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III. JUGEMENTS ET OPINIONS

Ce fut d'abord, dans Stello, le renouvellement de la manière de Vigny qui surprit. Prenant les devants , le prospectus de la Revue des Deux Mondes, annonçant entête de la livraison d'octobre 1831 «la suite prochaine des Consultations du Docteur -Noir)), rappelle que «le public a vu avec étonnement l'auteur de Cinq-Mars et de la Maréchale changer brusquement...» Et cette forme inattendue, chez le poète de Moïse, est encore signalée dans une annonce de 1832 du même périodique. Le Journal général de la littérature (p. 134.) loue «des idées neuves, souvent profondes, des pensées mises en action...» La Revue de Paris, d'abord, fait écho, et annonce «un spirituel pastiche où se trouvent très artistement fondues la manière de Sterne et la manière d'Hoffmann». Quelques jours après (juin 1832, p. 128), la même revue daube sur «les réflexions et les digressions d'un ou deux personnages factices dont l'originalité d'emprunt s'amuse à distraire l'attention du lecteur, à peu près comme le paillasse, le clown, ou le gracioso des anciennes parades. . .»

LsiRevue des Deux Mondes est bien obligée (15 juin) de défendre son auteur, «cavalièrement» traité par le magazine rival; un bout de chronique incident observe que la Revue des Deux Mondes, sans cela, n'aurait point parlé de ce livre «dont il ne nous est peut-être pas permis de faire l'éloge» : Vigny ne s'est pas plaint sans raison que Stello, «fait, non pour être lu, mais pour être étudié», ait d'abord donné ' «le vertige à la critique». Dès le 23 avril, le Charivari s'était fort égayé du «mal à la tête» du ridicule Stello.

Il faut dire qu'avec l'épidémie de choléra, l'équipée de la duchesse de Berry en Vendée, le procès des Saints-Simoniens, l'année 1832 avait d'autres façons d'occuper l'attention du grand public.

Mais, déjà, les passions politiques s'étaient emparées de l'œuvre. Voici, le 28 avril 1832 , avant la publication en volume, un dur article de l'Européen de Bûchez qui prend la défense de la tradition révolutionnaire, insultée dans le troisième récit de Stello. A. Chénier, «petit aristocrate libéral», la mort des marquis sous le couperet de la guillotine : ce n'est pas de quoi autoriser des attaques collectives contre

les nécessités de la Terreur; «nous aurions laissé passer sans réflexion la leçon de M. de Vigny, s'il n'insultait des noms que nous entourons de notre respect et de notre admiration».

Il est visible que les républicains déçus, au début du régime de Juillet, montaient bonne garde : David d'Angers, le 2^ juin 1832, retrouve dans Stella «le génie d'un poëte, mais trop le grand seigneur vexé contre la pauvre espèce humaine». Le Constitutionnel du 23 août n'est content, ni du «style pimpant», ni des «plaisanteries dédaigneuses sur les gens qui puent le peuple». Le Mercure du XIX' siècle proteste (1832, p. 483) contre les détracteurs de Robespierre.

St.-C. [Saint-Chamans ?] dans la saint-simonienne Revue encyclopédique de septembre 1832, soulignait le scepticisme politique de Vigny, souhaitait que les poëtes se mêlent davantage à la vie de leur temps, reconnaissait d'ailleurs le douloureux problème, regrettait enfin l'ex- I cessive rigueur que les partisans de la Révolution manifestaient, «ardeur si véhémente qu'ils pourraient bien à leur tour avoir nui à la bonté de leur cause». La polémique, en effet, est déchaînée ; le 29 septembre 1832, l'Européen revient à la charge, et, examinant l'esprit des conventionnels, il relève les attaques contre Robespierre, fulmine contre «Vinfkme Journal des Débats, \c jésuitique Constitutionnel; un Janin,un Barthélémy, un Alfred de Vigny, et toute la race des écrivains mercenaires. . . race matérialiste d'égoïstes. . .»

