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mari, plus corrompu encore, ayant à craindre pour ses \ols, n’aurait-il pu la plier jusque-là, la poussera cette porte? On savait les moments où Anne avait peu de défense. N’eût-elle pas été embarrassée si tout à coup elle avait vu Sarah repentante lui baiser les pieds? N’eùt-elle pas été émue de voir la fierté même joindre les mains, vaincue, rendue à discrétion, implorant d’elle, non sa grâce, mais son châtiment? Qui châtie n’en aime que plus. La reine eût bien pu s’attendrir, et la rusée, pour un moment de honte, se serait retrouvée maîtresse.
Les tories n’eurent point de repos que la dangereuse porte ne lût fermée, que Sarah ne rendit la clef. Elle fit une résistance désespérée, sentant que c’était tout. Il le fallut pourtant. Furieuse alors, elle se mit à courir Londres de maison en maison, criant qu’elle publierait les lettres d’Anne, contant toute chose secrète, dévoilant (l’impudique) les tristes nudités de sa maîtresse, exagérant, noircissant, salissant.
Elle mêlait à cela une calomnie meurtrière. Elle disait à l’oreille que le Prétendant naguère avait été dans Londres, qu’Anne l’avait fait venir, l’avait vu, embrassé, qu’elle était vendue à la France, aux papistes, etc.
Terrible accusation en Angleterre. Qu’on se rappelle tant de lugubres souvenirs, la furieuse
explosion antipapisle qui eut lieu par trois fois, et sous Élisabeth, et sous Jacques l* r . enfin par Titus Oatès. Avec un morceau de drap rouge, on rend un taureau fou. Et l’Angleterre aussi, avec ces vieilles lueurs de la conspiration des poudres. Que la réaction wigh se fît sous Anne, on aurait eu, au lieu du procès de Marlborough, le procès de la reine, et sa tendre amie eût refait pour elle l’échafaud de Charles I'\
Elle fût morte de peur, cette femme craintive, si elle eût su son frère dans Londres. Ses ministres frémissaient à l’idée seule d’ouvrir des négociations avec la France. Il y avait peine de mort. Personne n’osait donner aux wighs une telle occasion, et nul n’attachait le grelot.
On avisa dans un grenier de Londres un quidam, homme de peu, rien qu’un homme mortel, comme dit Shakspeare. C’était un abbé Gautier. On lui fit passer le détroit, d’Angleterre en Flandre. C’était la fin de janvier 1711. Gautier arrive à Versailles chez Torcy : « Voulezvous de la paix? » dit-il. « C’était demander, dit Torcy, au mourant s’il voudrait guérir. »
Les Anglais offraient de négocier en Hollande. Le roi les étonna en leur disant qu’il aimait mieux négocier en Angleterre. Il leur donna cette grande situation d’arbitres de la paix, leur transmit le sceptre du monde.
Cela enhardit les tories. Ils pensèrent que si l’Angleterre recel ait des Français eux-mômes la royauté du commerce et des mers, elle leur pardonnerait d’avoir oublié la loi. Ils envoyèrent cette fois un Anglais, le poète Prior, ex-garçon de taverne, hardi et plein d’esprit, qui savait la France à merveille. Mais d’abord il demandait tant, qu’on était effrayé. On laissa la campagne s’ouvrir. Elle n’eut pas grand résultat. Marlborough s’y enterra (dans l’or). 11 ne fit rien, gagna beaucoup; il se sentait descendre, et se hâtait de faire sa main. Pour une petite ville qu’il prit, dans tout l’été, il se trouva avoir mangé deux cents millions.
Anne se hasarda enfin à recevoir un Français, le normand Ménager, habile homme, avocat et négociant. Elle craignait beaucoup. Ménager logea près Saint-James, chez une sage-femme, et il ne sortait que la nuit pour conférer avec les ministres. En bonne femme, et femme de ménage, la reine s’occupa fort de lui, chargea Gautier d’en avoir soin et de le régaler pour elle.
