LE THEATRE AU VILLAGE
(( Scènes privées : Les gars qui vont le soir, aux fenêtres, assister au coucher des femmes et desl filles. Chasse aux puces. Amoureux. Vieux pissant! dans le pot : rigolades.
Scènes publiques : Les époux qui s'engueulent. Le mulet qui refuse d'avancer. Soirées organisées] par le maître d'École ou le Curé : rivalités. Le| Cirque ou la troupe de passage. Oschamp oui Veuillafans. Le fils du Jongleur. »
LA BISTROCRATÎE CAMPAGNARDE (1)
Un peu d'histoire.
Ce n'est point pour rendre un hommage nationale à cette inestimable corporation que nous entrepre-3 nons cette étude où la granité de la documentation I
(1) Pages inédites.
historique pourra se mitiger d'un brin de fantaisie, de même que le flot de nos souvenirs et l'harmonie de nos périodes se colorera par endroits de quelques anecdotes chatoyantes et vives comme celles des liqueurs qui flambent aux ventres des bouteilles et des carafons aux étagères des mannezingues (simple souci de couleur locale).
Les ministères qui. honorèrent maints travaux de moindre envergure de souscriptions qui eussent bien fait notre affaire n'ont point songé à dorer de leurs écus le travail d'une plume qui s'illustra, disons-le sans modestie, à chanter les renards, les chiens, les veaux et quelques autres contemporains tout aussi notoires quoique moins sympathiques. Trente-six raisons justifient cette abstention : la première est que nous n'avons rien demandé et que nous n'avons parié à personne de ce travail. Que celle-ci nous dispense de donner les trentecinq autres !
Si les honorables commerçants qui constituent ïa corporation peuvent s'enorgueillir d'avoir été chantés par quelques-uns de nos grands poètes nationaux, de François Villon à Verlaine et à Pon~ , chon en passant par le bon gros Saint- Amant, on ne trouve pourtant point chez eux de ces personnalités héroïques et immortelles dont l'histoire grave, en lettres d'or, ce dit-on, les noms dans ses fastes glorieux.
D'autres corporations ont eu plus de veine. Les bergers par exemple peuvent réclamer Jeanne d'Arc;
tant de gens aujourd'hui la réclament que cela ne la gênera guère davantage. Les coiffeurs barbiers et autres merlans, Olivier le Daim ; ce n'est peut-être pas un chopin, mais il y a Figaro qui, pour être livresque, n'en est pas moins immortel; les garçons d'écurie, Murât, les tanneurs Félix Faure et les bossus Esope. Il est vrai que l'on peut nous objecter ici qu'être bossu n'est pas une profession. Qui sait î
En ce qui concerne les bistros, hélas ! plus nous avons cherché, lecteurs, et plus nous cherchons encor... moins nous trouvons.
Ne voulant point concrétiser par trente lignes de points de suspension le prodigieux travail de recherche auquel nous nous sommes livré dans les bibliothèques de province, et d'autre part ne pouvant nous permettre une incidente au sujet de M. Michel Pons, qui n'a même pas été élu de l'Académie, nous allons entrer dans le vif de la question.
L'origine des bistros de même que celle de tonte institution qui se respecte, se perd dans la nuit des temps ; autant qu'une saine logique permet d'en juger iîs doivent être plus nombreux aujourd'hui qu'ils ne l'étaient jadis et nous en pouvons induire que de même que la postérité d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, ils ont été bénis de Dieu puisqu'ils ont crû et multiplié.
D'après les écrits les plus authentiques et les plus classiques, nous n'ignorons plus que les auber-
gistes et les gargotiers du Peloponèse commençaient par laver les pieds des voyageurs qui se présentaient chez eux. Touchante coutume dont il nous est permis de déplorer la disparition, car, et ceci n'est point pour faire fide notre sublime démocratie, si elle se fût perpétuée, nos narines ne seraient point offusquées si gravement par les parfums que nos prolétaires conscients promènent avec eux dans les lieux publics où nous nous rencontrons.
En dehors de ces restaurateurs littéraires et politiques, il devait y avoir dans les grandes villes : Athènes, Sparte, des bistros plus démocratiques. Car les ilotes qu'on saoulait les dimanches et jours fériés pour inspirer aux jeunes Lacédémoniens la sainte horreur de l'ivresse ne pouvaient logiquement se trouver dans cet état pour avoir « liché » les eaux de l'Eurotas.
Les Romains faisaient beaucoup de politique, changeant de gouvernement et d'empereur plus souvent que de chemises, il nous est permis de supposer qu'ils avaient beaucoup de mastroquets. Sans doute, ils n'avaient pas le bonheur de connaître le Pernod, ni le .mêlé-cassis, ni même aucune espèce de boisson distillée, car si nos souvenirs ne gambilient pas plus qu'un pochard en mal de bec de gaz, il nous semble bien que ce furent les chimistes arabes qui inventèrent la distillation.
