‹ Louis Veuillot (volume 2)Chapitre 55 sur 66 · UNE TENTE ARABE · texte numérisé non relu

UNE TENTE ARABE

Ze djouhisb morgh we maby aramideb Tlbawaditz pay derdamen xecbidèb.

Tous les êtres créés jouissaient d'un sommeil paisible, et le malLcur lui-même était endormi.

Djamy, poète persan. Amours de Zuletha,

ETTE histoire commence au milieu des nuits paisibles, claires et froides du Saïd, nom arabe de la Haute-Egypte, dans l'année de l'hégire 12 12, que les chrétiens appellent l'an 1797, et que les Français nommaient alors l'an Vi de la Répubhque, et dans le désert qui s'étend sur la rive gauche du Nil, à quelques lieues des grandes ruines de Thèbes. La lumière de nuit était pure comme elle l'est toujours sous ce beau climat; mais comme l'horizon y est continuellement voilé par de légères vapeurs, ce n'était qu'au zénith seulement que l'on pouvait voir les larges étoiles de la zone torride, et les constellations inconnues à l'œil de l'Européen. Une terre inégale et blanchâtre, sans l'éclat de la neige, mais ondulée comme elle, s'étendait jusqu'à l'horizon comme une nappe immense dont rien ne rompait la triste uniformité. Cette sorte de mer immobile avait une lueur blafarde et

mate, et partout s'étendaient des sables sans ombre. Seuls au milieu de la terre vide et stérile, s'élevaient deux colosses comme deux rochers dans l'océan ; ces figures énormes et d'inégale grandeur reposaient assises à côté l'une de l'autre sur des trônes de granit noir, larges comme deux collines'''; à la lueur des étoiles, on pouvait distinguer leurs bras immenses s'appuyant sur leurs genoux réunis; et dans l'air, à une grande hauteur, reluisaient leurs têtes mutilées , qui s'élevaient sur leurs épaules comme deux grandes tours ruinées sur deux montagnes voisines. Ces antiques statues semblaient régner sur le désert, et lui imposer son silence : tout, jusqu'à l'air lui-même, était sans mouvement, quelquefois seulement une brise soudaine et rapide , venue de la mer Rouge , faisait voler devant elle un peu du sable fin de la plaine; et puis, comme si cette terre morte eût fait un vain effort pour s'agiter et revivre , tout retombait dans un éternel repos.

Cependant un bruit inusité s'éleva tout à coup dans cette nuit silencieuse, ce fut un tintement léger de sonnettes et de grelots, secoués par un mouvement fréquent et régulier : une masse blanchâtre qui courait rapidement, s'approcha des deux colosses, et tourna deux fois à l'entour.

C'était un petit éléphant blanc, de la moindre taille, qui passait avec un trot rapide et allongé : un homme paraissait assis sur son dos , au milieu de plusieurs fardeaux élevés ; douze autres hommes couraient à ses côtés, un enfant était couché sur sa tête. Après avoir fait le tour des statues, l'éléphant fut arrêté par son guide entre ces deux colosses, et vers le socle du plus grand, qui a soixante pieds de haut, et dont sa trompe n'atteignait pas le pied. Une petite lumière rougeâtre brillait sur le sable; elle éclairait l'intérieur d'une tente arabe plantée sur quatre piquets, et couverte de peaux de chèvres. Ce toit nomade s'appuyait contre la base immortelle et pesante de la statue de Memnon, et s'élevait à peine à la moitié de son piédestal ; les deux pieds réunis du colosse paraissaient comme un double dôme sur la tente qu'ils om-

'■' Le piédestal et le colosse (du sud) réunis pèsent 1,305,992 kilogrammes (3,611,985 livres).

