses images hardies et violentes, nous communique le frisson qu'il souhaite nous donner. M. Louis Mercier doit beaucoup à Verhaeren^ au truculent Verhaeren des Flamandes, au Verhaeren inquiet des Campagnes hallucinées, et l'on s'en aperçoit dans toute son œuvre. L'influence du grand poète est surtout visible dans le Poème du Vent. Ceci n'enlève rien de son mérite à M. Louis Mercier, non plus que de s'être rappelé Vigny, selon la juste remarque de M. Gabriel Aubray, dans Tristesse de statue et la Tentation de Moïse.

Il ne faut pas prendre pour de l'imitation une similitude de tempérament et des affinités d'esprit.

La vie est mauvaise. La femme est-elle bonne et saura-t-elle nous consoler ? Non, la femme est dangereuse; elle nous détourne de notre devoir; elle nous empêche de réaliser nos nobles rêves, et, cependant, nous lui sommes soumis. La femme est le péché et la souillure, la fièvre funeste, le délire impie. Nous devrions la fuir, la craindre, la mépriser, et elle nous attire invinciblement; notre lâcheté nous interdit de lui échapper. L'on se souvient que M. Louis Mercier a déjà exprimé ces sentiments et ces idées dans le Tueur de Sirènes et Songe d'hiver. Il y revient avec une nouvelle force dans le poème des Voix de la Terre et du Temps, qu'il intitule Vox de Abyssis et qui traduit étonnamment la concupiscence humaine.

Voulant s'affranchir et se racheter de l'amour de la femme, l'homme demande à la mort l'oubli du mal délicieux qu'il a souffert, l'oubli des baisers qui ont brûlé ses lèvres et de la chevelure « chaude et noire comme un vin » qui l'a grisé :

Puis, de peur qu'en la paix de ton refuge, ô Mort ! Son implacable amour ne me retrouve encor, Couvre-moi d'un linceul plus pesant que la terre, Entasse l'ombre et le silence sur mes os...

La mort acquiesce au désir de ce « damné de l'amour » et, afin de le mieux garder, elle lui fait un grand sépulcre dans la mer, elle roule des flots et des flots sur sa tête, elle accumule sur son cadavre une telle masse d'eau qu'il ne peut entendre la tempête. Il dort longtemps, guéri et purifié par l'onde qui l'environne, la chair renouvelée, l'esprit tranquille. Ses peines de jadis diminuent et s'effacent. Il se croit libre :

Mais, hélas ! Celle à qui l'homme doit de connaître

Toutes les voluptés et toute l'horreur d'être,

Près des flots, au coucher du soleil, vint s'asseoir,

La blancheur de ses pieds réjouissait l'arène,

Épars au veut marin, dans l'or rouge du soir.

Ses cheveux embaumaient les vagues de leur traîne...

Désormais, la sécurité est interdite au misérable. Il se réveille; le désir le tenaille encore; du fond des abîmes il tend les bras pour atteindre la noire toison dont se voile la femme et revivre dans sa haine et son amour.

Lamourest un supplice et nous ne sommes pas capables de nous soustraire à l'amour. Dans Là-Bas^ M. Louis Mercier dresse l'image du Désir à qui le monde est asservi. Elle se tient debout,sur le rivage de l'enfer, dansun vénéneux jardin oii fleurissent les pavots rouges et noirs et les sombres asphodèles. Sa chevelure brille; ses joyaux flambent; sous sa noire simarre se cache la splendeur de son corps, « Tous ceux de qui l'amour a dévoré les moelles » accourent vers elle. Tels des guerriers frappés dans les combats, ils sont pâles et portent les stigmates de nombreuses blessures. Leurs mains et leurs cœurs saignent. Qu'importe, ils reviennent à leur désii :

Et plus nombreux que les feuilles des bois, et tels Que des abeilles hors de leurs ruches funèbres. Vers la fleur d'ombre et d'or droite dans les ténèbres Ils se ruent vainement en efforts éternels...

Trompé par la femme et déçu par l'existence, l'homme essaiera d'alléger ses tourments en cherchant le secret de sa destinée et le sens de l'univers. Sa peine est inutile. Rien ne lui sera

révélé. De même que les oiseaux naufragés dans les ténèbres et la bourrasque d'un soir d'automne fouillent l'ombre de leurs yeux, sans rien voir, et jettent une clameur d'agonie à laquelle rien ne répond, de même aussi les hommes sont abîmés dans un mystère insondable et en subissent l'épouvante.

M. Louis Mercier imagine quela sereine et blanche Himalaya se demande ce que sont l'azur, les étoiles et les déserts du firmament au-dessus d'elle. Elle a épié ces choses inconnues et n'a pas entendu le mot que tait la nuit. Elle avoue, et nous pouvons, tous, avouer avec elle :

Pour lire ce qu'écrit la main de l'InA-isible, Depuis des millions de siècles, vainement, .le regarde le soir ouvrir comme une bible Les pages de saphir du muet firmament.

La nuit, sourde, gardant son énigme pour elle. De ses lèvres n'a pas encore rompu le sceau ; Et depuis qu'anxieuse en son livre j'épelle, Hélas ! je n'eu sais pas plus long que l'arbrisseau.

L'homme est impuissant à vaincre le mystère qui l'environne ; s'il ose l'essayer, il sera puni et

frappé d'un châtiment terrible. L'auteur des Voix de la Terre et du Temps nous le fait comprendre de la façon la plus pathétique dans son Œdipe victorieux.

