CHAPITRE XXI
Damiens. Janvier-Mars 1757.
Janvier 1757 s’ouvrit par un grand froid et qui alla croissant. Les nouveaux droits d’entrée firent les denrées très-chères. On vendait ses meubles pour vivre ( Procès de Damiens.) Des veuves affamées vendaient leurs filles au Parc-aux-cerfs. (Harnset, 109.)
Tout l’hiver on levait des troupes, et l’on allait fournir cent mille hommes à Marie-Thérèse. Après avoir menti deux ans pour le Clergé, le Roi ment un an pour l’Autriche. Il promet vingt mille hommes, il en donne cent mille.
Et cela malgré les ministres. Les deux ministres opposés ici se rapprochèrent. Machault avait toujours été contre l’Autriche, et d’Argenson fut
contre aussi ( Barb ., VI, 472), quand ii vit qu’on donnait, non un petit secours , mais une armée énorme et d’énormes subsides, le sang, l’argent, et tout, la France !
C’est aujourd’hui plus clair que le soleil. Alors, sans démêler la conspiration de famille, sans savoir que le Roi nous vend pour l’orgueil de ses fdles, on entrevoit fort bien que ni l'un ni l’autre ministre n’est accusable. Le traître, c’est le Roi.
C’est à lui désormais que remonte la haine, et sa tête dès lors est en jeu.
Dès 1750, il le prévit, dit : « Je serai tué. » Autant qu’il put, il évita Paris, lit le chemin de la Révolte.
C’est alors qu’en ses lettres fort sombres, l’homme aux mille projets, Duverney, fait entendre qu’on ne peut plus s’appuyer que sur la noblesse, une noblesse élevée exprès, qu’il faut créer l 'École militaire, la pépinière des défenseurs du Roi. Il y faut de vrais nobles qui prouvent au moins quatre quartiers. Adélaïde, tremblant toujours pour la vie de son père, prit cela fort à cœur. On en vint jusqu’à l’ordonnance gothique de 1760 : « qu’on n’approchera plus du Roi sans prouver qu’on est noble depuis 1400. »
Tant on a peur du peuple 1 Le Roi aimait si peu
à le voir, à le rencontrer, qu’il évitait même Fontainebleau ; il fit faire un chemin exprès pour ne plus traverser cette petite ville de cour.
En fermant le Palais, il avait lâché tout un monde d’oisifs et de parleurs, de gens ulcérés, ruinés. Plus de procès privés. Mais aux Pas-Perdus, aux cafés, aux coins de rues, sur chaque borne, commence le grand procès du Roi.
Deux légendes terribles, mêlées de faux, de vrai, entraient dans ce procès, menaient droit à 93:
1° Le Pacte de famine. Le Roi certainement n’eut point l’idée, le plan arrêté d’affamer ie peuple, de l’irriter, de l’armer contre lui. Mais il était marchand, il avait intérêt (avec Rourrel et autres) dans le trafic des blés, et, comme tout marchand, aimait à vendre cher.
2° Le Parc-aux-cerfs. Plus les vivres sont chers, mieux le Roi vend son blé, disait-on, plus il a des filles à bon marché. On supposait que cet homme (fort usé, surtout par la table) avait besoin d’un immense sérail, de grands troupeaux de filles. Pas moins de dix-huit cents, dit ridiculement Soûl a vie.
Voici la vérité : Le Roi ayant Madame aux fameux cabinets (déc. 1753), n’étant plus tout à fait chez lui, fut obligé de mettre sa ménagerie féminine (les modèles et la perruquière, etc.) aux
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combles de Versailles. Ces grisetles effrontées et folâtres faisaient plus de bruit que des rats. La Pompadour, avec une décence, une pudeur vraiment dignes d’elle, imagina une chose très-noble, un couvent de jeunes veuves, veuves d’officiers morts pour le Roi I ( Aryenson ) qui serviraient à ses plaisirs. Et elle eût fait cette infamie, si son neveu Lugeac et le valet Lebel, qui auraient trop perdu, n’eussent préféré et préparé une petite maison, bien petite, secrète, honteuse, qu’on acheta dans le quartier nommé le Parc-aux-cerfs (25 novembre 1756).
