XIV
ne peut nier que l’excès des maux ne provoque de très-beaux éclairs. En citant de mémoire la lettre que Louis XIV adresse en 1709 à la nation, je n’en ai pas assez marqué le noble caractère. Mais, ce qui est sublime, c'est la douceur héroïque de nos soldats dans ces campagnes. Leur mot à Villars arrache des larmes: « Panern nostrumquotidianum,» etc. Il n’y avait de pain que de deux jours l’un. On n’en donnait qu’à la moitié de l’armée qui était en marche. Etonnante révélation de la France qu’on croit si violente ! — L’année 1709 ressemble à 95. Mais il y a une grande différence: 95 eut un drapeau; 1709 n’en avait pas. Ceux de 95, le matin des batailles, audéfaut de pain, avaient la Marseillaise. Le soir, sans pain, sans feu, on soupait du Chant du départ. Ilélas 1 1709 avait le souffle à peine, et point la force de chanter. — D'autant moins comprend-on ce miracle de Malplaquet. Mais les hommes n’y combattaient pas. C’était la Justice éternelle.
Au nom de la justice aussi, j’ai dû faire ressortir tout ce cju’il y eût de bon, d’humain, dans une faible femme que tous ont immolée, la pauvre reine Anne. Il n’est nullement prouvé qu’étant si bonne anglicane, elle ait voulu donner l’Angleterre à son frère, à un catholique; mais il est certain qu’elle eut horreur du sang; qu’elle voulut finir la guerre à tout prix et tendit la main à la F rance, morte presque et ensevelie. Sur sa faiblesse pour la misérable Sarah, j'ai suivi les auteurs extraits par Macaulay, et par le regrettable M. Moret, dont l'important ouvrage a été heureusement achevé (et très-bien) par M. Saillant.
Note V. — Sur Saint-Simon, Voltaire , etc.
On me reprochera des lacunes. Je répondrai : « Il le fallait. » C’est au prix de grands sacrifices que j’ai pu dégager cette unité cachée que les anecdotiers, les chroniqueurs, etc. ,
me dérobaient sans cesse. Contre un Üangeau et autres, on se défend sans peine. Mais qu’il est diflicile de marcher droit quand on a près de soi le maître impérieux qui vous tire à droite et à gauche, qui donne tout ensemble à l'histoire le secours et l’obstacle, son guide, son tyran, Saint- Simon.
Quand je le lus la première fois, il y a vingt-cinq ans, je le subis sans résistance. Sa force hautaine et colérique m’imposait ses jugements. Il m’a fallu du temps pour en revenir. En vivant avec lui, j’ai passé par plus d’une phase. Je l’ai adopté, critiqué. Je l’ai aimé et désaimé. Le fruit de ces variations, c’est que j’ai pu enfin acquérir, en face de ce rude seigneur, une certaine liberté.
J’en sais le fort, le faible. S’il a écrit longtemps après, c’est sur les notes qu’il faisait le jour même. Elles palpitent, ces notes, encore de l’émotion du moment. Il veut être vrai, il veut être juste. Et souvent, par un noble effort, il l’est contre sa passion. Par exemple, après un portrait haineux, désolant, de Villars, après force chapitres où il lui nie ses victoires une à une, sans souci de se contredire, il ajoute généreusement un mot qui efface tout : « que ses plans étaient bons, et l’exécution admirable. »
Saint-Simon se croit gallican. Il s’intéresse à Port-Royal. Et il est ami des jésuites. Il les défend contre Noailles qui voulait les chasser à l’ avènement de la Régence. Il est dans de bons termes avec cet horrible Tellier, qu’il qualifie un scélérat. Etrange aveu d’inconséquence. Ami de Bcauvilliers et des amis de Fénelon, il ne l’est pas moins de leur adversaire, le chancelier Pontchartrain.
Son plus grave défaut, c’est d’étendre, enfler, exagérer de petites choses éphémères, en abrégeant, rapetissant des choses vraiment grandes et durables. Quelle importance il donne à la cour de Meudon, à la cabale de Monseigneur, qui n’aboutit à rien ! Quelle abondante et puissante éloquence il prodigue pour détacher le duc d’Orléans de sa
effets indirects étaient incalculables |>o!ir consacrer, perpétuer le faux, l’idolâtrie.
Note VI. — Sur la marine el la guerre.
J’y suis fort incomplet. Pour la seconde, on trouve un excellent tableau de l’administration de Louvois dans l'histoire de M. Henri Martin (si utile et si instructive), ainsi que dans l’ouvrage exact et très-bien fait de M. Cheruel.