L'CEdipe de M. Louis Mercier n'a rien du héros thébain et la Sphinx, dans l'œuvre de notre poète, ne se précipite pas du haut d'un rocher. Ni Sophocle, ni Euripide, ni Eschyle, ni Stace, ni Voltaire^ ni Corneille, n'ont eu, je crois, l'idée de représenter Œdipe comme un jeune, valeureux et orgueilleux héros domptant le monstre par sa force. En outre, M. Louis Mercier situe le drame dans une forêt étrange et luxuriante, ce qui est également une conception neuve et originale.

Impassible et cruelle, ayant, dans son sourire « l'ambiguïté de l'énigme éternelle »,une maléfique lueur dans ses yeux, la Sphinx a causé des désastres sans nombre. Elle a désespéré des vierges, des épouses, des mères, en tuant ceux qui sont venus vers elle. Les faibles et les lâches fatigués de leurs humbles besognes et de leurs clairs bonheurs, les êtres avides de beauté, les penseurs avides de science et de vérité, elle les a tous pris. Mais

— lUO —

Œdipe s'avance, héroïque et robuste ; il n'interrogera pas le funeste regard. Ce qu'il veut, lui, c'est saisir la bète aux cheveux et venger les victimes dont elle se reput. Retirée au fond de la forêt énorme et séculaire, la Sphinx attend. Des arbres méchants et trapus la gardent. Autour d'elle, l'air s'épaissit, chargé de miasmes vénéneux et des mouches velues bourdonnent. Ivre de son carnage récent, elle va s'endormir, quand, tout à coup, elle pressent rapproche de l'homme. Un frisson court sur sa peau ; sa gorge se gonfle ; elle bondit. Calme et fort, Œdipe est devant elle. La Sphinx devine le dessein du héros ; elle tente de le séduire. La voix mélodieuse, elle lui offre son amour, son étreinte, ses bras nus et brûlants, ses caresses, et elle lui offre de lui dévoiler l'Énigme, les secrets de la mort et ceux de la vie.

Or Œdipe aux yeux clairs répond : « Moi, je te hais I

La vanité de ton énigme je la sais.

Et J'atteste Hélios, œil du jour, et je jure

Par les ondes du Styx éternel que je vais

De ton corps monstrueux ôter ton âme impure. »

Il dit, s'empare de la bète et la traîne par les

cheveux . Arrachée aux ténèbres des bois, la Sphinx rugit un appel désespéré. Des bêtes effrayantes surgissent de l'ombre. Des larves gigantesques se dressent. Une faune fantastique apparaît. Les Euménides, ces chiennes d'enfer, la Gorgone casquée de serpents, les Harpies cachées sous leurs ailes visqueuses, les Hydres exhalant des vapeurs fébriles de leurs naseaux, le Dragon énorme, tous les monstres vaincus par Hercule essaient d arrêter la marche (l'Œdipe. La forêt elle-même s'anime pour défendre la Sphinx et se peuple de formes menaçantes, de rampements et de sifflements. Le héros ne craint rien. Il va, resplendissant, allègre, impétueux, traînant toujours sa proie, et l'expose, enfin, au soleil vengeur. La lumière la frappe; l'on découvre la fabuleuse turpitude de son être, ses seins lubriques, sa croupe obscène, ses mains couvertes de sang et de boue. Les rayons du soleil la criblent de blessures. Les flèches du jour vibrent en sa masse obscure. Elle agonise. Œdipe a triomphé, mais son triomphe est illusoire, et la Sphinx, avec une ironie vengeresse, le prévient que le mystère qu'il a cru vaincre exercera sur lui de terribles représailles :

Car tu n'as pas vaincu le Mystère. Il te reste Quelque chose à savoir de l'Énlgine funeste Dont tu t'enorgueillis de surmonter l'effroi ; Et le secret gisant aux replis de ton âme Est plus impénétrable encor, et plus infâme, Que celui que tu viens de dévoiler en moi.

Mais, un jour la Lumière à qui tu m'as livrée Te frappera de son évidence sacrée.

Soudainement la Chose horrible apparaîtra. Et des sueurs de sang mouilleront ton front blême Quand tu sauras le mot du monstrueux problème Que la Fatalité brusque élucidera.

On l'a reconnu, M. Louis Mercier est un poète foncièrement chrétien. N'est-ce pas d'un chrétien de voir, dans l'amour, la tentation et le péché, de souffrir du mal qui opprime le monde et nous guette à toute heure et en tout lieu, de sentir que la vie ne comble pas nos aspirations et ne nous donne pas le bonheur, de comprendre qu'avec notre seule raison nous sommes impuissants à découvrir le sens de nos actions et de nos pensées, le but de notre destinée, le secret de l'univers, de reconnaître enfin i[\ic la créature humaine est infirme, débile et coupable ?

Nous voulons éclaircir les mystères qui dépassent notre entendement et qui nous sont interdits.

Acceptons la foi simplement et nous ne serons plus inquiets . L'amour est un supplice et une désillusion perpétuelle. Cherchons l'amour suprême, la tendresse infinie qui ne trompe pas et nous ne serons plus torturés, nous cesserons d'être déçus. L'existence est ennuyeuse, pénible, mauvaise ; nous courons à la mort sans une joie, sans une véritable consolation ; ne plaçons pas notre idéal dans l'existence, assignons, en dehors d'elle, un but à nos efforts. Tel est bien l'enseignement sous-entendu dans les poèmes de M. Louis Mercier que nous avons récemment étudiés.

