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Portraits d'hier
N° 34. — / " Août 1910
Une renommée sans pareille exalte la mémoire de Pasteur et la conservera indéfiniment. Un concours populaire « d'hommes illustres » lui assigna, récemment, la première place, à l'immense majorité des voix. Personne qui ne connaisse son nom et, chose rare, qui ne puisse fournir quelque raison véritable de l'admirer. Les mérites de Pasteur, en effet, s'étendent sans cesse. Les bienfaits que nous lui devons se multiplient chaque jour et en tous lieux. Continuellement, il guérit des hommes de la rage, conserve les troupeaux menacés par le charbon, les vers à soie guettés par la pébrine et la flacherie. Des industries qui périclitaient ou qu'entravaient de grandes difficultés florissent grâce à lui. Et son œuvre ne s'arrête pas à elle-même. Elle a engendré et produira encore par l'entremise de valeureux « pastoriens » des bienfaits nouveaux.
D'autre part, les purs savants reconnaissent à Pasteur d'égaux titres de gloire. Il fut un admirable initiateur, un maître de l'expérimentation. Son génie a ouvert des voies merveilleuses à la science. Il a poussé la connaissance dans un ordre de phénomènes qu'on n'entrevoyait pas avant lui. Il a deviné et exploré le monde des ferments, exposé leur grand rôle dans les manifestations organiques, montré que la mort, c'est encore la vie. En même temps, il découvrait le moyen de les faire servir à la sauvegarde des hommes et des animaux par le mal même qu'ils leur causaient. L'antidote dans le poison.
On eût pu étudier longtemps les germes pathogènes sans apercevoir les propriétés préservatrices d'eux-mêmes que, dans certaines conditions, ils présentent. Les faits qui les énoncent sont, naturellement, peu nombreux et présentaient des apparences contradictoires susceptibles
(i) Nous tenons à reconnaître que nous avons tiré une partie de notre documentation des deux beaux ouvrages: Histoire d'un savant par un ignorant et la Vie de Pasteur, publiés par René Vallery-Radot, gendre de Pasteur.
de faire errer beaucoup à leur sujet. Il fallait un génie essentiellement rationaliste et profondément humanitaire pour s'attacher surtout à ce côté de l'observation. Sans doute, est-ce un hasard qui permit à Pasteur de découvrir la virulence atténuée. Mais, comme 'tout de suite il reconnut la grande importance du fait ! et comme il le traita avec la méthode appropriée qui devait donner les meilleurs résultats ! D'ailleurs, ne cherchait-il pas toujours à provoquer les phénomènes pour les définir dans l'expérience ? Bien de ces phénomènes qu'il appela, d'autres, à cause d'une méthode différente, n'eussent pu les constater qu'avec l'aide capricieux du hasard. Lui les voulut, les devina d'avance souvent, grâce à « l'idée préconçue », et c'est en cela qu'apparaît son génie.
Ainsi, l'œuvre scientifique pure et l'œuvre humanitaire, l'œuvre sociale, de Pasteur s'unissent pour en faire, dans l'unanimité des hommes, une figure éternelle.
Celui qui devait arriver si haut, de son vivant, dans la gloire et mériter le titre de bienfaiteur de l'humanité, ne montre pas, dès sa première jeunesse, les qualités extrêmes qu'il déploiera plus tard. Il faut attendre que son esprit se forme avec le corps. Il naît du peuple et sans que rien dans son hérédité le prédispose à une organisation supérieure. Ses ancêtres ont exercé, de père en fils, humblement, la profession de tanneurs.
C'est un enfant insouciant comme tous, sans précocité, sans marque spéciale de petit prodige. Il ne révèle même point de passion pour l'étude. Il joue autant qu'il peut avec des camarades de son âge, heureux parfois d'esquiver le thème ou la version pour les parties de pêche. Son père le croit si peu prédestiné aux grandes choses, qu'il forme seulement l'ambition de le voir devenir simple professeur au collège de sa petite ville. Il sera alors l'homme le plus heureux du monde.
L'écolier semble même incliner vers la sensibilité de l'artiste, si éloignée du froid et rigoureux rationalisme du savant. Il occupe, en effet, ses loisir à dessiner, et on conserve encore, dans quelques intérieurs d'Arbois, des pastels qu'il fit à cette époque. Le portrait de sa mère, qu'il représente avec une grande exactitude et une certaine justes-e de sentiment, orne une des salles de l'Institut de la rue Dutot.
Louis Pasteur est né à Dole, le 27 décembre 1822. Son père, Jean- Joseph Pasteur, ancien sergent-major du 3e de ligne, décoré de la Légion d'honneur pendant la campagne de France, s'était retiré en cette ville, au sortir de l'armée, pour y reprendre la profession héréditaire. Il avait épousé Jeanne-Etiennette Raqui, la fille d'un jardinier, et Louis Pasteur était leur troisième enfant. En 1825, la famille quittait Dôle pour Arbois où elle se fixait définitivement.
Le lieu de sa naissance et le caractère de ses parents expliquent la
PASTEUR IOI
nature de Pasteur et surtout quelques-unes des idées qu'il affirmera plus tard avec foi, qu'on lui reprochera peut-être ou tout au moins qu'on trouvera étranges venant d'un tel savant. Persistance de la première éducation, des impression intellectuelles et sentimentales de l'enfance, dont on ne s'affranchit jamais.
La région du Jura, dure et resserrée, produit une race volontaire, industrieuse et sensible. Elle impose un travail opiniâtre qui donne l'habitude des longs efforts persévérants. L'atmosphère des forêts empêche cependant le sang de s'alourdir. Les lignes d'horizon variées, le bleu des lointains dominants, les brouillards légers et gris disposent aux délicatesses intérieures et à la communication avec une réalité supérieure des choses. Rien d'étonnant que la religion, qui eut l'adresse et la chance de satisfaire à ce besoin, soit profondément enracinée dans l'âme simple et bonne des Jurassiens. La fréquentation de la nature éloigne d'ailleurs du criticisrne des citadins. Des paysages mélancoliques et austères favorisent la crédulité. Par toute la partie ancestrale et naturelle de son être, Pasteur était donc fortement attaché à la religion. Il se sentait comme imprégné de raisons subconscientes d'y croire, qu'il ne discutait pas. Sa mère surtout, ne manqua pas, comme toutes les femmes de cette époque, de favoriser ce côté de son caractère et de lui inculquer les notions de foi dont elle ne soupçonnait pas l'erreur et le mensonge. Toute sa vie, Pasteur resta cet enfant croyant.
Cette éducation, son père ne la contraria pas, loin de là. Il la fortifia même, en lui donnant le complément déterminé par l'antique formation sociale de la monarchie : le sentiment du farouche patriotisme. C'était un soldat de l'Empire, mais de l'Empire vaincu. Pendant la campagne de France, il avait vu le territoire envahi par les ennemis. La honte de la défaite lui inspirait des idées de revanche. L'amour du pays se cristallisait impérieusement en lui. Il s'augmentait en outre du fétichisme napoléonien, que le simplisme populaire identifiait avec l'honneur de la nation même. Jean-Joseph Pasteur emmenait parfois son fils dans des promenades à travers champs, au cours desquelles il lui développait ses pensées. Et, comme c'était d'ordinaire un silencieux, elles frappaient plus fortement l'esprit de l'enfant. Plus tard, en lui faisant répéter ses leçons d'école, et par des lectures familiales, il insistait sur le triple sentiment « de l'honneur, de la discipline et du devoir » (i).
Ce sont ces deux influences qui se prolongèrent durant toute la vie de Pasteur et formèrent ses croyances spirituelles. Il accepta cellesci comme des idées préconçues, et, selon son tempérament, ne chercha qu'à les démontrer chaque fois qu'il en fut question. Les notions reh-
(i) Vie de Pasteur, par Valléry-Radot.
gieuses ont sur la vérité l'avantage de l'antériorité et de l'extension au grand nombre. Les plus simples y croient le plus. C'est grâce à cette position qu'elles prévalurent chez le savant. Mais leurs causes, telles que nous venons de les montrer chez ses parents, ruinent la valeur que certains ont voulu en inférer. Pasteur n'existe que pour la science — non pour la philosophie.
Il va d'abord à l'école primaire, puis au collège communal d'Arbois. Il est si content alors que, les premiers jours, il arrive avec d'épais dictionnaires sous le bras. Peu à peu son intelligence s'éveille et le voici qui permet quelques espérances. Il travaille assidûment et les opérations de la mémoire et de la compréhension des choses deviennent un jeu facile pour lui. Le principal du collège ne craint pas, devant cette application soutenue et ces fortes dispositions, de lui faire entrevoir l'Ecole normale de Paris. Il convainc même les parents; et, en octobre 1838, voilà Pasteur à Paris. Il entre comme interne à la Pension Barbet, impasse des Feuillantines, dans ce quartier qui sera plus tard le centre de sa vie, tout près du jardin où, vingt-sept ans auparavant, Victor Hugo enfant écoutait la conversation de sa mère avec le « principal d'un collège quelconque » à l'ombre presque du « dôme oriental du sombre Yal-de-Grâce » d'où s'élèveront les voix de quelques-uns de ses adversaires déclarés.
Mais le jeune homme de seize ans se sent pris du mal du pays. Il n'a pas encore réalisé la rude volonté de sa race et de sa personne. Il se consume d'ennui, tombe à la maladie. Il lui semble que l'air de la tannerie le guérirait. Enfin, un jour, on l'avertit que quelqu'un le demande au dehors, dans l'arrière salle d'un marchand de vin du coin de la rue des Feuillantines et de la rue Saint-Jacques. C'est son père. Prévenu par le directeur de la pension, il vient chercher son fils malheureux. Louis Pasteur n'entrera pas à l'Ecole normale. Le rêve un instant apparu s'évanouit.
De retour à Arbois, et reprenant vigueur parmi les siens, il a comme honte de sa défaillance passagère. Pendant la convalescence, il s'est remis au dessin, il a fait quelques portraits. Mais il comprend que cela ne le mènera à rien. Les éloges qu'il reçoit sur son talent ne sont pas des résultats positifs. Il prend alors la résolution ferme d'arriver quand même au but qu'il a dû abandonner et il se remet avec acharnement à l'étude. Il va au collège de Besançon. Reçu bachelier es lettres, on lui offre la fonction de maître surveillant, qu'il accepte. Les appointements sont de vingt-cinq francs par mois, augmentés du privilège de se lever à quatre heures du matin. Il s'adonne aux mathématiques spéciales. Il est alors en pleine activité intellectuelle et son goût pour les sciences se manifeste ardemment. Sa curiosité importune son professeur de physique qui, désorienté par ses questions., lui fait observer que c'est au maître d'interroger et non à l'élève. Il demande même, '
le jeudi, des leçons à un pharmacien de la ville dont un travail a été inséré dans les Annales de Physique et de Chimie. Il passe son baccalauréat es sciences, avec seulement la note médiocre en chimie. La même année, il s'est présenté au concours de l'Ecole normale. Reçu quatorzième sur vingt-deux, il juge son rang trop inférieur, indigne de lui et donne sa démission. Il travaillera encore. Il sent qu'il doit être mieux préparé.