Et voyez ce que c'est que la veine. Ils n'eurent pas plutôt découvert la sublime méthode par laquelle le sucre, délices des enfants, se transforme en
alcool, délices des gosiers virils, que leur prophète leur interdisait d'y goûter. Quelle perte pour les mastroquets islamiques î
Mais sans verser plus de larmes, passons sans délai aux Kymrès, Hères ou Celtes qui occupèrent jadis notre sol.
Aucun document écrit ne nous ayant été légué par les druides, dépositaires et dispensateurs de la science nationale, et César négligeant d'en parler dans ses Commentaires, il nous est difficile de juger de l'activité du commerce de leurs vins et liqueurs.
Nous savons seulement, pour avoir hérité d'eux ces brillantes qualités, qu'ils étaient grands batailleurs, grands parleurs et grands buveurs. Ils aimaient les festins et noces, disent les manuscrits d'histoire, à la suite desquels, quand ils étaient d'opinions différentes (et cela se voyait déjà dans ces temps reculés), ils s'engueulaient puissamment tout comme nos actuels parlementaires et même, à rencontre d'iceux, allaient jusqu'à se rentrer dans le... nez, et à coups d'épée encore.
Une question toutefois reste palpitante et entière. Où avaient lieu ces balthazars ?
Il ne fait pas de doute que pour certaines grandes fêtes on devait banqueter sur la place publique, chacun apportant son pain, son fromage et sa chopine, tandis que les autres jours, pour les réunions moins importantes, cela devait se passer entre amis, par conséquent chez des particuliers
qui se rendaient civilement leurs invitations. Donc pas de bistros.
Comme les bons Anglais le dimanche, comme certains ménages ouverriers le samedi soir après le
turbin, les Gaulois devaient se saouler la g en
famille.
La conquête romaine modifia tant soit peu et corrompit ces mœurs. Bien qu'aucun texte ne nous autorise à l'affirmer, la fonction créant l'organe et la clientèle le marchand, les soldats de Jules César durent engendrer la naissance de cabaretiers, au moins dans les grandes villes, où le bistro dut conquérir très vite droit de cité.
Les grandes invasions ne le virent point disparaître, car les gouvernants, quels qu'ils fussent? rois, princes ou ministres radicaux, durent très vite s'apercevoir des avantages qu'ils se procuraient en favorisant l'industrie de ces habiles commerçants.
Il n'y eut d'ailleurs que les notables pour apprécier les avantages de ces maisons où, pour quelques sols, on vous dispensait la gaîté, l'oubli et même, à la suite de quelques accommodements avec les gargotiers, la possibilité de combiner quelque fructueuse effraction ou attaque à main armée. Car, dès que les bistros existèrent, il y en eut pour accueillir et favoriser les chevaliers du couteau et les professionnels de la rapine.
Dans les campagnes, les hostelleries ne florissaient point, et si serfs et vilains, selon le vœu du bon roi
Henri, quatrième du nom, songèrent à mettre tous les dimanches la poule au pot, il ne leur vint sans , doute point à l'idée de rêver, comme nos campagnards actuels, à l'apéro qu'ils s'offriraient le jour du seigneur à la sortie de la grand'messe.
On ne peut donc mettre, et c'est un grand point d'acquis, sur le compte d'une ivresse provoquée par l'absinthe, les incendies des châteaux et les branchages de sires qui venaient de temps à autre égayer les nuits coléreuses des Jacques.
D'ailleurs il* faut reconnaître que, dès qu'elles se furent érigées dans quelques carrefours solitaires ou même au centre de bourgades plus ou moins importantes, les auberges de campagne jouirent immédiatement d'une fort mauvaise réputation.
L'argent n'étant pas répandu comme de nos jours, le client était assez rare, et le gargotier, quand il avait l'heur d'en tenir un, devait chercher à lui soutirer, de gré ou de force, tout ce qu'il pouvait. Or le moyen le plus simple d'arriver à ce but était de faire disparaître le client ; ces braves gens ne s'en privaient point.
Ils assommaient le voyageur ou l'étranglaient, le dépouillaient puis, honnête à leur façon, comme l'autre avait payé pour dormir, ils le faisaient reposer sur un lit de chaux, habilement dissimulé dans un sous-sol mystérieux. Bien entendu on ne retrouvait rien et comme dans le pays nul ne connaissait le voyageur, comme personne souvent ne l'avait
vu entrer dans la maison, comme les journaux ne signalaient aucune disparition, puisqu'ils n'existaient pas encore, l'impunité était assurée aux égorgeurs jusqu'au jour où une imprudence, un hasard, un miracle faisaient découvrir le crime et châtier les assassins.
Cela recommençait d'ailleurs immédiatement après avec le successeur, qui en était quitte pour modifier son installation.