Je ne me dissimule pas que son pessimisme l'a parfois entraîné un peu loin et M. Aguettant ' a eu raison décrire à propos du Cri de la Femme : « Dans quel abandon de Dieu souffrent ces deux pécheurs, qui pourtant mourront pardonnes ! Reconnaîtronsnous en ce couple trois fois maudit les lointains ancêtres du Rédempteur? Il ne faut pas dissimuler ici que M. Louis Mercier, entraîné par le sentiment tragique du sujet, et d'ailleurs, cédant à son

1. L. Aguettant, /es ['oix de la Terre et du Temps, par M. Louis Mercier. Lyon, Imprimerie Emmanuel Vittc, 1903.

— lo:, —

goût d'artiste pour linteasité, a tendu la corde jusqu'aux plus stridentes vibrations du désespoir. Certains vers se défendraient mal devant une théologie rigoureuse. » La réflexion est juste, mais il n'y a là, en effet, ainsi que dans d'autres poèmes, qu'un goût d'artiste pour l'intensité. Si nous n'avions déjà les meilleures raisons de croire aux sentiments religieux de M. Louis Mercier, comment, ayant parcouru son œuvre, en douterionsnous ?

Dieu est toujours présent à fauteur de Ponce Pilale quand il peiut la nature et la vie rurale. Il l'associe aux travaux des laboureurs, le découvre dans la belle ordonnance des moissons, dans l'harmonie des paysages, revient à lui à chaque instant, linvoiiue spontanément. En combien de pages la pieuse ferveur de M. Louis Mercier ne se devine-t-elle pas ou ne se donne-t-elle pas libre cours? Il a lu la Bible et s'est nourri de l'esprit des Écritures. Nous nous en apercevons, au début de L Enchantée, dans la Parabole des blés dont la langue est directement empruntée au texte sacré .

Un soir de juillet, à l'heure où la brise est

lente, les épis exhalent un chant « doux comme un poème d'autrefois ». Parce qu'ils ont beaucoup appris « au livre du ciel bleu » ils enseignent à l'homme qu'il ne suffit pas de laisser tomber négligemment la semence dans les ronces et les buissons si Ton désire récolter du bon grain, mais qu'il importe, au contraire, de détruire les ronces et de labourer longtemps le sol avant de le voir germer :

Ainsi, quand le très bon et très doux Laboureur,

A votre âme voulant confier sa semence,

Y trouve enracinés et le mal et l'erreur,

Il se fait précéder du soc de la souffrance.

Et le sillon fini de ce labour pieux,

Dieu sème, et sa moisson fait merveille ; et les anges.

Quand arrivent les jours de l'été radieux,

En vont amoncelant les gerbes dans ses granges.

Sans aller jusqu'à cet enseignement, M. Louis Mercier a, nous venons de le d ire, 1 habitude de dégagerle sens religieux de ce qu'il voit. Le paysan mort reposant les doigts enlacés d'un chapelet lui paraît content et paisible, ainsi couché dans la fierté de sa tâche bien faite. Ses enfants ont des fils; sa moisson est belle. Dieu a béni tout ce qu'il a semé

« et son grenier est plein pour la Vie éternelle». Aux yeux du poète, les clochers sont des veilleurs en prière et les angélus qui tintent tour à tour « bénissent le matin qui réjouit la terre». Le tranquille chemin qu'il chante, « c'est le chemin qu'on prend pour aller à la messe ». Dans la maison des siens, le soir, tous priaient ensemble. II se rappelle les chères voix qui disaient dans la chambre joyeuse et chaude : «... Et conduisez les voyageurs...» Ils sont morts, ceux qui prononçaient ces mots :

Que sont-ils devenus, les êtres que j'aimais ?

Par quels chemins confus sont-ils errants dans l'ombre ?

— 0 mon Dieu, conduisez au gîte pour jamais

Ceux des nôtrcsqui font le voyage dans l'ombre!

Avant de montrer les paysans attablés, M. Louis Mercier compose une magnifique paraphrase du Pater. Pour que la table soit toujours joyeuse, pour que ceux de la maison y mangent à leur faim, il demande à Dieu de donner du pain en abondance, do garder les sillons prospères et les bras des laboureurs, vaillants, de bénir les semeurs, la charrue, le soc et les bœufs, d'étendre de la neige.

l'hiver venu, sur les Liés nés à peine, de leur accorder, plus tard, l'eau et le soleil nécessaires. Mais écoutez le large lyrisme que le poète déploie :

Donnez-nous des moissons abondantes et belles. Et bénissez les moissonneurs et les javelles :

Bénissez ceux qui font les meules, bénissez

Ceux par qui les grands chars de gerbes sont dressés;

Bénissez les fléaux dans les aires sonores, Bénissez les batteurs levés avec l'aurore ;

Bénissez les boisseaux, et bénissez le van

Qui garde le boa grain et rend l'ivraie au vent :

Bénissez le moulin, la meule, et la trémie, Et bénissez la huche où la pâte est pétrie,

Et bénissez le four, où, dans le feu vermeil. Le pain mûrit ainsi que les blés au soleil.

...Dieu très bon, bénissez la table des ancêtres, Et donnei-nous le pain de chaque jour, ô Maître !

Un Christ est suspendu dans l'humble demeure que M. Louis Mercier a chantée, et la splendeur du divin regard l'illumine toute. L'image est fruste, fumeuse et vermoulue, si vieille que l'on ignore son âge et que l'on ne sait pas le nom de l'ancêtre qui l'accrocha :

— joy —

Mais ceux qui travaillaient la terre en craignant Dieu De fout temps devant elle ont joint leurs mains robustes Et prié le Seigneur pour leurs champs et pour eux.

Avec sa carrure solide, sa charpente épaisse, ses membres massifs, il est semblable, ce Christ, aux paysans qui l'implorent. Il a, comme eux, des bras noueux et musclés, des mains fortes de pousseur de charrue. Comme eux, il est triste, et on lit dans les profonds sillons creusant sa face, les soucis et les deuils que la vie grave sur le front ravagé des anciens laboureurs.