Pour ce, il revient à Paris, dans la même pension du Franc-Comtois Barbet, dont son père à dû le retirer quatre ans plus tôt. Mais cette fois, il résiste au mal du pays dont les siens craignaient qu'il fût encore atteint. Il est homme. La grande volonté qui lui est venue et la passion de la science l'aiguillonnent vers l'avenir. Il entreprend déjà sa destinée. Et en effet, au concours suivant, il obtient la quatrième place.
A l'Ecole normale, il n'est pas cependant un de ceux qui promettent le plus. Quelques-uns de ses condisciples semblent l'emporter sur lui, du moins au début. C'est que les qualités de Pasteur sont plus solides que brillantes. Il n'est point fougueusement improvisateur, mais lentement réfléchi et circonspect. En revanche, il avance avec une sûreté qui manque à ceux-là.
Pasteur s'est voué définitivement à la chimie. A l'Ecole normale, il suit les leçons de Balard qui s'est illustré par la découverte du brome et l'extraction du sulfate de soude de l'eau de mer. Il ne manque non plus aucun des cours de Jean-Baptiste Dumas qui professe à la Sorbonne, célèbre par la loi des substitutions qu'il a découverte et la détermination du poids atomique d'un grand nombre de corps simples. Balard et Dumas, malgré leurs profondes dissemblances, conviennent tous deux au tempérament de Pasteur. Le premier, minutieusement, accumule les petits faits. Son origine méridionale mouvementé ses leçons. Il n'est pas toujours le maître de sa parole. Dumas est grave, solennel, respectueux de son public. Il énonce des idées générales, affectionne les grands systèmes logiques. L'étudiant trouve en chacun d'eux une aide précieuse à développer ses merveilleuses qualités, car lui aussi se montrera plus tard un infatigable analysateur des phénomènes et un théoricien audacieux, sûr de ses principes scientifiques.
Pasteur passe ses jeudis en répétitions à la pension Barbet, et ses dimanches chez M. Baruel, le préparateur de Dumas, en manipulations ou en causeries sur les expériences. Son père craint qu'il se surmène et lui conseille les distractions : le théâtre, quelques bons soupers avec ses camarades sérieux. Il semble, en effet, ignorer qu'à côté de l'Ecole, c'est le Luxembourg, où se réunit et flâne la bohème artiste, les Collines, les Rodolphes, les Schaunards, avec leurs Musettes et leurs Mimis. Il n'a pas un jour de débauche. Mais pas plus que les rires de la jeunesse qui s'amuse et des grisettes qui passent, il n'entend les bruits sourds et profonds que font les ferments sociaux en train de désagréger la
société bourgeoise qui s'est constituée après la Révolution. Le mouvement socialiste qu'ont engendré les Saint-Simon, Enfantin, Fourier, Proudhon, Louis Blanc, et tant d'autres, se fomente, on dirait, loin de lui, dans un autre monde. Il se déclarera pourtant républicain en 1848, allant jusqu'à verser tout l'argent qu'il possédait, 150 francs, sur un autel de la patrie édifié place du Panthéon, mais ce n'est là qu'une flamme vite éteinte. Il ne milite point et laisse la chose publique à d'autres.
Il faut dire qu'il est alors passionné par une question importante d'où sortira sa première découverte qui, tout de suite, le rendra presque célèbre dans le monde des sciences. Elle est formulée dans une note du minéralogiste allemand, Mitscherlich, datée du 14 octobre 1844 et publiée dans les comptes rendus de l'Académie des Sciences où Pasteur la rencontre. Certifiant une contradiction dans la nature, elle le îrappe singulièrement. Il en est obsédé. Elle s'incruste tellement dans son esprit, que trente-cinq ans plus tard, il pourra encore la répéter de mémoire dans tous ses termes.
La voici : « La paratartrate et le tartrate de soude et d'ammoniaque ont la même composition chimique, la même forme cristalline avec les mêmes angles, le même poids spécifique, la même double réfraction et, par conséquent, le même angle des axes optiques. Dissous dans l'eau, leur réfraction est la même. Mais le tartrate dissous tourne le plan de la lumière polarisée et le paratartrate est indifférent, comme M. Biot l'a trouvé pour toute la série de ces deux genres de sels. Mais ici, la nature et le nombre des atomes, leur arrangement et leurs distances sont les mêmes dans les deux corps comparés. »
M. Delafosse, maître des conférences à l'Ecole Normale, élève, puis collaborateur du cristallographie Yalentin Haùy, avait initié Pasteur aux études de physique moléculaire. C'est pourquoi la note intriguait tant le jeune normalien. La contradiction qu'elle signalait lui paraissait invraisemblable. Il devait y avoir, pensait-il, une erreur de la part du savant allemand. Une entière parité de constitution ne pouvait pas engendrer une dissemblance d'action optique. Si cette dissemblance existait, et il n'en fallait pas douter, la parité de constitution n'était pas vraie. Son esprit rigoureusement logique et persuadé du déterminisme absolu, l'obligeait à suspecter cette soi-disant infraction naturelle à la loi d'enchaînement des effets aux causes. Il apercevait une erreur et il voulait la résoudre. C'était, autant qu'une question de tartrate et de paratartrate, une question de principe universel.
Sur ces entrefaites, Pasteur déjà agrégé, passe avec succès, sans toutefois n'obtenir qu'une boule blanche, l'épreuve du doctorat. Nous sommes en 1847. Il reste à l'Ecole Normale en qualité de préparateur près de son maître Balard. Il commence alors l'étude approfondie des
cristaux en s'aidant d'un récent ouvrage de M. de la Provostaye, et veut reprendre pour son compte, la détermination de leurs angles et de leurs formes.
Mais les travaux commencés vont être interrompus. Sa nomination arrive tout à coup de professeur de physique au lycée de Tournon. Tout son temps sera pris par les leçons et leur préparation. M. Balard se précipite au ministère, représente quelles espérances donne ce jeune savant si on le laisse travailler librement et parvient à faire rapporter la nomination malencontreuse.
Pasteur redouble ses recherches. Il s'est aperçu que les formes cristallines de l'acide tartrique n'ont pas de plan de symétrie, c'est-à-dire, ne peuvent pas être partagées en parties exactement semblables, que, placées devant une glace, elles donnent une image non superposable. Il est sur la voie. Vu instant il s'égare. Il se figure que la différence optique constatée par Mitscherlich provient d'une différence cristalline entre le tartrate et le paratartrate. Si le premier est dissymétrique, le second offrira, croit-il, la propriété du plan de symétrie. L'expérience lui montre qu'il est dans l'erreur. Mais, en revanche, elle lui réserve une grande surprise. Il constate au polarimètre que la dissymétrie n'est pas la même pour tous les cristaux de paratartrate et que les uns font dévier la lumière à droite et les autres à gauche. Enfin, pour éprouver sa découverte, il mélange en quantités égales les deux sortes de cristaux qui, comme il l'avait prévu, se neutralisent. La contradiction de Mitscherlich est ainsi résolue. Elle a une cause, et cette cause est trouvée. La nature est bien logique avec elle-même. L'homme se trompait. A peine achevée sa dernière expérience, Pasteur est pris d'une joie folle, pareille à celle d'Archimède découvrant la loi de poussée des liquides. Sortant du laboratoire, il tombe sur le préparateur de physique qui passait, l'embrasse à brûle-pourpoint et l'entraîne au Luxembourg pour tout lui raconter.
Balard et Dumas aussitôt mis au courant de la découverte la vont annoncer jusqu'à l'Institut. Mais tout le monde ne partage pas leur enthousiasme. « Il faudrait voir », leur répond Biot intéressé, plus qu'il ne veut le laisser paraître, car les travaux du nouveau venu, continuent les siens, donnent à ses recherches antérieures et à ses idées, une valeur qu'on dénie un peu, par l'indifférence. Pasteur veut le convaincre. Il lui adresse une invitation pleine de déférence, à vérifier ses expériences. L'illustre chimiste accepte. Il fait venir le jeune homme dans son laboratoire du Collège de France et là, défiant encore, tant les résultats, s'ils se confirment comme ils sont annoncés, lui paraissent merveilleux, ne s'en remet qu'à lui-même du soin de préparer les manipulations. Les affirmations de Pasteur se réalisent pleinement. Ainsi contrôlée sa découverte est bien réelle; alors le vieillard de soixante-quinze ans lui dit, laissant voir sa profonde émotion : « Mon
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cher enfant, j'ai tant aimé les sciences dans ma vie que cela me fait battre le cœur (i) ».
Balard n'avait obtenu qu'un sursis pour conserver Pasteur auprès de lui. Ce sursis touchait à sa fin et ne pouvait être renouvelé. Il fallut que le jeune savant, dont la réputation commençait de s'établir, partît pour Dijon. Malgré le chagrin qu'il éprouvait de ne plus pouvoir continuer ses travaux, il s'efforça de remplir consciencieusement ses nouveaux devoirs. « La préparation de mes leçons me prend beaucoup de temps, écrivait-il à un ami. C'est seulement quand j'ai préparé avec un grand soin ma leçon que je parviens à la rendre très claire et capable de réveiller souvent l'attention. Si je la néglige quelque peu, je professe mal et je suis obscur (i). »
Il ne resta pas longtemps à ce lycée. Des protecteurs influents, parmi lesquels Thénard, réussissent à le faire nommer suppléant à la Faculté de Strasbourg. Là, il se marie, trouvant dans la fille du recteur de l'Académie, M. Laurent, celle qui pouvait le mieux le comprendre et le seconder, le rendre heureux.