Mais le Roi aimait peu les rues désertes, surtout aux nuits d’hiver. En février 1756, du Parc-aux-cerfs on lui mena dans sa propre chambre à coucher une petite vierge de quinze ans. Amenée brusquement sans qu’on eût pris la peine de la corrompre et de l'endoctriner, la pauvre enfant eut peur, horreur, se défendit.
Le Roi avait quarante-sept ans. Ses excès de vin, de mangeaille, lui avaient fait un teint de plomb. La bouche crapuleuse dénonçait plus que le vice , le goût du vil , l’argot des petites canailles, qu’il aimait à parler. II le portait chez ses filles, si fières, leur donnant en cette langue des sobriquets étranges (JjOque , ou petit chiffon, Coche, etc.) On peut juger par là des égards qu’il avait pour des enfants vendues.
xvi, * 23
Il n’était pas cruel, mais mortellement sec, hautain, impertinent. Et il eût cassé ses jouets. C’était un personnage funèbre au fond, il parlait volontiers d’enterrement, et si on lui disait : « Un tel a une jambe cassée, » il se mettait à rire. Sa face était d’un croque-mort. Dans ses portraits d’alors, l’œil gris, terne, vitreux, fait peur. C’est d’un animal à sang froid. Méchant? Non, mais impitoyable. C’est le néant, le vide, un vide insatiable, et par là très-sauvage. Devant ce monsieur blême, l’enfant eut peur, se sentit une proie. Il n’eut nulle bonté, nulle douceur, s’acharna en chasseur à ce pauvre gibier humain. Cela dura longtemps, et tant, qu’il enrhuma ( Arg . février 1756, IV, 2G6). Tout fut entendu et public. La cour tâcha de rire; Paris fut indigné. Et les mères cachaient leurs enfants.
beaucoup, en Europe et en France, disaient :
« On le tuera. »
Dans la cour du Palais, quand il revint, les poissardes disaient (et redirent): « Il y aura une saignée. »
Et d’autres : « U faut une saignée en France. »
D’autres allaient plus loin, disaient : « Il faut une révolution , comme celle qui se fit il y a cent-cinquante ans. »
« Seulement plus radicale, avec la totale cxtinc-
tion de la maison de Bourbon. » ( Procès de Damiens, p. 82, 83, 84, 98, 106, 110, 113, 176).
Cela se dit jusque dans les couvents. Les jansénistes (depuis l’inceste des quatre Nesle, celui des deux Murphy, surtout depuis le 27 décembre) croyaient voir sur Versailles tomber le feu du ciel. Dans la communauté janséniste de Saint-Joseph, l’ avant-veille des Rois 1757, une enfant de douze ans, sans doute répétant ce qu’on disait entre religieuses, dit aussi : « Il sera tué. »
Par qui ? C’était la question.
Quand le Roi s’entendit avec les hauts chefs du Clergé pour amuser le Parlement, le basclergé qui n’était pas dans le secret, s’irrita fort, cria. On eut peur à Versailles de voir un Jacques Clément; on ne laissait entrer aucun abbé.
Mais qui finalement fut vainqueur? le Clergé. Qui garda ses biens? le Clergé. Qui fut ruiné? le Parlement. Là étaient les désespérés, les meurtriers probables , les parlementaires ou leurs gens. Ce fut un de leurs gens qui frappa Louis XV.
L’histoire des domestiques est une grande affaire en ce siècle.
Entre les classes, la plus dangereuse, à coup
sûr , c’était celle-là. On n’avait oublié rien pour les ravaler et les intimider. En vain. On ne put pas arrêter leur essor. On disait plaisamment des laquais : « C’est un corps de noblesse préparé pour suppléer l’autre. » De Crozat, laquais-roi de la Louisiane, le siècle, par Jean-Jacques, va droit à Figaro.