En une invention charmante, M. Louis Mercier croit que Jésus, le « doux ami des pécheurs ceints de coi de «, s'il quittait encore la maison de son père, viendrait, cette fois, chez les laboureurs fidèles h la terre. Il se rendrait d'abord le plus pauvre d'entre eux, travaillerait dur du matin jusqu'au soir, peinerait dans les terrains rebelles et arroserait les sillons de ses sueurs. Il ne se trahirait pas et nul ne soupçonnerait sa présence, mais il serait le meilleur de tous, ne se plaindrait pas des mauvaises saisons, n'envierait pas les semailles des autres et bénirait leurs belles moissons.

Certain soir seulement, à l heure tiède où l'on s'asseoit devant les portes des logis, il viendrait vers les paysans « comme un frère parmi ses frères )> , et les enseignerait dans le patois qu'ils ont. Il leur dirait d'aimer les champs sans avarice et que ce ne sont pas les gerbes d'ici-bas qui remplissent les greniers célestes. Il leur dirait que Dieu a le droit de ne pas envoyer le soleil ou la pluie aux récoltes et que son courroux paternel ne peut pas être bien long. Il leur apprendrait la douceur pour les bêtes qui peinent plus que nous dans nos travaux, et qu'il nous est défendu de frapper les bœufs oppressés par le joug ou de blasphémer contre eux quand ils sont las.

Tous arriveraient pour écouter la voix du Christ ft sereine et belle en l'ombre ». Les hommes, les femmes, les enfants, accourus des hameaux, se grouperaient autour de lui, et leur nombre grossirait des lâcherons portant des râteaux ou des houes, des charretiers qui rentrent tard, du meunier ramenant son âne au moulin, des gens qui s'en retournent du marché de la ville. Assis ou debout, ils resteraient là, pensifs :

Et le soir sérail doux infiniment ; parfois Ton bras attesterai! les étoiles paisibles. Et quand tu cesserais de parler un naoment II se ferait un tel silence au firmament Qu'on entendrait voler les anges invisibles..

Le Christ connaît la simplesse des paysans. Il n'ignore pas qu'ils gardent, malgré la mort, une grande tendresse aux biens qu'ils ont quittés. Il leur a donc assigné, pour séjour, un paradis ressemblant un peu à la terre. C'est un immense et merveilleux domaine favorable à toutes les cultures. Le temps y est toujours beau. On y voit des moissons vastes comme la mer, et de grands prés où paissent les troupeaux éclatants sous les peupliers. Puis, on y voit des vergers dont les fruits abondants courbent les rameaux, et des coteaux vêtus de la magnificence des vignobles. Les paysans habitent, avec tous ceux qu'ils ont perdus et pleures sur la terre, une petite maison pareille à la demeure de leur village. Ils se promènent par les sentiers bordés de marguerites et ne travaillent guère. Le dimanche dure toute la semaine, dans le paradis :

Souvent aussi tu viens vers eux en visiteur, Et simplement, comme un mortel né d'une femme, Tu t'entretiens avec ces anciens laboureurs. Et tu sais, pour avoir fait toi-même leurs âmes,

Mêler à leur bonheur quelque chose d'humain, Pour qu'ils en soient joyeux et qu'ils s'en rassasient Sans regretter les champs cultivés par leurs mains, Ni la douceur des maux soufferts pendant la vie !

Nous sommes, maintenant, certains que Dieu est associé à ce que l'auteur de U Enchantée célèbre le plus volontiers. Néanmoins, nous trouvons l'expression de sa foi en d'autres poèmes d'inspiration uniquement religieuse et ce sont les Sept Paroles, Lazare le Ressuscité, Ponce Pilate.

Tout ce qu'un chrétien peut éprouver de douleur, d'angoisse, d'amour, de remords, de repentir, de désespoir devant le Dieu qu'il a outragé et qui s'est immolé pour lui, toute l'humiliation de son indignité et l'infinie reconnaissance qu'il est capable de ressentir en face du prodigieux sacrifice de son Sauveur, M. Louis Mercier l'a dit avec une poignante vérité dans les Sept Paroles. En écrivant ces méditations et ces dialogues que lui

ont suggéré les paroles du Christ durant son agonie, il sest égalé aux plus grands poètes catholiques. Dès les premiers mots : « Mon père, pardonnezleur, car ils ne savent pas ce qu'ils font », le pécheur tombe à genoux et confesse ses torts, sa faiblesse honteuse. Il a trahi le Christ ; il a vendu sa vie pour trente deniers; il l'a renié plus de trois fois ; il l'a flÊigelléet couronné d'épines ; il l'a couvert d'une pourpre en haillons et couché sur la croix; il a offert du fiel et du vinaigre à la soif divine et fouillé le flanc auguste avec la lance afin de contenter un désir curieux :

J'ai fait cola, Seigneur ! Mon crime est sous vos yeux.

Oh I ne le pesez point avec voire balance !

J'ai fait cela, Seigneur ! Mon crime est sous vos yeux.

Lorsqu'au pied de la croix j'aidais à vos supplices Je n'ai pas su le mal, li('las ! que je faisais, Lorsqu'au pied de la croix j'aidais à vos supplices.

— Puisque j'ai confessé mes crimes envers vous, A vos pieds, ô Jésus, humble comme l'hysope, Puisque j'ai confessé mes crimes envers vous,

Délivrez-moi, Seigneur, du mal qui m'enveloppe!

Le poète fait ensuite parler Jésus qui nous promet le Paradis au nom des souffrances qu'il a endurées. Pour réparer nos fautes, il a accepté que les bourreaux comptent tous les os de sa chair, selon la parole du Prophète, il a laissé les eaux de la douleur déborder son âme, il a pleuré, plus faible qu'une femme. Gomment n'obtiendrionsnous pas miséricorde ?