Il revient vite à ses cristaux. La question de la dissymétrie moléculaire l'emporte loin. Il pressentait qu'elle pouvait le conduire à la révélation de bien des secrets du problème de la constitution de la matière. En étudiant tartrates et paratartrates et leurs combinaisons avec d'autres substances, il imaginait les plus universelles conceptions. L'académie des sciences se faisait rendre compte de ses travaux, et, de Strasbourg, il envoyait des figures de bois taillées à la forme des cristaux pour mieux montrer les résultats de ses expériences. Il obtenait un prix de 1.500 francs, de la Société de Pharmacie, pour la préparation artificielle de l'acide racémique. Biot « ne vivait plus » depuis que Pasteur poursuivait ses recherches. Celui-ci en arrivait, en effet, à reconnaître que tous les produits de la nature morte participent de la symétrie moléculaire, tandis que les substances de la nature organique sont de formation dissymétrique. Et si la seconde catégorie montrait des produits du premier ordre, il découvrait bientôt que ceux-là ne sont pas de l'immédiate matière vivante, qu'ils résultent d'actions secondaires, qu'ils sont en quelque sorte des excrétions. Il disait plus tard des idées qui le conduisaient alors : « L'univers est un ensemble dissymétrique. Je suis porté à croire que la vie, telle qu'elle se manifeste à nous, doit être fonction de la dissymétrie de l'univers ou des conséquences qu'elle entraîne. L'univers est dyssimétrique ; car on placerait devant une glace l'ensemble des corps qui composent le système solaire, se mouvant de leurs mouvements propres, que l'on aurait dans la glace une image non superposable à la réalité. Le mouvement même de la
(1) Histoire d'un seront par un ignorant.
lumière solaire est dissymétrique. Jamais un rayon lumineux ne frappe en droite ligne et au repos la feuille où la vie végétale crée la matière organique. Le magnétisme terrestre, l'opposition qui existe entre les pôles boréal et austral clans un aimant, celle que nous offrent les deux électricités positive et négative ne sont que des résultantes d'actions et de mouvements dissymétriques (1) ». Et encore : « Je pressens même que toutes les espèces vivantes sont primordialement, dans leur structure, dans leurs formes extérieures, des fonctions de la dissymétrie cosmique (1). »
Mais un événement universitaire va changer l'orientation des pensées et des travaux de Pasteur. En septembre 1854, il est nommé doyen de la nouvelle Faculté des sciences de Lille. Il veut, là aussi, remplir tout son devoir. Comme la Faculté vient d'être créée, il importe de la justifier et de lui donner rapidement un grand éclat, par un réel mérite. De plus, deux innovations ont été apportées dans l'enseignement par décret du 22 août de la même année. D'abord, en acquittant un certain droit, les élèves pourront procéder eux-mêmes, dans le laboratoire, aux expériences qui leur auront été montrées pendant le cours. Ensuite, un diplôme spécial d'études théoriques et pratiques sera décerné, qui doit ouvrir aux titulaires des postes supérieurs dans l'industrie. Voilà bien des raisons pour un programme d'enseignement approprié à la région. C'est pourquoi Pasteur abandonne la cristallographie qui lui a encore valu la grande médaille Rumford, de la Société royale de Londres, et se tourne vers la fermentation. D'autre part, un fabricant d'alcool de betterave nommé Bigo vient lui demander des conseils. Depuis plusieurs années, son industrie subit des revers et il voudrait en connaître la cause. Pasteur s'empresse de satisfaire à son inquiétude. Le voici, alors, tout à fait lancé dans ces nouvelles études.
Pourtant, ce n'est pas un domaine entièrement inconnu pour lui. Au cours de ses recherches, sur l'acide paratartrique, il avait eu l'idée d'examiner l'action du pénicillium glaucum, moisissure commune, sur celuici. Le petit champignon absorbe l'acide tartrique droit, mettant en évidence un rapport de la vie avec la dissymétrie moléculaire. Ce rôle de l'organique dans .les opérations chimiques et l'influence qu'il en reçoit, n'avaient pas été des moindres sujets de réflexions de Pasteur.
Déjà il avait aperçu que le mode d'action du pénicillium glaucum ne correspondait pas aux théories alors admises sur la fermentation. Pour beaucoup, et des plus notables savants, puisque Dumas et Claude Bernard l'écrivaient, celle-ci était un phénomène « étrange et obscur ». Cependant, le danois Berzélius pensait qu'elle s'accomplissait par contact, grâce à une force de présence, ou force catalytique et sans
(1) Vie de Pasteur.
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que l'agent prît rien du milieu ni ne lui donnât rien. Liebig soutenait d'autre part que la décomposition s'opérait par l'influence du ferment, celui-ci étant, disait-il, une substance organique très altérable, qui se décomposait elle-même d'abord et qui alors ébranlait par la dissociation de ses propres parties les molécules de la matière fermentescible laquelle se décomposait ensuite pour sa part. Liebig affirmait, en exemple, que c'était la portion morte de la levure de bière qui agissait sur le sucre. Et pour cause première de la fermentation, il indiquait l'activité chimique de l'oxygène.
Durant trois années, Pasteur travaille à reconnaître, comme au commencement d'une enquête, la nature du ferment et son rôle réel. Certaines preuves de Liebig, à l'expérience, lui ont paru fausses. La théorie qu'elles fondent en est ruinée et la place s'ouvre devant les hypothèses, les idées préconçues de Pasteur.
Le chimiste allemand prétendait que les cellules de la levure de bière se détruisaient pendant la fermentation en produisant à leur place de l'acétate d'ammoniaque. Son contradicteur montre qu'il ne se forme pas d'ammoniaque. Bien mieux, même, si l'on en ajoute, elle disparaît pour servir à la formation de nouvelles cellules de levure. Et par là, Pasteur fait apparaître la puissance d'organisation des ferments. On commence à voir aussi que la fermentation, acte de nutrition, au lieu de consommer la mort engendre la vie.
Pasteur présente un mémoire énonçant ces faits à la Société des Sciences de Lille, puis, trois mois après, à l'Académie des Sciences. A cause de sa hardiesse à s'avancer contre les théories en cours, un peu de doute l'accueille.
En 1857, il est nommé administrateur et directeur des études scientifiques à l'Ecole Normale. Mais il constate avec surprise qu'il n'a pas de laboratoire à sa disposition. Sainte-Claire Deville occupe celui de Balard qu'il remplace. Quand Pasteur va demander ?u ministre de l'instruction publique les 1.500 francs nécessaires à l'aménagement d'une salle d'expériences dont il ne peut se passer, celui-ci lui répond qu'il n'existe pas de rubrique au budget pour lui allouer cette somme. C'est ainsi que l'Etat protège la science ! Claude Bernard ne travaillaitil pas dans une cave du Collège de France qu'il appelait le tombeau des savants! Wurtz, le créateur de la théorie atomique, ne disposait que d'une chambre de débarras dans les combles du musée Dupuytren. Auparavant, Sainte-Claire Deville ne trouvaic abri que dans un taudis de la rue de la Harpe. J. B. Dumas, refusant la salle inhabitable qu'on lui offrait à la Sorbonne, devait se loger rue Cuvier, dans une maison que lui donnait son beau-père Alexandre Brongniart. De nos jours encore, la pluie ne tombait-elle pas dans le laboratoire de Curie? Pasteur se vit obligé d'organiser, à ses frais, un laboratoire dans les greniers de l'Ecole Normale.
Il continue ses études sur la fermentation, redressant, grâce à des expériences bien conduites, de nombreuses erreurs de faits, commises par des expérimentateurs trop pressés oit trop peu soucieux du parfait dans leurs manipulations. Il a établi que « le dédoublement du sucre en alcool et en acide carbonique est un acte corrélatif d'un phénomène vital, d'organisation de globules (1). Il montre maintenant que la fermentation est toujours sous la dépendance d'un être microscopique; que la fermentation alcoolique s'accompagne toujours de la production de glycérine et que, dans un litre de vin, par exemple, il s'en trouve plusieurs grammes, ce qu'on n'avait point aperçu encore ; que l'acide succinique s'y développe également ; que le ferment butyrique n'est pas le même ainsi qu'on le croyait, que celui de l'acide lactique; que si un courant d'acide carbonique n'affecte pas le ferment butyrique, un courant d'air, c'est-à-dire une pénétration d'oxygène, en interrompt l'activité (ce qui permet à Pasteur de faire la grande distinction des organismes aérobies, c'est-à-dire qui vivent d'oxygène, et des organismes anaérobies, que tue ce gaz sans lequel on n'admettait pas jusqu'alors qu'il fût de vie possible) — ; qu'un ferment décompose un poids considérable de matières fermentescibles, relativement à son propre poids ; que l'activité des ferments du moût de bière et du moût de raisin est en raison inverse de la surface des cuves, ou que, plus ces ferments absorbent d'oxygène libre et moins grande est leur puissance de décomposition du sucre; enfin, que la putréfaction des matières végétales et animales, des cadavres, est, elle aussi, une fermentation, c'est-à-dire de la vie.
Toutes ces études poursuivies dans des séries d'expériences qui prouvent non seulement une ingéniosité étonnante, mais aussi le vif souci d'écarter toute cause d'erreur et d'imprévu, valent à Pasteur, en 1860, le prix de physiologie expérimentale que l'Académie des Sciences, sur le rapport de Claude Bernard lui décerne à l'unanimité. Il installe alors son laboratoire dans un nouveau bâtiment, en bordure de la rue d'Ulm et destiné "à l'architecte de l'Ecole mais dont il est parvenu à obtenir la disposition.
Cependant, Pasteur était entré dans un débat qui passionnait tous les esprits et dont il devint un des principaux et des plus obstinés champions. C'est le débat sur les générations spontanées. Un autre savant, Pouchet, directeur du muséum d'histoire naturelle de Rouen, l'avait fait naître, l'avait rouvert plutôt, car il datait de la fin du xvne siècle. Pouchet affirmait avoir vu naître des organismes vivants dans un milieu entièrement stérilisé où n'avait pu, disait-il, pénétrer aucun germe.
(i) Vie de Pasteur.
La note qu'il communiqua sur ce fait à l'Académie des Sciences, le 20 décembre 1858 jeta Pasteur dans la question.
Pasteur en était d'ailleurs arrivé de son côté devant le même problème que Pouchet donnait alors comme résolu. Après avoir constaté l'existence formelle des ferments et prouvé qu'aucune fermentation ne pouvait se produire sans qu'ils fussent à son origine, ne devait-il pas nécessairement, logiquement, se demander d'où ils venaient et, s'ils sortaient d'un germe, comment se produisait ce germe ? Une interrogation se posait d'elle-même. Surgissaient-ils du milieu, de la matière inorganique ? Sans l'intervention de Pouchet, nul doute que Pasteur eût lui aussi réveillé bientôt la fameuse question de la génération spontanée.