Pages 50, 74, etc. Sur l’affaire de la Hogue et la marine de ce temps en général, les pièces publiées par Eugène Sue sont certainement la source principale. Elles font loucher au doigt les jalousies, la tyrannie des bureaux, etc. Mais il est loin de savoir tout. Maeaulay donne le point capital qui réduit la gloire des Anglais : le désastre et l’incendie (les vaisseaux n' auraient pas eu lien si Tourvilîe, organe fidèle du corps orgueilleux de la marine , neùt refusé le secours de nos troupes de terre. — Sur l’imprévoyance générale, la mauvaise qualité de la poudre, etc., l’intendant Foucault fournit de précieux renseignements. M. Baudry, qui public ce manuscrit, a bien voulu me le communiquer. — V. aussi le très-important récit de Vil lette el Riclier, Fie de Tourvilîe , etc., etc. — Sur les galères, v. M. Brun, Histoire du port de Toulon , 1860, et V Elude, de M. Laforèt. La barbarie de Seignelay, qui fit servir les galères dans l'Océan, est immortalisée par le livre d'un saint, l'admirable forçat Marteithe, qui n'est pas réimprimé! (chose honteuse pour les protestants!) — Dans uno note manuscrite que M. Brun veut bien me communiquer, je trouve le désolant tableau de la ruine de notre marine, de l’abandon de l’Arsenal par les ouvriers qui ne sont plus payés, du délabrement des vaisseaux non réparés dont on vend le bois, etc.
Note VII. — Débâcle de la noblesse et du clergé.
La noblesse de ces temps est un vrai carnaval. Ses familles fictives ne se perpétuent qu’ en prenant les noms des femmes, des collatéraux, etc. (Voir Benoiston de Châteauneuf, Annales d'hygiène, 1846, t. XXXV, p. 25). Blanchefort se fait Créqui ; Vignerot se fait Richelieu ; Champagne se fait Sully ; Crussol et Chabot deviennent Uzès et Rohan : Précigny devient Montausier, etc.
Jusqu’en 1687 (observe très-bien Lémontey; 536), Louis XIV récompensait les services militaires des laïcs par des bénéfices, des pensions sur les évêchés, etc. ; mais de. puis il donne les évêchés, les abbayes, aux petits garçons des grandes familles. (Voir le pitoyable résultat dans Legendre).
On ne comprendra rien aux mœurs du clergé, ni aux mœurs de ce temps en général, si l’on reste dans les hauteurs, si l’on n’a l’œil ouvert à ce qui se passe en bas, sous cette société décrépite, mais encore un peu élégante, un peu dorée en dessus. Cent choses honteuses ont lieu dans les caves et dans les égouts. La grande occupation du roi est de couvrir ces laideurs, ces misères, de maintenir quelque décence, d’empêcher la lumière qui perce, de fermer et boucher les trous.
Les Archives du Vatican, dont les nôtres possèdent de curieux extraits, apprennent beaucoup sur tout cela, nonseulement pour l'Italie, mais pour la France. Quelque déchue que fût Rome, une foule de plaintes y arrivaient, de pauvres diables, décidément perdus, désespérés, qui, ayant tout épuisé, s’adressaient au diable ou au pape. C’est un gémissement immense de toutes les prisons de l’Europe, mais des nôtres surtout. Exemple : Des forçats catholiques de nos galères écrivent au pape que depuis dix ans, vingt ans, trente ans, ils ont fini leur peine, et qu’on les retient pour
ramer jusqu’.à la mort; que leurs aumôniers (les lazaristes, les gens de saint Vincent de Paul) ne font rien pour eux que les persécuter. Remarquable confirmation des plaintes du protestant Marteilhe. — Mais le plus effrayant, c’est la multitude infinie des plaintes que font au pape les ecclésiastiques eux-mêmes. Les moines poussent des cris douloureux. On sent que la vie monastique devient tout à fait impossible. Un capucin de Dijon qui a prêché la réforme de son ordre, écrit au pape que ses supérieurs vont le mettre in puce pour le reste de ses jours, comme ils y ont mis un autre capucin qui avait été à Rome demander protection. Un jésuite, réduit au désespoir, écrit au pape pour la troisième fois; il en appelle des mauvais traitements de son général Oliva. On voit que ce galant et voluptueux Oliva, dont on a vanté la douceur, n’était pas moins terrible pour les simples religieux.