La mesure, ici, était dépassée, et on le £t bien voir au journal de Bûchez; le 6 octobre, une Variété faisait amende honorable :

Une erreur grave que rien ne justifie, et qui a tenu à l'absence momentanée du rédacteur en chef, a fait placer, dans le premier article de notre dernier numéro, le nom de M. Alfred de Vigny à côté de ceux de deux hommes que l'opinion publique a marqués au front. . . L'opinion de M. de Vigny est loyale. . . c'est un honorable écrivain . . .

Une discussion explicite de la thèse de Vigny tarde donc à se manifester. A défaut de Sainte-Beuve, G. Planche (Revue des Deux Mondes, i" août 1832; Portraits littéraires, I) discerne à travers la manière «inattendue et nouvelle» de l'écrivain, «le plus personnel, le plus intime et le plus spontané de ses livres»; il se contente d'admettre avec Vigny que les poètes sont «les enfants perdus de l'humanité».

Après une brève et défiante mention dans le numéro du 9 octobre, paraissait dans le Temps des 19 octobre et 20 novembre 1832 un article assez embarrassé , d'autant plus important pour l'avenir que l'auteur,

qui ne si^ait que de ses initiales, devait devenir un intime de Vigny : Philippe Busoni reconnaissait que Stella avait passé presque inaperçu, et que ce n'était pourtant pas seulement «la boutade passionnée et peut-être injuste d'un esprit supérieur à qui le mécompte des idées politiques a donné le spleen». L'histoire médiocrement comprise et interprétée, un attachement contestable à l'ancienne aristocratie n'empêchaient pas de «proclamer hautement qu'il n'y a pas chez nous (M. de Chateaubriand excepté) d'homme plus profondément poète que l'auteur de Stella».

D'autres protestations s'élèvent — non plus contre la partiale présentation de Robespierre, mais contre l'utilisation de la légende de Chénier : Mole , Pasquier, G. de Chénier se feront les porte-paroles de cette objection. Il faut dire que, dès 1833, M"" Jenny Bastide, dans ses Contes vrais, reprenait et développait l'épisode de Saint- Lazare dans le sens de Vigny.

Selon Vigny, «après deux ans», l'opinion s'est trouvée conquise. En réalité, ia faible rumeur de Stella ne tardera pas à se fondre dans le bruit, bien plus violent, suscité par Chatterton. Le «droit à l'existence» des poètes sera discuté alors jusqu'au Parlement. D'où un retour d'attention donné au livre de Vigny.

RoUe (?), dans le National du 16 février 1835, contestait les exemples allégués par Vigny, mais apportait à la discussion de sa thèse une compréhension qui toucha l'écrivain. Ces adhésions trop rares n'empêchent pas le poète de se plaindre, dans la Dernière nuit de travail de «Chatterton» , que Stella n'eût converti personne. L'étude de Sainte- Beuve (Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1835; Portraits contemporains, II) est élogieuse, mais ne manque pas de critiquer «un certain manque de réalité, une certaine apparence de poétique chimère, qui tient moins encore à l'arrangement et à la symétrie qu'à un jour niystique, glissant on ne sait d'où. . .».

Et les poètes ? Th. de Banville , dans la préface des Cariatides ( 1 84,3 ) , ne veut plus des jérémiades qui se servent de Gilbert aussi bien que de Chatterton pour un vain apitoiement. Mais vers la même date Champfleury constate, dans la mansarde où Murger réunit ses amis, «une tendance à la Chatterton» et une estime particulière pour les préfaces de Vigny : il y a là une extrême-gauche de la littérature qui , en attendant Jules Vallès et la Commune, trouve dans la bohème sa protestation contre la société. En 184-^, l'André Chénier de J. Dallière à l'Odéon (27 décembre 1843) amène G. de Chénier, neveu d'André, à protester vivement {La vérité sur la famille de Chénier) contre les cha-

pitres où Stdlo mettait si haut le poète — au détriment, dit l'auteur, de la vérité, et surtout de son père et de son frère. D'autre part, Ch. Labitte, dans la Revue des Deux Mondes du 15 janvier 1844, félicitait Vigny de «l'instinct de poëtc» qui lui avait fait à peu près deviner la vérité (reproduit dans Etudes littéraires, 1846).