Peut-être fût-elle restée par la manière dont il l'envisageait et dont il répétait souvent qu'on ne devait pas sortir, purement physiologique ou chimique. Pourtant, elle arrivait dans un moment où d'autres intérêts que l'intérêt scientifique devaient l'exploiter. Et la solution que Pasteur en donnait, justement parce qu'il la basait sur des expériences, favorisait trop un parti alors en défaite pour que celui-ci ne s'en servît pas bruyamment afin de reprendre l'offensive. On était en effet en pleine période positiviste. La doctrine d'Auguste Comte vaillamment défendue et illustrée par Littré, à laquelle adhéraient Taine et les penseurs anglais Stuart Mill et Herbert Spencer, attirai: à elle la plupart des jeunes intelligences. Elle devenait d'esprit du siècle. Niant la métaphysique, elle se posait en adversaire de la religion, dont, par ailleurs, elle expliquait socialement la formation, le succès et annonçait la fin. La mettant au rang de simple phénomène humain dû à des causes parfaitement reconnues et déterminées, elle lui enlevait le caractère mystique et supérieur dont elle se prévalait et qui lui servait à faire ses dupes. L'atteinte était rude. Pour se défendre. l'Eglise et ses partisans criaient au matérialisme, dénonçant les maux, les calamités que devait répandre son éternel ennemi. Si la génération spontanée était réelle, comme elle prouvait que le pouvoir créateur résidait dans la nature elle-même, comme elle expliquait matériellement la vie, que la religion donnait comme une chose purement spirituelle émanant de la divinité, la doctrine religieuse s'en trouvait plus profondément ruinée encore. L'Eglise, dont la puissance politique était redevenue très forte, devait donc soutenir Pasteur, exalter les conclusions qu'il tirait de ses expériences contre Pouchet soutenu par les positivistes. La science lui donnant raison !
Au xviie siècle déjà, la question de la génération spontanée avait semblé résolue dans le sens matérialiste par Buffon, victorieux de Spallanzani, et qui érigeait le système des molécules organiques primitives, coexistant, dès l'origine, avec les molécules matérielles. C'était déjà un grand progrès. On croyait, en effet, depuis l'antiquité, que les
animaux d'ordre supérieur pouvaient naître tout à coup et sans parents. Des autorités faisaient foi : Aristote, Virgile, qui voyait les abeilles sortir des entrailles d'un jeune taureau. Van Helmont écrivait, à l'époque de Louis XIV : « Les odeurs qui s'élèvent du fond des marais produisent des grenouilles, des limaces, des sangsues, des herbes et bien d'autres choses encore. » Il assurait, pour l'avoir vu, qu'une chemise sale comprimée dans l'orifice d'un vase rempli de grains de blé, transformait les grains en souris. Il donnait aussi cette autre recette merveilleuse : « Creusez un trou dans une brique, mettez-y de l'herbe de basilic pilée, appliquez une seconde brique sur la première, de façon que le trou soit parfaitement couvert, exposez les deux briques au soleil et, au bout de quelques jours, l'odeur de basilic changera l'herbe en véritables scorpions (i). »
Le microscope, lorsqu'on commença de l'employer en grand, fit renaître la question de la génération spontanée. Il montrait des êtres simples, composés de cellules élémentaires et comme celles-ci se manifestaient soudainement, et se multipliaient rapidement, sans qu'on en connût la cause, on pensait qu'elles naissaient bien de la matière même.
Pouchet avait traduit cette pensée de beaucoup et, par une expérience qu'il croyait décisive, il en apportait la preuve. Dans un ballon stérilisé où l'air ne pénétrait plus, des fermentations avaient apparu. Comme on ne pouvait plus dire que des germes venaient de l'extérieur, il fallait bien en conclure que la génération spontanée était réelle. A Pouchet s'étaient bientôt joints deux autres savants que sa démonstration avait convaincus, Joly et Musset.
Quand Pasteur annonça à ses maîtres Biot, Balard et Dumas, son intention d'aborder l'étude de cette question, il n'en reçut pas l'adhésion qu'il attendait. Biot lui prédit qu'il « n'en sortirait pas, qu'il perdrait son temps » (i). Pasteur n'en recula pas.
Sa première préoccupation est de prouver que l'expérience de Pouchet n'est pas décisive. Celui-ci a stérilisé son ballon en le maintenant dans un bain de mercure. Mais la surface du mercure gardait le contact avec l'air, et c'est par lui, au cours des manipulations, que les germes sont entrés dans le ballon. Les partisans de la génération spontanée, les hétérogénistes, ne se tiennent pas pour battus. A leur contradicteur qui affirme que tous les germes de toutes les fermentations existent dans l'air, ils répondent qu'une telle quantité rendrait celui-ci « dense comme le fer » (2). Pasteur, dont l'expérimentation est terrible, prouve toutes les faces de son idée, répond à toutes les objections, s'en fait à lui-même pour arriver à la stricte vérité. Dans un tube
(1) Histoire d'un savant par un ignorant.
(2) Vie de Pasteur.
de verre, il introduisit une bourre de coton. Un courant d'air qu'il fait passer dans le tube se décharge sur le coton de tous les germes qu'il tient en suspens, et ce coton, noirci, ensemence tous les bouillons préparés où on le plonge. Peut-il être accusé de fournir lui-même les germes? Pasteur le remplace par une bourre d'amiante. On objecte qu'en stérilisant ses ballons, il détruit l'oxygène nécessaire au développement des fermentations. Il imagine alors des ballons à long col recourbé. L'air y pénètre bien, mais les poussières tombent dans le fond de la courbure, avant d'arriver au liquide, et celui-ci restera toujours intact. Qu'on insuffle l'air avec force, ou qu'on incline le liquide de façon à ce qu'il vienne en contact avec le bas du col, les végétations bientôt paraissent.
Enfin, après de nombreux débats, Pouchet, Joly et Musset demandent à l'Académie des Sciences de nommer une commission qui prononcera en dernier ressort. Pasteur accepte avec empressement. « J'affirme, déclarait-il, qu'en tout lieu, il est possible de prélever au milieu de l'atmosphère un volume d'air déterminé qui ne contienne ni œuf, ni spore et ne produise aucune génération dans les solutions putrescibles (i). » Joly répondait: « Si un seul de vos ballons demeure inaltéré, nous avouerons loyalement notre défaite (i). » Enfin, Pouchet: « J'atteste que, sur quelque lieu que je prendrai un décimètre cube d'air, dès que je mettrai celui-ci en contact avec un liquide fermentescible, renfermé dans un madras hermétiquement clos, constamment celui-ci se remplira d'organismes vivants. » La commission, nommée en janvier 1864, comprenait Flourens, Dumas, Brongniard, Milne Edwards, Balard. Pasteur était certain du résultat. Il avait reconnu que l'air est surtout chargé de ferments dans les villes et les endroits de passage, que plus on s'en éloigne ou plus on s'élève dans l'atmosphère, ils se raréfient. Sur vingt ballons à col de cygne ouverts à Arbois, huit seulement avaient montré des végétations ; cinq sur vingt à Salins et à Chamonix. Tout d'abord, les hétérogénistes mis en demeure de faire leurs preuves, demandèrent qu'on reculât l'époque jusqu'en été, dont la température était, disaient-ils, plus favorable que celle de l'hiver. On leur accorda le délai demandé. Mais, le temps venu, rappelés à leurs engagements, ils exigèrent de recommencer toutes les expériences antérieures. La commission leur fit remarquer qu'il s'agissait seulement d'un fait. Ils se retirèrent. Pasteur avait cause gagnée.
En réalité, la question de la génération spontanée, telle qu'elle se pose véritablement, n'était pas résolue, et si Pasteur n'avait eu que son rôle dans cette affaire à son actif, il ne fût pas parvenu à la popularié universelle qui garde sa mémoire. Il serait même aujourd'hui loin d'être
(1) Histoire d'un savant par un ignorant.
regardé comme ayant contribué à l'avancement des vérités humaines. Le problème est de lui-même plus vaste, et ne peut pas être circonscrit, comme Pasteur l'y obligea, dans un espace et un temps présents. Il fut révélé par la suite avec toute son importance et dans sa véritable réalité par la doctrine de l'évolution, sortant des travaux de Darwin et de Lamarck. Celle-ci montrant que les espèces animales se disposent selon une échelle organique continue et que chacune d'elles s'élève d'une espèce inférieure apparue précédemment, sous l'influence du milieu, de la sélection et de l'adaptation, mettait la question de la génération spontanée à son véritable plan. Et, il faut bien le voir, par la logique de son système et en raison des forces, des causes créatrices des espèces, elle imposait l'obligation de croire à la formation de l'organique par l'inorganique. L'invraisemblance trop grossière de la génération subite des animaux supérieurs disparaissait. La question du germe et de l'œuf, élucidée par l'embryogénie qui reconnaissait dans le processus génital, l'évolution spécifique de la race, diminuait d'importance. Toutes ces objections se réduisaient, au long de l'échelle des êtres et il ne restait plus, en fin de compte, que la distance de la matière à la vie. On l'apercevait alors bien moindre qu'on ne la croyait auparavant. Elle n'apparaissait pas si grande, à beaucoup près, que celle qui sépare la cellule primitive de l'admirable machine physiologique qu'est l'homme. Le passage se montrait possible. La vie ne semblait plus une pure entité métaphysique. On la voyait régie par des forces naturelles. L'esprit devait conclure aisément. Aussi bien, si le phénomène de génération spontanée ne s'accomplissait pas sous nos yeux, ce n'était pas une objection suffisante contre l'hypothèse transformiste. Il y avait, pour y répondre, la différence entre les conditions terrestres actuelles et les conditions de l'époque où parut la vie. Hœckel, d'ailleurs, affirmait la réalité, la nécessité et la vérité de la génération spontanée peu après les expériences de Pasteur, et toute une école de biologistes approuvait sa théorie de la monère. La découverte, aux profondeurs de l'océan, en 1868, du bathybius, masse amorphe de protoplasma, certifiait ses dires.
Depuis, la théorie de la génération spontanée n'a fait que gagner du terrain. Des pastoriens même, comme Félix Le Dantec, dont l'admirable Théorie nouvelle de la vie n'est pas assez connue, en sont les actifs partisans. Une nouvelle science, la plasmologie, qui pénètre les phénomènes de la vie primitive s'est constituée récemment. Enfin, les croissances osmotiques (précipitations de substances solubles dans certains liquides) étudiées par le professeur Stéphane Leduc, projettent de surprenantes lueurs sur l'origine des êtres. « Les formes des croissances osmotiques, écrit-il, évoquent à première vue, immédiatement, les formes des végétaux, des algues, des champignons, des coquillages, des madrépores, des animaux inférieurs. Comme les êtres vivants, les
croissances osmotiques sont formées de colonies de vésicules ou cellules séparées par des membranes osmotiques ; comme les êtres vivants, elles ont une circulation ; comme les êtres vivants, elles se nourrissent et s'accroissent par intussusception ; comme les êtres vivants, ellest exercent une sélection sur les substances qui leur sont offertes, les modifiant avant de se les assimiler ; comme les êtres vivants, elles éliminent une partie de leur substance dans le milieu où elles se développent; comme les êtres vivants, elles sont sensibles à toutes les actions extérieures, qui influencent d'une façon remarquable leur développement et leurs formes. Elles sont donc bien plus rapprochées des êtres vivants que les cristaux, et puisque la comparaison entre ces derniers est trouvée par tous légitime, il est légitime et scientifique d'admettre les croissances osmotiques entre les cristaux et les êtres vivants (i). » Notons qu'un mémoire sur ce sujet, présenté récemment par le professeur Leduc à l'Académie des Sciences, lui a été retourné sous prétexte que la haute Compagnie ne voulait pas rouvrir la question de la génération spontanée.
