CHAPITRE II
Chute de Louïois. — Sainl-Cvr. — Esther. — 1680-
Esther se comprend par Saint-Cyr. Et Sainl- Cyr même ne se comprendrait pas, si l’on n’en retrouvait l’occasion, l’idée, le germe primitif, dans la vie antérieure de madame de Maintenon.
Peu agréable au roi dans l’origine, elle réussit auprès de lui précisément parce que ses trèsréels mérites faisaient un contraste parfait avec les défauts de la Monlespan. Elle plut par ses pieux discours; elle plut par les soins attentifs, soutenus, qu’elle avait des enfants que la mère négligeait. Dans la retraite mystérieuse où le roi venait les voir en bonne fortune, elle était parée des gentillesses de l’aîné, le maladif duc du Maine, qui, sans elle, n’aurait pas vécu. Malgré son sérieux, sa tenue un peu sèche, elle était
aimée des enfants, même de mademoiselle de Nantes (madame la duchesse), mauvaise et malicieuse. Tous deux, d’espèce féline, jolis, dangereux petits chats, la caressaient, se jouaient autour d’elle avec une grâce infinie, faisaient groupe et tableau. Le roi admira et aima.
Là fut la vraie puissance de la dame, et plus qu’en ses sermons peut-être. Mais celte puissance lui fut retirée après le fameux jubilé de 4676, l’édifiante pénitence dont la Monlespan fut enceinte. Madame de Maintenon n’eut pas l’éducation de l’enfant si cher du péché. On aima mieux lui donner une charge de cour. Est-ce à dire qu’elle ait refusé cet enfant par scrupule, pour la honte de la naissance? Nullement; car ce fut chez elle-même, à Maintenon, que la Montespan accoucha. Mais Louvois se chargea de tout, comme Colbert avait fait pour les enfants de la Vallière.
En 4681, quand la mort de Fontanges avertit fortement le roi et le refit dévot, quand la persécution reprit, avec les enlèvements d’enfants, madame de Maintenon suivit celle mode, et dans sa famille même enleva, adopta une petite fille, sa nièce. Elle rentra dans l’éducation, son élément naturel , entreprit celle d’une Nouvelle catholique. Rien de plus agréable au roi. L’enfant fut bien choisi pour plaire. Il n’y eut ja-
mais rien de si joli, de si gai, de si amusant, que la petite de Yillelte (plus tard, madame de Caylus). C’était le plus parlant visage, dit saint Simon; l’ennui était impossible où elle était; on souriait dès qu’elle apparaissait. Madame de Maintenon, sa tante, prit le temps où le père, officier de marine, était en mer ; elle demanda l’enfant à madame de Villetle « seulement pour la voir, » et elle refusa de la rendre. Le père cria, puis réfléchit, calcula, se convertit luimême.
La petite, qui avait huit ans , légère comme un oiseau, prit son parti fort vile. Elle fut ravie de la messe du roi. On lui promit deux choses, qu’elle verrait tous les jours ce beau spectacle, et qu’elle n’aurait plus jamais le fouet. Celle rude éducation durait dans les familles de vieille roche. Le Dauphin même (élève de Montausier et de Bossuet), dans sa première enfance, était fouetté par ses femmes et nourrices; plus tard, son gouverneur lui donnait des férules, et si durement qu’une fois il crut avoir le bras cassé.
Ce fut un rajeunissement pour la dame d’avoir, voltigeant autour d’elle, ce charmant papillon. Elle en avait besoin. Outre son âge, que de choses avaient marqué sur elle ! des passions? non, mais des misères et des fatalités. La pauvreté jadis l’avait mariée, l’avait fait la complaisante des
grandes liâmes, même de te] ami, qui, dil-on, la fit vivre; puis vint celte honnête servitude de gouvernante chez madame de Montespan.
Elle eut à cinquante ans cette étrange nécessité (1683) de remplacer la reine, Montespan et Fonlanges. Celle-ci si fraîche et si jeune, à vrai dire, un enfant. On fut d’autant plus étonné de voir le roi prendre une personne si mitre. Il aimait beaucoup la jeunesse. 11 se prévenait volontiers pour les belles personnes. Madame de Maintenon se rendit justice, et crut judicieusement qu’il trouverait plaisir à protéger, soigner une maison de jeunes demoiselles. Elle en créa une à Rueil , où sa propre nièce acheva son éducation.
Elle n’aimait pas, dit celte nièce, le mélange des conditions. Elle ne prit que des demoiselles nobles, au moins du côté paternel, elles devaient prouver quatre quartiers, cent quarante ans de noblesse. Cela entrait dans les idées du roi qui, alors, pour relever la pauvre noblesse, lui ouvrait pour ses fils des écoles de cadets.
Les demoiselles devaient faire preuve aussi de pauvreté, et de beauté encore, si l’on peut dire. Du moins, elles devaient être bien faites. Elles passaient pour cela la visite d’un médecin qui leur en donnait certificat.
Cette maison, transportée chez le roi même,
dans son parc (à Noisy, puis à Saint-Cyr), richement dotée par lui des biens de Saint-Denis, devait attirer les filles de la noblesse. Car, le roi les mariait. Celles qui restaient jusqu’à vingt ans recevaient une dot, tirée de l’excédant des revenus, sinon du trésor même.
Là on faisait venir les plus jolies, les plus dociles, des Nouvelles Catholiques, domptées par la rigueur dans les couvents de province, ou gagnées par Fénelon dans la maison de Paris.
Elles arrivaient un peu calmées, ayant versé leurs dernières larmes, émues et fort touchantes encore.
Le roi voulut les voir avant même que tout ne fût organisé (à Noisy, 1684), et celte première impression lui fut singulièrement agréable. 11 alla seul et les surprit. Lorsqu’on annonça : le roi ! ce fut un coup de foudre. Les dames dirigeantes, toutes jeunes et très-belles, le furent encore plus du saisissement. Les petites eurent tant peur que, tout curieuses qu’elles étaient, pas une n’osa regarder. Ces tremblantes colombes le louchèrent fort. Il les avait fait orphelines, et la plupart n’avaient de père que lui. La grande obéissance qu’elles rendaient à ses volontés, ayant soumis leur foi, donné le cœur du cœur, immolé jusqu’aux souvenirs! quel triomphe absolu!... Nul plaisir plus exquis n’eût pu flatter - le roi et l’homme.