Ils ont vu et appris. Ils ont vu au Système monter, descendre les fortunes. Ils se sont vus eux-mêmes, du comptoir, du ruisseau de la rue Quincampoix, sauter d’un bond aux Fermes générales. Des hasards de bassesse souvent les élévaient. L’un naquit d’un soufflet, l’autre d’un coup de pied. Ce coup bien appliqué vous lance un petit domestique de Colbert le prélat au grand Colbert, qui le fera commis, caissier, traitant, fermier, millionnaire.
Nul milieu dans leur sort : ou comblés, ou brisés, favoris ou souffre-douleurs (on en voit quelque chose dans Rousseau et la Delaunay).
Leur sort, au dix-huitième siècle, s’est aggravé sous un rapport. On ne les veut plus mariés (voir Melon). Ce siècle, si sociable, devient pour eux l’état sauvage. D’ennui, d’oisiveté, plusieurs deviendront fous. Dans le petit trou noir où couche la femme de chambre ( Staal ), d’où elle entend et voit l’excès des libertés, on peut croire que la servitude fut bien sentie, que fut rêvé,
couvé bien souvent le Discours sur l'inégalité, les mots que Pascal et Rousseau lancent contre la propriété. Cela se traduisait par le vol domestique, leur paaladie commune.
Guerre à l’autorité, c’est toute la pensée des laquais. Portant l’épée comme les gentilshommes, ils ont leurs rixes, se battent en attendant aux portes des théâtres. Rien de plus mobile que ce peuple. Sous la Régence, ils se plaignent de ce qu’on les exclut de la milice. Sous Fleury, ils se plaignent de ce que l’on veut qu’ils en soient (1742), et ils parviennent à se faire exempter. On se moque de leur épée; et d’autant plus, ils aiment à dégainer. En 1750, aux razzias d’enfants, ils tirèrent l’épée pour le peuple. On put prévoir qu’un jour ils tireraient aussi le poignard.
Celui qui le tira, Damiens, était d’Arras. Celte frontière Wallone et Picarde n’est point du tout flamande. Au contraire. Les Wallons sont plus midiquelemidi. Ils donnaient à l’Espagne ses plus impétueux soldats. Ils donnèrent à la France de chaleureux artistes (les Walteau, les Valmore, les Foy, les Camille Desmoulins). Ils ont donné, par contre, des têtes souvent étroites et dures, fortes, ûprement systématiques, les Calvin et les Robespierre. L’Artois spécialement est marqué dans ce sens. Outre un grand mélange espagnol,
les séminaires d'Irlande y ont laissé leur trace, la grande machine régicide, terrible au temps d’Élisabeth. C’est la garde avancée des jésuites contre l’Angleterre. Là fut aiguisé le poignard des amis de Marie Stuart, là plus d’un siècle travaillèrent les écoles de l’assassinat.
A côté des jésuites, chez ce peuple dévot, ne manquaient pas les jansénistes. Le frère aîné de Damiens, pauvre ouvrier en laine, honnête, homme de bien, était un fervent janséniste, n’ayant pour meubles que des livres , livres de piété. Damiens lui-même fut longtemps très-dévot, entendant tous les jours la messe. (Je tire tout ce qui suit mot à mot du Procès).
Sa figure aisément l’eût fait prendre pour un espagnol. Il avait la peau assez brune (p. 350), les cheveux noirs, frisés (250), et volontiers coupés sur le devant en vergettes très-rases (350). Son visage allongé, marqué de petite vérole, le dessous de la lèvre inférieure très-crcusé, un nez d’aigle et des yeux profonds, faisaient une figure distinguée, belle ( Argenson ), tragique. Il était grand (cinq pieds cinq pouces), mais paraissait très-grand, étant mince et fort élancé. Il portait la tête un peu basse. Il n’était pas campé bien solidement sur ses jambes. Avec des yeux hardis, il était pourtant vacillant.