Pasteur, victorieux des hétérogénistes d'alors, se remettait à l'étude des fermentations. Il cherchait les causes des maladies qui altèrent le vin et le rendent acide, amer, tourné ou filant. Là encore, il reconnut qu'il avait affaire à des ferments dont le germe se dépose sur les raisins pendant leur mûrissement. C'est à Arbois, où il passait ses vacances en travaillant, qu'il trouva le moyen d'empêcher les ferments de se développer. Ce procédé de conservation consiste tout simplement en un chauffage de 50 à 60 degrés.
Il allait entreprendre des épreuves qui devaient convaincre le commerce et le public de l'efficacité de son procédé et continuer par l'étude des maladies du vinaigre, lorsque son maître Dumas réclama de lui un service national urgent.
Depuis 1849, une épidémie décimait les vers à soie, richesse du midi de la France. En 1865, la perte pour l'année, comparativement aux années antérieures de prospérité moyenne, s'élevait à cent millions de francs. Pour l'avenir, on voyait tout perdu. La maladie augmentait sans cesse ses ravages, ne laissant plus une éducation intacte. Un véritable désastre. Pendant dix ans, on avait lutté. Les graines saines, achetées en Espagne et en Italie n'avaient pas résisté à la contagion. La maladie, s'étendant à la suite des acheteurs dans ces deux pays, il avait fallu se pourvoir de nouvelles semences dans les îles de l'Archipel, en Grèce, en Turquie. Le fléau y faisait bientôt son apparition. Il s'étendait jusqu'en Syrie et dans les provinces du Caucase. Il ne restait plus d'épargné que le Japon.
(1) Revue Les Documents du Progrès, numéro de septembre 1909.
Tons les remèdes proposés avaient échoué. Il est vrai que certains ne manquaient pas d'étrangeté : soufre en fleur, cendre de suie, fumigations de chlore, de goudron, d'acide sulfureux. Quelques-uns même imaginaient de faire prendre aux vers du vin, du rhum, de l'absinthe, de la créosote. L'inquiétude était si grande qu'un Italien, apportant un remède qu'il assurait souverain, se voyait promis par le ministre de l'Agriculture une récompense de 500.000 francs s'il réussissait. Il n'en fut rien. L'épidémie s'étendait à douze départements. Trois mille six cents maires, conseillers généraux et grands éleveurs, en désespoir de cause, adressaient une pétition au Sénat. Dumas, sénateur et originaire du Gard, un des départements les plus frappés, fut chargé du rapport. Il pensa qu'un homme était tout désigné pour reconnaître la nature de la maladie, appelée la pébrine, et la vaincre : Pasteur. « Je mets un prix extrême, lui écrivait-il, à voir votre attention fixée sur la question qui intéresse mon pauvre pays. La misère dépasse tout ce que vous pouvez imaginer (1). » Après une courte hésitation, Pasteur, dont la bonté n'était jamais sollicitée en vain et au patriotisme de qui son maître faisait appel, accepta. Il partit en juin 1865 pour Alais.
Neuf jours après, une dépêche le demandait à Arbois, auprès de son père mourant. Il arrivait trop tard. Mais pour ne pas reculer d'un an ses nouvelles études, il retournait de suite dans le Midi. Pendant cinq ans, il continua ses recherches, jusqu'à ce qu'il fût en possession d'un procédé simple et certain d'enrayer la pébrine. Là comme toujours, il se montra un expérimentateur merveilleux, ingénieux et tenace, soucieux de ne laisser la place à aucune possibilité imprévue. Il étudia la maladie sous toutes ses formes, la provoquant pour mieux en suivre les développements, la réduisant à son caractère essentiel. Les renseignements qu'on lui fournissait étaient le plus souvent contradictoires, erronés. Il lui fallait tout examiner sur le fait, par lui-même. Il s'était installé au domaine de Pont-Gisquet, avec sa famille, et ses préparateurs de l'Ecole normale, Raulin, Duclaux, Gernez, Maillot. Ce fut long de déterminer la maladie dans son point central, parce qu'elle suivait diverses phases. Le ver, la chrysalide, le papillon, la graine en contenaient le germe, mais celui-ci n'agissait pas également dans chacun d'eux. Des vers qui l'avaient reçu de l'œuf le conservaient sans en paraître altérés jusqu'à la troisième et quatrième mues. D'autres fois, le papillon seulement en devenait malade. En même temps que par hérédité, la pébrine se transmettait par contagion, ce qui doublait les difficultés de l'observation. Les déjections des vers atteints se répandaient sur les feuilles de mûrier et, absorbées, contaminaient les ver-
Ci) Vie de Pasteur.
sains de la même éducation. En outre, les vers s'infectaient par leurs crochets lorsque, passant les uns sur les autres, ils se blessaient entre eux.
Après trois années, Pasteur croyait avoir trouvé le procédé de distinguer les graines saines et de n'élever que celles-là, lorsque l'éducation qu'il expérimentait fut atteinte d'une autre maladie : la flacherie, qu'il dut combattre également.
Il ne pouvait, chaque année, passer que quelques mois à Pont- Gisquet. La culture des vers à soie s'arrête, on le sait, pendant l'hiver pour reprendre avec les chaleurs. Entre temps, il se remettait à ses travaux personnels qu'il n'eût pas voulu abandonner tout à fait. Le choléra ravageant Paris en 1865, il en fait l'objet de recherches nouvelles. Il rédige son volumineux rapport sur l'étude du vin. Dumas, qui avait obtenu du gouvernement la souscription nécessaire à l'édition nationale des œuvres de Lavoisier, demande à Pasteur l'exposition de l'œuvre du père de la chimie, le premier des grands expérimentateurs. Doué du même génie, Pasteur devait mieux qu'un autre en parler. Il écrit ensuite un long article sur Claude Bernard, alors malade et très affecté, afin de montrer au célèbre physiologiste quelle place il occupait dans les sciences et dans le cœur de ses amis. Enfin, il fait, en novembre 1867, sa fameuse conférence d'Orléans sur le vinaigre.
Déjà quelques grands vinaigriers, mettant en œuvre les découvertes de Pasteur en disaient merveille. C'était la rénovation de leur industrie. Le savant avait établi que le vinaigre est dû à un organisme microscopique, le micoderma accti. Ensemencé à la surface d'une cuve pleine de vin, il produisait rapidement l'acidité. Alors qu'auparavant, par le moyen des mères, on ne pouvait soutirer du fût que cinq à six litres de vinaigre par semaine, le procédé de Pasteur promettait d'obtenir 95 litres sur 100 dans le même temps. Au cours de sa conférence, il mettait en garde contre la maladie qui survenait si on laissait le micoderma aceti continuer trop longtemps son action. La méthode qu'il avait indiquée donnait également toute facilité de détruire les anguillules qui dépréciaient le vinaigre et en rongeaient le voile micodermique — et qu'on croyait jadis nécessaires à la fabrication.
Son procédé de chauffage pour la conservation des vins, Pasteur le voyait adopté par le ministère de la Marine pour les bâtiments de long cours. On le baptisait de pasteurisation. A Paris, une commission représentative du commerce des vins en gros, formée des plus fins dégustateurs, reconnaissait que les meilleurs crus, mis en étuve, ne subissaient aucune altération du goût.
Pasteur a enfin établi que les corpuscules engendreurs de la pébrine doivent être détruits dans les graines. Il se prépare aux expériences décisives, lorsque à la suite de tant de surmenage, la maladie le terrasse, en octobre 1865. Frappé d'hémiplégie, il croit sa fin venue. « Je regrette
de mourir, dit-il à Sainte-Claire Deville, j'aurais voulu rendre plus de services à mon pays (i). » Il dicte à sa femme une dernière note sur les études qu'il pense quitter, y énonçant le procédé de grainage qui ramènera la prospérité chez les sériciculteurs. Sa famille, ses amis l'entourent d'une sollicitude empressée. Le monde savant tout entier s'inquiète de sa santé. Chaque jour, l'empereur fait prendre de ses nouvelles. La crise, pourtant, ne l'emporte pas. Deux mois, il reste paralysé. En janvier, comme le grainage soulève de violentes attaques, il veut partir pour le Midi. Aucun conseil ne le retient. Il fait le long voyage couché dans un wagon. Installé à Saint-Hippolyte-du-Fort, il dirige les expériences de son fauteuil. Suivant ses recommandations, les pontes sont faites séparément sur des carrés de linge, auxquels on épingle le cadavre du papillon. Puis on broie ce dernier dans un peu d'eau et on examine au microscope quelques goûtes de la mixture. Si les corpuscules noirs de la pébrine apparaissent, il faut jeter la graine au feu. L'éducation n'aboutirait pas. Les graines des papillons indemnes, indemnes elles-mêmes, seules seront élevées. Partout où ce grainage a été pratiqué, c'est le succès. L'épidémie est vaincue. Une consécration officielle éclatante est bientôt donnée à cette victoire. A la villa impériale Vicentina, près de Trieste, la vente des cocons n'a jamais couvert le prix d'achat des graines. La maladie régnait. Napoléon III demanda à Pasteur d'y aller essayer son procédé. Celui-ci accepte. Dès la première année, le bénéfice net s'élève à 26.000 francs.
L'Empereur a nommé Pasteur membre du Sénat, mais le décret n'a pas le temps de paraître à X Officiel. La guerre éclate.
Le côté gauche à demi-paralysé, Pasteur se retire à. Arbois. Dans la petite maison paternelle, il ressent toute la guerre, toute la défaite. L'implacabilité prussienne poursuivant la France et non plus Napoléon III, nombre d'attentats particulièrement odieux, indignent Pasteur qui renvoie au recteur de l'Université de Bonn, le diplôme de docteur en médecine qu'à l'unanimité de ses membres, elle lui avait décerné deux ans auparavant. Son patriotisme grandit encore jusqu'à devenir d'un exclusivisme farouche. Il se montre, la paix revenue, un des plus ardents à vouloir, par la meilleure méthode, le relèvement de la France vaincue et mutilée. Il n'a plus alors que ce mot : « Travaillons ! »
Sitôt l'armistice conclu, il veut rentrer à Paris. Mais la Commune éclate et son laboratoire n'est pas terminé. Duclaux, professeur à la Faculté de Clermont-Ferrand, lui offre le sien. Il s'y rend.
