‹ Louis XIV et Innocent XI (volume 2)Chapitre 321 sur 373 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

INNOCENT XI ET LA CONDAMNATION DU QUIÉTISME DE MOLINOS. — LE CARDINAL PETRUCC1 ET LE JÉ- SUITE APPIANI

On donne le nom de quiétisme à la doctrine de quelques théologiens mystiques, dont le principe fondamental est qu'il faut s'anéantir soi-même pours'unirà Dieu; que la perfection de l'amour pour Dieu consiste à se tenir dans un état de contemplation passive, sans faire aucune réflexion ni aucun usage des facultés de notre âme, et à regarder comme indifférent tout ce qui peut nous arriver dans cet état de quiétude ou de repos absolu. Partout où il y eut de faux contemplatifs, il y eut des quiétistes; leur origine est par conséquent fort ancienne, antérieure même au christianisme. On peut voir des quiétistes chrétiens parmi certains origénistes, chez les hésychastes, les bégards et tous ces parfaits du moyen âge, qui n'avaient plus besoin ni de prier, ni de faire de bonnes œuvres, ni d'accomplir aucune loi, et qui pouvaient, sans offenser Dieu, accorder à leur corps tout ce qu'il demandait.

Michel Molinos était un prêtre espagnol. Né en 1627, à Patacina,en Aragon, il mourut à Rome, dans les prisons de l'inquisition, en 1697. Il s'acquit, dans cette dernière ville, une grande considération comme directeur de consciences. En 1675, il publia sa Guide spirituelle, qui obtint d'abord un assez grand succès. La doctrine qu'il y enseignait, ainsi que dans ses autres écrits, peut se

réduire aux trois chefs suivants : 1° la contemplation parfaite est un état dans lequel l'âme ne raisonne point; elle ne réfléchit ni sur Dieu ni sur elle-même, mais elle reçoit passivement l'impression de la lumière céleste, sans exercer aucun acte et dans une inaction entière; 2° dans cet état, l'âme ne désire rien, pas même son propre salut; elle ne craint rien, pas même la damnation; 3° alors l'usage des sacrements et la pratique des bonnes œuvres deviennent indifférents ; les représentations et les impressions les plus criminelles qui arrivent dans la partie sensitive de l'âme, ne sont point des péchés1.

Il est aisé de voir combien cette doctrine indienne, qui mène à l'anéantissement des facultés de l'homme, à l'abrutissement de la raison, à l'indifférence du cœur et de la volonté, est destructive et immorale. On se demande comment elle put être assez dissimulée pour séduire d'abord un aussi grand nombre de partisans, voire même des hommes réputés intelligents. Innocent XI était, dans le fond, partisan de Molinos; et s'il consentit à sa condamnation, ce fut à son grand regret et malgré lui. Les intrigues de cette condamnation sont fort curieuses, et les dépêches diplomatiques en dévoilent quelques-unes. Ce qui poussa la curie à sévir contre Molinos, ce fut moins le danger d'immoralité et de passivité qui découlait de son faux mysticisme, que le mépris affecté par certains de ses disciples pour les œuvres extérieures, les exercices du culte, les pratiques de dévotion publique, toutes choses dont la curie avait besoin pour prospérer. Les jésuites, qui n'avaient pas moins besoin de ces choses que la curie, se signalèrent par leur haine et par leurs poursuites contre Molinos. Dès 1681, le jésuite Segneri dénonça à l'inquisition romaine les écrits de Molinos et de l'oratorien Petrucci, son ami ; mais ceux-ci furent acquittés. Le Père

1. Cf. Bergier, Dictionnaire de théologie, art. Molinos, Molino-

SISME etQUIÉTISME.

Segneri et ses confrères, jaloux aussi de la réputation de directeur consommé des consciences que Molinos s'était acquise, revinrent à la charge et réussirent à faire condamner, le 20 novembre 1687, soixante-huit propositions enseignées par lui. Mais n'anticipons pas.

Dans le mémoire que le cardinal d'Estrées rédigea en mai et juillet 1684 sur les cardinaux papables, il signala dans le cardinal Azzolini son esprit de singularité, son affectation de jansénisme et de quiétisme. « Dans cette même vue, dit-il, il s'est rendu le protecteur de quelques ecclésiastiques qui proposent aux artisans et aux gens d'une vie commune l'oraison qu'on appelle de quiète, ou de présence de Dieu, comme très facile à acquérir à qui que ce soit le souverain degré de perfection. Il est, en effet, tel selon la description qu'en fait sainte Térèse, mais bien loin d'être praticable par toutes sortes de gens. 11 se rencontre à peine dans les cloîtres les plus austères et dans les âmes des religieuses les plus élevées, auxquelles sainte Térèse l'enseignait, et non pas aux gens de métier. Quelques livres sur cette matière ayant été déférés au saint office, elle y a été agitée plusieurs fois depuis deux ans, et même en présence du pape, où le cardinal Azzolin s'est signalé pour en maintenir la pratique, dans la pensée de relever davantage sa dévotion auprès de Sa Sainteté (!), laquelle toutefois a trouvé de l'abus dans la manière dont ces quiétistes s'en servent. Il a obligé aussi la reine Christine de se déclarer pour ce parti, et l'on a remarqué que cette oraison de quiète est protégée par les deux plus inquieli spiriti de cette cour i. »

Donc, c'est en 1682 que le saint office commença à donner suite à la dénonciation du Père Segneri et à examiner la question du quiétisme. En 1685, le débat prit de l'acuité. On lit dans un mémoire de l'abbé de Servient, daté du 31 juillet 1685: « J'ai encore averti M. le cardinal d'Estrées que l'on a trouvé une lettre du docteur Molinos,

Page 1