Telles furent du moins les histoires amusantes dont on berça plus ou moins nos enfances. Il est juste d'ajouter que, selon l'imagination du narrateur, le machabé occis par les bons soins de ses hôtes n'était pas toujours enseveli dans la chaux vive. Quelquefois l'industrieux aubergiste (il n'est pas de petites économies) en confectionnait de petits pâtés et des andouilles qu'il servait au client suivant à son repas du soir, en attendant que celuici fût lui-même transformé en saucisse ou en petits pâtés suivant l'inspiration du moment.
Quelquefois aussi l'aubergiste avait des complices. Notre bonne mère grand jadis nous conta qu'un de ces charmants garçons, qui avait pris l'habitude non moins charmante de « négocier » tous ses clients un peu cossus ou du moins qu'il soupçonnait tels, les faisait disparaître de façon fort originale.
Pour une cuite et un petit écu, un brave charretier qui transportait son minerai de fer au cubilot voisin mêlait le cadavre à son chargement et venait
tranquillement déverser le tout dans l'espèce de haut fourneau où l'on transformait le minerai. Incinération gratuite et combien pratique I
On ignorait le nombre de mécréants qui par cette voie étaient rentrés dans le sein du Seigneur; plusieurs douzaines peut-être dont quelques soiffards du pays. Des fouilles avaient été faites et des perquisitions qui n'avaient point abouti, et chacun s'étonnait grandement.
Mais comme dans les mélos bien conçus, la vérité se découvre et les coupables sont toujours punis.
Un beau jour que notre voiturier surexcité par les libations fouetta trop son cheval, celui-ci s'emballa et vint en plein milieu du village s'abattre avec grand fracas, renversant net son conducteur ainsi que tout son chargement.
Au milieu des morceaux de minerai, noir comme un bougnat,ies yeux exorbités et tirant une langue d'un demi-pied, le dernier disparu apparut et le reste se devine.
De tout ceci on peut conclure que ces hôteliers, outre qu'ils étaient 'de sales bougres, avaient des façons plutôt radicales d'empêcher le client de revenir, mais ces voyageurs qui ne devaient pas ignorer de tels récits mettaient eux beaucoup de bonne volonté à se faire occire.
Sans être trop optimiste il est permis de supposer qu'il n'y a pas mal d'exagération dans toutes ces histoires, lesquelles sans doute furent inventées
par les cabaretiers eux-mêmes, accusant les confrères du voisinage des pires forfaits pour bénéficier de toute la clientèle de la région.
O jalousie, o méchanceté humaine ! O... ! ce serait le moment de continuer et de constater que l'humanité n'a guère changé, mais nous arrivons au bistro contemporain et l'heure n'est pas aux déclamations éthiques.
Devant ce copieux canevas de littérature régionaliste on est amené à songer que Pergaud avait la prescience de la littérature de l'avenir, et qu'il tendait la main par-dessus les plaines et les monts à Jean de Pesquidoux et à Pérochon.
Reste un roman d'un caractère erotique, destiné à garder le carton, que Louis Pergaud réservait pour des lectures privées, aux fins d'hilares digestions, où Rabelais, L'Arétin et Brantôme trouveraient leur compte, et dont il ne saurait être plus amplement parlé ici.
Tout le bagage est îà : réalisations et projets, témoin irréfutable de la belle vitalité de notre ami.
En traçant aussi fidèlement que possible ce portrait et ce raccourci de la vie de Pergaud, j'ai eu plaisir à retrouver ces glanes de souvenirs.
Paul Vïmereu, grand chasseur aussi, écrivain obscur, mais de grand talent, et qui vient de se signaler par un livre fameux (1), m'écrivait ces derniers mois pour me dire sa hantise du souvenir vivant de notre ami.
« Quand je marche, suivi de mon chien, dit-il, « chassant seul, que de fois j'ai cru le voir se dres- « ser devant moi, tant était forte l'obsession de sa « bonne et rude figure ! Je ne peux pas m'imaginer « qu'il soit mort. »
Et nous sommes tous ainsi, car tous nous l'aimions, depuis ses grands aînés : J.-H. Rosny, Lucien Descaves, Léon Hennique, Sébastien- Charles Leconte, et ses plus jeunes amis : Alfred Machard, Raymond Escholier, Francis Carco, Charles Léger, Léon Cathlin, et tous ceux dont j'ai dit les noms d'abord.
Sous son uniforme de sous-lieutenant, malgré les misères de la tranchée, un vivace espoir le ramenait vers Paris. Ses lettres, pleines de foi en son étoile, m'ont crié, maintes fois, ses projets, sa vision d'un retour vers l'amicale maison, avec nous tous autour de lui, sa force pour continuer l'œuvre déjà si lumineuse... mais il est là, couché dans le cercueil de nos cœurs... et nous le pleurons.
Pourtant il survivra par son œuvre de vie 1
(1) Le Rire du Vilain.
Et, tant que nous vivrons, il habitera notre mémoire. Souvent, nous parlerons de lui, avec l'émotion recueillie que met dans la voix le souvenir d'un absent très aimé.
Novembre 1921.