Il y avait, entre Clermont et Royat, à Chamalières, une importante
(1) Vie de Pasteur.
Il8 PORTRAITS D'HIER
brasserie. La bière, phénomène de fermentation ! Pasteur l'étudiera, car une autre raison vient encore le stimuler. La France était tributaire de l'Allemagne pour cette boisson. Ne pouvait-on l'en affranchir et même la mettre au-dessus ? Justement, la fabrication de la bière souffrait de mécomptes. Des maladies l'altéraient souvent, la rendaient aigre, sûre, tournée, niante, putride. Elle ne pouvait se conserver. D'où de grandes pertes et des difficultés, des aléas dans la production nécessairement au jour le jour.
Pasteur ne fut pas long à trouver les causes de ces maladies et le moyen de les enrayer. Il établit d'abord par l'expérimentation, et avec une certitude sur laquelle il n'y avait plus à revenir, que les altérations du moût et de la bière proviennent d'organismes, ne sont pas dues à des réactions chimiques internes de ces liquides, comme les anciennes théories de Liebig le faisaient toujours croire; que ces organismes sont apportés vivants ou en germe par l'air, les matières premières ou transmis par les appareils employés et que la bière mise en bouteilles sans germes, stérilisée, est inaltérable. Il s'ingénia alors à obtenir de la levure pure et énonça les principes d'après lesquels devaient être construits de nouveaux appareils afin d'éviter tout ensemencement de corpuscules étrangers pendant la fabrication. Il proposa le chauffage des bières à 50 ou 55 degrés pour les conserver. Grâce à lui, cette industrie ne connaît plus de difficultés et des réserves peuvent être faites pour les périodes de grande consommation.
En 1873, Pasteur est nommé membre de l'Académie de Médecine. Il a des titres. Ses découvertes sur la fermentation ont servi à la pathologie. Il a fait lever des idées. Certains ne croient plus que les maladie? soient des résultantes de mouvements propres aux substances en voie d'altération et déjà, de leur côté, en cherchent les germes, les formes de contagion. Lister, le grand chirurgien anglais lui a écrit . « Permettez-moi de vous adresser mes remerciements les plus cordiaux pour m'avoir, par vos brillantes recherches, démontré la théorie des germes de putréfaction et m'avoir ainsi donné le seul principe qui pût mener à bonne fin le système antiseptique (1). » Une lettre de Tyndall- Sall lui rend encore justice : « Pour la première fois dans l'histoire, nous avons le droit de nourrir l'espérance sûre et certaine que relativement aux maladies épidémiques la médecine sera bientôt délivrée de l'empirisme et placée sur des bases scientifiques réelles. Quand ce grand jour viendra, l'humanité, dans mon opinion, saura reconnaître que c'est à vous que sera due la plus large part de sa gratitude (1). »
Depuis longtemps, Pasteur envisageait, en effet, une application pa-
(1) Vie de Pasteur.
thologique de ses découvertes sur les fermentations. Dans ses mémoires relatifs au vin et à la bière, il indiquait, sans insister trop, quels résultats merveilleux on obtiendrait pour la médecine, si l'on parvenait à établir que, comme il le pressentait, les maladies contagieuses étaient produites elles aussi et transmises par des agents microscopiques. Mais les doctrines officielles, le corps des médecins hostile au chimiste, au chimiâtre, comme on disait par dérision et qui posait en principe, même devant Claude Bernard, la séparation absolue de la médecine et de la physiologie, s'opposaient aux théories pastoriennes.
A ce moment, le génie de Pasteur acquiert sa plus haute expression. Jusque là, certes, il avait voulu que la science fût immédiatement utile et ne se perdît pas dans les stériles spéculations ésotériques. Depuis sa nomination de doyen à la Faculté de Lille, il avait toujours eu en but une amélioration à apporter dans la pratique de certaines industries. Cependant, il conservait beaucoup de relations avec la science pure. C'est qu'il travaillait alors à asseoir solidement et définitivement ses théories. Il avait à les constituer entièrement, et la discussion sur les générations spontanées est une preuve autant de l'importance qu'il attachait aux principes qu'il avait découverts que de la nécessité de les affirmer jusqu'au fond d'eux-mêmes et dans toutes leurs conséquences. Mais maintenant, son corps de doctrines sur les fermentations est complet et certain. Fondé sur l'expérience, certifié par tous les faits et toutes les circonstances possibles, il exprime la complète vérité. Pasteur peut se donner entièrement aux œuvres qu'il doit en tirer et qu'il a aperçues déjà. Riche non plus d'idées préconçues, mais de certitudes vivantes, il entre dans l'action plus résolument qu'autrefois.
Pasteur s'est intéressé jusqu'à présent à l'industrie. Il a fait collaborer, selon la juste expression de M. Vallery-Radot, le laboratoire et l'usine. Le voici maintenant qui se tourne vers la douleur, vers les affections qui déciment l'humanité. S'il commence par le charbon, il n'en est pas moins certain de travailler pour la pathologie entière. Avec son grand pouvoir d'embrasser les idées générales, il hausse les résultats qu'il obtient à l'universalité. Il opère sur la nature. Quand la réalité microbienne d'une maladie contagieuse sera démontrée, la vérité éclatera pour toutes. D'ailleurs, il n'étudie pas que le charbon, puis la rage. Entouré de collaborateurs émérites, ses élèves, il poursuit et dirige de nombreuses expériences sur la fièvre jaune, la furonculose, l'ostéomyélite, la tuberculose, la fièvre puerpérale, la fièvre typhoïde, la peste, les vertus de l'acide borique pour les lavages de la vessie. Et que d'autres sujets où devaient se spécialiser ses continuateurs, ses disciples, ceux qui se servaient, loin de lui, dans tous les pays, de ses découvertes, les Duclaux, les Roux, les Calmette, les Yersin, les Metchnikoff. Cette direction humanitaire des études pastoriennes, c'est bien
lui qui la donne volontairement, en toute conscience, à ce moment-là. 11 avait dit un jour : « Elle serait si belle et si utile à faire cette part du cœur dans le progrès des sciences (i) ! »
Lorsque Pasteur se décide à intervenir dans la question du charbon, elle est fort embrouillée. Par des expériences contradictoires, ceux qui avaient voulu l'élucider n'étaient parvenus qu'à la rendre inextricable. Longtemps auparavant, vers 1850, Rayer et Davaine, en l'étudiant pour la première fois, avaient reconnu dans le sang des animaux morts de cette maladie des « petits corps filiformes avant environ le double en longueur d'un globule sanguin » (2), mais sans leur accorder autrement d'attention. Ainsi que le second le reconnaît, les travaux de Pasteur le font, en 1863, revenir sur ces corpuscules. Il a l'idée qu'ils pourraient être les agents du charbon. Inoculant du sang qui en contient à des lapins ou des moutons, il les fait bien périr de cette maladie. Mais peu après, deux professeurs du Val-de-Grâce, Jaillart et Leplat, donnèrent bien la mort à des animaux en leur injectant la même substance, mais, analysant leur sang, ils n'y trouvaient pas la bactéridie charbonneuse, et cependant ce sang était encore mortel. Ils en conclurent, contrairement à l'opinion de Davaine, que le bacillus anthracis n'était point l'agent déterminant du charbon. Plus tard, un jeune savant allemand, le docteur Koch vient confirmer les dires du premier, mais ses affirmations n'entament pas les expériences des deux suivants. Enfin, Paul Bert démontre que la virulence reste au liquide d'inoculation, même lorsqu'on y a tué la bactéridie charbonneuse par une forte compression d'oxygène.
La question, pleine de contradictions, on le voit, en était là, lorsque Pasteur l'aborda.
Il y allait de grands intérêts. Sang de rate pour le mouton, maladie du sang pour la vache, fièvre charbonneuse pour le cheval, pustule maligne ou œdème malin pour l'homme, la maladie faisait d'immenses ravages. Dans le seul arrondissement de Provins, la perte annuelle s'élevait à plus de 500.000 francs, et parfois, pour la France, à 20 millions. De 1867 à 1870, dans le district de Novgorod, en Russie, 56.000 animaux et 528 personnes étaient morts.
Pasteur pratiqua la méthode qui lui avait toujours réussi : la culture de l'organisme soupçonné, à l'état de pureté. Il établit ainsi, d'après de nombreux essais, d'une façon certaine que, malgré les expériences de Jaillart et Leplat, la bactéridie charbonneuse était bien la cause de la maladie et qu'on la retrouvait dans le sang de tous les animaux morts de l'inoculation. Mais pourquoi ceux-ci ne l'avaient-ils pas trouvée, ce dont il n'y avait pas à douter? C'est alors qu'il fallut à Pas-
(1) Vie de Pasteur.
(2) Histoire d'un savant par un ignorant.
teur toute sa sagacité, toute cette faculté extraordinaire dont parlait Tyndall « de combiner les faits avec les raisons de ces faits » (i).
Un survenant prétendait que le sang d'un cheval mort asphyxié, contenait aussi les bacilles du charbon. Or, Pasteur reconnut que ces bacilles étaient de ceux de la septicémie qui décompose les cadavres. Ce fut le trait de lumière. C'étaient ceux-là qui créaient toute la confusion. Il en étudia le mode d'action et fut bientôt à même d'expliquer toute l'histoire. Jaillart et Leplat avaient reçu de loin le sang charbonneux dont ils s'étaient servis. Cela avait demandé plusieurs jours. Quand ils l'employèrent, les bacilles du charbon ne s'y trouvaient plus seuls. Le vibrion sceptique y pullulait également. Tous deux inoculés, ce dernier, d'une action plus rapide avait agi immédiatement, déterminant seul la mort. C'est pourquoi les bactéridies charbonneuses n'avaient pas apparu aux deux professeurs. Quant à l'expérience de Paul Bert, Pasteur l'éclaircissait ensuite. La bactéridie charbonneuse se reproduit par un mode spécial, la génération sporadique. Les bâtonnets engendrent des petits corps sphériques qui sont les germes. Si les bâtonnets succombent à la pression de l'oxygène, les germes y résistent. C'est eux qui, se développant après l'expérience, par l'inoculation, avaient causé la mort.
L'agent du charbon ainsi spécifié, Pasteur et ses collaborateurs Roux et Chamberlan montrèrent quel était le moyen de propagation de l'épidémie. Il résultait de l'habitude d'enfouir dans les champs, à peu de profondeur, le corps des animaux charbonneux. Les germes, dont la virulence se conserve pendant dix ans parfois, sont amenés à la surface de la terre par les vers. Ils se répandent alors sur les herbes que mangent les troupeaux, les infectant par une voie qui paraissait mystérieuse à tous. C'étaient les champs maudits.