brageaient. A quelques pas, une longue lance était plantée dans le sable ; un large anneau de fer passé dans le bois de cette pique ployante, et balancée comme un jeune arbre, retenait la jambe d'un beau cheval, qui se mit à hennir en secouant sa crinière et frappant la terre de son pied libre. L'odeur et l'aspect de l'éléphant l'avaient effrayé, et l'influence qu'exerce l'approche de ce puissant animal sur tous les autres fut communiquée à deux chameaux, qui, se levant par saccades, passèrent leurs longs cols par-dessus la petite tente, et firent de vains efforts pour briser les licols qui les attachaient à des débris de monuments. Cet effroi ne jeta aucun trouble sous le toit des hommes; personne ne parut hors de la tente , et le nouveau venu , après s'être laissé glisser sur le flanc de l'éléphant agenouillé, et l'avoir fait conduire à quelque distance par les hommes de sa suite, entra seul dans la tente. Il souleva le tissu de peaux de chèvres qui la formait, et demeura debout sur le seuil sans entrer. II vit alors ceux qu'il semblait être venu chercher, un homme et une jeune femme, placés en face l'un de l'autre, et dans la même attitude. Un vieillard grave était, non pas assis, mais ployé, les jambes croisées, sur le tapis qui régnait dans toute la tente, et fumait une longue pipe dont le tuyau formait autant de cercles et d'anneaux que le corps d'un serpent avant d'arriver au réceptacle du tabac, posé au milieu du cercle comme un vase ou un encensoir; son aspect était vénérable par la noblesse de ses traits allongés et amaigris, l'expression de ses yeux noirs et bien fendus était fort douce; mais le sourire de ses lèvres épaisses, trait particulier aux Arabes, était une sorte de convulsion sauvage qui, à la manière du tigre, découvre des dents luisantes que l'on croirait prêtes à mordre ; une barbe blanche et droite tombait en touffes inégales et désordonnées sur la poitrine nue de cet homme; un schall était négligemment noué sur sa tête chauve, et un vaste manteau blanc, drapé autour de son corps avec un art connu des Orientaux seuls, cachait des membres nerveux et bruns, et des bras nus qu'il découvrait en parlant, et dont il montrait complaisamment la force.

Devant lui, une jeune fille, d'environ quatorze ans, était si mollement couchée, qu'on l'aurait crue endormie. Deux coussins d'une

étoffe brune déchirée en plusieurs endroits , soutenaient son bras et sa tête. Un grand voile de toile blanche tombait derrière ses cheveux tressés en longues nattes, au bout desquelles pendaient de petites sonnettes d'argent, et des sequins d'or percés et attachés de distance en distance à chaque nœud des tresses. Tout son costume avait une forme voluptueuse et négligée , par on ne sait quel mélange de luxe oriental et de misère sauvage : une sorte de pantalon, d'une étoffe transparente, usée et ternie, laissait nus sa ceinture et son sein , et la couvrait Jusqu'à ses pieds , très petits et posés à nu sur des souliers de bois ; à son cou pendaient des colliers ornés de mille petites figures et soutenant deux petites boîtes , dont l'une contenait, selon l'usage, un verset du Koran , l'autre des essences. La beauté régulière de ses traits était admirable, sa bouche était petite et sérieuse, ses yeux grands et doux étaient baissés avec leurs longues paupières sur une sorte de mandoline arabe à long manche et à trois cordes appelée tan-bour, qu'elle effleurait presque sans bruit du bout des doigts. Deux choses de la nature et de l'art s'unissaient cependant pour donner à cette jeune fille un aspect moins doux au premier abord ; son teint était absolument Jaune, ses sourcils arqués étaient peints d'une couleur étrangère et noire, appelée surméb, et l'extrémité de ses doigts était rougie de ce bennéb <'\ qui rassemble les nuances de la pourpre et du safran. Près d'elle étaient posées , sur le tapis , trois tasses d'un café fumant, et une petite pyramide de riz. L'intérieur de cette petite demeure était éclairé par un œuf d'autruche suspendu au sommet de la tente, et rempli à demi d'une huile odoriférante.

A peine la jeune Arabe eut-elle aperçu un homme à l'entrée de la tente, qu'elle se leva comme une gazelle blessée, et jeta sur son visage un second voile de toile bleue, percé devant les yeux seulement, et assez grand pour la couvrir de la tête aux pieds, et cette élégante femme prit tout à coup la triste et sombre tournure de ces pénitents noirs, qui, en Europe, accompagnent les enter-

''' Le bennéh est un arbrisseau qui croît dans l'Inde et est cultivé en Egypte, surtout aux environs du Caire. On broie ses feuilles séchées; on en fait ensuite une pâte qui sert de teinture.