Ces lettres adressées à Rome et au pape, sont pleines des crimes de Rome. Un Polonais écrit que le secrétaire du nonce vient de violer sa fille. Un Espagnol écrit que la papauté doit attendre « si elle ne se réforme, un horrible jugement de Dieu. » R a vu, à Rome même, les prêtres user de toutes lesreUijieuses, publiquementet comme en mariage. Un pauvre Turc écrit qu’il a été racheté des galères de Malte par les aumônes des mosquées, que les chevaliers ont reçu l’argent, et ne l’en ont pas moins donné au pape pour servir comme forçat sur les galères de l’Église. (Archives de France, Extraits des archives secrètes du Vatican, carton L, 584 , 587 .)
Le clergé de France était plus prudent, et plusieurs ont cru qu’il était régulier. Eh réalité, nos Françaises, étant moins que les Raliennes asservies au plaisir passif, éclataient en scandales, grossesses, etc. Sous Richelieu, les jésuites français organisèrent l’hypocrisie. On fit des grilles et des murs aux couvents. Clôture fort illusoire, qui, en excluant les mondains, n'existe qu’au profil des prêtres.
Le directeur entre, et même dans chaque cellule. (Voy. l'affaire de Louviers, celle de la Cadière, etc.) Le vicaire général et autres dignitaires entrent pour inspection. L'aumônier entre, pour dire la messe ; avant, après, pour préparer et ranger, il reste avec une jeune religieuse de son choix (lasacristine) . Chose curieuse : c’est justement depuis les réformes décentes du dix-septième siècle que nos couvents se ferment aux médecins. Les religieuses ne les appellent guère. Elles sont médecins entre elles. Madame de Maintenon, qui prévoit tout et sait que les demoiselles de Saint-Cyr seront la plupart religieuses, ordonne expressément qu’elles sachent saigner et faire un peu de médecine.
Il faut songer qu'alors un peuple immense de femmes entre au couvent (par les quatre cents confréries du Sacré- Cœur, créées subitement aux dernières années de Louis XIV) . Il faut songer que l’heureuse équivoque de ce culte nouveau, si favorable aux séductions ecclésiastiques, dispense le supérieur, le directeur, le confesseur, de tous les moyens d'autrefois.
Ces prêtres ont sur les religieuses une prise qu’ils n’avaient nullement aux temps indécents d'Henri IV. Ils eu sont très-jaloux. Malheur à elles si elles s’écartent du côté des mondains. Ainsi l’abbé de Cluirvaux, blessé des légèretés de la prieure de l’Abbave-au-Bois, osa réclamer sur elle son droit de supérieur. Ce droit, au moyen âge, aurait été atroce, la peine même de l’épouse infidèle : on la mettait in pace, et le mari ou le père spirituel y entrait une fois par jour pour la discipliner. Au dix-septième siècle, plus doux, le père spirituel se contentaitd’unecorrectiondonnée en secret et dans la cellule. Mais cette dame, à la têted'une maison brillante du faubourg Saint-Germain, dont le parloir était sans doute un centre de société, fut révoltée dans sa fierté. Elle n’avala pas la chose, comme faisaient les autres. Alors, il éclata et exigea que tout se fît en public, quelle fût châtiée devant ses religieuses. Elle recourut au roi, qui craignit le scandale.
Il prit ai: moyen terme, bien fâcheux pour la pauvre dame. Ce fut de sauver seulement « l'honneur de la maison, » eu cachant tout, défendant la honte publique. Point de bruit et point de lumière. Mais on la remet au supérieur, qui la tiendra dans un couvent de l’ordre. Dur, cruel abandon ! Une fois là, perdue et oubliée, qu’en fera-t-il? Ne va-t-il pas lui faire longuement expier la prétendue grâce du roi ?
( Correxp . adm., IV, 186; 9 oct. 1692.)
Les Mémoires trop peu lus de l'abbé Legendre ( Magasin de librairie ) et de l’abbé Blache (Revue rétrosp ., 1835. t. I, II, III), donnent les faits les plus curieux sur la pourriture de l'Église, ses mœurs effrénées et barbares. On voit les lazaristes, à Saint-Lazare, comme aux galères, user du nerf de bœuf à mort! On voit l’avilissement public de l'archevêque Harlay, que le peuple poursuit et hue la nuit par les rues et par les ruisseaux. Il va des duchesses aux griseltes, donne à une petite chanteuse, apprentie couturière, seize mille livres de rente en biens d’Égüse. Voilà le premier prélat de France, le chef des fameuses Assemblées du clergé, exemple et surveillant des mœurs des prêtres. Aussi elles ne sont pas bonnes. Ils se déguisent en cavaliws, courent les Anglaises ou Irlandaises réfugiées. ( Correxp . adm.)