Du charbon, Pasteur passait au choléra des poules et ces études nouvelles allaient le mettre sur la voie des vaccins par virulence atténuée, la plus belle, la plus précieuse de ses découvertes. Il a inoculé une poule avec une culture de choléra vieille de plusieurs semaines. L'oiseau devient malade, mais ne meurt pas. Inoculé ensuite avec une culture très violente et jeune, cette fois, il résiste. Il est vacciné.
Certes, le fait n'était pas nouveau et on le pratiquait depuis quelque temps déjà. La méthode de Jenner était adoptée partout. Mais on se bornait à la variole et on vaccinait avec du sang, non avec des cultures artificielles. Un nouvel horizon s'ouvre à Pasteur. Les maladies ne seraient-elles pas leur propre antidote ? Mais dans quelles conditions ? Pouvait-on obtenir de rendre les germes inoffensifs ? Tout de suite, il essaya ses idées sur le charbon. L'atténuation de la virulence pour
(i) Vie de Pasteur.
le choléra des poules s'est produite d'elle-même. Son bacille est anaérobie, c'est-à-dire qu'il ne peut vivre au contact de l'air. Le peu d'oxygène que renfermait le ballon contenant la culture lui a fait perdre son activité. Mais il n'en peut être ainsi avec la bactéridie charbonneuse qui est aérobie. Et la difficulté grandit encore à cause du mode de génération. Comment réduire la constance des germes qui, dans l'expérience de Paul Bert, ont résisté à la compression et qui, dans les champs maudits, conservent si longtemps leur puissance. Les essais commencent longs et nombreux. Pasteur traverse une des périodes les plus tourmentées de sa vie. Koch ne croit pas à la réussite. « Ce serait trop beau » (i), dit-il.
Voici des espérances. A la température de 50 degrés, les bactéridies succombent. Mais à 42 ou 43 degrés, elles ne produisent plus de spores. Leur culture meurt au bout de quelques semaines et, durant ce temps, sa virulence s'atténue peu à peu. C'est alors qu'elle peut servir à immuniser.
Ces résultats merveilleux, Pasteur les communique à l'Académie des Sciences le 28 février 188 1. Si des partisans enthousiastes se déclarent aussitôt, il est des incrédules. Ceux-là seront bientôt convaincus. Deux mois après, la Société d'agriculture de Melun proposa à Pasteur, trop heureux d'accepter, une expérience en grand. C'est la fameuse expérience de Pouilly-le-Fort. 60 moutons et 10 vaches sont mis à sa disposition; 25 moutons et 6 vaches sont vaccinés deux fois, à douze jours d'intervalle, la deuxième inoculation devant être plus virulente que la première. Quinze jours après, ceux-là et 25 autres moutons et les 4 dernières vaches recevront alors le charbon. 10 moutons, auxquels on ne touchera point serviront de témoins. Les animaux non inoculés périront seuls, dit Pasteur. Il était sûr de son fait. Durant l'expérience, des malins ricanaient, et, dans un banquet, buvaient même à l'échec ! Tout se passa comme l'avait prédit Pasteur dont le triomphe était absolu. A la fin de la même année, on avait vacciné 33.946 animaux et, l'année suivante, ce chiffre s'élevait à 399.102.
Les cultures de virulence atténuée dont il se servait pour les vaccins, Pasteur réussit à les ramener à la virulence maximum en les faisant passer dans le sang d'animaux vivants qui les régénèrent. Il veut alors partir pour le Sénégal afin d'y étudier la fièvre jaune, mais le rouget de porc vaincu, comme le charbon, la rage l'occupe bientôt entièrement.
Quant à cette maladie, il savait maintenant à quoi il voulait arriver. Il pensait « profiter de sa longue période d'incubation pour tenter d'établir dans cet intervalle, avant l'éclosion des premiers symptômes rabiques, l'état réfractaire des sujets mordus » (2). Longues et diffi-
O) Vie de Pasteur.
(2) Idem.
cultueuses furent les études. Malgré tous les essais le microbe ne peut être découvert et aujourd'hui il reste encore inconnu. Tout d'abord, on croyait en trouver le siège dans la salive des animaux atteints. Certes, celle-ci, inoculée, produirait la mort, mais pas toujours certainement, et au bout d'un temps trop long. Or, pour son dessein, Pasteur voulait ce temps très court. De plus, il ne pouvait appliquer la méthode de culture du bacille à l'état de pureté. Dans la bave, il trouvait, en effet, d'autres bacilles dont l'action se confondait avec celle du bacille rabique ignoré. L'étude du sang ne donnait pas de meilleurs résultats. Enfin, reconnaissant que la maladie avait pour centre le système nerveux et surtout le bulbe, Pasteur découvrit le moyen de culture cherché. Chez un chien inoculé à la surface du cerveau, par trépanation, la rage éclatait très rapidement. Et en inoculant successivement plusieurs chiens, l'un de l'autre, on obtenait une virulence fixe et maximum qui pouvait servir de culture à l'état pur.
Restait maintenant à réaliser l'atténuation de la virulence qui devait conduire à la substance vaccinatrice. Un fragment de moelle de lapin à virulence maximum fut suspendu par un fil dans un flacon stérilisé et dont l'air était maintenu sec par des morceaux de potasse caustique. La moelle se dessécha. On constata qu'au bout de quatorze jours elle était morte. Il n'y avait plus qu'à la délayer dans un peu d'eau pour s'en servir. On l'inocule à un animal sain. Le lendemain, on recommence avec une moelle de treize jours et ainsi de suite en remontant jusqu'à la plus forte action. C'est le vaccin. L'immunité est complète.
Ce traitement, expérimenté sur de nombreux animaux, Pasteur l'annonçait à l'Académie de Médecine et demandait qu'une commission fût chargée d'en contrôler les résultats. Béclard, Paul Bert, Bouley, Villemin, Vulpian et M. Tisserand, désignés par le ministre de l'Instruction publique, multiplièrent les expériences pendant deux ans. Leurs rapports confirment les déclarations de l'illustre savant. Pasteur, maintenant, n'inoculait plus un animal avant de le faire mordre par un autre enragé. Il vaccinait seulement après. Le vaccin plus rapide agissait avant la maladie et immunisait le sujet contre elle.
Cependant, il n'avait pas osé expérimenter sur l'homme. Le traitement serait-il pareillement efficace ?
On lui envoie un jour, d'Alsace, un enfant de neuf ans, mordu de Tavant-veille, le petit Joseph Meister. Pasteur, toutefois, hésite. Sa responsabilité est grande. Mais les docteurs Granger et Vulpian lèvent ses scrupules. Aucun moyen de guérison. L'enfant doit fatalement succomber. Le traitement offre chance de le sauver, pourquoi ne pas essayer ? Tout le temps que durèrent les injections, Pasteur, tourmenté, partagé entre l'espoir de la réussite et la crainte de l'échec, ne pouvait plus travailler. Toutes les nuits, il avait la fièvre. Mais le temps passe, Joseph Meister est sauvé. La plus grande découverte de
Pasteur venait d'être consacrée ! Peu après, elle se confirmait sur l'héroïque berger Jupille dont on a tant conté l'histoire.
L'enthousiasme fut immense. Il en sortit l'Institut Pasteur. La souscription internationale ouverte pour l'édifier produisit 2.586.680 francs. Les Chambres françaises accordèrent 200.000 francs. Le tsar de Russie, dont seize sujets venaient d'être sauvés de la rage, donna 100.000 fr. Deux ans après, les bâtiments étaient inaugurés.
Pasteur assistait au plus beau triomphe de son génie. Le monde entier le comblait d'honneurs. Des villes le célébraient. Des sociétés savantes lui adressaient des éloges. Sa tâche si belle était terminée. Il la voyait continuée par d'autres, ses élèves, ses disciples. Le croup allait être vaincu...
Huxley avait dit : « Les découvertes de Pasteur suffiraient à elles seules à couvrir la rançon de guerre de cinq milliards payée par la France à l'Allemagne (1). » C'était vrai. Puissance extraordinaire du génie !
Le génie de Pasteur est une expression suprême. Les qualités les plus simples et les plus ordinaires, mais poussées à un très haut degré, en sont à la base : ardeur au travail, volonté, ténacité, suite dans les idées. Pasteur n'était pas un mondain. Jeune homme, il fuyait le plaisir pour l'étude. Au long de sa vie, il s'était tenu à l'écart des fêtes et des réunions à quoi les oisifs passent vainement leur temps. Il ne perdait jamais une journée, pensait continuellement à ses travaux. Le laboratoire réglait jusqu'à sa vie de famille. Rien ne le distrayait. Il était tout entier et de toute sa puissance à son œuvre.
Une fois déterminé, il allait jusqu'au bout de sa résolution. Les difficultés, loin de le rebuter, l'acharnaient à l'action, lui donnaient comme un courage surhumain de les surmonter. Au cours des expériences dangereuses, il ne pensait pas au mal ! pour mieux dire, le péril ne le faisait pas reculer. La science lui imposait un devoir qui dominait tous les autres et l'emportait sur son souci personnel. Ce devoir le rendait aussi plus fort que la douleur. Les siens perdus — trois de ses filles moururent jeunes — il se remettait aussitôt au labeur, farouchement.
Plusieurs fois, nous avons dit que Pasteur servait des « idées préconçues » et que lui-même en recommandait tellement la méthode, qu'il affirmait le travail impossible sans cela. Quand on regarde de près ce qu'étaient ces idées préconçues, on s'aperçoit qu'elles n'avaient rien de l'arbitraire et de l'irrationalisme que laisse toujours entendre ce terme d'apparence antiscientifique. Les idées préconçues de Pasteur participaient d'une logique précise et forte et n'étaient que des extensions et
(1) Vie de Pasteur.
des conséquences de principes antérieurement connus et poussés jusque dans l'inexploré. Sa première découverte des deux acides tartriques droit et gauche le démontre bien. Comme nous l'avons dit, c'est la loi formelle de constance de la nature qui forma le fond de son raisonnement sur ce point et le porta à condamner l'anomalie signalée par Mitscherlich. Et pareillement, une fois qu'il a découvert la nature du ferment, son origine, son mode d'existence, il s'en sert comme de principes premiers dans toutes ses études suivantes sur le vin, le vinaigre, la maladie des vers à soie, la septicémie, le choléra des poules, la rage. Puis encore, ayant fondé la théorie de la virulence atténuée, c'est avec l'idée préconçue de la réaliser partout qu'il aborde dès lors l'expérimentation des maladies contagieuses. Il se dirige ainsi avec quelques grandes vérités, qu'il applique avec succès. Son raisonnement, d'une rigueur admirable, mathématique presque, ne le trompe 'pas.