Sa famille de bons fermiers d’auprès d’Arras
était fort en débine. Son père, de chute en chûte, devint, de fermier, ménager, puis misérable moissonneur, et enfin portier de prison. Il avait dix enfants qui moururent presque tous. Le second, Damiens, petit diable indomptable (et qu’on nommait ainsi) jusqu’à seize ans travaillait à la ferme, cruellement battu de son père, qui, dans ses récidives, allait jusqu’à le pendre par les pieds, la tète en bas. Un oncle, cabarelier à Béthune, eut pitié de l’enfant, le prit, voulut le faire étudier. A seize ans, c’était tard. Il apprit à lire, à écrire, mais peu et mal. S’il devint cultivé, ce fut par l’expérience seule, la conversation, les voyages. Qu’en faire? On eût voulu le faire perruquier, serrurier. On essaya aussi de lui faire apprendre la cuisine dans une grasse abbaye, Saint-Vast. Un matin, il s’engage, et quoique racheté par son bon oncle, il reste domestique d’un officier avec qui il voyage quatre ans dans la guerre d’Allemagne (124). Il y put voir l’horreur du retour meurtrier de Prague.
Né en 1715, à la fin de la guerre, en 1737, il avait vingt-deux ans. Il resta domestique, changeant souvent de maître et n’étant bien nulle part. Honnête cependant et désintéressé, à ce point qu’il parlait souvent sans demander ses gages (32).
Les témoignages de scs maîtres (M. de Ma-
ridor, M m * de la Bourdonnaie, la maréchale de Montmorency, etc.) sont excellents. Il n’avait aucun vice ordinaire des laquais ; seulement il buvait; quoiqu’il bût sans excès, alors il était disputeur. (Déposition de M. de Maridor).
Il avait quelque temps servi chez les Jésuites, au collège Louis-le-Grand, où un de ses oncles était maître d’hôtel. Il y resta quatre ans. Les Jésuites voulaient « le mettre à l’eau » (lui refusaient le vin). Il sortit. Cependant, comme bon sujet, ils le reprirent, le mirent chez un élève qui avait chambre à part. 11 ne put y rester, s’étant brouillé avec le précepteur.
Il resta estimé, protégé des Jésuites qui parfois le placèrent. Cependant il avait fait preuve d’une grande liberté d’esprit, s’exprimant sans ménagegement « sur leurs doctrines relâchées, qui sentaient le libertinage » (p. 145, n° 305). Il affirma toujours qu’il ne servit chez eux que malgré lui, par nécessité de gagner son pain (p. 242, n° 266).
Son austérité naturelle et ses traditions jansénistes le portaient beaucoup plus du côté des Parlementaires. Il en servit plusieurs, surtout M. Bèze de Lys, pendant trois ans. Celui-ci est un des héros de la petite, intrépide minorité, politique plus que janséniste, et déjà révolutionnaire, qui frappa au cœur la royauté par la dispute des Lettres de
cachet, la question (première et capitale) de la liberté personnelle. Dans l’enlèvement général du Parlement (en mai 1753), M. Bèze eut cette distinction d’être des quatre que l’on n’exila pas, mais qu’on mil aux plus rudes prisons d’État. Nulle n’était plus dure et plus sombre que Pierre-en-Cise près Lyon où on le conduisit [Barb. V, 383). Damiens était le seul domestique de M. Bèze. Il vit de près cet acte, cette désolation des familles, les femmes en pleurs tâchant de suivre leurs maris dans ce coûteux exil, et à Paris le monde du Palais ruiné. Il devint ardemment et violemment parlementaire.
Il échappait souvent de chez ses maîtres pour aller au Palais le soir, la nuit, attendre aux jours de crise la fin des délibérations (328). Il errait dans les groupes où on lisait tout haut la Gazette de France (147).