Quand, pareil au lépreux assis sur une pierre, Le mal t'aurait \Hu d'une impure hideur, Un seul pleur, en mon nom tombé de ta paupière, A ton âme rendrait sa première splendeur.

Dans la conscience du pécheur et sur le Golgotha, le drame continue. Nous avons crucifié le Christ, mais la vie nous crucifie à notre tour et nous flagelle du plomb de ses lanières. Hélas! nous ne savons pas, comme Dieu, supporter la douleur ; '< notre chair est plus fragile que le chaume » ; nous sommes tentés de blasphémer le don divin de la souffrance. Marie qui nous a adoptés pour enfants, bien qu'elle sût ce que coûterait notre rachat, ne viendra- t-elle pas à notre

secours ? Et le chrétien qui a peur de se révolter sous les coups qui le frappent, s^écrie :

0 Mère douloureuse, ayez pitié de nous !

Si nous nous plaignons de nos maux, nous avons également nos heures de doute. Semblables au Fils de l'Homme, nous répétons : « Mon Dieu, mou Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ? » Nous nous croyons orphelins. L'immensité qui nous sépare du ciel nous parait profonde et morne; nous avons peine à entrevoir Dieu au fond de son éternité. Que n'avons-nous été de ceux qui entendaient le verbe divin et, sur les lacs, au désert, sous les palmes, touchaient le manteau radieux, de ceux qui assistaient aux miracles de Galilée '?...

Nous n'aurions pas courbé nos âmes embrasées Vers les amours humains si prompts à se tarir, Et qui laissent au bord des lèvres abusées Je ne sais quoi d'amer dont on voudrait mourir!

Miracle ineffable, malgré nos révoltes et nos

doules, le Christ désire encore notre amour. Il a dit : « J'ai soif ». Lui qui a élé parfaitement aimé de Marie et de Joseph, de Jean et des pécheresses essuyant ses pieds avec leurs cheveux, lui qui a causé la joie des martyrs et des ascètes, il a soif de l'indigne tendresse des hommes. Et Jésus répond au misérable confessant son indignité :

Si tu savais, si tu savais le don de Dieu,

Tu me l'apporterais en hâte, ta pauvre âme,

Et, la purifiant démon baiser divin,

En retour de ton faible et triste amour que j'aime,

De ma grâce abreuvante et forte comme un vin

Pour des jours éternels je l'emplirais moi-môme:

Car ton amour si trislc, eu vérité, je l'aime !

Quand sonnera l'heure de notre mort, quand la vie s'échappera, goutte à goutte, de notre corps, tel un vase fêlé qui laisse fuir de l'eau, murmurons les suprêmes paroles: « Tout est consommé. Seigneur, je remets mon âme entre vos mains. » De l'ombre prête à nous ensevelir, crions vers la force et la lumière du Christ. Réclamons son aide en notre agonie. Demandons -lui le pain nécessaire

au voyageur « pour ne pas suceomber en sa roule infinie », et l'huile de ses pressoirs qui trempe la chair d'une vigueur mystérieuse. Et M. Louis Mercier achève cette série de poèmes qui contiennent, poussées à un degré d'émotion sublime, les luttes d'une âme de croyant et les phases d'une existence chrétienne, en implorant:

Envoyez, pour guider mon âme en vos chemins, Un ange sage et clair qui marche (levant elle Et la conduise au Paradis par vos chemins.

Pour la verser, iH-haut. dans une cliair nouvelle, Recueillez, ô mon Dieu, ma vie entre vos mains, Pour la verser, là-haut, dans une chair nouvelle..

— Et je vous ehanlerui dans la gloire ♦'■leruellel

Avec Lazare le Ressuscité, M. Louis Mercier revient à ses préoccupations essentielles, aux problèmes de la vie et de la mort ,et je ne crois pas que 1 on ait mieux traduit l'éternelle anxiété de l'homme aux prises avec l'éternelle énigme, que dans cette œuvre tout ensemble épique, hiératique et religieuse. Elle a été composée d'après

rÉvangile, mais le poète n'a pas craint de nourrir son sujet d'épisodes étrangers au texte sacré, d'ajouter son invention profane au récit connu et de faire intervenir le Christ en racontant les premières semaines qui ont suivi la résurrection de Lcizare. Touchera l'Évangile, la responsabilité est grande. Ne pas l'appauvrir ou le défigurer en y touchant, la tâche est presque impossible. Quel danger, pour un chrétien, de prêter à la personne divine des actes, des pensées, des paroles, des gestes qui ne furent pas les siens! Beaucoup l'ont essayé; presque tous ont été ridicules, inconvenants ou déplaisants. Ne m'accusez pas de sévérité et rappelez-vous les pièces et les livres de M. Jean Aicard, de M. Rostand, deM.Massenet, de M. Haraucourt, de Catulle Mendès; rappelez-vous les élucubrations pieuses et si fâcheuses, le zèle religieux et déplorable de certains prêtres trop inspirés. Après ces restrictions, n'oublions pas que M. Louis Mercier est un croyant, non un aimable dilettante, et convenons que, loin de nous choquer, il a su dégager de son œuvre la sublime leçon de simpli-

cité, de foi et d'obéissance que nous donne le Christianisme.

De quelle manière le poème a-t-il été conçu et réalisé ?