Les notes du lieutenant de police sur Bicêlre ne nomment presque que des prêtres, et tellement immondes qu’on ne peut les tenir qu’en loges, comme des fous ou des bêles sauvages : « François Laire, aagé de 40 ans, prestre du diocèse de Baveux, impie et scandaleux, abominable, qui faisoit des pactes avec le diable et qu’on ne peut entendre sans horreur, tant il est impénitent et endurci; — Jean- François du Rollet,... aagé de 50 ans, prestre qui se mcsloit d’invocations sataniques. On assure que parmi tous les scélérats que l’autorité du Roy relient à Biceslre. il n’v en a point de si dangereux que celui-là. Aussi a-t-on été obligé de le mettre dans une chambre à part, à cause de la corruption de ses mœurs... — Jean-An!. Poujard, récollet
apostat, séditieux, impie, capable des plus grands crimes, sodomite, athée si on peut l'cstre; enfin c’est un véritable monstre d’abomination qu’il y auroit moins d’inconvénients à étouffer qu’à laisser libre... Mis en liberté le 10 octobre 1715. — Jacques de Bret, hermitte de Montmorency, mendiant, libertin de mauvaises mœurs, qui a souvent fait servir les choses sacrées à ses abominations et à ses désordres. — Jean Lemaire, aagé de 50 ans, religieux qui ne sauroit estre trop caché pour l’honneur de la religion. — Innocent Thibault, aagé de 64 ans, prostituoit ses filles à des prestres et à des religieux, etc. »
Note oedmèiie du règne de Louis XIV.
Nous achevons les soixante-douze années du règne de Louis XIV.
Pénible étude, mais vraiment instructive.
Ce n’est pas seulement le plus long règne de l'histoire, c'est le-plus important, comme type et légende du gouvernement monarchique. L’Europe l’a accepté ainsi. Elle n’a point du tout accepté les glorieuses tyrannies militaires qui ont pu suivre. Elle n’y a vu qu’un accident sinistre. Mais Louis XIV est la règle, le roi des honnêtes gens.
Le bien, le mal, le pire, on a tout imité de lui. Il est le vrai et le complet miroir où tous les rois ont regardé. Ils ont copié servilement sa cour, son administration, ses fautes surtout. La France même de 95 lui a voté les lois de la Terreur et le régime des suspects.
Donc, tout ce que l’on sait de lui a une portée fort générale, au delà de son temps, de son individualité. Il nous apprend au précédent volume comment la royauté politique et religieuse (celle de Louis XIV fut tout cela) n’atteint son idéal qu’en se faisant les plus cruelles blessures.
Cette sottise de la Révocation avait été parée des faux prétextes d’une grande sagesse politique. Nous devions obtenir par là une belle et puissante unité. On avait suivi à la lettre le précepte de Molière : « À votre place, je me crèverais cet œil ; vous y verriez bien mieux de l’autre. » Pendant vingt-cinq ans, les évêques, d'assemblée en assemblée, ont demandé, peu à peu obtenu la mutilation de la France. Oh ! que la voilà belle, allégée de 500,000 hommes! — Attendez, il manque une chose! Plus clairvoyant que les évêques, les jésuites, dans l’œil qui lui reste, voient une paille, le jansénisme, tourmentent le malade pour l’arracher. Voilà qu’il agonise. Encore un peu, ils n’auront plus qu'un mort.
Ce qui saisit dans cette fin lamentable de 1715, c’est que non-seulement toute la vieille machine (royauté, clergé et noblesse) s’enfonce et presque disparaît, maisl’ordre, même extérieur , l’administration , vraie gloire de ce règne, n’existe plus à proprement parler. La bureaucratie est paralysée, la comptabilité périt. Le gouvernement effaré ne peut plus même se rendre compte de ses fautes.
Dans tout ceci éclate le contraste et la lutte de deux choses qu’on aime trop à confondre dans l’idée complexe de la centralisation royale : le gouvernement personnel et Y administration. C'est justement le premier qui tue l'autre. Colbert, Louvois, malmenés par le roi et minés par la ligue des courtisans et des dévots, meurent à la peine, et avec eux l’ordre même. Au gouvernement personnel, ils avaient prêté le beau masque et la couverture secourable d’une certaine régularité administrative qui faisait illusion. Ces commis-rois faisaient obstacle au roi, empêchaient ce gouvernement d'apparaître dans sa vérité. Quitte enfin d’eux, la royauté se révéla, fut elle-même. Libre; Louis XIV en donna le vrai type, la forme pure. Il put descendre en pleine majesté ce superbe Niagara de la banqueroute, du plus profond chaos, de l’écrasant naufrage.
La France ne fut pas sauvée, comme on l'a dit, niais roulée et brisée. Elle enfonça, disparut. Et si elle revint, ce fut en Ici état que, jusqu’à la Révolution, le monde entier jura qu’elle n’était jamais revenue.