AUX AM DE.LOURS RIEL
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Souvent, des amis de Québec, amis de Riel et les miens m'ont demandé de publier le récit de mes aventures à la Rivière-du-Loup et à Cacouna, en 1874, lorsqu'on me fit jouer à mon insu le rôle de Riel. J'avais raconté la farce en diverses circonstances, et toujours mon récit avait paru plaire à mes auditeurs. Il va sans dire que le nom de Louis Riel en était le principal attrait.
Au mois de septembre dernier, il me vint à l'idée de préparer ce sujet sous forme de conférences, que j'irais faire de villes en villages, sur la Côte du Sud, au profit d’une œuvre éminemment patriotique, la loterie du curé Labelle, Pour une raison ou pour une autre, la chose n’a pas réussi, et je jetai mon manuscrit dans le coin de l'oubli. Il était là, morne, sans vie, presqu'enseveli sous un linceul de poussière, lorsque le cri de guerre poussé par Dumont, des hauteurs de la Saskatchewan vint le réveiller de sa léthargie de six mois. Sans en rien retoncher, sans % relire même, je le livrai à l'impression. Je voudrais faire mieux qu'il me serait impossible d'y réussir, au milieu du fracas de la guerre civile, du bruit de la fusillade, des cris des victimes, des plaintes des mourants, aveuglé par la fumée des incendies, et
plus encore par les larmes dont on ne saurait se défendre en présence d'aussi grands deuils. Il faut attendre que la voix du canon soit éteinte, que les cris de victoire aient cessé de se faire entendre, que les pas de la déroute soient étouffés dans les marais du nord, que les haines soient calmées, les maisons incendiées reconstruites, les bras passés du fusil à la charrue, que les mères aient un foyer, que les enfants remontent des larmes au sourire, tous, de la disette à l'abondance : il faut attendre que la justice fouille dans les ruines, dans les cendres, jusque dans la dépouille des morts pour y trouver l'esprit disbolique de la rébellion et qu’elle juge les coupables, avant de songer à écrire l'histoire des mauvais jours que nous venons de traverser avec des résultats en définitive plutôt pénibles que glorieux, Dans la suppression de la révolte, tous ou presque tous ont fait leur devoir, mais le devoir accompli, pour ne pas laisser de remords n’en fera pas moins éprouver à plus d'un de durs et cuisants regrets, et au pays tout entier des pertes presqu'irréparables.
De notre côté, nous connaissons nos morts et pouvons calculer d'assez près nos pertes immédiates : mais il en est autrement du côté des révoltés. Ils ont semé le désert de leurs cadavres : de riches paroisses, des villages prospères sont détruits par l'incendie : la saison est passée pour entreprendre les travaux de ferme ; c’est une année morte pour le cultivateur. Les plus forts comme les plus faibles sont forcés de tendre la main au gouvernement qui les a châtiés, à leurs compatriotes qui les ont d'abord blâmés, réprimandés et qui ont
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enfin réprimé leur mouvement subversif, quoique pour plus d'un, (je parle surtout des Canadiens-français) ce fut avec peine et contrainte.
Le gouvernement a été sévère, mais il ne sera pas implacable, La révolte dorptée, il oubliera la faute et ne verra plus que l'enfant, soumis et suppliant, À son défaut du reste, nous saurons nous souvenir, que ceux qui souffrent là-bas, sont avant tout nos frères, Et si le gouvernement abdiquait sa prérogative paternelle, après en avoir rudement exercé les droits, nous saurions réclamer, à noire honneur, les privilèges du cœur et du sang, Les Canadiens-français ne laisseront pas les Métis du Nord-Ouest, dans la misère, dans la honte et la disette, La charité fraternelle n'a jamais eu
lus belle occasion de s'exercer. Nos frères des itatsæ Unis ont pris les devants. A nous de les rejoindre et de les dépasser : et parce que nous sommes plus nombreux, et parce que nous sommes relativement plus riches, et surtout parce que nous sommes à la fois, la source, le loyer, le centre de la nation canadienne-française, Nous n'avons eu qu’une faible part dans les exploits accomplis et nous n'en sommes pas jalonx, mais quant aux bienfaits à accomplir, nous en revendiquons le monopole. À nous de guérir fraternellement les plaies que d’autres ont pu faire très vaillamment, par ordre supérieur. L'amour et la charité iront sur les pas de la violence, afin d’en effacer jusqu'aux moindres traces.
