‹ Louis XIV et le duc de BourgogneChapitre 5 sur 29 · HT · texte numérisé non relu

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ingénieux de faire sauter Guillaume, par la coalition des jacobites et des whigs mécontents, de montrer à Jacques la couronne pour la lui souffler au moment et la mettre sur la tête de cette Anne, poupée dont il tirait les fils. Dans ce projet de double trahison, l’honnête personne avait mandé à Saint-Germain son repentir; et, comme on en doutait, pour atthe, il envoya un plan de la future campagne de Guillaume. '

Qui donc serait Abner dans la tragédie que l’on préparait? Russell sur mer, et sur terre Marlborough, semblaient propres à ce rôle. Mais on avait une telle estime de Guillaume, que l’on croyait encore que, lui vivant, nulle trahison ne suffirait. Lui mort, tout devenait facile. Un acteur inférieur devenait nécessaire pour que le cinquième acte d'Athalie s’accomplît, que Joas fût vengé et que l’arrêt du ciel devînt la leçon de la terre.

Nous possédons un livre intitulé : Bécit véritable de V horrible conspiration tramée contre la vie de Sa Sacrée Majesté Guillaume III. Ce livre nous apprend qu’en 1691, sous le ministère de Louvois, un capitaine, nommé Grandval, offrit aux cours de Saint-Germain et de Versailles d’assassiner Guillaume, que ses offres furent agréées, que la tentative fut faite en 92, que le procès fut public, conduit avec douceur et sans torture,

que l’accusé avoua tout. Publié en anglais, traduit en toute langue, le livre ne reçut aucun démenti. Macaulay, si modéré et si judicieux, établit solidement qu’il n’y a pas l’ombre d’un doute.

11 faut, à ce grave moment, se rendre compte de ce qu’était la cour de Saint-Germain. Le badin Hamilton, dans sa futilité brillante, en donne à peine l’extérieur. Plus il tâche de rire, plus on s’attriste. C’est pitié de le voir, au prologue de sa Zénéide, s’efforcer d’égayer la longue terrasse en amenant des nymphes, des déesses mythologiques, les songes des Mille et une Nuits. Les nymphes qui passaient et repassaient, c’étaient les robes noires des quarante prêtres et jésuites que logeait le château. Les lords et autres réfugiés, plus tristement encore, campaient, comme ils pouvaient, aux greniers de la ville. La reine en pleurs pendant l’expédition, était bien plus en deuil depuis le retour plus que prudent de Jacques et de Lauzun. Sa cour était surtout la vieille Montchevreuil (surveillante pour madame de Maintenon), et la sœur d’Hamilton, madame de Grammont, une beauté déjà de quarante ans, qui, avertie par sa santé, de plus en plus entrait en dévotion, sous Fénelon d’abord. Le quiétisme, toutefois, trop subtil, ne prit pas fort à Saint- Germain. La place y était occupée par des choses plus grossières, la religion du sacré Cœur et

la naissance légendaire du prince de Galles.

Contre les risées de Londres et les sourires de Versailles, l’Ilalienne, les jésuites anglais, les chaudes têtes irlandaises, défendent le miracle et le roman dévot.

Comment Macaulay s’étoune-t-il que Saint- Germain eût maltraité les jacobites protestants, dédaigné leur dévouement et leurs sacrilices, qu’il ait refusé toute entente avec ses partisans restés en Angleterre qu’on appelait les composants, qui voulaient l’amnistie, un peu de liberté? De telles habiletés humaines étaient indignes d’une telle cour. Tout son art était le miracle. Par le miracle seul elle voulait réussir.

Ce fut avant la mort de Louvois, et sans doute après Mons, en mai ou juin 91, que le capitaine Grandval fit ses offres à Saint-Germain. Elles sourirent à l’imagination italienne de la reine. Jacques n’avait aucun doute sur son droit royal de tuer. Il dit brutalement : « Si vous me rendez ce service, vous aurez toujours de quoi vivre. » S’il eût le moindre scrupule, ses jésuites, à coup sûr, lui auraient rassuré l’esprit.

Il fallait de l’argent, un peu d’aide. Grandval, envoyé à Versailles, ne put s’adresser qu’à Louvois, factotum des choses secrètes, l’homme d’exécution et qui réussissait toujours. C’était pour le ministre une heureuse occasion de relever son cré-

dit et de se rendre nécessaire. Son beau succès de Mons lui avait été funeste. Pour que rien ne manquai, il avait voulu être au siège, et là son importance, sou insolence impérieuse avaient encore blessé le roi. Il enfonçait. L’affaire Grandva! semblait être une branche où le noyé pouvait se raccrocher.

Quelle dut être l’impression du roi et de madame de Maintenon (elle sut tout, on le voit au procès)? Très-pénible sans doute. La vie privée où elle était restée n’endurcit pas à ces choses terribles. Elle fut un jour si troublée, dit Phélipeaux, dans une telle angoisse d’esprit, qu’elle envoya vite à Paris chercher partout madame Guyon, pour l’avoir avec elle, se distraire, se calmer à sa sainte parole et par sa sereine innocence.

