CHAPITRE II
Chute de Louvois. — Saint-Cyr.. — Estber. — 1089.
Esther se comprend par Saint-Cyr. Et Saint- Cyr même ne se comprendrait pas, si l’on n’en retrouvait l’occasion, l’idée, le germe primitif, dans la vie antérieure de madame de Maintenon.
Peu agréable au roi dans l’origine, elle réussit auprès de lui précisément parce que ses trèsréels mérites faisaient un contraste parfait avec les défauts de la Montespan. Elle plut par ses pieux discours; elle plut par les soins attentifs, soutenus, qu’elle avait des enfants que la mère négligeait. Dans la retraite mystérieuse où le roi venait les voir en bonne fortune, elle était parée des gentillesses de l’aîné, le maladif duc du Maine, qui, sans elle, n’aurait pas vécu. Malgré son sérieux, sa tenue un peu sèche, elle était
aimée des enfants, même de mademoiselle de Nantes (madame la duchesse), mauvaise et miilicieuse. Tous deux, d’espèce féline, jolis, dangereux petits chats, la caressaient, se jouaient autour d’elle avec une grâce infinie, faisaient groupe et tableau. Le roi admira et aima.
Là fut la vraie puissance de la dame, et plus qu’en ses sermons peut-être. Mais cette puissance lui fut retirée après le fameux jubilé de 1676, l’édifiante pénitence dont la Montespan fut enceinte. Madame de Maintenon n’eut pas l’éducation de l’enfant si cher du péché. On aima mieux lui donner une charge de cour. Est-ce à dire qu’elle ait refusé cet enfant par scrupule, pour la honte de la naissance? Nullement; car ce fut chez elle-même, à Maintenon, que la Montespan accoucha. Mais Louvois se chargea de tout, comme Colbert avait fait pour les enfants de la Vallière.
En 1681, quand la mort de Fontanges avertit fortement le roi et le refit dévot, quand la persécution reprit, avec les enlèvements d’enfants, madame de Maintenon suivit cette mode, et dans sa famille même enleva, adopta une petite fille, sa nièce. Elle rentra dans l’éducation, son élément naturel, entreprit celle d’une Nouvelle catholique. Rien de plus agréable au roi. L’enfant fut bien choisi pour plaire. 11 n’y eut ja-
mais rien de si joli, de si gai, de si amusant, que la petite de Villette (plus tard, madame de Caylus). C’était le plus parlant visage, dit saint Simon; l’ennui était impossible où elle était; on souriait dès qu’elle apparaissait. Madame de Maintenon, sa tante, prit le temps où le père, officier de marine, était en mer ; elle demanda l’enfant à madame de Villette « seulement pour la voir, » et elle refusa de la rendre. Le père cria, puis réfléchit, calcula, se convertit luimême.
La petite, qui avait huit ans , légère comme un oiseau, prit son parti fort vile. Elle fut ravie de la messe du roi. On lui promit deux choses, qu’elle verrait tous les jours ce beau spectacle, et qu’elle n’aurait plus jamais le fouet. Cette rude éducation durait dans les familles de vieille roche. Le Dauphin même (élève de Montausier et de Bossuet), dans sa première enfance, était fouetté par ses femmes et nourrices; plus tard, son gouverneur lui donnait des férules, et si durement qu’une fois il crut avoir le bras cassé.
Ce fut un rajeunissement pour la dame d’avoir, voltigeant autour d’elle, ce charmant papillon. Elle en avait besoin. Outre son âge, que de choses avaient marqué sur elle ! des passions? non, mais des misères et des fatalités. La pauvreté jadis l’avait mariée, l’avait fait la complaisante des
grandes dames, même de tel ami, qui, dit-on, la fit vivre; puis vint cette honnête servitude de gouvernante chez madame de Montespan.
Elle eut à cinquante ans cette étrange nécessité (1683) de remplacer la reine, Montespan et Fontanges. Celle-ci si fraîche et si jeune, à vrai dire, un enfant. On fut d’autant plus étonné de voir le roi prendre une personne si mûre. Il aimait beaucoup la jeunesse. 11 se prévenait volontiers pour les belles personnes. Madame de Maintenon se rendit justice , et crut judicieusement qu’il trouverait plaisir à protéger, soigner une maison de jeunes demoiselles. Elle en créa une à Rueil, où sa propre nièce acheva son éducation.
Elle n’aimait pas, dit celle nièce, le mélange des conditions. Elle ne prit que des demoiselles nobles, au moins du côté paternel, elles devaient prouver quatre quartiers, cent quarante ans de noblesse. Cela entrait dans les idées du roi qui, alors, pour relever la pauvre noblesse, lui ouvrait pour ses fils des écoles de cadets.