Lazare, étant sorti du tombeau, rentre dans la maison de Béthanie, avec Jésus, Marthe et Marie. Ivre de joie « il devine en ses veines la chaleur merveilleuse et secrète du sang ». Le pain qu'il mange lui vaut une nouvelle force. Son allégresse est telle qu'il pleure en songeant à la mort. Cependant, Jésus s'éloigne. Lazare et les deux sœurs restent à causer dans la nuit. Elles racontent au Ressuscité les douleurs qu'elles ont endurées par sa mort, leurs larmes, leurs sanglots, leurs appels, leurs adieux à l'instant suprême. Elles ont écouté son souffle se tarir ; elles ont senti son cœur s'affaiblir et se taire ; elles ont vu ses yeux se voiler ; elles ont touché sa chair froide . Près du lit où il reposait, captif éternel lié de bandelettes, elles ont mis leur tunique en lambeaux et souillé leurs cheveux de poussière et de cendres. Mais, lui, Lazare, en quittant la vie, qu'a-t-il éprouvé? Et

Lazare parle à son tour. Ce qu'il a éprouvé, avant de s'anéantir, il ne se le rappelle pas bien. L'on ne peut pas révéler aux vivants ce que c'est que la mort. Une angoisse infinie s'empare de vous. Il fait froid et noir. Les paupières s'alourdissent et le regard s'aveugle. La voix des êtres qui vous entourent semble arriver d'un fuyant rivage. Et puis les adieux vous parviennent, affaiblis. Le silence augmente. Un abîme vous sépare de l'univers. On est comme détaché de son corps, de ses membres et de sa chair. Lazare ajoute :

Je vis encor, pourlant.

Car cette obscurité S'emplit confusément d'images Incertaines Faites de souvenirs perdus. Je me revois, Enfant, sur le chemin qui revient des fontaines; Une femme, à pas lents, chemine devant moi; Son visage est voilé, mais je sens que la femme, Qui mau-che sans heurter les pierres du chemin, Est ma mère : j'en ai la douceur sur monûme. Or, voici que je veux retenir dans ma main Sa tunique, et je tombe. Et quand je me relève, Il fait nuit, je suis seul ; ma mère n'est plus là.

L'étonnante trouvaille et comme il est humain,

comme il est près de nous, cet agonisant que visitent, à l'heure terrible, le souvenir de sa mère et la radieuse vision de ses années d'enfance ! Depuis que Newman a écrit le Songe de Géronlius, personne n'a exprimé avec une vérité plus saisissante les émotions de l'homme qui va succomber.

Bientôt, l'intensité du poème de M. Louis Mercier augmente encore et le pathétique atteint les dernières limites. Les deux sœurs interroprent :

— Mais après? Au delà de la vie et plus loin Que ce monde, n'as-tu rien découvert, mon frère?

Lazare ne s'est pas encore posé la redoutable question. Le mystère par lequel les mortels frémissent et ti'cmblent, il doit le connaître puisqu'il sort du tombeau, puisqu'il revient de l'insondable .Vu-delà d'où personne n'est jamais revenu. L'interrogation qui tourmente chacun, et dont chacun le tourmentera dorénavant, il peut y répondre. Il peut révéler le grand secret. Durant ces quatre jours, qu'a-t-il fait, qu'a-t-il vu? Il

cherche, s'apeure, se désespère, et dit enfin : « Je ne me souviens pas. « Non, il ne se souvient pas. A son effroi, il sent qu'il a vu des choses « plus qu'humaines » et entendu « ce que jamais nulle oreille n'ouït ». Hélas ! son merveilleux songe est vague, incertain, imprécis. Il ne sera point permis au Ressuscité de confirmer la parole du Christ, de vaincre les cœurs de ceux qui n'ont pas la foi en proclamant la vérité du sépulcre. Il ne se souvient pas :

Un infrangible sceau Est posé sur ma lèA-re et me ferme la bouche. Comme on fait d'un trésor caché dans un caveau, J'explore en tâtonnant ma mémoire, et ne touche Que l'ombre insaisissable et que le vide noir. Je ne me souviens pas ! Que dirai-je à mes frères, Que dirai-je aux vivants lorsqu'ils voudront savoir. Comme vous, le secret que je devrai leur taire?

Je ne me souviens pas I Je ne me souviens pas 1

L'idée de M. Louis Mercier est tout àfait puissante et belle et nous nous apercevons davantage de son mérite et de son originalité en comparant son Lazare au poème inspiré à M. Léon Dierx par le

même sujet. Il s'en faut que M. Léon Dierx atteigne une telle grandeur. Pour lui, le Ressuscité est un malheureux qu'un mauvais rêve a troublé, et qui marche «grave et seul », ne comprenant plus rien «au vil bourdonnement de la terre», dégoûté de recommencer la vie, de se « reprendre aux soucis de ce monde », effaré et plein d horreur de rapporter du tombeau « la science interdite à l'avide univers » :

11 allait, chancelant comme un enfant, lugubre Comme un fou. Devant lui la foule au loin s'ouvrait. ^'ul n'osant lui parler, au hasard il errail, Tel qu'un homme étouffant dans un air insalubre.

Parfois il frissonnait, comme on fait dans les fièvres. Et tout prêt à parler, il étendait la main ; Mais le mot inconnu du dernier lendemain, Un invisible doigt l'arrêtait sur ses lèvres.

Le Lazare de M. Léon Dierx possède le terrible secret, et, ce secret qui l'épouvante, il n'a pas le droit de le révéler. Le Lazare de M. Louis Mercier ne se souvient pas, lui qui a reçu de Dieu la

preuve de bonté la plus étonnante, et, de la sorte, il a toute l'infirmité de la nature humaine condamnée à l'oubli de ses meilleures joies et de ses pires tristesses, il symbolise l'ingratitude du pécheur que Dieu aide, console et visite sans obtenir de lui un parfait amour, une soumission absolue. Entre ces deux conceptions, la païenne et la chrétienne, quelle différence!