Quelle était , à cette époque , la fortune de l'ouvrage à l'étranger, puisque Vigny se tourne volontiers du côté de l'élite occidentale qui remplacera pour lui un public français inattentif à son gré? L'Italie semble s'en être tenue au vif intérêt suscité par Chatterton, et que Stello n'avait fait que préparer vaguement : c'est pourtant du récit, non du drame, que partait la pièce de C. Zanoli CaH'ereni en 1841.

En Allemagne, L. Robert, à qui E. de La Grange avait communiqué Stello, s'en était épris au point d'en entreprendre la traduction (1832), et il y a là un effet intéressant de notre romantisme; de même, G. Herwegh, à qui M°" d'Agoult avait fait lire en particulier l'épisode d'A. Chénier, «charmant, réel et idéal tout à la fois», en reste très pénétré, et il est probable que c'est à ce roman que Grillparzer fait allusion avec éloge le 12 septembre 1842. C'est vers la même date qu'un correspondant imprévu, le prince Maximilien- Joseph de Bavière, place Stello, «ouvrage profond et intéressant à la fois», «roman et traité de philosophie», au-dessus de la plupart des œuvres du romantisme français.

La Foreign Quarterly Review d'avril 1833 préfère V André Chénier, plus direct, de cet «habile mais capricieux je ne sais quoi littéraire», aux autres récits du livre.

J. Stuart Mill (London and Westminster Review, avril 1838; Dissertations and Discourses, I) met très haut la valeur artistique d'un livre dont il discute la thèse : n'est-ce pas la vanité qui empêcha Gilbert et Chatterton de gagner leur vie?

Lt; Dublin University Magazine (1843, n" 127) fait élection de Vigny dans la médiocrité de la production «parisienne» et ne répudie pas ses idées sur la mission du poète; Kitty Bell est la plus réussie des héroïnes de l'écrivain.

A la même curiosité sympathique se rattache la publication du Docteur Noir dans The Parlour Lihrary (1847, etc.) et de Stello dans les Advanced Frencb Texts,

En Russie, Polevoï, en 1832, donne des fragments étendus de traduction, et Biélinski, dans la Molva de 1836, à propos d'une autre version médiocre, voit dans Stello «une des meilleures œuvres de la littérature française».

Cependant , mêlée quoi qu'en eût son auteur au tumulte des idées aux alentours de 184,8, l'œuvre de Vigny tendait à faire derechef figure sociale : s'il ne la citait pas (1841) dans la partie consacrée aux hommes de lettres de son Organisation du travail (excluant la «propriété littéraire»), Louis Blanc avait remarqué le chapitre De la substitution et en avait fait l'éloge à l'auteur. Loménie (Galerie. . ., 1840) en retient le «fatalisme dédaigneux» en matière historique. C'est une «belle action» au gré de la Galerie de la Presse (1840); M"" Ozenne (Mélanges, 1843) y condamne l'exagération et le suicide.

On joue en 1845, à la Porte-Saint-Martin, un Stello dont Vigny s'inquiète comme d'un «travestissement». De plus en plus, le soupçon de «socialisme» s'attache à une thèse qui pourrait intéresser l'Etat au sort des déshérités. «Attendrissant plaidoyer en faveur d'une idée peu réfléchie, développée avec un rare talent», dit V Encyclopédie des gens du monde; «lieux communs», dit le Dictionnaire de la Conversation , et qu'il faut laisser au socialisme d'Hugo. E. Faure (Revue indépendante, 10 février 1846) voit dans Stello une «phase nouvelle» de la carrière de Vigny, une forme impossible à classer, une thèse ancienne qui est peu juste en un temps où beaucoup d'écrivains font fortune.

Fallait-il la médiocrité brillante des lettres françaises au cours du Second Empire pour remettre en pleine valeur, mais au gré d'un nombre limité de fervents, les conseils donnés par Vigny aux écrivains désintéressés et dédaigneux des faciles succès de salon et de boulevard? Nettement (Littérature sous le gouvernement de Juillet, 1859) distingue ici la double «révolte de la raison humaine contre les énigmes philosophiques dont elle est entourée, révolte de la raison individuelle contre les énigmes du monde social». Eug. de Mirecourt (les Contemporains, 1855) reconnaît que «ce livre si vrai, si profondément senti, donne la pensée de M. de Vigny tout entière. . ., sa règle de conduite, sa philosophie, sa conviction, sa foi». Stello est, pour Barbey d'Aurevilly, «un chef-d'oeuvre dans l'ordre le plus élevé,... le plus aristocratique de la pensée» (Pays, 15 mai 1860).