Les demoiselles devaient faire preuve aussi de pauvreté, et de beauté encore, si l’on peut dire. Du moins, elles devaient être bien faites. Elles passaient pour cela la visite d’un médecin qui leur en donnait certificat.
Cette maison, transportée chez le roi même,
dans son parc (à Noisy, puis à Saint-Cyr), richement dotée par lui des biens de Saint-Denis, devait attirer les filles de la noblesse. Car, le roi les mariait. Celles qui restaient jusqu’à vingt ans recevaient une dot, tirée de l’excédant des revenus, sinon du trésor même.
Là on faisait venir les plus jolies, les plus dociles, des Nouvelles Catholiques, domptées par la rigueur dans les couvents de province, ou gagnées par Fénelon dans la maison de Paris.
Elles arrivaient un peu calmées, ayant versé leurs dernières larmes, émues et fort touchantes encore.
Le roi voulut les voir avant même que tout ne fût organisé (à Noisy, 1684), et cette première impression lui fut singulièrement agréable. Il alla seul et les surprit. Lorsqu’on annonça : le roi! ce fut un coup de foudre. Les dames dirigeantes, toutes jeunes et très-belles, le furent encore plus du saisissement. Les petites eurent tant peur que, tout curieuses qu'elles étaient, pas une n’osa regarder. Ces tremblantes colombes le touchèrent fort. Il les avait fait orphelines, et la plupart n’avaient de père que lui. La grande obéissance qu’elles rendaient à ses volontés, ayant soumis leur foi, donné le cœur du cœur, immolé jusqu’aux souvenirs! quel triomphe absolu!... Nul plaisir plus exquis n’eût pu flatter le roi et l’homme.
JMT. 2
Tout était calculé, le costume agréable. Les dames, dans un noir élégant, avaient la coiffure à la mode, le visage encadré d’une sorte d’écharpe, nouée sous le menton, mais quelque peu flottante et chiffonnée à volonté, dont on tirait les plus charmants effets. C’était un demi-voile mondain, avant le [voile de religieuse qu’elles étaient destinées à porter. Le roi ne tint pas d’abord à exiger ce sacrifice et dit « qu’il y avait déjà trop de couvents. » On n’exigea que des vœux simples.
Le costume des petites, de modeste étoffe brune, se relevait et par le linge et par la bordure de couleur, diverse selon la classe. Un peu de dentelle au cou montrait la demoiselle. On laissait passer de jolis cheveux. Le bonnet seul déplut; il était trop serré et il en faisait des béguines; le roi y fit ajouter un ruban.
Il fit venir Louvois, et il l’envoya, maugréant, pour madame de Maintenon, chercher, choisir, bâtir une maison digne d’une telle fondation. Ce fut Saint-Cyr. Le lieu n’était pas gai. Cependant quand les demoiselles virent ce que le roi avait fait pour elles, quand elles entrèrent dans ces bâtiments vastes, ces jardins sérieux, mais non sans quelques fleurs, elles furent reconnaissantes. 11 relevait de maladie (1687). Elles le reçurent, à sa première visite, par un beau chant, qu’avait composé madame Brinon, leur supérieure, et que
Lulli avait orné de sa mélodie grave et tendre. C’était le chant célèbre : « Dieu sauve le roi ! » que les Anglais nous ont pris sans façon.
Quelle était cette éducation? bien moins sérieuse alors que ne le feraient croire les lettres de madame de Maintenon sur ce sujet. La véritable fondatrice, madame Brinon, une ursuline, éloquente et brillante, née pour la cour, entrait tout à fait dans les vues mondaines du roi. Mais madame de Maintenon qui plus tard rejeta tout sur elle, ne fut nullement innocente. Elle leur fil très-bien apprendre et chanter les prologues d’opéra, l’énervante poésie de Quinault, de ridicule idolâtrie, où l’adulation a toutes les formes de l’amour. Entraînée ou par le désir de plaire au roi, de l’amuser, ou par ses propres engouements, le plaisir de faire des poupées, elle mettait aux plus jolies des nœuds de rubans, des perles ! à ces demoiselles pauvres ! Les innocentes ne rêvaient plus que la cour et de grands établissements, pour retomber bientôt à la réalité amère.
Le roi croyait, beaucoup croient et répètent que madame de Maintenon était fort judicieuse. Dans les grandes affaires, en conseil, il s’arrêtait parfois, lui disait : « Qu’en pense votre solidité? » Cette solidité ici ne paraît guère. Une éducation contradictoire de dévotion et de cour, ne pouvait porter fruit. Elle était extérieure, n’allait pas au
cœur même; elle imposait surtout la convenance. L’élève personnelle de madame de Maintenon, madame la Duchesse (de Bourbon), fut une des personnes les plus mauvaises du siècle.