Non, ce n’est pas le temps d'écrire l’histoire de cette insurrection et surtout celle de Riel, qui en a été le porte-étendard s’il n’en a pas été l'âme. Le malheureux est dans les fers, à
Régina. On lui a mis un boulet aux pieds, qu'il porie Gans ses mains, lorsqu'il veut se promener sans trop s’écorcher les chevilles. On lui fera son procès tout-à-l'heure, et de ce procès va surgir la lumière sur les évènements survenus depuis une année, dans le territoire de la Saskatchewan. Le gouvernement a choisi ses avocats, Riel a retenu les siens, MM. Lemieux et Fitzpatrick (beau-frère de l’Hon. A. P. Caron) du barreau de Québec : il ne reste plus qu'à trouver le tribunal qu'il convient pour juger une pareille cause. Là-dessus, lettre close et l’on dit même que le conseil Privé n’y voit pas plus jour que dans une bouteille à l'encre.
Du fond de sa prison, Riel se préoccupe moins de son sort que de celui des âmes. Il se croit appelé à réformer la religion catholi.
ue. Tous ses écrits, en prose ou en vers, sont illuminés d'un mysticisme qui ne peut provenir que d’un cerveau dérangé.
On lui annonçait, hier, la mort de sa mère, résidant près de Winnipeg. Il ne s’en est pas ému.
Il sait que l'issue de son procès peut être la mort, l’'échafaud, la mort des traîtres et des fé- Jons ; il ne s’en soucie que pour demander qu’il soit jugé par un tribunal de la province de Québec, une impossibilité absolue.
Cependant, le dénument de sa femme et de ses deux petits enfants touche au plus sensible son cœur de père. Il oublie ses fers, sa position et jusqu'à ses symboles, pour prier son frère, d'aller recueillir sa famille perdue dans le désert, réduite à la pitié de ceux qu'il a ruinés et même abandonnés dans leur ruine.
J'emprunte ici, au Monde du 28 juin, le tableau chronologique des évènements de l'insurrection qui me paraît aussi complet qu'on le puisse désirer, pour le moment du moins :
‘ En vertu de l'acte du Manitoba, 1870, chaque Métis né dans la province avant le ler juillet de cette année, avait droit à 245 âcres de terre,
“ Il n'était pas question dans la loi, des Métis qui vivaient en dehors du Manitoba, et ces Métis ne demandèrent rien non plus à cette époque. Le district de Saint-Laurent, l'un des plus beaux fut établi en 1862, et il y a trois mois la prospérité y régnait encore. ÏI1 y a environ dix ans, ces colons demandèrent pour la première fois d’être placés sur le même pied que les Métis du Manitoba.
‘“ Comme c’est la coutume chez tous les Français, ils s'étaient établis sur le bord des rivières, chaque ferme ayant peu de front, et s'étendant dans l'intérieur en forme de parallélograme. Les arpenteurs se crurent obligés de déranger cet ordre de choses, et les Métis de protester. Avec cette protestation ils demandèrent un octroi de 240 âcres de terre par tête, et depuis lors l'agitation n'a cessé de régner. Riel arriva du Montana, dans l’été de 1884.
‘“ Un grand nombre de colons le reçurent à bras ouverts. M. Jackson, de Prince Albert, répondant au Times, qui avait protesté contre l'invitation faite à Riel par les colons de cet établissement, écrivit au Globe dé Toronto, le 4 septembre 1884, et affirma qu'il y avait une entente parfaite entre les Métis Français et Anglais et les colons canadiens, et que tous avaient juré de se tenir unis jusqu’à ce que leurs griefs fussent disparus. Jackson devint ensuite secrétaire de Riel.