Cependant la mort du poète, en 1863, replaçait dans la série même de ses créations «l'œuvre la plus marquante de notre auteur» selon E. de Porry (1864), parce qu'elle dénonce l'incompatibilité entre l'âme des poètes et le monde politique; «l'œuvre capitale du poète» pour G. Brusson (1869), l'indice de «la monomanie de l'établissement du poète » ( D. Bernard dans la Revue du monde catholique, 1 0 avril , 25 mai 1864). Pontmartin (23 janvier 1864; Dernières semaines littéraires) est plus favorable à la forme qu'au fond.

Dans la Revue des Deux Mondes du i" mars 1867, Emile Montégut, un des rares critiques qui aient su voir vraiment clair dans le conflit d'idées où se place la pensée politique de Vigny, admire les trois nouvelles, «la grâce et la coquetterie mêmes»; «mais si le plaidoyer est beau, il est peu concluant. . . Sous toutes les latitudes et dans toutes les sociétés, les poètes ont été et seront éternellement malheureux; mais, pour trouver le secret de leurs infortunes, ce n'est pas à la société, c'est à la nature qu'il faut s'adresser». Ch. de Moûy, de même, dans la Presse du 1 2 janvier 1864, signale la «donnée fausse» et le «paradoxe» du plaidoyer, que F. Clincamp (^Nouv. Biographie générale Didot y 1866) juge «entortillé et chimérique». G. Vattier estime naturelle cette «manifestation», et c'est tout (Galerie des Académiciens, H, 1864). Lamartine se contente d'une mention assez brève et Sainte- Beuve (Revue des Deux Mondes, i^ avril 1864) rappelle l'antithèse perpétuelle de l'homme de pensée et de l'homme de pouvoir. C'est en somme le Vigny d'A. France qui conclut cette période de la destinée posthume de Vigny (1868), transformant celui-ci, à faux, en un hôte perpétuel de la tour d'ivoire, mais mettant dès lors Stella en un fort beau rang.

C'est au contraire sa signification sociale qui devra se dégager peu à peu , alors que les particularités de forme avaient si longtemps arrêté la critique. Il s'en faut qu'on y parvienne sans détours.

Blaze de Bury (Revue des Deux Mondes, i" juillet 1881) joint les nouvelles de Vigny à celles de Mérimée «pour témoigner du degré de perfection où fut porté de notre temps l'art du récit».

É. Des Essarts (Portraits de maîtres, 1888) déclare Stello «Ingénieux et chimérique», E. Faguet (Dix-neuvième siècle, 1887) répugne au «pénible» et à !'« entortillé» qui y régnent, Paléologue (1891) à la forme indirecte qu'y prend la pensée du poète. Dorison (1892) cependant insiste avec force sur la portée de la «tristesse de Stello».

En raison de ces réserves , beaucoup de traités de littérature ne font vers cette époque aucune place à une œuvre jugée accessoire ou excentrique. Cependant C. Mendès,qul dresse pour 1900 le bilan poétique du siècle, voit dans Stello «la propre âme de Vigny, avec tous ses intimes orages que suivra un calme apparent, peut-être si orageux encore...» (Mouvement poétique français, 1903).

Dans sa préface de 1901 (supra p. 442), Jules Case donne raison à Vigny en allongeant le martyrologe des poètes des noms de VlIIlers de l'Isle-Adam, Verlaine, Becque, et en faisant de la FoULE un quatrième pouvoir avilissant. Mais c'est, en somme, à une certaine Inter-

prétation du romantisme qu'est lice, au début du xx" siècle, la fortune de Stello. P. Lasserre {Romantisme français, 1907) y voit «de la frénésie et de la manie romantiques concentrées», R. Canat (Solitude morale, 1904) y retrouve l'essentiel de la psychologie aristocratique des poètes de l'époque. Très goûtée de P.-M. Masson (1908), cette œuvre « où l'art paraît se moquer de soi , tout en jouissant de sa propre virtuosité, et où les prédications sociales ont un délicieux envers d'ironie», semble au contraire à E. Lauvrière (1909) caractéristique de la morbidesse et du maniérisme de son auteur. A. Guiard , l'année suivante, distingue bien (La Fonction du poète) par où ce «sacre du poète» diffère du rôle que V. Hugo lui assigne.