Le Père La Chaise, sans nul doute, fut consulté. C’était un homme doux, de petite portée, et peu prisé de ses confrères. Il n’eût pas osé ne pas approuver. Pour trouver la chose mauvaise, il lui aurait fallu condamner son ordre même qui n’a guère varié là-dessus, condamner Rome, la majorité du monde catholique, pour qui Jacques Clément fut un saint, un martyr.

Le roi se résigna, à faire? non, mais à laisser faire. Louvois, avec Grandval, suffisait pour arranger tout. Et pourtant, remarquable contra-

diction, pour ce servi ce^le Louvois, il le détesta d’autant plus. 11 le voyait avec l’antipathie la plus profonde. C’est ce que raconte Saint-Simon sans le comprendre.

Il se contenait, ne disait rien, mais il avait le front toujours plissé. Enfin un échec de Louvois, une reculade ridicule que fit un officier qu’il protégeait en Italie, permit au roi de se soulager et de le traiter brutalement. 11 comprit que c’était la dernière goutte qui, sur un vase comble, déborde et finit tout.

Il jeta ses papiers, sortit. Cette violente colère rentrée le frappa à mort. L’apoplexie était chose ordinaire dans sa famille. Il fut foudroyé à la lettre. On crut (sans vraisemblance) qu’il était mort empoisonné.

Le roi fut allégé et respira. Il se promena dans ses jardins, et un officier de Jacques et de la reine étant venu le complimenter, il prononça ce mot très-significatif, « que leurs affaires n’en iraient pas moins bien. »

Que voulait dire ce mot?

Que la descente en Angleterre, toujours refusée par Louvois, devenait une chose possible ; et sans doute aussi que l’affaire Grandval ne serait pas abandonnée.

C’est très-probablement ce dernier point qui décida le roi à prendre pour successeur d’un

homme de tant d’expérience, un garçon de vingt-cinq ans, le fils de Louvois, Barbezieux, qui avait ce grave secret, et continua l’affaire. Il en est posé comme le chef et l’organisateur dans l’interrogatoire de l’assassin. Mais sérieusement Barbezieux, jeune et sans consistance, remplaçait -il ici Louvois? Pouvait-il, comme eût fait son père, prendre sur lui le crime, se contenter d’un vague laisser faire , frapper seul, avertir après , de sorte que le roi n’eût de la chose que le profit et non le trouble? Nullement. Un tel choix n’épargnait rien au roi, et il fallait dès lors qu’il eût le terrible déboire d’avaler les médecines que Louvois avalait pour lui, je veux dire les affaires secrètes et répugnantes, la manipulation des trahisons anglaises qui lui venaient par Saint-Germain, enfin l’affaire Grandval, cette horrible couleuvre. La cour le vit avec étonnement changer dès lors de vie. Avec sa goutte et ses cinquante-quatre ans, il se plongea dans le travail, un travail solitaire, où, dit Dangeau, « il écrivait quatre heures par jour, et de sa main » (août 1691). Était-ce pour la guerre? Point du tout. Elle languit celte année. Il n’y eut presque rien depuis avril. La grande affaire qui remplit tout, ce fut la mine que, de façon diverse, on creusait sous Guillaume pour le faire sauter un matin. >

Qui eût dit que la mort, tant désirée, de Louvois, assombrirait la cour? C’est pourtant ce qui arriva; Les lourds secrets d’Élat, la poste violée, les bastilles, la cruelle police militaire, toutes ces besognes royales qui, dans sa rude main, avaient si peu embarrassé, étaient maintenant bien pesantes, lorsque le roi les remuait dans la chambre même de madame de Maintenon. D’autant plus tâchait-elle, d’échapper, d’oublier, soit qu’à son oratoire elle mît tout cela devant Dieu, soit qu’elle eût quelques heures pour aller à Saint-Cyr. Elle eût voulu profiter davantage des communications de Fénelon. Mais cet homme si fin aimait mieux être désiré. Il savait qu’au total, l’analogie de sécheresse, de médiocrité, la ramènerait toujours à Saint-Sulpice et à Godet. Il resta à distance, la laissa solitaire. Il en était de même des dames de Saint-Cyr. Dans leur respect tremblant, elles lui cédaient tout, et lui refusaient tout (le cœur). La seule qui l’aimât et celle qu’elle tourmentait le plus, la Maisonfort, lui montrait généreusement ses résistances et sa saignante plaie. D’autant plus s’acharnait-elle à celle-ci, et elle tournait là l’âcreté que lui donnait sa sombre vie d’une position non reconnue, dont elle n’avait que les misères.

Ajoutez que la royauté veut l’infini et ne peut presque rien. Mais ce qu’elle ne pouvait enEu-

rope, elle eût voulu le pouvoir à Saint-Cyr, absorber l’infini d’une âme. La passion dominatrice s’entendait ici à merveille avec la dévotion et le besoin d’expiation. Car une âme peut payer pour d’autpes (c’est le fond du dogme chrétien, l’antique idée du sacrifice). Dans les nécessités cruelles où l’on se trouvait engagé pour la défense de la foi, si ce grand but ne suffisait à sanctifier les moyens, c’était quelque chose d’offrir les larmes de ces femmes innocentes, le virginal martyre d’une jeune âme agréable à Dieu.

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