Du premier coup, grande difficulté. Les tories disaient qu’il fallait satisfaire l’Angleterre d’abord, et remettre à la paix générale les intérêts de la France. « Quelle garantie, si vous n’écrivez rien? leur disait Ménager. — Notre parole et celle de la reine, notre fortune et notre vie. » Louis XIV fit dire qu’une telle garantie suffisait. Les Anglais
furent saisis de joie. Harley retint Ménager à souper, et, renvoyant les domestiques, il but « au roi de France, au meilleur ami de la reine. » (Septembre 1714.)
On ne pouvait être difficile. Les tories, en péril, toujours en vue de leur procès futur qu’on leur ferait pour avoir fait la paix, étaient forcés d’être exigeants. Premier point capital pour les couvrir d’avance : la France renvoie le Prétendant; * 2° la France détruit Dunkerque, le grand nid des corsaires. Elle livre Terre-Neuve (sauf un petit débarquement), Terre-Neuve, la pépinière de ses matelots, qui occupait quarante mille pêcheurs; 3° elle donne libéralement ce qui est à l’Espagne, Gibraltar, Port-Mahon, la douane de Cadix, le monopole de la traite des nègres.
Enfin tout fut signé. Notre ami Bolingbroke mena le Français à Windsor, où la reine l’attendait. C’était la nuit, l’automne (6 octobre 1711).
La reine aussi, comme les feuilles, avait pâli. Elle était loin dans son automne, malade, et elle ne dura guère. La scène fut touchante. Elle était heureuse de préparer la paix avant sa mort. Elle dit à Ménager avec bonté qu’elle haïssait la guerre, le sang, qu’elle le priait de présenter ses amitiés au roi de France. Peu après, Harley l’ayant rencontré, lui prit les mains et dit avec effusion :
« De deux nations n’en faisons qu’une, une seule nation d’amis. »
Grande parole dont tout cœur humain reste touché. Elle est féconde d’avenir. Elle portait bien moins sur le traité (nécessaire et dur) que sur l’autre lien qui rattacha les deux peuples. Je parle de ce pont sublime de la libre pensée et de la nouvelle foi philosophique, victorieuse de deux: fanatismes, qui fut jeté sur le détroit.
Le traité fut hardiment publié. Aux eriailleries des Hollandais et Autrichiens, on répondit qu’ils n’avaient aucun droit, n’ayant rien fait de ce qu’ils avaient promis. Ils n’eurent plus de ressources qu’à conspirer contre la reine. L’agent même de son successeur, l’électeur de Hanovre, celui de la Hollande, l’ambassadeur d’Autriche, conféraient la nuit, débattaient des propositions violentes, cruellement révolutionnaires. Harley savait tout heure par heure. Il le leur dit, et chassa l’Autrichien en lui disant : « Vous êtes déshonoré... La reine eût dû vous faire sortir, mais par les fenêtres. » Il dit au Hollandais : « Vous êtes un incendiaire. »
Enfin, l’exécution fut achevée, comme il fallait, sur le dos de Marlborough, de l’illustre fripon qui si longtemps avait tripoté dans le sang. On arracha l’orgueilleux oripeau qui le couvrait, et l’on saisit dessous quelques-uns de ses vols : le
brocantage et filoutage que depuis si longtemps il faisait sur l’Europe, spécialement sur l’aveugle Angleterre. Un des articles montait à dix millions. En un seul, il put s’excuser, mais pour le reste, rien. Il en fut quitte pour partir, flétri. Non pas en tout. Il y avait trop de complices.
La principale, Sarah, qui seule avait rendu cela possible, par la servitude de la reine, au lieu d’être fouettée à Newgate, comme elle l’avait si bien gagné, alla, riche, trôner en Europe, et dans la France même, qu’elle avait égorgée.