J.-N. Nickels (191 o) le trouve «touffu, compliqué, paradoxal»; R. de Gourmont ( Temps du 24 mars 1 9 1 2 ) n'en retient guère que le Robespierre du troisième récit.

Pour E. Dupuy, qui reconnaît que Stello s'est démodé, «il y a là, n'en doutez pas, les plus belles pages de prose qui soient sorties de la main d'Alfred de Vigny (1913)» •' c'est le chapitre du Réfectoire qu'on mettrait ainsi hors de pair. Rosny jeune place Stello parmi ses livres préférés (Temps du 28 août 19 13), et il est certain que le renouveau de gloire dont Vigny bénéficiait à la veille de la guerre comportait, pour Stello, un retour de faveur : la «destinée du poète dans le monde» semble à J. Calvet (Pages choisies, 19 14), l'idée générale à laquelle s'élève le poète ; Gauthier-Fcrrières voyait dans Stello (1913) «peut-être le plus beau livre de Vigny», en tout cas celui où il a mis le plus de lui-même, Jean Giraud(i9i3) une «œuvre étrange... où le poète confesse ses peines de penseur».

Les conditions faites après la guerre à l'intelligence désintéressée auraient pu donner à Stello un renouveau d'actualité : sans doute des espoirs positifs et utilitaires, cependant, dirigent-ils la majorité des intellectuels d'un autre côté, de même que l'auteur de Chatterton avait été oublié par les organisateurs de la Société des gens de lettres en 1 837. Néanmoins , tandis que l'abbé Delmont range Vigny parmi « les malfaiteurs intellectuels» (l'Univers, 18 août 1918), F. Strowski (Histoire des lettres, 1923) trouve dans Stello «cette fantaisie et cette liberté créatrices, sans lesquelles toute œuvre romantique est mauvaise». F. Vandcrem , s'ctonnant de la vague de faveur dont bénéficie Vigny, et contestant la valeur philosophique de sa pensée, met, bien audessus de Cinq-Mars, Stello «autrement significatif, original» (Bulletin du Bibliophile, i" septembre 1922). M. Revon (Nouvelles littéraires t septembre 1924) «avoue que Stello n'a pas de bien vifs attraits pour

notre siècle», tandis qu'E. Estève (1924) regrette que ces «études sur les questions du temps présent» aient adopté une forme ingénieuse sans doute, mais artificielle. Enfin, pour P. Perrier (Artiste ou Philosophe, 1924), «l'erreur de Stello est de croire à une antipathie naturelle entre l'art et le pouvoir, antipathie qui existe seulement entre le pouvoir et les philosophes» : mais peut-être l'«art» et la «philosophie» sont-ils pris ici dans un sens un peu différent de celui qu'entendait Vigny, et le «pouvoir» est-il, d'autre part, confondu avec l'esprit collectif? Le livre de P. Flottes mettra cela au point.

Alors que G. Saintsbury (Frencb Novel, 19 19) préférait Stello à Cinq-Mars, B. Croce [Critica, 20 janvier 19 19) restait assez désorienté devant le caprice et l'outrance de cette défense des poètes. M. Fubini (1922) trouve faiblement développés les germes poétiques renfermés dans les trois épisodes, et plus «voulu» que «senti» le ton du dialogue qui les encadre.

De cette revue d'opinions — contradictoires , comme il convient — que faut-il conclure? Si Stello n'était que «de la littérature», on pourrait en faire aussi peu de cas que John Bell des vers de Chatterton ; mais c'est la protestation d'un poète contre le prosaïsme, avec une destinée entière de grand écrivain pour en garantir la sincérité. Banville, dès lors, a raison, qui, «bénissant le généreux mattre à qui il a dû une grande part de son audace et de sa tranquille fierté » , constate que ce poète-là a pris pour lui toutes les souffrances des poètes.