A Saint-Cyr, les grandes filles, surtout de quinze à vingt ans, devenaient très-embarrassantes. Nobles de père, mais bourgeoises de mère, elles avaient, ce semble, la chaleur du sang plébéien. Plusieurs nous sont connues par leur destinée romanesque. Leur cruelle crise d’enfance, ce violent passé de conversion et l’ébranlement qui en restait, les faisaient passionnées d’avance. Elles n’étaient qu’orage et langueur. On les voyait si tristes, qu’on ne savait comment les consoler. On s’avisa de les faire déclamer, jouer la tragédie. Elles ne l’avaient que trop au cœur.
Nulle n’échappa plus vite à madame de Maintenon que sa nièce, la petite Villette, et même avant treize ans. Elle était gaie, rieuse, peu capable de feindre, crédule, damnablement jolie. Tout tournait autour d’elle, des fats, ou des amies trop tendres. Madame de Maintenon craignit quelque éclat qu’on ne pût cacher, et la maria brusquement. M. de Boufflers, si estimé, se présentait. La tante dit durement : « Elle n’est pas digne d’un si honnête homme. » Et elle eut la cruauté cfe la donner à un Caylus, grossier, ivre
toujours. Admirable moyen de la précipiter sur la pente de l’étourderie.
Elle fit bientôt une autre exécution sur la supérieure de Saint -Cyr. Madame Brinon avait commencé et fait cette maison. Elle y était chez elle, on peut le dire. On venait de la nommer directrice à vie, et on la chassa brusquement. Elle plaisait au roi; ce fui son crime réel. On l’accusa de cette tendance mondaine et théâtrale de Saint-Cyr. Mais madame de Mainlenon avait rejeté les pièces pieuses que madame Brinon faisait pour ses élèves, et leur avait fait jouer Racine, Andromaque mêmel Haute imprudence qui révéla Saint-Cyr, et tout ce qu’il contenait sous son calme apparent. Elles ne jouaient qu’entre elles, et n’en furent pas moins surprenantes d’ardeur et de passion. Ce n’était pas un jeu ; c’était la nature même à son premier élan. 11 n’en fut guère autrement dans une pièce biblique, la molle et tendre Esther.
Le vrai titre serait : le triomphe d’Esther et la chute d’Aman. C’est le caractère de cette pièce que toutes ses tendresses servent à enfoncer le plus terrible coup. Un an durant, le génie laborieux de Racine fit et refît, polit cette œuvre unique. 11 fallait qu’on sentît déjà Louvois perdu pour qu’on osât cela. La violence de madame de Maintenon y parut, jusqu’à permettre au poêle
d’insérer un mot de Louvois, celui qu’il avait eu l’imprudence de prononcer et qui dut tant blesser le roi : « Il sait qu’il me doit tout. »
La pièce fut jouée le 25 janvier 89. Le roi y était seul, on peut le dire; car il n’avait avec lui que le peu d’officiers qui le suivaient à la chasse. L’effet fut délicieux, mais le coup trop peu appuyé. Il paraît que le roi s’obstinait à ne pas comprendre. Louvois était trop nécessaire.
Le 5 février, on appela au secours les grands moyens de succès, d’abord la cour d’Angleterre. C’est pour elle que Racine avait fait le beau chant de l’exil, le chœur tout plein de larmes (J’irai pleurer au tombeau de mes pères). Ces hôtes de la France, martyrs de la foi catholique, étaient là comme suppliants. Leur présence muette sollicitait la chute de ce cruel Aman qui défendait de leur porter secours.
Les jeunes actrices n’ignoraient pas qu 'Esther était un plaidoyer pour celte sainte cause. Madame de Maintenon (F. ses lettres d’éducation) les tenait au courant de la politique du temps et les faisait prier pour les succès du roi. Plusieurs, avant de paraître en scène, se jetèrent à genoux, et, pour obtenir la grâce de parler dignement, elles dirent un Veni, Creator .