Revenons à l'œuvre de M. Louis Mercier. Ayant répondu, Lazare reste très pâle, la sueur aux tempes. Marthe et Marie ont pitié de sa misère. Elles le consolent. Marthe l'engage à jouir paisiblement de la vie et à ne pas se préoccuper de ces étranges problèmes. Elle dit:

Si le Maître divin qui t'a ressuscité Ne te délivre pas de l'oubli qui t'atterre, Nous n'avons qu'à bénir sa sainte volonté. Peut-être il n'est pas bon, il n'est pas salutaire Aux hommes d'être instruits de toute vérité.

Marie parle à son tour. Qu'avons-nous besoin de savoir ce que font les justes endormis dans la tombe 1 N'avons-nous pas entendu la parole du

Maître? Ne sommes-nous pas certains de nous réfugier clans l'amour du Seigneur, de trouver un lieu d'ombre et de paix, et de ressusciter un

jour ?.

Le Christ est boa, le Christ est vrai, le Christ est beau, Et je n'ai pas besoin d'en savoir davantage.

L'enseignement du Christianisme est contenu, tout entier, dans ces mots. La sérénité et le bonheur sont dans la foi. Il n'est pas nécessaire que l'évidence de l'autre vie soit prouvée à Ihorame. La curiosité est de l'orgueil. Il ne nous appartient pas de pénétrer les desseins de Dieu et nous devons, au contraire, humilier notre intelligence devant lui, l'aimer, n'attendre rien que de sa tendresse.

M. Louis Mercier aurait pu terminer ici son poème. Il a préféré le continuer et peindre une suite de tableaux dramatiques.

Le lendemain de sa résurrection, Lazare en proie à son tourment que n'ont pas dissipé les exhortations des deux femmes, gagne la campagne.

Près de lui, passe un cortège nuplial, et les jeunes gens, les jeunes filles chantent les mots du Canligue des Cantiques ••

Mets un sceau sur ton cœur, mets un sceau sur ton Ame ;

L'Amour est fort comme la Mort.

Toute l'eau de la mer n'éteindrait pas sa flamme ;

L'Amour est fort comme la Mort !

Oui, l'amour est le maître de la mort. L'amour chassera la tristesse vague et le trouble sans nom de Lazare . Il conduira sous son toit une épouse chérie qui lui donnera des fils nombreux. Il aimera au lieu de sobsliner à retrouver la trace de souvenirs éteints. Il vivra. Mais, hélas! ce n'est plus de l'amour qu'éprouve pour lui Lia, de Bethphagé, c'est de la crainte. Lazare, à ses yeux, n'est plus un homme ; il est celui que Dieu a marqué de son signe, celui qui porte la grandeur du prodige. Craintive, Lia s'éloigne et Lazare demeure solitaire et désespéré.

Tandis qu'il continue sa route, le Ressuscité voit accourir la foule informée du miracle. Lesouvriers des champs et de la cité, les moissonneurs, les

vignerons, les forgerons, les tisseurs, les potiers, les marchands, se pressent au-devant de lui. Les femmes, les infirmes, les boiteux, les lépreux, les aveugles, arrivent de tous côtés. Une mère, dont l'enfant est enterré depuis trois jours, tombe aux pieds de Lazare et lui demande :

— Toi qui reviens du tombeau, je l'adjure, Parcelle dont le sein t'a porté de longs mois. Par le cri d'allégresse et le cri de torture Dont elle a salué la lumière pour toi ; Je t'adjure, par les entrailles de ta mère. Toi qui t'es relevé d'entre les morts, dis-moi, Ce que font les enfants que l'on a mis en terre! Où vont-ils ? Ont-ils faim ? Ont-ils peur ? Ont-ils froid ? Et que deviennent-ils sans leur mère dans l'ombre? Le mien était si frêle! 11 pleurait pour un rien, 11 avait peur, le soir, quand la chambre était sombre. Alors, je réchauffais ses doigts entre les miens ! Oh ! lorsqu'il vit la mort s'approcher pour le prendre Comme il serrait mon cou avec ses petits bras. Blottissant contre moi son corps farouche et tendre ! Elle me l'a pris quand même I...

0 Lazare, pitié. Dis-moi ce qu'il faut croire... Les enfants qu'on nous prend nous seront-ils rendus ? Comment les retrouA-er en cette foule noire Oii, parmi tant de morts, ils errent confondus ?

Anxieuse, elle attend la réponse, et tous attendent avec elle. Lazare a les larmes aux yeux ; ses lèvres remuent; il va parler; non, il s'enfuit. Chacun le conspue et se moque de lui. Poursuivi de rires, de sarcasmes et d'insultes, il disparaît.

Honni de la foule, délaissé de celle qu'il aime; ignorant le secret qu'on réclame de lui, le Ressuscité sent s'accroître sa douleur et son incertitude. Il accepte ce que Dieu a résolu, mais qu'exiget-il ? Lazare voudrait connaître « la parole sublime dont la terre est avide » :

Pourquoi des profondeurs m'avoir fait revenir Si vous ne voulez pas que ma bouclie profère Le secret éternel dont ils sont anxieux ?

Alors, le tentateur s'approche. Pourquoi Lazare invoque-t-il l'aide du ciel ? Le ciel est trop loin de nous ; il n'écoute pas nos plaintes et rit de nos ennuis. Pourquoi Lazare veut-il rapporter une vérité de l'ombre inférieure et la crier à ses frères? 11 n'y a rien au delà du tombeau. Les morts sont morts. Dieu lui-même ne peut enfreindre l'immuable loi par laquelle tout grandit.

meurt et se remplace. Lazare se trompe ; il n'est pas ressuscité. L'ordre sacré de l'univers ne souffre pas cette injure. S'il était permis aux morts de parler, ils avoueraient que tout est fini quand on les couche dans la terre :

Puis ils diraient : « Vivants, vivants : aimez la Vie

Si courte; aimez le corps si fragile ; vêtez

De pourpre et de lin pur la chair si tôt ravie.