Les deux partis étaient trôs-irrités. Damiens entendit avec horreur, comme il servait à table chez un sorboniste jésuiste, les convives dire qu’ils voudraient être les bourreaux des Parlementaires, et tremper les mains dans leur sang (156). Deux jansénistes d’autre part parlaient de tuer l’archevêque (Barbier). Damiens voulait qu’on le jugeât. Avec l’ordre du Parlement, il se faisait fort, disait-il, d’aller arrêter le prélat. On aurait trouvé deux cents hommes bien aisément pour
le mener à la conciergerie. (145, n° 287 , 288).
Quelque effort que l’on fit pour croire le Roi trompé, on savait bien la haine qu’il avait pour la robe. La cour savait lui plaire quand, à Versailles, les croisées se peuplaient de visages moqueurs à l’arrivée du Parlement, au débarqué « des singes » en robes rouges. Damiens était avec son maître M. Bèze, au jour où, le Parlement arrivant, le Roi sortit, dit qu’il allait dîner à la Muette, se fit attendre tout le jour. Il vit les magistrats seuls , affamés , errer au cbûteau et au parc. Un courtisan humain eut honte de celle indignité. Il fit excuse pour son compte, fit chercher, apporter quelques vivres trouvés par bonheur.
On eût dit qu’un hasard terrible menait Damiens partout où l’on pouvait amasser la colère. Resté seul sur le pavé, quand son maître fut arrêté, il trouva place justement dans la maison, et la plus digne, et la plus maltraitée, celle de l’ex-gouverneur de l’Inde, La Bourdonnaie. Douloureuse Iliade! trop longue pour la conter ici. Qu’il suffise de dire que ce grand homme, puni de ses victoires, disgracié, prisonnier de guerre, dès qu’il apprit à Londres qu’on avait l’infamie de faire son procès à Paris, obtint de revenir, de venir voir si on lui couperait la tête. On fit pis. On le tint trois ans à la Bastille, et on
le lâcha mort, mourant du moins, ruiné et de santé et de fortune. Il mourut de chagrin et du déshonneur de la France (10 nov. 1753).
La mort de celte grande et illustre victime criait contre le ciel, et Damiens parut le sentir. Pendant la maladie, il se montra zélé. II s’échappait à peine pour aller à deux pas s’informer des nouvelles « à la terrasse du Luxembourg. » Sa préoccupation des affaires politiques était visiblement extrême. 11 ne resta pas chez la veuve, qui eût voulu le retenir (183-184). Que devint-il? Ce qu’on en sait alors, c’est qu’il écrivit à quelqu’un une lettre contre le despotisme (Bar b. , VI, 481).
Pendant deux ans, je perds sa trace. Quelques mots seulement font croire qu’il s’affranchit, qu’il vécut des petits métiers de Paris. Quelqu’un dit l’avoir vu colporter des manchettes, vendre au Pont Neuf des pierres à dégraisser. Il était là au grand passage, à portée de savoir les nouvelles, près du Palais, au centre de l’agitation parisienne.
L’idée de tous était qu’on devrait avertir le Roi. Mais comment? Le pauvre janséniste Carré de Montgeron s’était bien mal trouvé de l’avoir essayé. Pour un livre offert à genoux, mis dans un cachot pour toujours! On avait dit alors:
« Si le roi n’est touché d’un livre, Dieu le touchera autrement. »
Personne cependant n’eût voulu le toucher à mort, pour avoir à la place un autre pire, dangereux personnage, très-propre à faire un fou.
On eût voulu non que le roi mourût, mais fût ou malade ou blessé, qu’il se souvînt de Dieu, de ses devoirs, qu’il se dît, comme à Metz : J’ai péché, j’ai mal gouverné! » Mais qu’il le dît sérieusement. Qui le ferait rentrer en lui? Qui se constituerait le bras de Dieu pour le frapper? lui donnerait le coup dont le corps saignerait et dont guérirait l'âme? Damiens se dit en lui : « C’est moi. »
Il se le dit trois fois ; à l’enlèvement du Parlement, en mai 1755, — en mai 1756, au traité autrichien, — en décembre de la môme année, lorsque, le Parlement décidément brisé, on crut la tyrannie établie pour toujours.