DAPHNE

L. Dorison, en 1892 et en 1894, avait révélé cette œuvre fragmentaire où «Vigny aspirait à peindre la situation religieuse de son temps» et en avait donné une analyse dans Un Symbole social : c'étaient là, à part les indications fournies par Ratisbonne, avec les fragments épars dans le Journal d'un Poète, les premières appréciations portant sur cette œuvre inconnue : k Bois de Daphné, «pièce antique» de Stadler (1852), ne lui doit rien. Ce n'est qu'après la publication en volume que critiques et poètes la soumettront à un jugement : F. Gregh y voit posée la question de la morale indépendante; P. Souday [Temps du 14 mai 19 13) lui trouve «quelque séchereresse et gaucherie, mais plus de pittoresque» qu'il n'est ordinaire à Vigny, et «une idée extrêmement ingénieuse et suggestive, sinon absolument neuve et convaincante».

E. Dupuy (1913) ne partage pas cet enthousiasme, Daphné n'apportant ni «nouveauté visible pour le fond», ni, malgré l'éclat et l'accent de plusieurs scènes, «la révélation d'un mérite éminent de la forme». De cette froideur pour une œuvre médiocrement chrétienne, P. Souday semble s'alarmer (Temps, 28 janvier 1914) : il est luimême assez sévère pour Vigny, «qui pontifiait», mais tient à mettre en bonne place une œuvre où l'hellénisme est célébré.

P. Savj-Lopez (Nuova Antologia, 16 novembre 1913) place très haut cette interprétation saisissante de la première crise véritable du christianisme, tandis que H. F, Muller (Mod. Language Notes, mai 1914) insiste sur la clairvoyance qui, dans l'interprétation des «patronats précaires de la basse antiquité» (supra p. 31 1), faisait de Vigny un précurseur de Fustel de Coulanges. Les historiens du christianisme ont beau jeu, d'autre part, à démasquer l'insuffisance documentaire ou critique du poète : le R. P. Lagrange ( Correspondant, 25 mars 1 9 1 4 ; Mélanges d'histoire religieuse) trouve Libanius flatté, mais estime qu'il y avait du mérite à discerner dans Julien «le réformateur chimérique, enivré par ses rêves qu'il prend pour des extases»; Ch. Guignebert [Grande Revue, 2^ mars 1914) trouve au contraire, pour cette dernière figure, le tracé «trop élémentaire», et discerne la thèse centrale de Daphné dans l'idée que « la religion apporte avec elle l'illusion nécessaire au maintien de la morale sociale et privée». Les biographes ultérieurs, Fubini (Bari, 1922), W. Lednicki (Vigny, Varsovie, 1923) s'y arrêtent ; et même un spécialiste de l'Apostat , comme J. Bidez , en rappelant l'affabulation imaginée par Vigny, ne lui tient pas rigueur d'avoir ignoré l'initiation de Julien à Mithra. E. Estève insiste sur la double complication dont s'enveloppe Daphné (1924). E. Bendz consacre à ce fragment toute une brochure (Paris, 1923), témoignage d'une affection attendrie pour une œuvre «originale autant que belle, de bon conseil et d'avertissements graves», et s'arrête en définitive à l'exhortation, donnée par Vigny, de «jeter ses idées dans une forme toute philosophique ou poétique».

FRAGMENTS DE L'ALMEH.

UAlmeT) n'avait guère été cité, du vivant de son auteur, que par son ami G. de Pons (Adieux poétiques, 1860, p. 265) qui, envieusement , en faisait état contre les œuvres connues de Vigny. A. Barbier y fait allusion dans ses Souvenirs personnels (1883) en même temps qu'à

d'autres écrits inachevés. L'œuvre dort ensuite jusqu'au moment où elle bénéficiera de la faveur retrouvée par son auteur. Avec des extraits appropriés, H.Girard l'analyse dans un feuilleton du Temps, 24 juin 19 13, A. Beaunier dans le Figaro du 5 juillet 19 13, en regrettant que ces «fragments magnifiques» soient restés des fragments.

Em. Henriot, dans le Temps du 10 juillet 1923, y revient à propos des Reliquia du poète. Et, désormais, on ne pourra s'intéresser à l'orientalisme et à ses problèmes, sans se préoccuper de cette oeuvre inachevée.

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