Hâtez-vous pour la joie et pour la volupté !

Soyez ivres de vin et du souffle des femmes,

Jouissez de vos jours, et goûtez le soleil ! »

Tel est le grand secret que la tombe proclame.

Les morts pour les vivants n'ont pas d'autre conseil.

Cependant les Anciens et les Prêtres, sectateurs de la Loi et juges au Sanhédrin, réunis chez Caiphe, se sont inquiétés du miracle qui étend la renommée et affirme le pouvoir du Christ. Ils ont décidé la perte de Lazare, à moins qu'il ne reconnaisse n'être pas descend! au séjour des morts et ne proclame l'imposture de son maître. Le prudent Sadoc transmet ces propositions au Ressuscité dont la maison est cernée par un peuple ivre et furieux que les Anciens ont séduit.

Du coup, Lazare oublie ses cloutes et ses tristesses ; il repousse les tentations qui rassaillaient tout à Theure. Transfiguré, il comprend ce que le Messie réclame de lui. Son rôle n'est pas de proclamer des secrets surhumains, mais d'offrir sa vie en holocauste, de mourir en témoignant la vérité. Hardiment, il s'avance et harangue la foule :

— Quel est celui qui parmi vous Marche comme un semeur aux mains pleines de vie ? Quel est celui qui dit des mots simples et doux Dont la vertu guérit, console et réconforte? Quel est celui qui dit aux aveugles : Voyez! Aux boiteux : Marchez I Au paralytique : Emporte Le grabat où le mal tient tes membres liés ! Au lépreux : Que ta chair soit pure et rajeunisse! Celui dont on ne peut effleurer le manteau Sans que quelque bienfait merveilleux en jaillisse? Quel est celui qu'on voit commander au tombeau Et qui d'un seul appel de sa voix surhumaine Du sépulcre étonné fait se lever les morts? C'est Jésus! C'est le Christ!

Les haineuses clameurs montent. Les pierres volent. Lazare est près de succomber, quand le dcudIc, saisi brusquement d'une panique inex-

plicable, est obligé de s'enfuir. Jésus apparaît. Lazare lui raconte ses tortures récentes, et le Christ reprend et développe la grande et belle leçon que Marthe et Marie donnaient, il y a un instant, à leur frère :

Quand tu les instruirais des mystères sublimes,

Les hommes de ce monde en seraient-ils meilleurs?

Lucifer a roulé dans l'éternel abîme,

Pourtant il contemplait la face du Seigneur !

Ne t'afflige donc pas d'un oubli salutaire.

Laisse ton cœur troublé reposer dans ma paix

Et sache, dans l'amour, adorer et te taire I

L'abondance, le mouvement, les larges images, l'intensité dramati(]ue de Lazare le Ressuscité se retrouvent dans la pièce en deux actes que M. Louis Mercier a intitulée Fonce Pilate, mais non les libertés d'invention qu'il a prises une première fois. En écrivant Ponce Pilale le poète semble, au contraire, avoir soigneusement évité de s'écarter de tout ce qui n'est pas conforme à l'Evangile ou à la tradition. Il a, du reste, tiré le meilleur parti de son sujet, et Ponce Pilate, avec sa lâcheté et sou ambition. Procula, avec son amour maternel et

sa terreur du coupable jugement, ont un puissant relief. Je ne m'attarderai pourtant pas à ce drame, malgré sa valeur. Nous avons déjà adressé à M. Louis Mercier des éloges analogues à ceux (pi'il mérite et nous ne pouvons que nous borner à constater que Ponce Pilate est une nouvelle preuve de la religieuse ferveur de l'auteur de U Enchantée.

L'œuvre de M. Louis Mercier n'est point achevée et il nous réserve, j'en suis sur, de belles et nombreuses surprises. Mais, s'en tiendrait-il aux recueils qu'il a publiés, il mériterait encore d'être considéré comme l'un de nos meilleurs poètes. Il l'est par sa forme sobre et disciplinée, par le nombre et la (jualité de son invention, par sa faculté de traiter les sujets les plus familiers et les plus grandioses, par son aptitude à tirer de son instrument les plus frêles accords et les plus puissantes harmonies. Capable de nous ravir ou de nous faire trembler, il sait traduire la douceur d'une habitude quotidienne etle charme d'une simple émotion, non moins que nos alarmes les plus pathétiques et nos

plus hautes préoccupations. Il a le respect eï l'amour de la vie qu'il sanctifie en l'exprimant ; il nous enseigne le culte de notre passé et la nécessité d'une discipline ; il nous apprend le sens divin de nos actes ; il nous dévoile la vie mystérieuse et sacrée des choses. Ce sont là les thèmes d'une noble et probe poésie et M. Louis Mercier les a traités, sans défaillance, en artiste éloquent, adroit et sincère. Aussi bien il n'est point inférieur à lui-même quand il nous atteste la nécessité de la foi consolant nos tristes existences et dissipant nos angoisses, quand il nous persuade d'être dociles à la divine volonté, et les pieuses effusions des Sept Paroles, le grave lyrisme de Lazare le Ressuscité valent les Voix de la Terre et du Temps ou le Poème de la Maison. Qu'il nous plaise d'envisager l'œuvre de M. Louis Mercier sous son aspect descriptif, pittoresque, évocateur et sentimental ou, seulemfnt, sous son aspect religieux, il a droit, je le répète, à une place excellente.

Louvencourt, Paris. Octobre-novembre 1911.

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