Mais, on l’a vu, il y eut un entr’acte. Pendant vingt mois et plus (1754-1755), le roi amusa le public. Damiens se calma, ajourna. Cette détente eut l’effçt ordinaire. Après la grande exaltation, la nature se relâche, souvent tombe assez bas. Jusque-là, il était (au témoignage de ses maîtres), un rare laquais, exempt de tous les vices de sa classe. Dès vingt ans, il s’était rangé et marié, épousant en secret une femme beaucoup plus âgée et il en avait une fille. Elle était cuisinière , et tous deux se faisant passer pour non
mariés, il la voyait fort peu; beaucoup plus une femme de chambre avec qui il avait servi. Il portait cependant parfois de l’argent à sa femme pour l'aider à nourrir l’enfant.
Dans la misère croissante (sept. 1755), son commerce en plein vent dut manquer tout à fait. Il se refit laquais. On le plaça dans l’hôtel équivoque d’une belle dame à la mode. Il avait été jusque-là, pour parler en style parisien, homme de la rive gauche, des vieux quartiers rangés. Cette fois, transplanté à la rive droite, aux boulevards, à la rue Grange-Batelière, il vit un nouveau monde. La dame, avec un nom très-aristocratique, était une petite femme de commis. On ne voyait pas le mari qui, prudemment, se tenait à Versailles, dans sa vie d’humble plumitif. Mais on voyait son chef, le brillant joufflu Marigny, frère de la Pompadour, qui avait enlevé la belle au quatrième jour de mariage, et venait sans façon rire, souper, coucher là.
Maison joyeuse , quand tout était si triste.
Éternel mardi gras. C’était juste ce qu’il fallait pour assombrir encore cet esprit sombre, lui ramener l’idée fatale. Il fit tache dans cette maison. Il y devint la bête noire. Il se tenait à part, ne parlant guère que seul, et marmotant tout bas, s’en allant au plus loin coucher dans un grenier.
Laissa-t-il échapper quelque signe imprudent de
mépris pour cetle maison, pour l’entreteneur Marigny? On ne sait. Mais il est certain qu’on le persécuta, qu’on le poussa à bout, qu’on fit ce qu’il fallait pour que, de maniaque, il fût fou tout à fait. La dame était menée par une femme de chambre coëffeuse, une Henriette qui se mêlait de deviner et de prédire. Elle lui dit : « Tu seras pendu. On le voit bien aux lignes de ta main. » La dame écervelée se mit de la partie, voulut aussi regarder dans sa main, et elle y vit qu’il serait rompu vif. Un autre jour, du haut d’un escalier, jetant un panier plein de bûches, elle dit; «Ramasse! ramasse!... C’est signe que lu sera brûlé. »>
Sa faible tête fut frappée. 11 dit dans le Procès : « On me jeta un sort. » Il jugea qu’il aurait un horrible martyre. Mais ce qui lui fut plus cruel, c’est que, quittant cette maison, il entendit la haineuse Henriette, lui dire : « Vas!... tu feras un vol ! »
Le coup porta comme en pleine poitrine. Il était sali, c’était fait; sa destinée perdue. Ce fatal mot disait : « Tu ne seras point un martyr... Tu mourras dans la honte, et, tout en t’immolant, tu resteras déshonoré ! » Le trait entra, et il n’eut pas la force de le lui rejeter, de rire. 11 la crut, il fut furieux. Il sentit bien qu’il volerait... II aurait voulu la tuer ! Il dit : « Je la tuerai ! » 11 ne lui fit
rien cependant. Seulement en partant, il jeta des pierres dans les vitres.
