CHAPITRE XII
Les Cévennes. — 1702-1704.
Rien de semblable à l’affaire des Cévennes dans toute l’histoire du monde. On a vu une fois le miracle du désespoir.
Rien de pareil dans l’Ancien Testament. Les Puritains, non plus, ne se peuvent comparer. Ils n’avaient pas assez souffert. Ils restèrent d’ennuyeux citateurs de la Bible. Mais les nôtres la refaisaient.
Bien plus ridiculement encore on a comparé la Vendée. Le paysan vendéen n’était nullement persécuté. On le lança, aveugle, contre une révolution qui n’agissait que pour le paysan.
L’explosion du Languedoc fut toute spontanée. Il faut être bien simple, ou cruellement
palliai pour dire (avec un Brueys) que ce miracle épouvantable lui fait el refait à la main, en 1688 el en 1700, par un fourbe, une tailleuse, elc. Il faut n’avoir rien lu, rien su, ni rien comprendre à la nature, pour croire que ces grandes choses populaires se fout ainsi. 4 I 1 ! gens de peu de cœur, comment ne pas sentir qu’elles sortirent de l’excès des. maux?
La même horreur revint deux fois, par l’effet monstrueux d’une pression épouvantable de douleur. Dieu, par deux fois, parla par les petits enfants. — Oui, Dieu, la Justice éternelle.
Appelez cela catalepsie, épilepsie, tout ce que vous voudrez. L’ébranlement nerveux fut la forme, l’effet, le signe de la chose, non la chose même. Les enfants se mirent tous à dire ce que les parents n’osaient dire, à appeler, prédire la vengeance du ciel.
L'enfant naît juste juge. L’instinct du droit est si fort chez lui, que, quelle que soit l’éducation et la famille, il juge pour les persécutés. Ce ne sont pas seulement des enfants protestants qui se mirent à parler. On vit des enfants catholiques (ceux même d’un juge de Basville) qui criaient pour les protestants.
L’intendant Basville avait dit qu’on raserait les maisons de ceux dont les enfants prophétisaient. Grande terreur pour le paysan, qui tient
tellement au foyer. Plusieurs maltraitaient leurs enfants; ou môme, pour prévenir la délation du curé, ils lui menaient le petit inspiré, demandaient ce qu’il fallait faire. Le curé disait : « Faites le jeûner. » Ou bien : « Fouettez-le, comme il Lut. » Cela n’empêchait rien, et l’enfant sous les coups parlait si bien, avec une si effrayante gravité que très-souvent le père en larmes était transformé tout à coup. Lui-même, méprisant le martyre, commençait de prophétiser.
L’intelligent Basville, esprit très-cultivé, mais dur légiste et à cent lieues de la nature, ne comprenait. rien à cela. Il n’imagina autre chose, pour arrêter la contagion, que de grandes razzias d’enfants. Mesure affreuse. Ces petites créatures, dont plusieurs n’avaient pas cinq ans, furent enlevées et tramées par troupeaux. Les plus grands aux galères. Trois cents des moins âgés étaient dans la prison d’Uzès. Basville les fit étudier par des médecins de Montpellier, qui y furent bien embarrassés. Dès qu’ils entrèrent, ces pauvres petits se mirent à les prêcher, à vouloir guérir l’âme de ceux qui prétendaient guérir les corps. Que dire de ces enfants? Ils n’étaient pas malades, n’étaient pas fous , n’étaient pas fourbes. Elaient-ils du diable? ou de Dieu? Les docteurs s’en tirèrent avec un mot : « Ce sont, dil’ent-ils, des fanatiques. » La belle explication!
Restait toujours à dire comment ils l’étaient devenus.
Nous allons le leur dire; mais il faut remonter plus haut.
Lamoignon de Basville, homme de Parlement, peu ami du clergé, le servit bien mieux que n’eût fait aucun ami. Il voyait bien que les moindres propositions d’un peu de tolérance (hasardées par Vauban, Noailles) étaient aigrement repoussées par les évêques. Il ne pouvait faire sa cour et conquérir le ministère qu’en aidant la persécution. On dit à tort qu’elle cessa dix ans (de 88 à 98). Erreur. Si les nouveaux convei'lis ne furent plus dragonnes dans les grandes villes, ils restèrent à l’état des sus pects de 93, et pis encore, recensés le dimanche par le curé sur les bancs de l’église, tenus au sacrilège. Les ministres qui rentraient, pendus, roués, brûlés.
Dans ce grand peuple de damnés, forcés constamment de mentir, de se crever le cœur, d’avaler (en grinçant) l’hostie, Basville, nullement rassuré, crut devoir se faire une armée, huit régiments de soldats payés, cinquante-deux régiments de milice catholique. Cela eut des effets épouvantables. Le clergé se voyait déjà à la tête de la majorité, l’énorme majorité. 11 régnait à Versailles, et il avait l’autorité. De plus, il eut
la force armée. On voit (môme aux lieux importants, comme les passages du Rhône) que le curé disposait des milices. Leurs chefs lurent ses valets, et Basville lui-même le grand valet, sur son trône de Languedoc. Le curé-capitaine, le capucin-missionnaire, dans leur ardeur gasconne, fougueux, furieux, licencieux, se lâchèrent dans tous les excès, purent enlever qui ils voulaient et l’envoyer aux prisons de Montpellier.
Ce qui me fait frémir dans ce clergé, c’est sa gaieté étrange, la bouffonnerie de Bruevs, les plaisanteries de Louvreleuil, la légèreté galante de l’évêque Fléchicr. Toujours le mot pour rire, surtout quand il s’agit des femmes. Nés Français et galants, ces abbés du Midi badinent agréablement sur les sujets les plus tragiques. Us voltigent, tournent sur le pied, avec une grâce militaire. C’est l’esprit de la dragonnade. Derrière les murs de Nîmes, de Montpellier, d’Alais, derrière les armées qui les couvrent, leur riante imagination, dans ces scènes d’horreur, cherche les amourettes, les côtés libertins.
Ce que dut faire un clergé si léger, devenu tyran féodal , maître absolu dans chaque localité, on le devine sans peine. Ce peuple était brisé. L’habitude du mensonge et du sacrilège lui faisait endurer bien d’autres choses honteuses. Il en fallut beaucoup dans ces bonnes années dont