Un moyen plus mondain avait été employé par Racine. Les deux rôles de femmes et d’amies, si
charmantes, d’Esther et d’Elise, furent joués par deux personnes irrésistibles. La toute jeune mariée Caylus, joua Esther, malgré les répugnances de sa tante. Mais Racine insista, l’obtint. Élise était représentée par l’Élise de madame de Maintenon, son bijou du moment, la Maisonfort, jeune chanoinesse, de grâce touchante, qu’on ne voyait pas sans l’aimer. Elle était si émue que Racine en tremblait, ne savait comment la calmer. En vain, paternellement, il lui essuyait ses beaux yeux, comme on fait aux enfants. Cela parut en scène; le roi le dit : « La petite chanoinesse a pleuré. »
Le succès dépassa tout ce qu’on attendait. Ce fut un entraînement prodigieux, et d’abord des actrices, d’Esther-Caylus qui, se sentant aimée, gâtée, se livra sans réserve. Les coeurs furent emportés. Un vertige gagna tout le monde, les femmes même. La singularité du costume y contribua. L’habit persan confondait tout. Assuérus et Mardochée (deux belles grandes demoiselles) différaient peu de la petite Esther.
J’ai sous les yeux la vaste collection des modes de ce temps-là (Bounard, etc., 30 vol. infolio). J’y vois que, peu après Esther, elles changent tout à coup. Les modes de Ninon et de la Montespan avaient duré jusqu’à l’année du fameux jubilé 1676. Dans la douteuse aurore
crépusculaire de madame de Mainlenon, surtout dans les années équivoques qui précèdent le mariage, elle avait adopté une coiffure coquette et dévote, qui cachait et montrait, l’écharpe qu’elle donna aux dames de Saint-Cyr et que toutes imitèrent. Après Esther, l’écharpe est écartée. La face hardiment se révèle. La coiffure est haussée, surexhaussée par différents moyens; elle semble imiter la mitre ou la tiare persane qu’on avait admirée sur ces têtes angéliques. Tantôt c’est un peigne gigantesque, une tour, une flèche de dentelles, et plus lard un échafaudage de cheveux. Tantôt le bonnet-diadème que prit madame de Maintenon, le bonnet-casque, ou crête de dragon, dont les audacieuses (madame la Duchesse) décorèrent leur beauté hardie. Ses. portraits et ceux de Caylus, les plus jolis du temps, semblent donner la mode. La première gouvernail et menait la seconde.
Elle s’était emparée de la trop faible Esther, l’avait associée à ses jeux satiriques et la compromit fort de son équivoque amitié.
Un effet si mondain dans un tel lieu paraît avoir embarrassé madame de Maintenon. La ville, la plus grande partie de la cour, ne pouvaient assister, et murmuraient sans doute. Elle résolut de les faire taire en faisant jouer la pièce devant le confesseur du roi, devant Bourdaloue et quelques jésuites. On fît même venir, pour imposer à
la bourgeoisie médisante, madame de] Miramion, la sainte, la charitable. On joua une autre fois devant Bossuet. On était bien sûr que les saints ne verraient rien que de pieux dans une pièce qui lançait la croisade d’Angleterre.
Qui résistait? Louvois, le bon sens, la nécessité. Le roi qui avait mis cent mille francs aux costumes d ’Esther, en était à envoyer sa vaisselle à la monnaie. A grand’peine, on vendait des charges, on pressurait des financiers par une petite Terreur. Pouvait-on donner une armée à Jacques, quand les nôtres affaiblies quittaient le Rhin en brûlant tout, et perdaient Cologne et Mayence? Madame de Maintenon et son ministre Seignelay obtinrent qu’il aurait au moins une flotte et quelques officiers. Le général devait être Lauzun, le favori de Saint-Germain.
Chose curieuse, Lauzun voulait être payé d’avance de ses exploits futurs. Il fallait que le roi le fît duc avant le départ. Refusé sèchement. Alors, il eut l’impertinence de se fâcher, de dire qu’il ne partirait pas.
Pour le consoler, Jacques lui donna la Jarretière, qu’on ne donne guère qu’à des rois, et, pour comble, lui conféra cet ordre par le don d’un précieux joyau de famille, la propre médaille que Charles I er , le martyr, à la séparation de sa famille, avait remis à Charles II. C’était
( 1680 ) — 26 — aller de sottise en sottise. Enfin, ce cher Lauzun, il le fit dîner en tiers entre lui et le nonce du pape. A ce moment, chose bizarre, Saint- Germain possédait un nonce, et Versailles n’en avait pas.
Était-ce assez de ridicule? Non. Jacques, comme roi de France, exerça son grotesque droit de faire des miracles, de toucher les écrouelles. Cela l’acheva dans l’opinion.
Il part pour Brest. Là, rien de prêt. Seignelay, qui avait tout promis, n’était pas en mesure. Jacques crie. Enfin, tout arrive, mais du ministère de la guerre, et tout arrive par Louvois. Lui seul était en règle, seul agit efficacement. Esther fut inutile, et il n’en resta rien qu’un chefd’œuvre et une mode. Et le départ de Jacques fut un triomphe de Louvois.