Où en était Paris. La trahison d’Autriche, le viol de février, c’est ce qui sans doute occupait. Damiens n’y tenait pas. Sa main avait soif du couteau. Il eut l’idée de fuir loin de Paris et d’aller à Arras. Et d’ailleurs, dût-il faire le coup, il fallait avant tout qu’il réglât ses affaires de famille, ramassât pour sa fdlc ce qu’on lui redevait là-bas sur certaine succession. Comment faire le voyage. Il servait un M. Michel, négociant de Pétersbourg, de passage à Paris. Cet étranger, sans coffre-fort, avait son or dans un portefeuille , simplement fermé de rubans. Nulle serrure à forcer. L’or était disponible. Quoi de plus aisé que d’en prendre pour le voyage, sauf à le remplacer avec l’argent d’Arras? Tel fut le conseil du démon qui le travaillait au dedans. 11 dit, répète et jure avec persévérance qu’il prit seulement cent trente louis (p. 104, n° 162 ; p. 556, n° 2). Il y avait encore douze mille francs en or auxquels Damiens ne toucha pas.
C’était le vol d’un maniaque. Il n’eût su à quoi dépenser. On ne voit pas qu’il ail joui ni profité en rien, sauf un habit et cent écus de laine qu’il acheta afin que son frère l’ouvrier travaillât à son compte. Mais ce frère, très-honnête, fut pénétré d’horreur quand une lettre d’un jeune
frère qu’ils avaient à Paris lui fit savoir que cet argent était volé. Damiens fut foudroyé. Il essaya par trois fois du suicide : il se saigna , laissa couler son sang; il prit de l’arsenic; il alla à la mer, avec l’idée de s’y jeter. Mais son frère le gardait, ses parents le forçaient de vivre. Ils voulaient que plutôt il fît restitution. Pour qu’il en eût le temps, ils proposaient que luimème se mît dans une maison de force. Il pleurait, s’y laissait mener comme un mouton. Malheureusement cette maison qui était un couvent ne voulut pas le recevoir.
Alors, craignant toujours qu’il ne fût arrêté, ils le menèrent vers la frontière. Au moment d’y passer, la maréchaussée lui barre le passage, et il était happé, s’il n’avait donné cent écus.
Son état était effroyable. Il se faisait saigner de mois en mois pour calmer son agitation. Mais les nouvelles de Paris la ravivaient. L eConsummatum est, la fin des fins semblait arrivé, et par le Parlement brisé, et par les cent mille hommes qu’on livrait à l’Autriche, et par le mariage autrichien ( Barbier ) Damiens retourna à Paris.
Il y mit quatre jours. Il arriva le soir du 31 décembre. Son jeune frère, domestique d’un conseiller, le reçut durement. Sa femme qui était chez un négociant du quartier Saint-Martin, lui fit meilleur accueil, lui fit du feu, le coucha avec elle.
Elle était allée se jeter aux pieds du sieur Michel avec sa fille, et demander grâce pour lui. Celte fille, grande et jolie, mais boiteuse, était placée rue Saint Jacques chez un enlumineur, client et agent des jésuites. Elle y coloriait des découpures d’estampes (sotie mode d’alors pour détruire souvent des chefs-d’œuvre). Avertie, elle vint (1 er janvier); elle lui demanda s’il lui apportait des élreunes, puis n’en recevant pas, l’accabla de reproches. 11 pleura, et reçut encore même semonce d’une ancienne amie, qui s’attendrit pourtant en le voyant abîmé de douleur. Elle se tira du cou une médaille de la Vierge, la lui passa, en l’assurant qu’avec cela il n’avait rien à craindre. Sa femme eût voulu le garder, mais elle n’était que cuisinière, et la femme de chambre lui avait reproché de l’avoir fait coucher à l’insu de ses maîtres.
Il avait dit aux siens : « J’irai parler au Roi. » Puis pour les rassurer : « Je m’en retourne en Flandre. » Il part le 3 janvier au soir. Ils le conduisent à mi-chemin, à la Cité. Là adieu éternel.
Il continue et soupe rue de la Comédie dans une auberge; mais à dix heures,, on ferme et on le fait sortir. Il errait dans les rues, le froid était très-vif Au coin de la rue de Condé une grosse et joyeuse fille l’appelle, le fait monter chez elle. Il y attend l’heure de partir, muet, immobile et lugubre. Enfin honteux de faire veiller pour rien la pauvre