Par l'idée préconçue et la claire distinction du but à atteindre s'explique l'ingéniosité de son invention dans la recherche. Il crée luimême les méthodes qu'il emploie, les appareils dont il se sert. Il ordonne des expériences nouvelles avec une sûreté infaillible. Il combine bien « les faits avec les raisons de ces faits ». Ce sont des syllogismes sous formes de tubes et de ballons avec définition intérieure de produits chimiques et organiques, et dont résulte l'évidence indiscutable. Il crée ainsi du raisonnement matériel, il fait raisonner la matière comme un cerveau humain.
Cette expérimentation constante, infinie, lui est commandée aussi par une autre force de son génie. Il ne s'agit pas, en effet, pour Pasteur, de prouver par quelque fait une hypothèse fortuite ou agréable, admise non pour elle-même, mais en raison d'un intérêt étranger à la science. En réalité, il hait l'hypothèse. Il ne l'essaie que pour la condamner, pour en prouver la fausseté et la faire rejeter par tous comme par lui. Il ne court qu'après la vérité unique, la certitude inattaquable. Il veut avoir pleinement raison et droit en haute conscience. Car il ne faut pas croire que voilà de l'orgueil et qu'il entend ne pas pouvoir être combattu, pour dominer. Pasteur est le savant modeste chez lequel l'homme s'efface toujours. Cet orgueil est une foi, la foi en la science, en la vérité. Pour lui, la vérité est entièrement bienfaisante et l'erreur répand le mal. C'est le bien qu'il poursuit, qu'il veut réaliser. Son esprit ne se satisfait que d'absolu. C'est pour y atteindre qu'il multiplie l'expérimentation. Il ne suffit pas pour lui que le fait qui lui donne raison en dernier lieu soit réel, il faut que ce fait montre l'universel, qu'il réalise la manifestation de l'intégrale vérité. Voilà pourquoi il appelle toutes les hypothèses contraires. « Il faut, dit-il, épuiser les combinaisons de façon que l'esprit n'en puisse plus concevoir aucune (i). »
(i) Vie de Pasteur.
Et ce n'est que lorsqu'il les a vues s'évanouir une à une, qu'il se sent sûr de lui-même. Bien souvent, il en a imaginé auxquelles ses adversaires ne songeaient même pas. Mais il ne travaille pas tant pour vaincre des adversaires que pour prouver une vérité, indépendamment de lui-même.
Cela est vrai encore lorsqu'il cherche la discussion, lorsqu'il provoque ceux qui dénient toute valeur à ses démonstrations et soutiennent des théories contraires aux siennes. On l'a en maintes occasions remarqué : Pasteur était un combatif. Il allait au-devant de ses ennemis, les cherchait, les défiait. Il n'admettait pas le dédain. Il fallait, avec lui, en venir à l'épreuve. Il n'avait rien d'un rhéteur et les rencontres qu'il proposait n'étaient point de paroles. Il voulait amener devant l'expérience probante qui empêche toute reculade et oblige à l'aveu.
L'expérience ayant prononcé et instituant le principe, il a en celui-ci une foi inébranlable d'idéaliste. C'est elle qui lui fait dire à distance que tel sang prélevé dans certaines conditions et cru charbonneux, ne l'est pas, ne doit pas l'être. On peut se moquer de lui, trouver drôle, comme quelques professeurs de Turin, qu'il affirme sans avoir vu : il est sûr de lui. L'idée inscrite en son esprit Test aussi fondamentalement que la force ou la loi qu'elle exprime demeure et agit dans la nature. Comme la nature, il ne peut se déjuger, ni faillir. Et il faut bien reconnaître qu'il a toujours raison. « Pasteur ne s'est jamais trompé » (i), a dit quelqu'un.
Ce merveilleux génie dont les fonctions sont cependant si claires et si simples n'avait pas sa fin en soi et c'est ce qui le rend encore plus grand, ce qui fait de Pasteur un des plus hauts parmi les hommes. On a décerné à Pasteur le titre de bienfaiteur de l'humanité. Il n'y a d'emphase que dans les mots. La réalité est bien telle. Pasteur était né pour servir la race. Ses études préliminaires terminées, aussitôt qu'il devient lui-même, un savant libre, il choisit ses buts successifs dans les difficultés et les affections humaines. Poursuivant comme une ligne droite, l'étude des fermentations qui devait aboutir à celle des agents pathogènes, il prend ses points d'action dans des contingences auxquelles d'énormes intérêts et grandes quantités d'individus sont attachés. S'il s'arrête un instant à la question de la génération spontanée, dont la valeur paraît plus spéculative que pratique, c'est pour fonder par elle le principe de la spécificité. Et dans ces limites, nous devons avouer qu'il a parfaitement raison. La question philosophique qui en découlait, il ne la mêlait d'ailleurs pas à la science. Il était, en outre, homme de foi profonde et rien ne l'étonna plus que l'aisance ironique de Renan au
(i) Histoire d'un savant par un ignorant.
long du discours par lequel l'auteur de la Vie de Jésus répondit au sien en le recevant de l'Académie française, « Ne vous laissez pas atteindre par le septicisme dénigrant et stérile » (1), disait Pasteur à la jeunesse. Il lui fallait, quant à lui, une raison d'être hors de l'égoïsme, hors le plaisir de s'admirer dans les paradoxes subtils qui sont plus des paroles brillantes que des réalités. Et cette raison d'être, où qu'on la cherche, on ne peut la trouver que dans le bien, là précisément où la plaçait Pasteur.
Il était infiniment doux et serviable — et modeste, ce qui est encore une façon d'être bon. Il pensait à tous ceux qui souffrent, aux misères inconnues. Il aspirait à soulager. Il rêvait certainement de conditions meilleures. Si on ne le voit pas faire des déclarations en faveur des choses sociales, qu'il ignorait, il donnait plus que l'équivalent dans le règne où il pouvait quelque chose. Il voulait être utile, et il l'était, non seulement par destination de ses œuvres, mais aussi, on le sait bien, par cela qu'il ne consentait à tirer aucun profit de ses découvertes. N'eut-il pas pu s'enrichir fabuleusement, comme marchand, en prenant des brevets, en exploitant une fabrique de vaccins ? Mais non ! Qui avait recours à lui était soigné pour l'amour des hommes, pour la pitié de la souffrance, pour la valeur de la vie !
C'est sous cet angle qu'il faut voir son génie. On en admire le suprême épanouissement, et on comprend l'exemple qu'il nous donne, qu'il donne à tous, dans toutes les carrières, politiques, artistiques, surtout ! Sans altruisme, le génie de Pasteur ne rayonnerait pas d'une si pure gloire.
La vie de Pasteur et son œuvre, qui se confondent, présentent la plus belle manifestation du rationalisme tel que nous commençons à le déterminer complètement par une conscience de la totalité des phénomènes en même temps que par la véritable évaluation de la destinée humaine. Toute notre vie s'écoule sur la terre. Il nous faut y chercher le bonheur car nous ne le recevons pas en naissant. Il faut le chercher, le conquérir, le définir même, à cause des erreurs de nos ancêtres qui n'ont pas su trouver le vrai bien. Où vient l'homme, c'est un ordre cosmiques de forces aveugles. Les unes lui sont bienfaisantes, les autres mauvaises. Il ne peut s'en satisfaire. Il aspire au plus grand bien. Non pas, chacun pour soi, un bonheur égoïstement individuel, mais un bonheur de tous les autres, avec le sien. C'est alors un nouvel ordre qu'il faut constituer, aménager dans les champs humains, comme un autre univers régi par la Raison. C'est cette Raison suprême, organisatrice d'humanisme que Pasteur possédait à un haut degré. Il arrangeait une nature qui nous allait mieux, qui nous servait, au lieu de nous
(1) Vie de Pasteur.
nuire. Qu'importe qu'il n'ait pas traité de choses sociales, politiq Il était par son œuvre scientifique, et quoique inconsciemment, un v table socialiste, — de la bonne sorte. D'ailleurs, n'affirma-t-il souvent que les sciences sont à l'origine de tout progrès et qu't commandent la prospérité des nations, c'est-à-dire le bonheur hommes ?
Par cela, comme par sa méthode expérimentale, lui qui se rang parmi les spiritualistes, ne marche-t-il pas avec le réalisme de siècle ?
Certes, il prononça : « La science n'a pas de patrie, mais le sai en a une.» Les circonstances que l'on sait formaient la grande ra: de cette restriction. Il avait subi la guerre, il se rappelait l'enseignen de son père, qui avait connu lui aussi la défaite. Mais la première pa de sa parole laissait la porte ouverte à l'internationalisme qui de naître de nos jours, aussitôt que la raison et la suprême consck humaine, qui rétablissent les événements à leur juste valeur, eff: raient chez les nouvelles générations le sentiment de revanche et d gueil blessé qui l'animait. Lui-même, d'ailleurs, dans les discours ( tenait hors frontière, à Edimbourg, à Genève, à Copenhague, à Lon< ne s'efïorçait-il pas de concilier les deux parties contradictoires d< fameuse déclaration ? Et n'était-ce pas la première partie qui, ma tout, l'emportait puisqu'il ne cherchait, en quelque sorte, qu'à exci le nationalisme trop absolu de la seconde ? Contre l'impératif hum taire, il n'objectait rien, et celui-ci formait bien le régime fondame de sa pensée ! Demandait-il leur nationalité à ceux qui venaient Russie, d'Amérique ou d'Allemagne réclamer ses soins ? Et c France qu'il rêvait forte, ne la voulait-il pas grande de fraternité
Sans doute la décoration qu'il refusait au Kaiser allemand, l'ei acceptée, venant du peuple.
La foi débordait de son cœur. Il enseignait comme un apôtre demandait plus que des élèves : des disciples. Il aurait voulu com niquer à tous ceux qui l'écoutaient et l'approchaient, la flamme e génie dont il brûlait. Il ne concevait pas qu'on ne se consacrât p; quelque grande tâche humaine. Quelques-uns exaucèrent ses vo On les connaît. Ils continuent son œuvre.
Son soixante-dixième anniversaire fut célébré en Sorbonne. Ei jubilé, on lui apporta l'hommage de la reconnaissance universelle mourut trois ans après, le 28 septembre 1895. Sa dépouille fut hon< de funérailles nationales. Elle repose, embaumée, dans une crvpt l'Institut qu'il a créé.
Gaston Sauveboi:
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CMPEWT.vt^C^ouVRiÈRE Le Gérant: Ernest Reynau
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