Sarrans jeune. Histoire de la révolution de février
peuple, prétendant qu'un Bonaparte pouvait seul seul dompter et désarmer l'insurrection (i). — Pour le ^gouvernement provisoire, la (Question était de savoir « auquel des membres de la famille Bonaparte il fallait recourir (12). » Selon le même auteur, la nécessité de se munir d'un en-cas décida certains à s'attacher, au moins momentanément, l'appui de Louis-Napoléon (3). Le 21, prévenu d'avoir à se tenir prêt, le 23 ou le 24, il fut invité à venir, en se soustrayant de son mieux aux regards de la police. Ainsi la conspiration était dans le pouvoir même et le directoire républicain se serait fait le premier introducteur en France du prétendant. Rien là n'étonne quand on se rend compte. Depuis le retour des Cendres, et M'"ed'Agoult (jui le rapporte ne peut être suspecte, « il se formait de bien des sympathies diverses, de bien des courants d'opinion autour du nom de Bonaparte, une force considérable... Dans cet état de choses, beaucoup d'hommes de tous les partis se rattachaient au prince. Le mouvement des esprits était alors très marqué dans ce sens, surtout en province ; et, à Paris, il s'accusait parmi les députés. On en comptait une trentaine qui confessaient volontiers leurs dispositions à cet égard. Toute l'ancienne extrème-gauche était là en masse ; la gauche Barrot était très entourée el le mouvement arrivait presque jusqu'à son chef, très indécis... Le parti bonapartiste poussait des
I, 3 . Sarrans jeune, Histoire, etc.
3. On avait inèiiu' son^'c auparavant à s'allaclicr le (ils du roi Jérôme. Odilon Barrot lui avait dit deux ans avant la Révolution: « La dynastie d'Orléans n'est point aimée ; elle peut suceomber à 1.1 mort fin r(ji. Volrr cousin a fait des fautes ; mais vous, dont le nom est vierj^e, vous |)ourriez être un en-eas,dans la cinujnstanee.» Mémoires de Caussidière, t. II, p. 241. Je ne erois i>as que le fait soit inventé.
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rameaux jusque dans le parti conservateur, (i) » Un adversaire disait dans une lettre, avec humeur : « C'est un parti qui se fait avec les déclassés de tous les côtés et les déclassés abondent au point que le nombre et la force sont avec eux désormais (2). » — Les déclassés abondent quand le pays n'est pas organisé; ils représentent alors souvent la partie la plus ag-issante, la plus prête de la nation ; malgré tout le déchet de leur mélange, ils détiennent une force, et qui peut être utilisée à de bonnes tâches ; dans l'ordre politique, plusieurs de ces déclassés sont ceux qui, las des mots et des routines devenues périmées, veulent agir ; ils sont écartés parce que la promesse d'action dont ils se trouvent pourvus effraye leurs collègues déjà établis (3). Enfin, déclassé ne signifie pas grand'chose ; pour l'homme orné d'un titre, c'est le roturier, pour le roturier riche, le roturier pauvre, pour le bourgeois sans profession, celui qui travaille, et ainsi de suite ; aujourd'hui, notamment, le mot ne signifie rien, et il ne peut rien signifier puisqu'il n'y a plus de société (4).
I, 2. Daniel Stern, Histoire de la révolution de iS^S, t. II, p. 34.
3. « Le parti bonapartiste trouvait, dans les désordres de la révolution du 24 février, un terrain tout préparé en sa faveur ; plus l'anarchie devenait violente, plus il se fortifiait, de la baisse des uns, de la peur des autres. Il se recrutait ainsi dans les deux camps. Les déniagojifues portaient bravement Louis-Napoléon sur les mêmes listes que lîarbès, tandis que les conservateurs, se souvenant que l'Empire avait déjà une fois délivré la France del'anar. cliie, tournaient naturellement les yeux vers Louis-Napoléon et après l'avoir longtemps méprisé, comme un ambitieux maniaque
commençaient à entrevoir en lui un sauveur. » Mémoires dOdilon Barrot, t. II, p. 77.