SCENES DU DESERT. ^y^

rements. Le vieil Arabe lui lança un regard courroucé , qui semblait chercher les yeux de sa fille jusque sous l'abri sombre du borhô, pour lui reprocher d'avoir trop tardé à s'en couvrir; puis il se hâta de reporter les yeux sur l'étranger, comme pour voir s'il avait eu le temps de contempler son enfant; mais il fut rassuré pleinement par l'attitude froide et cérémonieuse de l'Indien. Celuici avait la tête inclinée sur sa poitrine, les bras croisés, et les yeux fermés comme plongés dans la plus profonde méditation. Son costume excita la surprise de ses hôtes; son front, d'un noir rougeâtre, était couvert d'un turban de mousseline, à ses oreilles pendaient de longues perles, et de longs colliers à son col, ses jambes noires et ornées de cercles d'or étaient à demi couvertes par un caleçon de mousseline blanche, et, chose plus étrange, il avait revêtu l'habit uniforme bleu des Européens ; sur ce costume des Indes et auprès du cangiar de son pays pendait une épée française.

Le vieux chef de tribu attendit quelque temps sans se déranger, ni faire le moindre mouvement, continuant de fumer paisiblement sa longue pipe. Cependant, s'apercevant que l'Indou demeurait obstinément dans la même attitude, et luttait avec lui d'immobilité, il en conclut, avec justesse, que l'étranger attendait que le premier mot vînt du cheik; il se décida donc à le prononcer, et ôtant avec lenteur de ses lèvres le bout d'ambre de sa pipe, il articula gravement le salam alicum des Orientaux, ou la paix soit avec toi.

L'Indien, comme mis en mouvement par ce3 deux mots, leva la tête et s'avança d'un air doux et paisible jusqu'au milieu de la tente, et pour y arriver, il lui suffit de faire trois petits pas; là, il s'inclina profondément , toucha la terre de ses deux mains et les porta sur son front pour accomplir le salam, ensuite prit la parole, et prononça de la gorge et d'un ton nonchalant et presque dédaigneux un long discours en langue de l'Indoustan, où le mot seul de Brabma fut intelligible pour le cheik. Mais celui-ci ne sourcilla pas, le laissa continuer jusqu'à la fin, sans témoigner par un seul regard ou par le moindre geste l'impatience de ne pas comprendre, et lorsque le nouveau venu eut fini sa harangue, il lui fit un geste

^y4 SCÈNES DV DÉSERT.

gracieux pour l'inviter à s'asseoir, et lui montra une petite tasse pleine de café, en disant seulement caboué, nom qui signifie /orce, et qui en donne aux habitants pour supporter les chaleurs de leur climat. L'Indien s'accroupit sur les talons sans répondre, tournant dans ses doigts d'un air d'orgueil inexplicable une sorte de petite ficelle blanche qui pendait de son épaule gauche à la hanche droite, et passait sur son habit militaire bleu. II repoussa doucement le café qui lui était offert, comme si un scrupule religieux l'empêchait d'y goûter, et prit seulement avec les doigts quelques grains de riz et de sel qu'il porta sur ses lèvres, puis il accepta une longue pipe que lui présenta l'Arabe, et tandis que la jeune fille enveloppée de son manteau bleu et accroupie près de son père semblait craindre de faire un mouvement, des nuages de fumée embaumée s'élevèrent à la fois des deux bouches et des deux tuyaux, de manière à former sur les têtes un nuage qui t)ffusquait la timide lueur de la lampe. Le bruit des lèvres qui aspiraient cette vapeur fut longtemps le seul que l'on entendît, enfin le grave cheik parut se rappeler que pour savoir ce que voulait son hôte, il pouvait être bon de le comprendre ; et avec ce calme des Orientaux pour qui l'on dirait qu'il n'y a pas d'heures, à voir comme ils songent peu à les employer, il dit tout haut ce seul mot : Frank, Aussitôt sa fille se leva, et sortant de la tente, parla avec un ton de commandement; une voix d'enfant répondit, on entendit un cheval partir, et elle rentra bientôt sous la tente de peaux de chèvre, s'assit sans parler, et ne cessa de tourner de son père sur rindou ses grands yeux noirs qu'on voyait briller sous l'épaisse toiie de son masque , tandis que les deux graves personnages , recommençant à fumer de nouvelles pipes sans prononcer une syllabe, presque sans remuer les yeux, passèrent ainsi toute la nuit, soit qu'ils fussent aussi mdifférents et dénués d'idées que des pagodes de porcelaines, soit qu'ils demeurassent plongés dans des méditations aussi profondes que celles d'un fakir ou d'un ulemah, cherchant à comprendre les soixante-dix mille incarnations de Vichnou, ou bien la mission de Mahomet, envoyé comme prophète, au rouge et au noir, selon l'expression du sage Abu'l Feda.

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