4. M°' d'Agoult notait qu'il n'y en aurait plus, en effet, lorsque le monde du second Empire, déjà si mêlé, si imparfait quelquefois, aurait cessé : « Quand un tel moiulc prendra fin, et il ne saurait durer si la décadence de l'esprit français n'est pas chose fatale, on sera stupéfait du néant qu'il laissera après lui. » Daniel Stern, Mes Souvenirs, Cal. Lévy, 1880, i vol.
ET LA RÉVOLUTION DE 1848 iSQ
Paraissant devoir s'installer d'elle-même, la Répul)li(iue, jugée au début, avec justesse, comme la meilleure solution possible, la seule même, ouvrit un champ illimité à toutes les espérances individuelles et, grâce à la lièvre momentanée qu'elle favorisait, circonscrivit la pensée napoléonienne qui n'avait fait que grandir, avec des intermittences, depuis i8i5, à ses seuls servants bonapartistes. Les convoitises se jugeant les unes après les autres, petit à petit, moins réalisables et, bientôt, se reconnaissant atteintes, la pensée napoléonienne se renouvellera, augmentée iluiic vitalité intense. — Au moment où le prince arrive, la première phase s'épanouit. La seconde, commencée vers la lin d'avril, recevra son impulsion décisive le i5 mai.
Orsi, l'ancien compagnon de Boulogne, négociateur auprès du duc de Brunswick pendant la captivité de Ham, après avoir travaillé pour le prince toute la journée du 20, s'était retiré et s'apprêtait à dormir (|uand Ciiarles Thélin vint le trouver. Le valet de chambre lui apprenait que Louis-Napoléon avait reçu des nouvelles de Paris très importantes et qu'il eut à accourir. Orsi ne se lit pas attendre ; « l'horloge, dit-il, sonnait juste minuit lorsque j'arrivai à la porte du prince ». Ici encore, le romantisme ne perd pas ses droits. — Le prince dit à Orsi ([u'il avait demandé à deux ou trois personnes de racconq)agncr mais qu'elles avaient mis tant de conditions dans leurs réponses qu'il avait dû comprendre leur refus déguisé. Orsi serait-il comme elles ? Il répliqua que non, avec enthousiasme. Le départ fut décidé [)our le lendemain, dans la nuit. « Je me suis procuré un passeport
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anglais, dit Louis-Napoléon. Vous serez ici demain matin de bonne heure, ou, sans cela, nous manquerons le train. N'emportez pas de bagages ; la ligne est brisée entre Amiens et Paris ; une petite valise suffira. INIainlenant rentrez chez vous et prenez du repos ; nous n'en aurons pas, ou presque pas, de l'autre côté du détroit.» Orsi jugea l'heure trop tardive pour dormir, craignant de ne pas se réveiller à temps ; il but du café, fuma de « bons cigares (i) » et revint à la maison de King-Street. Louis-Napoléon, Orsi, Thélin et probablement Persigny arrivèrent juste pour le train de Douvres. Orsi avait fait le nécessaire afin que personne ne montât dans le wagon (2).
Deux récits nous racontent ce voyage, semblables par quelques côtés, diff"érents par d'autres ; l'un aurait été rapporté par Persigny, l'autre est celui d'Orsi (3). Persigny et Orsi ne mentionnent chacun que leur présence personnelle et il est assez difficile de choisir entre les dires de l'un ou de l'autre, faute d'un troisième témoignage, qui n'existe pas à ma connaissance, mais qui surviendra peut-être, et qui ferait connaître l'exacte vérité. D'après Persigny, le prince vint par Boulogne et, après une traversée fort rude, débarqua exténué ; en ce cas, il revit la côte où il avait tenté son deuxième essai, la colonne impériale, les dunes, la petite baie d'Amblcteusc, la Pointe aux Oies, Wimereux (4). D'après Orsi, il s'embarqua à destination de Calais. A bord du steamer, les voyageurs usèrent de prudence ; le prince, risquant d'être